Trouve-toi une fille !

Jeune et solide campagnard, échoué à Vienne pour fuir la misère, Frantz est accueilli au tabac Tresniek [1] où il apprend la vie, en même temps qu’il s’initie aux raffinements des amateurs de tabac, tout en s’astreignant à la lecture exhaustive et raisonnée des journaux – « fondement même de l’existence du buraliste », selon Monsieur Tresniek.

Frantz fait la connaissance d’un important professeur, un savant célèbre et respecté de tous qui vient acheter ses cigares au tabac Tresniek et dont la réputation avait « pénétré les recoins du globe les plus éloignés, y compris le Salzkammergut où elle avait vivement stimulé l’imagination d’ordinaire plutôt émoussée des autochtones ». Il suppose que ce grand savant, qu’il imagine familier scrutateur « de toutes sortes de pulsions inquiétantes, de mots d’esprit vulgaires, de patientes qui hurlent à la mort et d’impudiques révélations » [2], saura répondre à la question qui le taraude : comment vivre ?

Ainsi, suivant le conseil du professeur Freud – « Trouve-toi une fille ! » – voilà Frantz précipité dans des tourments dont il n’avait pas idée.

Dans l’argument qu’elle propose pour les 50e journées de l’ECF, Caroline Leduc souligne que pour la psychanalyse lacanienne, « l’émergence d’un désir sexuel dans le corps d’un sujet a un effet structurel d’altérité traumatique, qu’un abus ait eu lieu ou pas dans la réalité. Le sexuel toujours sépare quelque chose avec fracas » [3].

L’attentat, c’est par le visage riant d’une jeune fille sur une nacelle du parc du Prater, qu’il se manifeste : « rond et clair, auréolé d’une couronne de cheveux blonds […] suspendu un instant, petite tache rose dans le bleu immense du ciel », et d’où surgit « un cri de plaisir aigu » [4]. L’inconnue est belle, libre, effrontée, fraîche et décidée. Le garçon est naïf, maladroit, ignorant de toute science amoureuse. Sans rien saisir de ce qui lui arrive, Frantz est submergé par un désir auquel il ne comprend rien, déferlante qui fait effraction et l’affole.

L’effroi devant la violence de son propre désir lui donne l’audace de revenir vers le grand professeur pour lui dire son tourment, espérant le voir se dissoudre dans l’immense savoir qu’il lui suppose : « Tout ce que je sais, c’est que, moi, je suis malade : d’excitation ! Je suis excité du matin au soir. Je n’arrive plus à travailler. Je n’arrive plus à dormir. Je fais des rêves complètement absurdes. J’erre dans la ville jusqu’au lever du jour. J’ai froid. J’ai chaud. Je me sens mal. J’ai mal au ventre, mal à la tête, mal au cœur. Tout ça en même temps. Il n’y a pas si longtemps, je regardais encore les canards au bord de mon lac. Je mets les pieds à la ville, et tout commence à aller n’importe comment. » [5]

Son imaginaire n’est guère outillé pour mouliner un fantasme propice à absorber le choc que lui procure cet émoi sensuel et la beauté insaisissable qui en est la cause.

« Eh oui », soupire le psychanalyste, « sur l’écueil de la féminité, se brisent les meilleurs » [6]

Freud est touché par l’opiniâtreté du jeune homme qui l’attend dans le froid, immobile sur son banc de la Berggasse, espérant voir surgir « le professeur » dont il attend qu’il l’éclaire sur sa souffrance… À chaque entrevue, sur un banc, ou au cours d’une promenade, Frantz s’acquitte du prix de la consultation au moyen d’un Hoyo de Monterey, havane précieux dont Freud apprécie l’élégance. Le vieil homme consent, amusé et intrigué, car « en ce jeune être puisait la vie dans toute sa fraîcheur, dans sa vigueur, une vie qui avait gardé une certaine candeur » [7].

Candeur toute relative, puisque peu avant le départ de Freud pour Londres, le jeune homme résume ainsi ce qu’il a saisi de la psychanalyse à laquelle il est initié au fur et à mesure des tourments qui l’assaillent : « Est-ce qu’il se pourrait que votre méthode du divan ne fasse que détourner les gens des chemins confortables où ils usaient leurs semelles jusque-là, pour les expédier sur un champ caillouteux totalement inconnu, où il leur faut chercher péniblement un chemin, sans savoir à quoi il peut bien ressembler, ni même s’il débouche quelque part ? » [8]

De ce trauma du sexe, Frantz s’accommodera. De celui du savoir, celui qui décille, ouvre les yeux sur le monde, pas beau à voir dans cette Autriche de 1937, à la veille de l’exil de Freud, il restera inconsolable…

[1] Seethaler R.., Le Tabac Tresniek, Paris, Folio, 2016.

[2] Ibid., p. 44.

[3] Leduc C., « Argument. Part. 3 », Attentat sexuel. 50e journées de l’École de la Cause freudienne, Paris, 14 et 15 novembre 2020, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).

[4] Seethaler R.., Le Tabac Tresniek, op. cit., p. 57.

[5] Ibid., p. 82.

[6] Ibid., p. 86.

[7] Ibid., p. 134.

[8] Ibid., p. 154.