Un secret connu de tous

La révélation d’un secret au XIXe siècle n’a pas la même portée qu’au XXIe, surtout quand il touche à la question du sexuel : « C’était un temps où le public, dit Lacan, ce n’était pas la même chose que le déballage du privé, et où quand on passait au public on savait que c’était un dévoilement, mais maintenant ça ne dévoile plus rien puisque tout est dévoilé. » [1] Alors que reste-t-il de la question du secret ?

L’identité du modèle de Gustave Courbet pour son tableau L’Origine du monde, mademoiselle Constance Quenieux, a été révélée par Claude Schopp [2], à l’occasion de sa rigoureuse édition de la correspondance de Dumas fils avec George Sand [3]. Il y découvre que l’identité du modèle, bien que tenue secrète, était connue de tous à cette époque.

« Rien ne doit détourner l’attention de cet entrejambe. Au diable le nu artistique de l’académisme et ses voiles pudibonds. Ce sera la vérité de la chair, toute triviale et pudique par trop d’impudeur » [4], écrit C. Shopp. Ce propos renvoie à celui de Lacan : « la seule vertu, s’il n’y a pas de rapport sexuel […] c’est la pudeur » [5]. La pudeur concerne alors ce qui reste irreprésentable, et ce, jusque dans la nudité elle-même, venant ici comme « limite des possibilités du beau » [6]. La fonction du beau, dit Lacan dans son Séminaire VII, est « de nous indiquer la place du rapport de l’homme à sa propre mort, et de ne nous l’indiquer que dans un éblouissement » [7], un « éclat plus ou moins insoutenable » [8], une barrière. Cette fonction du beau, Lacan la met en parallèle avec celle de la pudeur.

À l’été 1866, Khalil-Bey rencontre Courbet afin de voir un tableau censuré pour son « sujet scabreux » [9]. Il est piqué au corps par un certain obscène, une « jouissance clandestine » [10], une autre scène qui échappe à ce qui est montré. Il est curieux que les textes les plus précis autour de cette œuvre apparaissent bien après, entre 1871 à 1873, période politique particulièrement réactionnaire, notamment pour ses charges directes à l’endroit du citoyen Courbet. En effet, son positionnement durant la Commune, favorable au déboulonnage de la colonne Vendôme [11], lui vaut de susciter un certain goût pour le scandale.

Un passage célèbre de Maxime Du Camp [12], qui a vu le tableau chez Khalil-Bey, ne mentionne déjà plus le nu, car le moralisme de cette époque l’en empêche – le prix du dévoilement a son poids d’intime et une telle dénonciation mènerait à la perte. Personne ne risquerait de ruiner sa carrière en associant son nom au scandaleux communard Courbet. L’embarras est à son comble, ce qui est le propre, dit Jacques-Alain Miller, de tout sujet barré [13].

Il fallait ménager la discrète C. Queniaux, considérée comme porte-veine [14]. Outre le fait qu’elle ait comblé beaucoup d’amants généreux et haut placés, elle est restée intouchable. Issue d’un milieu pauvre, engagée à l’opéra à quatorze ans, guidée par sa mère-fille, C. Queniaux serait celle qui a dû se prêter aux désirs des hommes et qui a su, par sa discrétion, triompher [15].

Peut-on alors dire que le secret de L’Origine du monde – « ce qui saute aux yeux » [16] –, ne réside pas dans l’identité dévoilée de son modèle, mais dans le fait attentatoire toujours opérant du fait du génie de Courbet à peindre un symbole [17] ; la femme à qui « ne manque rien » [18] ?

[1] Lacan J., « Discours de Jacques Lacan à l’université de Milan du 12 mai 1972 », Lacan in Italia 1953-1978. Lacan en Italie, Milan, La Salamandre, 1978, p. 34.

[2] Schopp C., L’Origine du monde. Vie du modèle, Paris, Phébus, 2018.

[3] Cf. Schopp C., Bodin T., Correspondance George Sand et Alexandre Dumas père et fils, Paris, Phébus, 2019.

[4] Schopp C., L’Origine du monde, op. cit., p. 79.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 345.

[7] Ibid., p. 342.

[8] Ibid., p. 344.

[9] Aubenas S., « Postface », in Schopp C., L’Origine du monde, op. cit., p. 131.

[10] Alberti C., « Que reste-t-il de nos fantasmes ? », La Cause du désir, n°94, octobre 2016, p. 30.

[11] La colonne Vendôme est considérée comme l’odieux symbole des malheurs de la France.

[12] « Courbet […] fit un portrait de femme bien difficile à décrire. […] Il est un mot digne d’illustrer les gens capables de ces sortes d’ordures, dignes d’illustrer les œuvres du marquis de Sade ; mais ce mot n’est guère usité qu’en charcuterie » (Aubenas S., « Postface », op. cit., p. 137).

[13] Cf. Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, no58, octobre 2004, p. 72.

[14] « Mlle Quéniaux passait pour un porte-veine impeccable. On a nommé cela depuis une mascotte. Quéniaux porte-veine protégez-vous. » (« La loge d’Auber », Gaulois, 17 août 1890, cité par C. Schopp, in L’Origine du monde, op. cit., p. 77).

[15] Cf. Schopp C., L’Origine du monde, op. cit., p. 128.

[16] Miller J.-A., « Introduction… », op. cit., p. 85.

[17] Cela n’est pas sans évoquer l’attention particulière de Lacan au tableau de Jacopo Zucchi, Psiche sorprende Amore, dans le Séminaire Le Transfert (Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 265-280), reprise dans le texte Patrick Monribot « Outrage » (cf. Monribot P., « Outrage », Boussoles cliniques, 2 août 2020, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).

[18] Miller J.-A., « Introduction… », op. cit., p. 84.