L’analyste porte la parole

L’école de Lacan est celle qui parle à partir de ce qu’est l’expérience d’une psychanalyse. La présence de l’ECF dans les régions devient particulièrement effective lorsque ceux qui sont allés jusqu’au terme de cette expérience y sont invités. S’enseigner de leur témoignage est le pari que peut prendre la communauté de travail qui s’inscrit dans l’orientation lacanienne. C’est dans cette intention que l’ACF-Midi Pyrénées a invité le 4 octobre dernier Danièle Lacadée-Labro, AE en exercice, à venir rejoindre ses membres pour participer à une séance de leur Séminaire Interne et donner une conférence publique. Florence Nègre saisit ici les points vifs de sa conférence devant un auditoire en grande partie jeune et captivé qui l’a écoutée parler sous le titre « Une cure-type aujourd’hui: une femme à venir de la fille ».

La cure-type, extraite du texte[1] de Lacan, avait été, avant la conférence, à l’ordre du jour du Séminaire Interne. Selon la méthodologie lacanienne qui exige des mêmes choses un « discours différent à être prises dans un autre contexte »[2], chacun avait relu ce texte de 1953 dans la perspective de la question mise au travail cette année : qu’est-ce qu’une psychanalyse au XXIe siècle ? Puis une conversation s’est engagée où chacun s’est tenu à suivre l’invitation éthique de Jacques-Alain Miller à « rester au plus près de l’expérience pour la dire »[3], pour dire la psychanalyse qui change. Comment par exemple envisager ce propos fort de Lacan selon lequel « l’analyste porte la parole »[4] du sujet à l’ère du parlêtre, quand la parole du sujet mute en « percussion du signifiant sur le corps »[5] ?

Une femme à venir de la fille. De la fille à la femme, l’avenir est tout tracé pour la biologie. Il en va tout autrement pour la psychanalyse. Prenant appui sur son analyse, Danièle Lacadée-Labro a fait entendre au cours de sa conférence que l’on devient femme selon un trajet singulier, une par une, au gré des rencontres et tout particulièrement de ce qui vous a été dit ou ce qui ne l’a pas été. Il s’en déduit que l’expérience de la psychanalyse peut permettre d’aller jusqu’au point de rendre compte de ce trajet et du sujet féminin qui en résulte. Extrayant de son expérience de vie des signifiants marquants, isolant la tristesse « passée dans [son] corps » « comme un liquide dans le corps », l’analyste s’est employée à disséquer plusieurs rêves jusqu’à rendre compte du passage subjectif entre le début de l’analyse empreint d’« un deuil infini » et la fin, marquée d’« un plus de vie »[6]. J.-A. Miller, commentant l’ultime conception de la passe par Lacan, avait pointé qu’il s’agit d’« une procédure inventée […] pour mettre à l’épreuve de dire la fin de l’analyse. »[7] Eh bien, c’est à cela que nous avons assisté, à une mise à l’épreuve de dire son expérience de la cure. Deux conséquences en ont découlé : un effet vivifiant du côté de la salle d’où ont fusé réactions et interrogations, et une mise au travail de D. Lacadée-Labro elle-même à recevoir et examiner les questions posées par l’assistance.

De sorte que l’on peut dire avec Lacan que si « la psychanalyse ne change rien au réel, [...] elle “change tout” pour le sujet »[8].

[1] Lacan J., « Variantes de la cure-type », Écrits, Paris, Seuil, 1966. [2] Ibid, p. 339. [3] Miller J.-A., L’inconscient et le corps parlant, Conférence prononcée en clôture du IXe congrès de l’AMP le 17 avril 2014 à Paris. (L'inconscient et le corps parlant, http://wapol.org/fr/articulos/Template.asp?intTipoPagina=4&intPublicacion=13&intEdicion=9&intIdiomaPublicacion=5&intArticulo=2742&intIdiomaArticulo=5) [4] Lacan J., « Variantes de la cure type », op.cit., p. 350 [5] Miller J.-A., « L’enfant et le savoir », Peurs d’enfants, Collection de la petite Girafe, Paris, Navarin, n° 1, 2011, p. 19. [6] Lacadée-Labro D., « Reddition de l’hystoire et réduction de la jouissance », La Cause du désir, Paris, Navarin, n° 87, p. 95. [7] Miller J.-A., « La passe du parlêtre », La Cause freudienne, Paris, Navarin, n° 74, p. 118. [8] Lacan J., « Variantes de la cure-type», op. cit., p. 350.

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« J’ai le droit d’être reçue au CPCT»

Lorsqu’une personne arrive au CPCT, elle rencontre d’abord le consultant. C’est à celui-ci de décider s'il y a lieu de continuer les entretiens ou non. Nicole Borie nous présente un cas pour lequel elle dit non. Et elle ajoute : « Le temps nécessaire est à prendre pour trouver la meilleure issue. » Elle nous enseigne que ne pas donner suite à une demande adressée au CPCT doit tenir compte de la modalité de parole du sujet. Elle nous transmet une façon de faire qui se construit dans les rencontres avec le consultant. Elle n’énonce pas un non, mais élabore une issue qui, vous pourrez le lire, est encore une solution singulière.

Il arrive que nous rencontrions au CPCT une personne pour qui le dispositif ne convient pas. Le temps nécessaire est à prendre pour trouver la meilleure issue.

J’ai reçu cinq fois Lina, d’origine chilienne, à raison d’un rendez-vous tous les mois, voire toutes les six semaines. Venue en France pour y devenir professeur d’espagnol, « mise au chômage » contre son gré par l’éducation nationale, Lina rumine sa rancœur. Depuis quatre ans elle ne travaille plus, et l’année de stage et de formation qui a précédé son premier poste reste une source inépuisable de reproches. L’année suivante, l’annonce d’un cancer du sein condensera son combat. La médecine lui propose une mastectomie préventive de l’autre sein. Lina n’hésite pas et « demande » cette deuxième opération. Depuis, elle n’a de cesse d’exiger que l’on reconnaisse le dommage qui lui a été fait. Elle est bénéficiaire du RSA, mais elle se déclare toujours mise au chômage par la volonté mauvaise d’un Autre.

Le conseiller de Pôle emploi l’adresse au CPCT. Lina attend qu’il lui trouve un travail à la hauteur de ses compétences. Par ailleurs, Lina n’a aucun problème. Elle vit seule, a repris la course à pied le plus vite possible après l’opération. Elle ne s’ennuie jamais, ne se plaint de rien, pas même de douleurs physiques. Elle reconnaît qu’elle ne souffre d’aucune douleur physique suite à son opération.

Le même conseiller de Pôle emploi lui propose de déposer une demande d’AAH (Allocation aux Adultes Handicapés). Lorsqu’elle arrive au CPCT, elle vient d’être déboutée de sa première demande. Lina veut obtenir la fameuse carte d’invalidité qui est, pour elle, la marque minimale de reconnaissance de ce qu’on lui a fait et lui donnerait des droits et des priorités, en particulier de ne pas attendre dans les files d’attente. Lorsque je relève l’incertitude quant à la possibilité d’obtenir l’AAH, elle me toise et, avec une extrême déférence langagière, rétorque : « Madame, dans ce cas, je ferai appel à l’avocat de mon consulat ! » Je vois son effroi de ne pas être reconnue dans ses droits.

Elle m’entretient à chacune de nos rencontres de l’avancée de son dossier. Sa deuxième demande à la MDPH (Maison départementale des Personnes Handicapées) vient de partir ; elle m’a déjà demandé de très nombreuses fois quand elle aurait, non pas la réponse, mais l’accord.

Lina a été une bonne skieuse dans son pays. Elle a sans doute choisi Lyon pour la proximité des montagnes. Il a fallu les Jeux Olympiques d’hiver pour qu’une issue soit trouvée. Ce jour-là, elle parle des Jeux Olympiques qu’elle regarde intensivement à la télévision. Je lui fais remarquer que « l’expert, c’est elle », elle est d’accord. Alors, avec douceur, je fais le parallèle avec la demande à la MDPH et l’incompétence du CPCT à l’aider dans sa démarche pour obtenir l’AAH.

Nous nous sommes quittées de façon cordiale. Rassurée d’avoir pu utiliser le CPCT, puisque c’était son droit, Lina a pu partir, non sans avoir reconnu une certaine incapacité de notre structure. Ainsi pour cette raison, le CPCT n’était pas conseillé pour Lina.

Souvent, dans les premiers entretiens, nous déboutons un « j’ai le droit » pour le remplacer par un « c’est possible ». Pour cela il faut une question, si ce n’est une demande, que le sujet accepte de prendre à sa charge. Lina n’a pas le choix, l’absence de question subjective la pousse à une modalité de parole résolument revendicative.

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« J’ai un problème avec mon corps » – 7° Journée du CPCT Aquitaine

Intitulée « J’ai un problème avec mon corps », la 7e Journée du CPCT Aquitaine s’est déroulée le samedi 11 octobre dernier au château du Diable à Cenon, réunissant pour l’occasion plus de 215 participants de tous horizons. En ouverture, le Dr Delpech, adjoint au maire, témoigna de la confiance et de l’attente de la ville à l’égard du CPCT.

Philippe La Sagna, en sa qualité de président, précisa l’importance, dans la cité, de ce lieu d’accueil de la parole qu’est le CPCT : « À une époque où la qualité du lien social devient souvent le seul rempart contre la crise, voire la ségrégation, le discours analytique est devenu une composante essentielle de ce lien social et du lien à venir ».

En ce sens, si le travail du CPCT se noue au discours analytique, il y a cependant bien des manières pour celui-ci de prendre corps. Et justement, un des propos de Fouzia Liget, directrice du CPCT de Nantes, était de mettre en lumière un fonctionnement différent, en ce qui concerne la temporalité du travail de cartel qui n’intervient qu’en fin de traitement[1]. Elle a pu également évoquer sa pratique, à travers l’accueil de la parole d’un sujet en faisant déconsister l’idéal du signifiant « travail » auquel il était rivé, enserré.

Pas de corps parfait, pas d’idéal non plus, n’en déplaise au superman bodybuildé imprimé sur le programme de la journée. Les intervenants du CPCT Rive Droite et de Lien Social ont tenté de penser un petit bout de ce corps imparfait au travers de vignettes cliniques : être ou avoir un corps, le corps intouchable, celui de l’autre, le corps absent, et la place du corps de l’analyste. Ainsi, si chaque présentation signait un rapport au corps unique, un certain nombre de questions transversales ont émergé : quel est l’intérêt des séances courtes ? Comment se donner la chance d’attraper la question sur un point vif ? Quel accueil faire à l’énonciation du sujet ? S’agit-il d’interpréter le sens inconscient ainsi que le proposait Freud au début de sa pratique, ou bien de limiter la jouissance du sujet ? Par quoi l’acte de l’analyste est-il orienté ? Comment permettre à chacun de trouver une formule inédite pour être au monde ? C’est à cela que les intervenants ont tenté de répondre, pour penser ce que peut être la clinique lacanienne du corps au XXIe siècle dans la pratique singulière proposée au CPCT : à savoir des traitements psychanalytiques courts, gratuits, d’une quinzaine de séances.

Le CLAP, Centre de Consultations et Lieu d’Accueil Psychanalytique Petite Enfance, « nouvelle branche de l’arbuste CPCT » a, quant à lui, proposé un cas clinique à trois voix. Corps étrange, différent, puisqu’il propose un fonctionnement tout à fait original. En effet, il accueille parents et enfants jusqu’à l’âge de six ans, pour cinq à six consultations. La particularité tient au fait que les intervenants les reçoivent au même moment, mais avec la possibilité d’avoir accès à des pièces différentes selon qu’il s’agit de travailler ensemble ou bien d’aménager un espace individuel. La question du corps de la famille est donc traitée de façon surprenante puisque chacun, au loisir de ses jeux, mouvements, errances, peut s’en dissocier pour mieux y revenir à partir de sa place de sujet. Ainsi, au gré de ses va-et-vient, et pendant que ses parents étaient reçus, un jeune garçon a pu s’apaiser et se délester d’un certain nombre d’objets qui encombraient son corps.

Le corps médical était lui aussi invité en la présence de Charles Cazanave, praticien hospitalier en maladies infectieuses et tropicales au CHU de Bordeaux ; Julie Versapuech, dermatologue à Bordeaux ; Rémy Lestien, gynécologue et psychanalyste à Nantes. Leur pratique au cours de leurs rencontres médicales a posé la question délicate de la maladie en place de symptôme chez le sujet contemporain. Maux à mots, a été abordé la difficulté de dénouer le corset du savoir médical afin d’entendre aussi celui du patient. La meilleure prescription, a-t-il été ajouté, est parfois de ne pas soigner, de ne pas soulager la douleur mais d’entendre ce qui se joue, ce qui se jouit ailleurs.

Comment penser le corps à corps paradoxal de la prise en charge psychanalytique dans un espace médical puisque : « le pur acte scientifique rate toujours » ?

Le corps enseignant, enfin, n’a pas fait pas exception en la présence de Catherine Thomas, enseignante de la classe relais, et Éric Dignac, réalisateur, intervenant au sein de cette classe, venus nous présenter un court métrage d’une drôlerie doucement percutante, « Mutation nocturne », écrit et réalisé par les élèves. Leur travail a permis d’aborder comment, au travers de l’écriture d’un corps de texte, prennent forme sur la toile des adolescents se saisissant du cadre de la vidéo pour travailler différemment la question de leur place, de leur corps. Comment accueillir, comment faire avec l’agitation et la souffrance dont ils peuvent témoigner ? Les intervenants nous ont proposé quelques éléments de réponse, du « savoir-y-faire » qu’ils ont développé au contact de ces adolescents au fur et à mesure des années. Un travail d’une finesse et d’une pertinence remarquables.

Au final, le corps était donc bien présent, y compris pour le corps psychanalytique. Puisque en ce jour, nous portions tous, épinglé au corps sous forme de badge, en clin d’œil, le thème de la journée du CPCT : « j’ai un problème avec mon corps ». Intense, foisonnante en pratiques et expériences différentes, cette journée a fait trace, pas à pas, en déployant la richesse des solutions trouvées par chaque sujet pour faire « avec », dès lors qu’une place leur est donnée en tant que corps parlant.

[1] La formation des intervenants des trois CPCT comprend un travail de cartel, sous l’égide d’un Plus-un éclairé, qui permet de dérouler et de discuter chacun des cas rencontrés. À Bordeaux, il intervient en cours de traitement, une fois par mois environ, tandis qu’à Nantes, ce travail ne s’effectue qu’une fois le traitement terminé.

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Être mère toxique ?

Dans le portait en forme de question qu’il a choisi, Camilo Ramirez met à jour les leviers de la « diabolisation psychologisante de l’être mère ». En nous rappelant qu’il est plus facile de diaboliser la mère que d’entendre la femme qui est derrière, ce texte touche à un idéal particulièrement sensible. 

J’ai été frappé d’innombrables fois, au cours de ma pratique clinique institutionnelle, par la façon dont certaines mères se trouvent stigmatisées par des adjectifs implacables lors des échanges au sein des équipes psy. De la mère folle à la perverse, en passant par la capricieuse et la dévoratrice, toute une gamme sémantique se déplie pour désigner cette zone inquiétante chez les mères, venant éveiller chez ceux qui les écoutent ces passions de l’âme les moins nobles que certains courants analytiques qualifient de contre-transférentielles. Parmi ces nominations, il y a en une qui trône, sans doute par sa capacité de véhiculer cet insupportable rencontré dans la pratique : la mère toxique. Naïf celui qui oserait contester l’existence des figures maternelles terribles, coriaces, inflexibles, ravageantes, sans limites. Ce qui nous intéresse ici, c’est plutôt de soulever une question à propos de la façon dont cette zone inquiétante de la maternité reste incomprise et se trouve, à défaut d’une orientation, malmenée dans la clinique.

Une sorcière analytique

Bien que le signifiant « toxique » ne soit pas l’apanage des psys, employé à tire larigot par les intervenants les plus variés, son origine n’est sans doute pas indépendante du sort réservé aux mères dans certains recoins de l’histoire du mouvement analytique. La mère toxique est un dérivé de la vulgarisation de la dichotomie bonne/mauvaise mère. Il s’agit d’un terme qui émerge après une longue chaine de signifiants venant désigner la mère intrusive, fusionnelle, n’en faisant qu’à sa tête, pouvant dire une chose et son contraire, et tenir avec certitude des propos les plus insensés sur son enfant. C’est aussi la mère toute-puissante, la mère voulant exercer son emprise, au-delà de l’enfant, sur ses interlocuteurs et l’institution tout entière. C’est la mère à qui l’on attribue une volonté de tenir le gouvernail coûte que coûte et qui fait disjoncter tous ceux qui ont à faire à elle. Celle qui n’écoute rien ni personne, laissant ceux qu’elle trouve sur son chemin dans une intolérable impuissance.

Ce qui m’intéresse est de montrer combien se situer dans cette perspective nous conduit inéluctablement à une diabolisation psychologisante de l’être mère. La rencontre avec ces figures de la mère, faute de repères permettant de saisir qui parle et d’où ça s’énonce quand elle se prononce sur sa progéniture, provoque une angoisse qui, à défaut d’être élucidée, devient hostilité, rejet. Cela aboutit à une impasse dans laquelle les équipes s’épuisent voulant lever des digues pour résister à ce raz-de-marée qu’est une mère lorsqu’elle est assimilée à une pure incarnation du mal : celle qui résiste à la séparation, à l’avancée de la cure, aux progrès subjectifs de son enfant, inondant chacun de ses mauvais objets. Il me semble que c’est notamment dans la clinique des psychoses et du passage à l’acte que nous rencontrons cet os, soit un réel inamovible chez la mère pouvant montrer les visages les plus variés, mais suscitant toujours un impossible à supporter.

Avec ou contre

J’ai eu l’occasion de constater la pertinence des nombreux outils propres à l’orientation lacanienne permettant de faire un pas de côté par rapport à cette impasse. Certes, il y a aussi chez Lacan une redoutable galerie maternelle allant du crocodile à Médée via la mère qui refuse tout assujettissement à la loi. Il importe de bien contextualiser ces références importantes pour ne pas les mettre au service de la stigmatisation de l’être mère. Les avancées de Lacan les plus précieuses pour la pratique se situent au-delà de l’Œdipe autour du dédoublement mère/femme. Mon idée est que certains courants analytiques s’égarent en la diabolisant, faute de pouvoir entendre la femme derrière la mère qui parle. La rencontre avec l’opacité de la jouissance féminine chez une mère, dans ce qu’elle a de plus étrange, de plus déboussolant, éveille un point d’angoisse venant ouvrir l’imaginaire fantasmatique de l’interlocuteur et de façon plus large celui de l’institution. Ainsi, les adjectifs les plus péjoratifs venant désigner l’être de la mère nomment de façon morale et surmoïque le dark continent en lui attribuant une volonté et une mauvaise foi des plus sombres.

Par exemple, lorsqu’une mère tient des propos qui nous semblent fous, il peut s’avérer précieux de faire la part entre folie féminine et effets de la forclusion : la part entre des propos d’une mère se disant prête-à-tout, venant faire résonner l’océan de l’illimité féminin, et ceux d’une autre venant indiquer la certitude délirante avec laquelle elle parle, imperturbable, de cet objet non séparé qu’est son enfant. Prendre acte de ces distinctions n’est pas sans conséquences : cela permet de s’orienter plutôt que de juger, dénoncer, accabler l’être d’une mère. Nombreuses sont les vignettes qui permettraient d’illustrer combien il est mille fois plus riche, plus productif, de travailler avec ces dimensions propres à l’être mère plutôt que contre.

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La maman de Pif-Paf

La maman de Pif-Paf

Le Service d’aide à la jeunesse (saj) a programmé « bilan et suivi » pour Pif-Paf, hébergé par ordonnance judiciaire dans l’institution où je travaille : sa mère, Mme C., « doit » être associée au processus avant que son fils rentre chez elle.

Accompagnée au premier entretien par l’assistante sociale de la pouponnière, Mme C. me dit :

— Je n’ai rien demandé moi ; je suis là parce que je suis obligée ; mon fils et moi, on n’a pas besoin de tout ça.

— En ce qui me concerne, lui dis-je, je ne suis pas obligée ! Si vous le souhaitez, je vous recevrai volontiers, mais pas sous contrainte.

La demande est clarifiée. Pif-Paf, deux ans et demi, viendra donc chaque semaine dans mon bureau accompagné par ses puéricultrices.

Il ne tarde pas à y risquer sa parole, luttant pour extraire les mots de sa bouche, bégayant parfois. Il y construit son monde. Mais son seul scenario, s’il y a des personnages de jeux, se résumera longtemps à : « Et pif ! Et paf ! » Excitation pulsionnelle à son comble, les mots lui font alors défaut pour déployer ses fictions et la causalité de cette lutte.

Un an plus tard, il habite à nouveau chez sa mère qui l’amène régulièrement à ses séances : « Vous avez compris que je ne voulais pas venir au début… J’avais peur que vous vous opposiez à son retour chez moi. »

« J’ai bien vu qu’il a fait des progrès, me dit-elle un jour, mais c’est aussi grâce à moi, n’est-ce pas ? » J’acquiesce : « Oui, grâce à vous ! Grâce à lui aussi, il est demandeur. »

Quand je ne comprends pas quelque chose, je peux maintenant faire appel à elle pour éclairer le quotidien de son fils. Petit à petit, nous convenons d’un rendez-vous bimensuel pour elle en tant que « mère », elle m’y indique comment « interpréter » son fils… qui est « comme elle », me dit-elle.

Coup de théâtre ! Poussée par le centre psycho-médico-social de l’école, Mme C. veut entreprendre, n’importe où, moult bilans scolaires et rééducations : « Je suis une bonne mère, je ferai tout pour mon enfant ! » Ce parcours du combattant des bonnes mères, c’est précisément celui que j’essaie d’éviter à mes jeunes consultants – Pif-Paf n’a pas quatre ans ! J’objecte gentiment, mais cela fait casus belli. Nous décidons de faire appel à la médiation de la déléguée du saj (heureusement fine mouche).

Lors de cette entrevue, Mme C. insiste : elle veut « faire tout » pour son enfant. Je lui dis alors de choisir : soit elle me fait confiance et nous veillerons ensemble, quand Pif-Paf sera demandeur, à ce que son fils soit accompagné pour sa scolarité, mais avec des professionnels qui ont ma confiance ; soit elle fait seule à sa guise avec n’importe qui et, dans ce cas, je propose que nous en restions là : je précise toutefois que je ne les laisserai pas tomber elle et son fils – c’est un paradoxe que j’énonce ainsi face à l’urgence : en rester là, mais sans laisser tomber ! Sans confiance et choix décidé de sa part, je suis au regret, lui dis-je, de ne pas être capable de faire du bon travail. Mme  C. me répond : « Vrai ? Vous ne nous laisserez pas tomber ? Je suis si angoissée, je voudrais tant que mon fils réussisse à l’école. Si vous êtes là pour ça aussi, je reste. »

Comment comprendre après coup ce qui a été opérant ?

La cause de ma réponse tient au désir de l'analyste. Si la présence de la déléguée du saj, attentive aux semblants à incarner, fut nécessaire pour permettre de traiter la question, c’est la perte réelle (de Pif-Paf et de sa mère) mise en jeu par ma réponse qui fit acte. Pour que son angoisse – et une demande qui me soit adressée – émergent chez Mme C., il a fallu que je lui offre un choix réel en risquant cette double perte. Instant délicat, puisque Mme C. avait été séparée de son fils, par le Juge, après avoir tenté de se jeter par la fenêtre quand les services sociaux ont débarqué chez elle pour s’enquérir de la situation de l’enfant – elle me dira plus tard la honte qu’elle a vécue alors, au point de vouloir s’en extraire par défenestration.

Il s'agissait donc moins pour l’analyste de dire « je ne puis travailler ainsi » que d’accueillir la contingence pour tenter d’ouvrir, pour cette mère, la voie d'un désir orienté, qui n'erre pas tous azimuts.

Pour un sujet, s’engager dans le discours analytique, c’est un acte : cet acte est possible sous condition que l’analyste y pose son acte… d’ouverture au désir, éventuel, du sujet d’y engager et risquer sa parole. Mme C. a pu ensuite me parler d’elle : de la petite fille, nantie d’un père tyrannique, et d’elle en tant que femme qui cherche un compagnon, qui ne soit pas tyrannique comme le père de son fils : « Maintenant, je vérifie avant de m’engager, me dit-elle. »

Mme C. a en tout cas cessé de répondre à sa question de femme en tentant de combler cette question par son « être mère ». Pif-Paf s’en est par conséquent trouvé soulagé et a pu déployer ses questions et ses réponses – mère et fils s’accordant sur ce point : l’école, c’est important ; Pif-Paf s’y débrouille plutôt bien jusqu’à présent.

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Sur la gratuité du traitement psychanalytique

Sur la gratuité du traitement psychanalytique

Vous parler de la « gratuité » pour conclure cette matinée ne vous surprendra pas, puisque les associations qui sont ici représentées par les travaux de leurs praticiens se rangent sous cette bannière.

C’est néanmoins ce qui peut surprendre, eu égard aux idées reçues qui circulent depuis toujours sur le paiement en psychanalyse. Nous en dirons donc un peu plus.

Le traitement sans paiement n’est cependant pas une nouveauté, puisque Freud lui-même le pratiquait, à son cabinet, auprès de patients indigents. Ceci ne manquait pas de l’interroger, car il constatait que bien souvent ces analyses « gratuites » devenaient interminables. En effet, la précarité d’une situation se mue en satisfaction pour le patient, et ne le pousse pas à en finir avec cet état, voire à finir son analyse.

L’analyste devient ainsi lui-même pour son patient une satisfaction substitutive, compensant de la sorte sa condition matérielle.

D’où l’importance du coût du travail psychanalytique pour ne pas en faire l’objet de satisfaction ou de jouissance du patient, ce qui ne permettrait pas de dénouer la jouissance qui est en question dans les symptômes.

Le travail analytique qui doit porter sur la jouissance propre au symptôme serait ainsi empêché.

Pour rendre la psychanalyse accessible au plus grand nombre et non pas à une classe privilégiée, Freud, malgré ce constat, prônait la création de centres psychanalytiques gratuits dans lesquels interviendraient des psychanalystes.

Pour lui, la souffrance psychique méritait le même intérêt que des maladies graves – notamment à l’époque la tuberculose – et l’argent ne pouvait constituer un obstacle pour la traiter. De plus, il pensait qu’il ne fallait pas abandonner cette souffrance à ceux qui n’avaient aucune possibilité d’y remédier, ceux qu’il appelait de « charitables particuliers ».

Aussi, aujourd’hui, c’est bien parce que nous avons pu éprouver, voire démontrer les effets de la pratique psychanalytique – laquelle est devenue un discours à part entière – que nous avons pris la décision de créer des centres psychanalytiques qui inscrivent la psychanalyse à leur fronton. Ce matin, le docteur Bernard Jomier parlait d’acte citoyen : je dirai que, pour le psychanalyste lacanien, son discours fait place à la dimension politique, pour que celui-ci puisse aussi porter dans la cité. La psychanalyse en ce sens est bien une action politique pour approcher les maux qui prennent forme dans notre société.

Le discours de l’analyste repose sur ceci que l’analyste qui en est l’agent a extrait de sa propre analyse un savoir inassimilable aux savoirs existants. C’est ce qui fait le fondement de sa formation même si, par ailleurs, il ne s’est point épargné l’acquisition d’autres savoirs, savoir universitaire notamment.

L’accès à un tel savoir, celui de l’inconscient, a son prix, lequel n’est pas équivalent, voire réductible, au prix des séances de l’analysant que fut d’abord l’analyste.

Cet accès a pour prix le renoncement à la jouissance, celle dont je parlais préalablement à propos du symptôme.

C’est donc au nom de ce savoir qui n’est en aucun cas évaluable, monnayable, commercialisable que des associations ont vu le jour, et ce, à l’initiative de praticiens de la psychanalyse mais aussi, pour ce qui concerne notre colloque aujourd’hui, de l’École de la Cause freudienne, une École fondée par Jacques Lacan, et qui créa en 2003 le CPCT de Paris.

Si je parlais du risque de la satisfaction substitutive du côté du patient, du fait de la gratuité du traitement, il faut aussi pointer la part de jouissance propre au praticien, et ce, pour les mêmes raisons, c’est-à-dire quand celui-ci ne se fait pas payer pour son intervention, en d’autres termes quand il ferait le bien de son patient.

La gratuité, en effet, ne va pas de soi et demande à être interrogée tant du côté du patient que du côté de l’analyste.

La brièveté du traitement est, à vrai dire, une condition importante pour faire limite à ce qui pourrait dériver vers une pratique qui n’aurait plus rien à voir avec la psychanalyse, du fait de cette gratuité.

Que le nombre de séances du traitement trouve sa limite à seize permet de loger, dans ce traitement, un temps qui n’est pas chronologique mais bien logique, avec une anticipation sur son terme, lequel n’est d’ailleurs pas obligatoirement identique à la seizième séance et peut se produire avant. Qu’on lise ou relise à ce sujet le texte de Jacques Lacan sur le temps logique[1], avec ses trois moments : voir, comprendre et conclure.

Ainsi, le psychanalyste ne fait-il pas la charité, il « décharite »[2] plutôt, soulignait Lacan, en d’autres termes ce n’est pas le patient qui, avec toute sa misère, est le rebut du parcours analytique, mais c’est bien plutôt l’analyste qui prendra la charge de ce rebut, entendons de la réduction de la jouissance à un reste, ce dont l’analyste ne jouit en aucun cas. Car d’assumer cette position veut dire qu’il n’est justement pas un « bien » pour son patient, un objet satisfaisant, mais ce dont celui-ci se détachera. Ce matin, nous avons pu entendre des praticiens qui se mettaient à faire le déchet, délogeant de la sorte leur patient de cette place.

Bref, on peut alors entendre que Lacan ait comparé l’analyste à un saint, un saint sans religion puisque la psychanalyse n’en est pas une, soit celui qui « ne se croit pas de mérites »[3] à faire ce qu’il fait. Et il ajoutait pour parodier un dicton célèbre « Plus on est de saints, plus on rit […] »[4].

En effet, à être plus d’un à mettre le prix de ce savoir dans l’expérience psychanalytique, et partant dans ces lieux où cette expérience s’applique, nous conduit à transmettre quelque chose du savoir en jeu dans chaque traitement qui y est mené. Une façon d’en faire un « gay savoir ». C’est ce à quoi nous nous sommes livrés aujourd’hui en mettant au jour, des aspects, des bouts de ce savoir, et ce, à partir du vif même de la clinique.

Ainsi interrogeons-nous cette pratique spécifique, non pas en la remettant vingt fois sur le métier, mais bien sans cesse, pour tenter de dire ce qu’est l’inconscient et par conséquent la psychanalyse.

Car dans ce discours, rien n’est acquis de façon définitive. Comme en témoigne l’histoire de la psychanalyse, la menace de l’oubli de la découverte freudienne est toujours présente, ce qui serait un grand dommage pour l’humanité.

Les associations qui pratiquent le traitement psychanalytique sont des lieux privilégiés pour mettre au travail et pour articuler ce qui distingue la psychanalyse d’autres méthodes qui s’appliquent aux êtres parlants et qui se fondent, pour leur part, sur la suggestion, le conseil, l’injonction, la compassion, le don de sens, etc.

Bref, que ces lieux soient accessibles, c’est-à-dire que le paiement ne soit pas un obstacle et qu’un transfert puisse s’enclencher pour que l’expérience de l’inconscient ait chance d’avoir lieu, est à mon sens un gain inestimable sur le malaise de notre civilisation.

[1] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 197-213. [2] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 519. [3] Ibid., p. 520. [4] Ibid.

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Échos du 6e Colloque Médecine & Psychanalyse de Clermont-Ferrand

Le 6° Colloque Médecine & Psychanalyse s’est tenu les 25, 26 et 27 septembre dernier[1] sur le thème « La clinique contemporaine. La plainte ».

Deux conférences ont donné d’emblée le ton. Pour le Pr J.-E. Bazin, professeur d’anesthésie et réanimation à Clermont-Ferrand, il y a « une plainte irréductible qui ne peut se résoudre dans un protocole de soin ». À partir de la techné d'Aristote, le Pr J.-C. Weber, chef de service de médecine interne au CHU de Strasbourg, nous a introduits à la « microcréativité », selon lui exigible du médecin ; invention hic et nunc d’un comportement qui n'est pas entièrement prédictible. Il a conclu par cette très belle formule : « Le médecin ne peut que laisser à désirer ».

Du « vouloir un enfant » au burn out

Trois psychanalystes parisiens, dans une séquence coordonnée par Marga Auré, ont montré comment la clinique contemporaine s’inscrit dans le « malaise dans la civilisation ».

Deux présentations cliniques évoquant les « exploits de la chirurgie » nous ont montré comment la rencontre avec l’analyste fut, pour l’un des cas, occasion de questionner la paternité et ouvrit, pour l’autre, la possibilité d’une socialisation.

Plaintes et addictions

Tel était le thème choisi par l’équipe venue de Belgique. J.-L. Aucremanne sous le titre « Artaud, plainte, persécution et création » illustra comment Artaud « revendicateur d’un corps sans organe » par « son invention d'écriture », fit de son art et de sa folie son traitement pour vivre.

Le corps

Du corps, entre science et famille, l’équipe espagnole isola comment, l'objet du besoin, d’être objet possible disponible sur le marché, devient objet de la demande. Les Italiens abordèrent quant à eux la démarcation difficile entre déficit et excès, traitée aussi par d’autres collègues ayant affaire davantage à des questions liées à la proposition et l’acceptation de traitements chirurgicaux dans la clinique contemporaine. Nous avons ainsi pu suivre, dans l'après-midi, le trajet d’un sujet obèse : chirurgie bariatrique, puis esthétique, médecin nutritionniste, quid des effets sur la pulsion ?

Les Bordelaises nous présentèrent comment, à donner la parole à un sujet le corps peut être traité : une solution s’élabore pour chacun au cours d'entretiens orientés par la psychanalyse.

La plainte : philosophie, linguistique, justice, psychanalyse et littérature

Après les trois interventions de Chrisian Godin[2], Mylène Blasco[3] et Anne Robert[4],

Dominique Laurent montra comment, avec Lacan, la psychanalyse offre « un espace de respiration, un espace pour le réel de la plainte » qui, par l'acte de l'analyste, peut devenir symptôme. Jean Reboul[5], dans un langage très poétique, fit résonner l’inaccessible de la rencontre. Christine Jacomet[6], rendit compte du « pas de côté » opéré par un sujet alcoolique après une présentation clinique. L’écrivain Louise L. Lambrichs et son amour de l’écriture nous ont transportés dans son engagement auprès de malades atteints de cancers.

L’exercice médical

Nous en retiendrons deux points forts : la thèse « en médecine qualitative » de Julien Druet, jeune médecin qui a appris à écouter la plainte à partir des présentations cliniques faites dans un service de médecine interne.

La dernière séquence du colloque fut consacrée à la difficulté actuelle de l’exercice. Le burn out concerne, aussi, 5% des médecins et le risque de suicide est multiplié par 2,37% par rapport à la population générale. Araceili Teixido[7] interrogeant la violence faite aux médecins fit entendre comment le retour de la jouissance dans chaque passage à l'acte violent n’avait pu être aperçu. Partant de la souffrance du patient, elle en vint à évoquer celle du médecin et conclut que pour explorer correctement la souffrance de l’autre il faut d’abord explorer la sienne.

Pour conclure : ce colloque fit la démonstration que médecine et psychanalyse se décomplètent et, ce faisant, fraient une voie d’accès possible au malaise dans la civilisation qui va se perpétuant.

[1] Dirigé par Marie-Elisabeth Sanselme-Cardenas et Jean Reboul, présidé par Dominique Laurent et le Professeur Pierre Philippe. [2] Christian Godin, professeur de philosophie à Clermont-Ferrand. [3] Mylène Blasco, enseignante en sciences du langage à Clermont-Ferrand. [4] Anne Robert, juriste. [5] Psychanalyste, membre de l’ECF et de l’AMP. [6] Praticien hospitalier en infectiologie. [7] Psychologue et psychanalyste à Barcelone.

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La mère séductrice

À la lumière d'un rêve d'analysante, Daniel Roy revisite les avancées de Freud sur la thèse qui fit scandale à l'époque, relative à la mère « première séductrice ». Freud s'appuie sur les soins et la tendresse maternels. D. Roy met en exergue l'impact du dire maternel sur le corps de l'enfant, là où s'origine véritablement la rencontre avec la substance jouissante. C'est son hypothèse.

Elle a fait un rêve étrange. Elle voit sa grand-mère – maternelle – allongée nue sur le sol, qui lui demande de faire sa toilette. Celle-ci se tourne et retourne de façon à être lavée à tous les endroits du corps. Elle redoute et attend le moment où il elle va lui demander de lui laver les parties intimes. Elle ne voit pas ce moment-là dans le rêve, mais sait qu’il a lieu.

De fait, quelqu’un vient, depuis peu, faire la toilette de sa grand-mère. Depuis peu également, sa mère est venue habiter chez sa propre mère. Elle dit : « J’ai peur que ma mère meure avant ma grand-mère et que se soit moi qui doive alors m’en occuper ». Lors de la séance précédente, elle a parlé de son nouveau compagnon, qui vient d’emménager chez elle. Elle s’inquiète de la disparité de leur rapport « au sexe ». Lui vient alors une phrase de sa mère, à propos du père : « il avait tout le temps envie de faire l’amour avec moi », phrase qu’elle met en lien avec son exigence auprès des hommes, qu’elle exprime ainsi « j’ai de gros besoins sexuels ». Les propos rapportés du père jettent une lumière crue sur le rapport qu’il y aurait eu entre cet homme et cette femme, fixé par la disparition tragique du père dans son enfance. La voilà ainsi, par un dire de la mère, assignée à faire exister ce rapport dans sa vie, contrainte qui a eu sur elle des effets à chaque fois délétères. La rencontre avec le nouveau compagnon a voilé en partie cette contrainte qui porte « sur le sexe » par une intensification de la demande d’amour à lui adressée, ce qui permet un assouplissement certain de la défense face aux motions inconscientes. Le rêve s’inscrit dans ce mouvement-là.

Ce rêve, dans son contenu manifeste, se présente comme l’image inversée de la thèse freudienne qui fit scandale en son temps, et toujours : la mère « première séductrice » des Trois essais sur la théorie sexuelle[1] ! Pour être plus exact, la « séductrice » arrivera plus tard sous la plume de Freud. Dans son troisième essai « Les métamorphoses de la puberté », publié en 1905, voici comment il présente les choses : « Le commerce de l’enfant avec la personne qui le soigne est pour lui une source continuelle d’excitation sexuelle et de satisfaction partant des zones érogènes, d’autant plus que cette dernière – qui, en définitive, est en règle générale la mère – fait don à l’enfant de sentiments issus de sa propre vie sexuelle, le caresse, l’embrasse et le berce, et le prend tout à fait clairement comme le substitut d’un objet sexuel à part entière »[2]. Quelques lignes plus loin, il engage la mère à « s’épargner tous les reproches qu’elle est susceptible de se faire » à ce propos, car « elle ne fait que remplir son devoir lorsqu’elle apprend à l’enfant à aimer (…) et à réaliser dans son existence tout ce à quoi la pulsion pousse l’individu ». Où l’on voit que Freud, bien loin de vouloir culpabiliser les mères, comme il se dit, les engagent plutôt à « comprendre mieux la haute importance des pulsions dans l’ensemble de la vie psychique ». Il va s’agir de toute autre chose quand il sera question des reproches que la fille peut faire à la mère : apparaît alors, du côté des analysantes, la figure de la mère « séductrice », initiatrice sexuelle pour la fille. Voici comment Freud aborde ce point en 1931 dans son article « Sur la sexualité féminine »[3] : « Parmi les motions passives de la phase phallique, une se détache : la fille accuse régulièrement la mère de séduction parce qu’elle a ressenti ses premières ou en tout cas ses plus fortes sensations génitales lors de la toilette ou lors des soins corporels entrepris par la mère (ou la personne chargée des enfants qui la représente) ». Enfin, en 1932, il poursuit, dans sa cinquième conférence sur « La féminité » : « On retrouve dans la préhistoire préœdipienne des petites filles le fantasme de séduction, mais la séductrice est régulièrement la mère. Dans ce cas toutefois, le fantasme touche le sol de la réalité car c’est réellement la mère qui, lors des soins corporels donnés à l’enfant, a dû provoquer et peut-être même éveiller d’abord des sensations de plaisir sur les organes génitaux »[4].

Comment situer aujourd’hui ces dires de Freud ? La première occurrence de 1905 met l’accent sur la place de l’enfant pour une femme, place d’objet sur lequel se conjoignent amour, désir et jouissance – ces trois termes issus de l’enseignement de Lacan diffractant le « sexuel » freudien. Les signes de l’amour qu’une mère porte à son enfant s’inscrivent pour lui en terme de satisfaction pulsionnelle, en lien avec le désir de l’Autre (« la propre vie sexuelle » de la mère). Cette liaison, contingente, qui s’opère dans ces premières rencontres apparaît alors à Freud comme ouvrant la voie pour le sujet à « devenir un être humain capable », qui n’aura pas à s’effrayer, à prévenir ou à invalider dans sa vie « tout ce à quoi la pulsion pousse l’individu ». Les deux occurrences ultérieures constituent un changement de perspective tout à fait sensible. Là où Freud soulignait dans « les marques de tendresse maternelle » les conditions d’une réalisation possiblement harmonieuse de la jouissance sexuelle dans l’existence du sujet, dans les textes sur la féminité, il insiste sur le surgissement entre la mère et la fille d’une jouissance en excès, dysharmonique dans les dires du sujet, prenant forme de plainte et sans doute d’accusation vis-à-vis de la mère. Ce point est fortement indiqué dans le texte freudien par son insistance sur la dimension « réelle » de la séduction maternelle. Retenons donc de ce rapide parcours qu’il y a quelque chose dans la pulsion sexuelle qui ne convient pas et que la mère, parce que c’est elle qui, par ses soins et sa tendresse, « éveille la pulsion sexuelle », est celle qui sera considérée, en particulier par la fille, comme responsable de cette dysharmonie. On peut donc ici considérer que ce sont les femmes en analyse qui permettent d’avancer sur cette question de la place de la mère comme « séductrice », dans la mesure où chez les hommes, de façon régulière, cette place est rendue opaque par la problématique phallique supposée constituer la zone où se traitent les enjeux de jouissance et de désir.

Revenons au rêve de notre analysante. S’y opère un double déplacement autour de cette question de séduction liée aux soins corporels : c’est la rêveuse qui est agent du soin ; c’est la grand-mère et non la mère qui est présente dans le rêve. La situation actuelle de la mère et de la grand-mère qui se soutiennent l’une l’autre, et les pensées de la rêveuse qui y sont afférentes, fournissent le matériel pour ces permutations. Le moteur libidinal est autre : il y a sa situation actuelle de couple qui est venue bousculer son économie habituelle, mais il y a surtout la phrase de la mère qui, certes, souligne la part d’identification au père dans sa conduite en ce domaine, mais surtout qui fait monter sur la scène la puissance de la parole de la mère, son impact dans sa vie ! Ainsi « dénudée », cette dimension de la parole maternelle qui, à la fois, dirait la vérité du désir et de la jouissance du père, et désignerait la vérité du désir et de la jouissance de l’analysante, est travaillée par le rêve. Ce sera ici notre hypothèse : dans ce rêve quelque chose a lieu, qui ne peut se voir, le moment de la toilette intime. À ce moment qui apparaît en creux dans la figurabilité du rêve, fait écho ce qui est en creux dans la parole de la mère. À ce qui ne peut se voir répond ce qui ne peut se dire, seul moyen de trouer, de décompléter la puissance du dire maternel.

N’est-ce pas la puissance de ce dit premier qui s’enregistre dans les dires des analysantes comme « séduction » de la mère ? N’est-ce pas dans le bain des paroles maternelles qu’a lieu sur le corps de l’enfant la rencontre de la substance signifiante et de la substance jouissante ? Dans le rêve, le corps objet de soins, exploré sous toutes les coutures, moins une, ainsi que le terme de « demande » qui figure dans son récit, font traces figurables de cette rencontre, dans le même temps où le blanc de ce qui ne peut se voir laisse intact un « mystère de la féminité » qui ne peut se dire. Ainsi, la mère séductrice du texte freudien est-elle le nom – au cœur d’une analyse – de ce double aspect de l’impact du dire de la mère : d’un côté marque indélébile, de l’autre énigme. Ça n’en est pas le dernier mot, puisqu’il reste à l’analysant(e) à se confronter à ce double impact et au fait que la voie pour l’issue n’est pas tracée à l’avance, mais chaque fois singulière. Notons pour finir que ce qui est désigné comme séduction (féminine ?) dans le monde repose sur ce double impact, en tant qu’une femme (un homme ?), entre autres, consent à s’en faire le support dans son dire : porteur de marques qui font échos de jouissance, creusé d’énigmes qui causent le désir.

[1] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987. [2] Freud S., ibid., p. 166. [3] Freud S., La vie sexuelle, Paris, PUF, 1992, p. 150. [4] Freud S., Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 162.

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Toussaint Turelure par la voix de Jacques Roch ou la mise en scène de la jouissance

Magistralement servi par Louise Roch, Valentin L’Herminier et Jacques Roch, le texte de L’Otage s’est incarné à Rennes en septembre dernier, ponctuant une journée d'hommage à Roger Cassin.  Ana Victoria Saldarriaga Alzate s’efforce ici de décanter pour nous et pour elle-même ce que charrie cette prose chargée jusqu'à la gueule de perles et d’ordures. Sous la poétique, les lignes de la structure du pacte entre les hommes et des actes qui le traduisent – pas sans le trahir – sont tendues à l’extrême.  Car il advint qu’en ces temps de détresse l’amour refusa de pactiser avec la vie. Chacun allant de son côté, la vérité de la chair fut dénudée et son silence méprisé. Dans La marquise d’O, Kleist n’avait pas dit tout à fait la même chose, mais la longue trilogie et la brève nouvelle se croisent au point où elles s’affrontent avec bravoure à la révélation du non rapport sexuel. Telle était la signature de l’époque contemporaine... Est-elle dépassée ?

Nathalie Georges-Lambrichs

La mise en scène de L’otage par Jacques Roch dans l’après-midi Lacan lecteur de Claudel[1] a fait résonner en moi, après coup, le non et la jouissance.

Le non et le nom

Il y a le « non » dans l’équivoque de la lalangue. Tandis que Louise Roch fait entendre : « La vie est à Dieu, mais le nom est à moi », j’entends : « le non est à moi ». Je me laisse guider par l’équivoque, parce qu’on identifie Sygne dans le « nom ». Ce « non », c’est son choix, et non celui de Dieu. Que refuse-t-elle alors ? Il ne s’agit pas d’une demande, puisque finalement elle les accepte toutes. Son « non » refuse autre chose, il refuse la jouissance que Turelure représente pour elle[2] : « tout est changé, Georges. Il n’y a plus de droit, il n’y a plus qu’une jouissance ». Sygne l’a compris dès que Toussaint Turelure lui a exposé ses crimes sans aucune honte[3], puis lorsqu’il a éliminé le nom et le droit pour leur substituer la fraternité[4] :

TURELURE : L’enfant majeur n’est plus soumis à son père.

SYGNE : Mais la femme reste toujours soumise à son époux.

TURELURE : Nous ne reconnaissons plus de vœux éternels.

[…]

TURELURE : Les morts lieront-ils les vivants pour toujours ?

À cette dernière question Sygne répondra oui. Elle dit à Georges : « Prends ma main puisque tu ne me vois plus, ô frère, je suis restée la même ! Et mon autre main est liée à la chaîne de tous mes morts. »[5]

Il faut partir de l’opposition entre ce qu’ils sont, un nom, un droit, et ce que Turelure est, une jouissance. C’est essentiel comme point de départ pour ce que Lacan veut nous montrer de l’émergence du désir dans la dernière œuvre de la trilogie.

Le père aussi ridicule, pure jouissance

La figure et la voix que Jacques Roch prête à Toussaint Turelure dans la scène m’ont étonnée. Le Toussaint que j’imaginais allait plutôt dans le sens de la méchanceté et de la tragédie. Or les inflexions de la voix du comédien m’ont révélé le père ridicule, à entendre comme ce qui fait rire malgré l’air tragique qui peut le couvrir.

Mais de quoi est-ce là le ridicule ? D’une jouissance toute seule, étrangère aux besoins d’une chaîne signifiante. Lacan y fait également référence, dans Le Séminaire, livre VI[6], avec l’avare qui fait rire ; nous retrouverons ce trait dans le Turelure du Pain dur. Mais avant que la jouissance se prenne dans cet objet-là, nous la voyons ici, cette jouissance, ridiculement pathétique dans la dernière scène, magnifiquement représentée par les acteurs : ce Turelure-là est complètement certain de l’amour éternel de Sygne. Il n’y a aucun doute pour lui. C’est sa femme : il l’aime, donc elle l’aime. Il est vivant, donc elle doit vivre. Ce ridicule de l’impossible mené à l’extrême est pathétique, car il n’aura jamais son âme puisque Sygne se refuse à cette jouissance. L’horreur de l’un en face de l’autre cristallise cette impossibilité :

SYGNE : Monsieur le Préfet, c’est donc en partie de police que vous êtes venu chez moi aujourd’hui ?

TURELURE  : Quelle horreur ! […][7]

Il clame son horreur de tout ce que la police représente. Et elle[8] :

SYGNE : Vous me faites horreur.

TURELURE : Je le sais. C’est sur ce sentiment que notre amitié est fondée.

Si Sygne a choisi le non et le Nom-du-Père, lui est le fils de sa mère : « Je suis le fils de votre mère Suzanne. »[9]  Turelure peut toujours faire les lois, il n’est pas inscrit dans la loi signifiante. Sygne, quant à elle, ne nous parle que de l’inscription dans cette loi, qui est, en même temps, celle du désir. Chez Turelure, les fondements des rapports avec les autres sont les lois primordiales de l’esclavage, sans substitution avec celle du désir. Ne dit-il pas :

« Qu’est-ce qu’une génération ?

Ne suis-je pas né votre serf et le fils de votre servante ? »[10]

Même à l’égard de l’amour il ne conçoit pas d’autre possibilité. De même sur son amour pour Sygne : « Ah, le vieil esclavage de ma mère continue ! »[11] Si Sygne dit « non » à la jouissance et oui au nom, Turelure dit oui à la jouissance et non à l’inscription signifiante, et, en conséquence, au Nom-du-Père. La loi signifiante se justifie en raison de son revers, la jouissance.

Si, selon Lacan, Sygne représente la marque du signifiant[12], il me semble que dans ce premier moment de la trilogie, Turelure représente la jouissance même, toute seule, ne s’inscrivant dans aucun signifiant, et encore moins dans la sexuation. Voilà où s’inscrit l’impossibilité, l’inexistence de tout rapport sexuel pour l’être parlant, là est le pathétique de la scène finale : la jouissance déferle, face à la chaîne signifiante, sans possibilité de rapport.

[1] Organisé par l’ACF-VLB et la Section clinique de Rennes, 13 septembre 2014. [2] Claudel P., L’otage suivi de Le pain dur et de Le père humilié, Paris, Gallimard, p.120. [3] Ibid., p. 64-5. [4] Ibid., p. 70. [5] Ibid., p. 128. [6] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Éditions de La Martinière et Le Champ Freudien Éditeur, juin 2013, p. 108-109. [7] Claudel P. op. cit., p. 62. [8] Ibid., p. 65. [9] Ibid., p. 67. [10] Ibid., p. 66. [11] Ibid., p.77. [12] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, op. cit., p. 357.

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Ce qui convient à la promesse

La première rencontre du FIPA (Forum des Institutions de Psychanalyse appliquée) fut ouverte par Bernard Jomier, adjoint au Maire de Paris, délégué à la Santé, au Handicap et aux relations avec l'AP-HP, qui salua le désir et l'engagement des acteurs de cette rencontre, puis elle fut introduite par Patricia Bosquin-Caroz et Philippe Bénichou. C'est Lilia Mahjoub, présidente du CPCT-Paris, qui conclura cette matinée de travail en rappelant que c'est la réalité psychique, toujours singulière, qui est prise en compte dans ces expériences, et non la réalité collective. Entre temps, six textes auront été lus et débattus, répartis en trois séquences sous les titres : Un lien social renouvelé ; L'enfant qui dérange ; Une insertion singulière.

Lors de cette première rencontre, a été présenté un échantillon les institutions et associations, qui composent le réseau du FIPA, et dont la pratique est d'orientation lacanienne. Enfants, adolescents, adultes, sont reçus par des praticiens qui, pour la plupart, y œuvrent bénévolement. L. Mahjoub rappelait comment Freud lui-même ne reculait pas, dans certains cas, à proposer la gratuité du traitement. Orientation lacanienne ? Psychanalyse appliquée ? S'il fallait rapidement qualifier cette orientation, nous dirions que c'est une orientation de l'inversion, de celle qui peut toucher un message lorsque le sujet qui l'émet, le voit revenir de l'Autre, et lorsque le psychanalyste en prend acte. Les manières en sont très diverses, comme nous avons pu l'entendre. « L'inconscient est ce discours de l'Autre où le sujet reçoit, sous la forme inversée qui convient à la promesse, son propre message oublié »[1] nous dit sans ambages qu'une telle inversion, lorsqu'elle se produit, convient à la promesse. C'est dire d'abord qu'elle ne promet rien justement, sinon d'ouvrir à un, ou des possibles, pour tel ou tel sujet. Entre temps le message aura transité via la réalité psychique, cet Autre qui fait doublure à la réalité du sujet, et où se produit cette inversion des champs et s'infléchit le discours. Le transfert du sujet au praticien psychanalyste pouvant signer son transport d'un discours à un autre. Ces lieux Alpha selon la formule de Jacques-Alain Miller, ont été créés pour qu'une telle rencontre puisse se produire. C'est là la réponse attendue, à l'encontre du déballage cathartique et de sa jouissance asymptotique. Jacques Lacan le rappelle, dans une de ses formules éclair qui condense clinique, épistémologie et politique : «  le psychanalyste, pour ne pas détacher l'expérience du langage de la situation qu'elle implique, celle de l'interlocuteur, touche au fait simple que le langage avant de signifier quelque chose, signifie pour quelqu'un »[2].

[1] Lacan J., "La psychanalyse et son enseignement", Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 439. [2] Lacan J., " Au-delà du principe de réalité", op. cit., p. 82.

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