Éditorial : Le rêve au temps du coronavirus

Nous n’allons pas nous arrêter de rêver. L’inconscient, cet infatigable travailleur, va continuer son travail d’interprétation. Car de Freud à Lacan le statut de l’interprétation change et c’est le rêve qui en témoigne le mieux. Du rêve à interpréter au rêve interprète, de l’élaboration, de la construction d’un sens nouveau au rêve à lire, à entendre dans sa matérialité il y a un chemin qui nous mène au tout dernier Lacan. Le rêve est au début de la psychanalyse histoire, en tant qu’il ne tient son existence que dans les signifiants qui le composent et qui n’appartiennent qu’au rêveur, puis il devient lecture, le rêve se lit parce qu’il est écriture. Ainsi il y a des couleurs de rêve qui ne dépendent pas du rêve lui-même, mais du rêveur, de la façon dont il va vivre, raconter son rêve, le signifiantiser.

Est-ce que le réel que nous vivons va colorer nos rêves ? Est-ce que la confrontation à un non-savoir radical comme celui qui se dresse devant nous avec l’épidémie du coronavirus, va changer la couleur de nos rêves ? Bien sûr. Nos rêves seront toujours effet de vérité et index du réel[1]. À ce titre, ils interprèteront la jouissance insue du moment présent.

En faisant un numéro sur le rêve, là, maintenant, l’équipe de L’Hebdo-blog, par la voix de sa directrice, Omaïra Meseguer, ouvre sur cet invariant de la psychanalyse : le rêve est la voie royale de l’inconscient et offre une perspective pour saisir ce qui se vit de ce que le sujet n’a pas encore saisi de son rapport à cet instant inédit, in-et-dit. À l’intérieur et à dire.

Je suis en train d’écrire ces lignes et un communiqué du conseil de l’AMP tombe : le congrès de l’AMP est reporté du 14 au 18 décembre 2020. C’est une immense joie de savoir qu’il aura lieu car il a déjà essaimé son formidable thème et ses conséquences sur toute la planète psychanalyse.

Nous serons là pour promouvoir et soutenir ce que la psychanalyse a de plus subversif : le rêve, son interprétation et son usage dans la cure lacanienne. Nous nous retrouverons tous ensemble pour rêver, non pas d’un rêve qui endort, mais un rêve qui tient toujours sur la brèche le fil du désir.

« Comment faire pour enseigner ce qui ne s’enseigne pas ? Voilà ce dans quoi Freud a cheminé. Il a considéré que rien n’est que rêve, et que tout le monde (si l’on peut dire une pareille expression), tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant.[2] » On s’éveille de le savoir, ça-voir. Voilà le pari de cet Hebdo-blog si riche, rêver un peu, rêver du réveil même qui fait l’étoffe du rêve. Et puis soyons fou comme le propose Lacan, malgré le moment présent, partons sur les chemins du rêve.

Rêver, dans ce moment, c’est déjà un beau programme, non ?

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.

[2] Lacan J., « Lacan pour Vincennes », Ornicar ?, n°17-18, printemps 1979, p. 278.