Le CPCT-Paris a vu le jour en 2003, en réponse à l’amendement Accoyer dont l’objectif était de réglementer la pratique des psychothérapies, avec en fond d’écran l’exclusion de la psychanalyse de ces pratiques. L’expérience du CPCT a démontré allègrement l’efficience de l’orientation analytique dans des traitements à durée limitée et a permis à notre communauté une élaboration précise et fournie de l’opération analytique dont les effets thérapeutiques sont patents.
Aujourd’hui, il n’est plus question de thérapeutique. L’extension des sciences dites cognitives accélérée par le « progrès » technique de l’intelligence artificielle dans un cynique mariage avec le capitalisme libéral pousse la santé mentale vers l’éducation. Il ne s’agit plus de soigner, encore moins de guérir, mais d’éduquer son « trouble » afin de s’adapter au système, d’œuvrer à la croissance : remédiation cognitive, éducation thérapeutique, travailler les habilités sociales sont les nouveaux signifiants de cette entreprise socio-éducative. « À quoi je sers ? » est devenue la modalité capitaliste du sens de la vie, poussant le sujet à se confondre avec l’objet. Il n’est plus question de pathologie, mais de « dysfonctionnement ». L’ordinateur se substitue au parlêtre, la pensée est un réseau de connexion et le langage des informations à traiter, excluant le sujet. Ce n’est pas nouveau, mais l’ampleur est inédite et la docilité à cette nouvelle aliénation impressionnante.
Dans ce contexte, quelle place peut encore occuper le CPCT ?
En premier lieu, faire place au mal-être, à la souffrance, au « ça rate », cœur battant de la psychanalyse. Il y a une « radicale inadéquation de la pensée à la réalité du sexe1 », rappelle Lacan. Les symptômes, le malaise sont le témoignage de cette dysharmonie, de cet impossible rapport. Ils expriment que la jouissance n’est pas à la place où elle devrait être, c’est-à-dire dans le rapport sexuel. Elle est la marque du langage sur le vivant, ce qui l’exile de son instinct. Elle est ce qui échappe, ce qui excède la loi, la règle, la norme et fait donc obstacle à l’adaptation et à l’éducation.
Le sujet est toujours contraint d’inventer son mode de rapport au sexe, sans y être guidé par aucune programmation naturelle. C’est en cela que les symptômes sont nécessaires, car ils sont la réponse du sujet à cet impossible. Ils sont l’indice du plus intime et du plus singulier et, en cela, ils ne peuvent entrer dans aucun calcul même si l’on cherche à les nommer et à les classifier. Ils sont réels et c’est ce que nous accueillons au CPCT.
Le CPCT est également un lieu de formation pour les jeunes praticiens. Les protocoles, bonnes pratiques et autres modes d’emploi que la formation des psychologues promeut sont inutiles dans la rencontre avec un sujet. Méconnaître ce que parler veut dire laisse les praticiens en plein désarroi. Le CPCT n’offre aucun savoir prêt-à-porter, mais une rigueur de l’élaboration, une attention pour le détail, un travail d’écriture régulier et une éthique de la responsabilité. Donner de la valeur à un dire, à une formulation ; accompagner le sujet à lire ses symptômes, ses trébuchements, ses impasses, ses répétitions ; soutenir le sujet à voiler, border, serrer un réel qui a fait vacillation, effraction ; autant de boussoles multiples pour être au plus près de la singularité de celui qui s’adresse au CPCT. Cela exige du doigté, de la retenue, un « désir averti2 », comme le souligne Lacan, c’est-à-dire que le praticien a lui-même à prendre en charge la part qui lui revient de sa propre turpitude, de son propre mal-être, de son propre ratage.
Bénédicte Jullien
1 Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2023, p. 147.
2 Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 1986, p. 347.

