Un kaléidoscope de la clinique du regard

Cette semaine, l’Hebdo blog inscrit ses pas dans ceux des prochaines Journées avec des textes inspirés par son thème, l’objet regard.

Chaque cas qui y est présenté – qu’il soit de la littérature ou de la clinique – fait miroiter la présence de l’objet regard et la modalité selon laquelle il advient au sujet : soustraction, fixité, débordement…

L’écriture d’un cas nécessite la focale de celui qui a entendu les résonances, repéré l’objet qui dérégule et en a parfois permis l’extraction. Au fil du temps, quelque chose résonne. Regarder ses notes, avec, en ligne de mire, le thème des Journées, constitue un point d’où partira la lecture du cas et son déploiement dans l’écrit.

De resserrage en resserrage, le regard du psychanalyste s’aiguise sur l’arête dont il aura à livrer le dessin. La mise en forme des cas se soutient d’une structure narrative, articulée souvent selon une chronologie. Mais le thème sous-tend le développement et sa présence souterraine amène le regard à se porter selon un angle bien singulier.

La temporalité et le thème qui a titillé et secoué la plume de l’auteur s’enchevêtrent ainsi dans l’écriture. Au sein des textes brille un aspect décliné de l’objet regard et notre oreille s’en trouve réveillée.

N’est-ce pas ce que l’on attend impatiemment des Journées et plus précisément des Simultanées qui occuperont notre journée du samedi 4 novembre ? Pour aiguiser encore plus notre curiosité, l’Hebdo blog publie un entretien avec Clotilde Leguil, coordinatrice des simultanées avec Fabian Fajnwaks. Des surprises auxquelles ont eu à faire l’équipe, vous en saurez un petit peu…




Discussion avec C. Leguil, coordinatrice des simultanées des J46

H. B. : Quel(s) enseignement(s) sur l’objet regard tirez-vous de la lecture des textes qui seront présentés le samedi 5 novembre au Palais des Congrès, en tant que coordinatrice des simultanées des Journées 46?

Clotilde Leguil : Ce qui est frappant, lorsqu’on axe ainsi la présentation de cas cliniques autour de la fonction de l’objet regard dans la cure, c’est qu’on aborde une zone qu’on pourrait dire souterraine du sujet. Il n’est pas question du sujet qui désire, du sujet qui parle, du sujet qui aime, du sujet qui veut, mais du sujet qui se sent regardé de partout, du sujet pour lequel le regard est un objet en trop, un objet inhibant, un objet angoissant.

La première surprise a donc été de découvrir des cas qui avaient presque tous un trait commun : il y était question de la difficulté à rencontrer l’autre.

Avec Laurent Dupont, nous avions pensé au départ que le regard évoquerait peut-être aussi l’amour au premier coup d’œil, le coup de foudre, le choc de la rencontre avec le regard de l’autre comme premier chapitre d’une histoire, mais nous avons découvert que « l’objet regard » nous conduisait à l’envers de l’amour. Ce qui est aussi finalement un enseignement de Lacan, qui aborde la question du regard dans son articulation avec le surgissement de la pulsion. L’objet regard conduit à aborder la clinique par un biais qui met d’emblée en avant la dimension du rapport au réel. Il est question du corps, de la répétition, de la pulsion, bien plus qu’il n’est question du rapport à l’Autre.

Lors du travail avec Carolina Koretzky et Fabian Fajnwaks, nous avons alors cherché à rendre compte – à travers les axes que nous avons proposés – de la façon de se déclinait cette fonction du regard comme objet a dans les extraits de cures qui nous ont été présentées.

H. B. : Qu’est-ce que cela éclaire de notre monde dans le rapport à cet objet, et quelles en seraient les conséquences cliniques ?

C. L. : Je dirai que ces simultanées sur « L’objet regard » vont peut-être apparaître comme l’envers des simultanées qui n’ont pas eu lieu en 2015 sur « faire couple ». A l’heure où le « faire couple », est à certains égards mis en péril par les nouvelles coordonnées d’un monde où chacun est de plus en plus seul avec ses exigences pulsionnelles, confronté de façon toujours plus intense à l’incomplétude de l’Autre, « l’objet regard », prévalent dans nos existences, n’introduit pas tant à la rencontre qu’à l’impossibilité de la rencontre.

C’est cette dimension que nous allons explorer lors de ces simultanées : comment la clinique lacanienne conduit à introduire de la contingence ouvrant sur une rencontre avec l’autre possible, là où le rapport à l’objet regard contribue paradoxalement à séparer le sujet du champ du langage.




Epinglés comme des papillons

Dans son livre Portrait d’après blessure[1], Hélène Gestern nous offre un témoignage de la forme que peuvent prendre les avatars de la pulsion scopique.

Le livre commence par une déflagration : le surgissement d’un réel dans la vie d’un homme et d’une femme aux prises avec le pouvoir des photographies. Alors qu’Olivier et Héloïse vont déjeuner, la rame de métro dans laquelle ils sont montés est gravement endommagée par une explosion. Olivier arrache Héloïse aux débris entremêlés et la porte, inconsciente, au-dehors du métro. L’image de l’homme ensanglanté, portant une femme au torse dénudé, sera diffusée sur les réseaux sociaux avec des titres racoleurs, et fera trembler le monde qu’ils s’étaient construit.

Aidé par Héloïse, archiviste au Ministère de la défense, Olivier, qui est historien, produit une émission de télévision. Ensemble ils font un travail de reconstitution historique à partir de photos dans lesquelles l’horreur est mise en scène. Ils cherchent à faire parler les images, dans un fantasme selon lequel on pourrait dire toute la vérité, et ainsi modifier le rapport au réel.

D’être parlant, le sujet subit une perte de jouissance ; rien ne peut dire son être de sujet. Cette opération produit un reste, nommé par Lacan plus-de-jouir, objet a, récupération d’une part de la jouissance perdue qui permet de soutenir une fonction désirante grâce au fantasme, assurant au sujet une place dans l’Autre.

Par son travail autour de la photographie, soutenu par Héloïse, Olivier trouve à se faire bien voir dans le regard de l’autre.

Cette explosion révèle ce qu’ils n’avaient pas voulu voir. Avant cet événement, ayant été à la place du photographe, ils s’étaient rarement demandé ce qu’avaient éprouvé les photographiés, n’avaient jamais pris la mesure de leur humiliation.

Être vus ainsi les met alors en position de voyeurs et dévoile l’obscénité de leur jouissance.

Dans le Séminaire XI, Lacan indique que ce qu’on regarde, c’est ce qui ne peut pas se voir. « Le regard est cet objet perdu et soudain retrouvé dans la conflagration de la honte, par l’introduction de l’autre »[2]. Lacan évoque Sartre regardant par le trou de la serrure, surpris dans sa fonction de voyeur par un regard qui «  le déroute, le chavire, et le réduit au sentiment de la honte. »[3] Ce que le regard de l’Autre révèle c’est la réduction du sujet à l’objet cause ; il est surpris comme tout entier regard caché.

Ce qui est important dans la pulsion, c’est le circuit qu’elle effectue. « Grâce à l’introduction de l’autre, la structure de la pulsion apparaît, elle ne se complète vraiment que dans sa forme renversée, dans sa forme de retour qui est la vraie pulsion active.»[4]

Pour restaurer une image acceptable d’eux-mêmes, ils vont créer un site internet. Ils feront réaliser un nouveau portrait qu’ils positionneront sur la page d’accueil du site, une photo d’art, laquelle, par sa perfection, videra le cliché sordide de sa valeur de fascination. Cette invention leur permettra de récupérer la part d’être qui était perdue. Ils vont recouvrir le regard obscène, et le déplacer vers des images plus attrayantes, qui voilent l’horreur. Ils vont ainsi pouvoir continuer à regarder les autres ne pas les voir.

Là où le fantasme voile pour chacun le réel auquel il a affaire, le traitement contemporain de l’image dévoile l’inavouable, la cruauté tapie au plus intime du sujet. Plutôt que faire limite, l’image peut aussi faire appel comme l’illustrent les terribles vidéos de propagande de Daech. L’objet a du fantasme, se trouve libéré[5], et produit un effet de masse par l’activation d’un fantasme collectif. L’image dévoile toujours ce qui fait vérité pour quelqu’un[6]. On pourrait dire qu’on nous attrape par le petit bout du fantasme.

[1] Gestern H., Portrait d’après blessure, arléa, Seuil, 2014.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, p. 166.

[3] Ibid., p. 80.

[4] Ibid., p. 166.

[5] Miller J.-A., « Une fantaisie », Comandatuba, 07 2004, IV Congrès de l’AMP.

[6] Caroz G., « L’image qui percute », Papers n°6.




Unica Zürn et l’Œil

Les 46e journées, le regard, ceci nous évoque aussitôt Unica Zürn, cette artiste surréaliste du XXe siècle qui a investi l’anagramme, le dessin, et l’écriture.

Les contrées zûrniennes sont psychotiques. L’Homme-Jasmin s’ouvre sur une brisure à six ans où se lit un certain rapport au regard pour l’artiste. Au sortir d’un rêve, elle se réfugie dans les bras de sa mère « comme s’il était possible de retourner […] là d’où elle est venue – pour ne plus rien voir »[1], entendez la dimension scopique. Cependant elle n’y rencontre que la jouissance de l’Autre maternel armé de sa langue incestueuse. Épouvantée, elle s’enfuira et fera une rencontre hallucinatoire : l’Homme-Jasmin, un homme paralysé dans son jasmin. Elle ajoutera que « Plus beaux que tout ceux qu’elle a jamais vus, ces yeux-là sont bleus »[2]. Le regard se lie ici à la beauté, à propos de laquelle Lacan écrivait : « la fonction de la beauté : barrière extrême à interdire l’accès à une horreur fondamentale »[3]. Qu’est-ce qui est venu tempérer au dénouage ? La beauté de l’objet regard ? Ou bien l’hallucination et la nomination opérée ?

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Pourtant elle indique que le début de sa folie est ultérieur, lorsqu’adulte elle se retrouvera en face de l’Homme-Jasmin. À partir de là, « elle commence à perdre la raison »[4]. Cette apparition, parfois incarnée par Bellmer, est-elle venue comme Un-père en tiers dans le couple imaginaire Unica-Homme-Jasmin ? Ici, c’est un autre versant du regard qui se dévoile : c’est d’une rencontre visuelle dans la « réalité » – probablement hallucinatoire – qu’elle situe son déclenchement.

Chez Unica Zürn, le dessin convoque l’œil, objet de la jouissance de l’Autre. Elle écrira qu’« Après un premier moment où la plume ‘‘nage’’ en hésitant sur le papier blanc elle découvre la place dévolue au premier œil. Ce n’est que lorsqu’on la regarde du fond du papier qu’elle commence à s’orienter et que, sans peine, un motif s’ajoute à l’autre »[5]. Ses dessins sont marqués par ce regard : des formes oculaires fixent le spectateur. Elle semble tenter de traiter l’œil par le dessin, ce dernier servant à délimiter le regard, à en border la jouissance en excès. Ça peut autant réussir qu’échouer, comme cette fois où « le premier œil apparaît dans le blanc de la feuille. Il exprime la méchanceté […] ! […] apparaît tout entier le visage diabolique qui devient de plus en plus noir, et dans son exaltation à rendre cette grimace plus terrifiante encore, elle brise plume sur plume. ‘‘C’est le diable’’, disent les autres »[6]. Le diable, c’est la jouissance contenue dans l’œuvre.

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Sujette à l’automatisme mental, elle présente sa relation à l’Autre, l’Homme-Blanc, comme : « Lui, c’est l’aigle qui décrit ses cercles au-dessus du petit poulet masochiste [elle] »[7]. Il y a au-dessus d’elle cet aigle aux yeux acérés qui la transperce de sa jouissance et dont le dessin est recours pour border cela.

Ses productions se font sous le regard de Bellmer, son compagnon, qui l’a initiée aux anagrammes. C’est pourquoi L. Jodeau-Belle[8] pouvait proposer que ce soit le regard de Bellmer sur Unica qui la tienne. Elle avançait cela en connaissance du suicide de Zürn au moment où Bellmer, hémiplégique, ne tient plus son rang et rompt avec elle. Il n’est plus en mesure d’apposer son regard sur elle. C’est le paradoxe du regard chez Unica : ça la tient et en même temps ça la fait jouir à l’excès. J-A Miller énonçait en 2004 : « Le sinthome c’est une pièce qui se détache pour dysfonctionner […]. C’est une pièce qui n’a pas de fonction, qui n’en n’a pas d’autres que […] d’entraver les fonctions de l’individu. […] il s’agit dans l’analyse de lui trouver, de lui bricoler une fonction »[9]. Finalement est-ce qu’Unica Zürn n’essaie pas de bricoler une fonction à cet objet du désir de l’Autre qu’est l’objet regard et qui, dans son cas, se détache et dysfonctionne ?

Romain Aubé est étudiant à la Section clinique de Rennes (UFORCA-Rennes) et  en Master 2 Pratiques et recherches en psychopathologie à l’Université Rennes 2.

[1] Zürn U., L’Homme-Jasmin, L’imaginaire, Gallimard, Mesnil-sur-l’Estrée, janvier 2012, p.15.

[2] Ibid., p.16.

[3] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Éditions du Seuil, Paris, 1966, p. 776.

[4] Zürn U., L’Homme-Jasmin, op. cit., p.18.

[5] Ibid., pp. 152-153.

[6] Ibid., p. 162.

[7] Ibid., p.22.

[8] Intervention de Laetitia Jodeau-Belle lors de la discussion qui a suivi la conférence de Chantal Tanguy, « Unica Zürn, une écriture de l’abîme », Séminaire La femme, le corps et les jouissances, 16 octobre 2014, Laboratoire « Recherches en psychopathologie, nouveaux symptômes et lien social », EA 4050, Université Rennes 2, inédit.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 17 novembre 2004.




Entre l’œil et le regard avec Michel Butor

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