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Ne participent à l’histoire que les déportés

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Lacan écrivit cette phrase célèbre et terrible dans l’un de ses derniers textes. Il précisait encore que cette même histoire ne raconte rien sinon des exodes. [1] Cette remarque a une portée structurale qui ne se limite pas à une époque donnée mais vaut autant pour le passé, le présent que l’avenir. Elle pose tout simplement que l’exil est notre réel d’être parlant. Les temps qui courent montrent d’ailleurs que les propos de Lacan, proférés à une époque où le racisme et le phénomène migratoire semblaient loin de nous, sont tellement pertinents qu’ils en deviennent prémonitoires.

Lacan fondait son assurance sur la considération lucide des pouvoirs du symbolique. Celui-ci déplace la jouissance de l’être parlant en l’interdisant là où elle apparaît. Plus précisément, elle doit être refusée sur un plan, celui du réel, pour être atteinte sur un autre, celui du symbolique. Pensons à la jouissance masturbatoire qui peut ainsi se métaphoriser, ou plus modestement se métamorphoser, en désir voire en amour. Ce petit exemple élémentaire montre non seulement que l’exil commence tôt, mais se produit même en restant sur place. En outre, on pourrait même ajouter qu’il est hautement souhaitable à moins de préférer la veuve poignet à un partenaire que nous ne connaissons pas d’emblée.

Que l’être parlant soit un étranger dans son propre pays est un fait d’autant moins tragique qu’il est inévitable. C’est ce que pensait notamment Sénèque qui, en bon stoïcien, conseillait de s’en arranger. Cherchant à consoler sa mère de son exil sur ordre de Néron en Corse, lieu considéré alors comme épouvantable, il lui expliquait par le menu que le propre de l’humaine condition est d’être toujours en voyage : l’âme humaine est mouvante, instable à l’image de l’esprit régnant dans les hauteurs célestes ; rien n’est jamais demeuré là où il a pris naissance ; les allées et venues du genre humain sont incessantes ou encore « Tu auras peine à trouver une seule terre qui soit jusqu’à maintenant habitée par sa population d’origine ». [2]

Le discours de la science, dont l’apparition est relativement récente, a rajouté son grain de sel à la structure en contribuant à la rendre insupportable. Poussant les pouvoirs du symbolique à la limite, il accentue les choses en mettant en mouvement toutes les populations en même temps. Résultat, le monde est devenu un village aussi global qu’uniforme. Cela pourrait n’avoir d’autre impact que touristique si le réel ne venait perturber la fête. En effet, les divers modes de jouissance ne se globalisent pas, ne se mélangent pas davantage, et communiquent moins encore. Leur tendance lourde est de s’exclure mutuellement, et s’ils se parlent c’est pour s’entendre crier.

Cela faisait dire à Lacan que les fantasmes racistes prolifèrent à la mesure même du mélange contemporain des populations et des corps. Dans le même fil, il faisait des nazis rien moins que des précurseurs qui susciteraient à l’avenir de nombreuses vocations. [3] À l’évidence ce temps est arrivé. Nous ne sommes pas pour autant retournés aux uniformes vert de gris et aux croix gammées, même si d’aucuns les ressortent à l’occasion du placard. Les suiveurs sont plus discrets, voire ordinaires, et font le pire à leur image. C’est à eux que s’applique l’expression d’Hanna Arendt, la banalité du mal. Ils se disent démocrates, mais agissent comme de parfaites canailles en exploitant pour se faire élire le fantasme raciste qui cheminent dans les profondeurs du goût.

C’est sans doute sur cette question du fantasme que nous pouvons comme analystes apporter notre écot. Il ne s’agit pas seulement de le condamner, mais de le montrer pour ce qu’il est, contribuant ainsi à ce que la folie ambiante du racisme et de la ségrégation ne se cristallise pas. Pour ce faire, il n’y a pas d’autre voie que la conversation et le débat avec l’opinion éclairée. Notre meilleure arme, et en même temps la seule, sera comme toujours le verbe. Pour nous, le forum est une seconde nature

[1] Lacan, J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568.

Voir aussi : Miller, J.-A., « Enfants violents », Après l’enfance,  Paris, Navarin, 2017, pp. 198-199

[2] Sénèque, « Consolation à Helvia, ma mère », Consolations, Paris, Rivages poche, 1992, p. 51-125.

[3] Lacan, J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole », Autres écrits, op. cit., p. 257.

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