Tu es ce que tu coches

 

Voici bientôt 20 ans, à l’occasion du projet d’amendement Accoyer, Jacques-Alain Miller soulignait la logique de l’évaluation en démontrant, avec ce texte, son extension à tous les champs de l’existence, jusqu’au plus intime [1]. Avec l’évaluation se met en place le devenir unité comptable et comparable du sujet, l’ère de LHomme sans qualités, selon le titre du roman de Robert Musil [2] qui, de manière saisissante, en décrivait la logique naissante.

Ainsi, nous démontrait alors J.-A. Miller, le signifiant maître qui règne à notre époque, ce Un de l’unité comptable, « est à la fois le plus stupide […], le moins poétique mais aussi […] le plus élaboré, puisqu’il est justement nettoyé de toute signification. » [3] Ceci n’est pas sans conséquences sur la langue, laquelle se trouve, elle aussi, infiltrée par le règne du questionnaire et de la coche.

Nous pouvons en relever deux occurrences, rencontrées dans l’application de l’évaluation dans certaines institutions de soin : l’usage d’un langage creux tout d’abord, dont les termes n’enserrent aucune signification précise, et s’écartent de tout lien à un référent. La conséquence de mise en place d’un pouvoir exorbitant, illimité, en a été analysée dans différents champs de l’expérience. Dès lors, l’opération produit l’assujettissement à un Autre dépourvu de tout désir, de tout idéal, pure exigence de soumission à un processus vide de sens.

D’autre part, et semble-t-il à première vue à l’inverse, se met en place une chasse à l’équivoque, aux pouvoirs de résonance du signifiant, ainsi qu’à sa dimension de semblant. Le mot est sommé de se rapprocher au plus près de ce qu’il doit signifier ; signifiant et signifié ne devraient plus comporter d’écart. « Les choses parlent », tel est l’horizon que nous présente J.-Cl. Milner [4], ou plutôt, elles gouvernent, et il ne s’agit plus que de traduire les contraintes qu’elles révèlent. Certains vont jusqu’à regretter le manque de réalisme des histoires pour enfants qui ne décrivent pas correctement la réalité et risquent de les induire en erreur [5].

Or, nous rappelle J. Lacan, « C’est qu’à toucher si peu que ce soit à la relation de l’homme au signifiant […], on change le cours de son histoire en modifiant les amarres de son être. » [6]

Ces modalités d’usage de la langue témoignent d’une modification du rapport au réel : diffus et évanescent d’une part, dépouillé de ses atours de semblant d’autre part, prétendant l’éviter, ou dire la chose même.

L’émergence du dico contemporain, « Je suis ce que je dis », dans sa tentative d’auto-saisissement du sujet, passant outre la division qu’introduit le langage, ne représente-t-elle pas une modalité symptomatique de réponse à ces atteintes à la langue, révélant et mettant en œuvre à la fois cet écrasement du sujet ? Nous savons en effet, avec J. Lacan, que « la condition du sujet […] dépend de ce qui se déroule dans l’Autre » [7].

Hors tout idéal, toute identification collective, la recherche d’une identité fondée sur une auto-affirmation, prétendant atteindre à la pure identité de soi à soi par un dico, apparaît comme une tentative de réponse à un Autre qui réduit le sujet à être ce qu’il est, ce Un comptable et comparable, substituable. Cette réponse en impasse qui pourrait alors être entendue comme un cri, revendicatif ou désespéré, est-elle susceptible d’être transformée en appel ? Il s’agit, pour celui qui s’en fait le porteur, de consentir à la rencontre avec la béance propre au langage, et son solde inconscient.

Nadine Page

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[1] Miller J.-A. & Milner J.-Cl., Voulez-vous être évalué ?, Paris, Grasset, 2004.

[2] Musil R., LHomme sans qualités, Paris, Seuil, Points poche, 1956.

[3] Miller J.-A., « L’ère de l’homme sans qualités », La Cause freudienne, n°57, mai 2004, p. 75.

[4] Milner J.-Cl., La Politique des choses. Court traité politique I, Lagrasse, Verdier, 2011, p. 38 & 25.

[5] http://braindamaged.fr/29/08/2011/asterix-et-obelix-plus-violents-quil-ny-parait/ disponible sur internet.

[6] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 527.

[7] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, op. cit., p. 549.