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Après Lampedusa

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«  Ils étaient huit cent quarante sur ce bateau. Ceux-là étaient de la première classe. Tous. Ils avaient payé mille cinq cents dollars. Ceux de la deuxième classe, ici au milieu, avaient payé mille dollars. Et chose que j’ignorais, en bas dans la cale, il y en avait plein. Ils avaient payé huit cents dollars. La troisième classe.

Quand je les ai fait descendre à terre, ça n’en finissait plus. Des centaines de femmes et d’enfants. Ils étaient mal en point, surtout ceux de la cale. Ils étaient en mer depuis sept jours. Déshydratés. Dénutris. Épuisés. Je me souviens d’en avoir amené soixante-huit aux urgences. En mauvais état.

Ce jeune garçon était gravement brûlé. Très jeune, dans les quatorze – quinze ans. Nous voyons énormément de ces brûlures. Des brûlures chimiques dues au carburant. Parce qu’ils embarquent sur des canots pneumatiques. Des canots délabrés. Pendant le voyage ils doivent remplir les réservoirs avec des jerrycans d’essence. Elle se répand à terre, se mêle à l’eau de mer et imprègne leurs vêtements. Ce mélange toxique provoque ces graves brûlures qui nous inquiètent et nous donnent beaucoup de travail. Avec des suites parfois fatales. Voilà.

Tout homme a le devoir, s’il est un être humain, de secourir ces personnes. Quand nous y parvenons, nous en sommes vraiment heureux. Heureux d’avoir pu les aider. C’est parfois impossible, hélas. Et je dois alors assister à des choses épouvantables. Des morts, des enfants… Quand cela arrive, je suis obligé de faire ce que je déteste le plus : l’inspection de cadavres. J’en ai fait beaucoup, sans doute trop. Tout ça te laisse avec une colère, un vide dans l’estomac. Un trou. » [1]

Une rencontre à Lampedusa, Pietro Bartolo

Nous avons découvert Pietro Bartolo [2] dans le documentaire de Gianfranco Rosi, Fuocoammare, par-delà Lampedusa, dont cet extrait a été écouté et visionné lors du Congrès PIPOL 8 à Bruxelles [3], édité et publié récemment dans Quarto. Ensuite, nous l’avons rencontré à Lampedusa, où nous nous sommes rendus, quelques membres de la Commission PIPOL. Lampedusa dénommée, « La porte de l’Europe » en Méditerranée où, depuis 1991, avec son équipe il a accueilli plus de trois cent mille migrants venus d’Afrique subsaharienne, du Nigeria, de Somalie, d’Érythrée, de Syrie… Aucun ne peut mettre un pied à terre sans que le docteur Pietro Bartolo ne l’ait examiné. Destiné à être pêcheur, comme tous les hommes de cette petite île italienne située au large de la Sicile, à une centaine de kilomètres de la Tunisie, Pietro quittera Lampedusa pour étudier. Mais l’appel de la mer le tenaille et il rentre muni de son diplôme de gynécologue obstétricien. Très vite, il ne va pas seulement devenir médecin des habitants de l’île, mais, par la force des choses, celui de tous les migrants qui, depuis cette date, ne cessent d’affluer par milliers.

 

Hors-normes 

Directeur du Centre Médical de Lampedusa, coordinateur de l’Assistance Sanitaire de Palermo et des interventions auprès des migrants, à chaque arrivée de bateau il se rend au port, au quai Favarolo, où il est appelé à faire le tri entre les vivants et les morts. Hors norme. Malgré lui. Il est le médecin qui a pratiqué le plus d’autopsies au monde, cherchant à donner un nom à chacun. Son acte dit à quel point les migrants sont des visages sans nom et montre, comme le souligne Guillaume Le Blanc, que « Faire coïncider un nom et un visage, c’est pourtant le point de départ obligé de toute vie, c’est pouvoir être appréhendé comme quelqu’un » [4]. Quant aux vivants, P. Bartolo traite en urgence les pathologies diverses et, depuis 2013, celle qu’il a renommée « la maladie des pneumatiques ».

Médecin du corps et se disant impuissant à soigner les blessures de l’âme, il se fait pourtant témoin du parcours de chacun, que celles et ceux qui ont fait la traversée de la mer lui racontent et qu’il a recueilli dans son ouvrage « Les larmes de sel ». Il y évoque aussi sa proximité avec les naufragés, marqué à jamais par son trauma d’adolescent. Alors qu’il pêchait en hiver, la nuit, au large des côtes avec son père et d’autres marins, il tomba à la mer à l’insu de tous. Il faillit mourir noyé, mais fut sauvé de justesse. Ainsi, les évènements eurent très tôt fait de transformer la contingence en destin, ce qui lui fit dire : nous sommes tous des naufragés, rappelant par-là le dit de Jacques Lacan : « Ne participent à l’histoire que les déportés » [5]. Ainsi, au plus proche de la clinique du singulier, il va contre la politique du chiffre d’une Europe bureaucratique devenue davantage sanitaire et sécuritaire qu’hospitalière.

Rencontre à Pipol 8 

Le Congrès PIPOL 8, adressé au champ freudien européen, portant le titre La clinique hors-les-normes constituait  une réponse psychanalytique au pousse à la norme bureaucratique généralisé qui s’impose également dans le domaine de la dite santé mentale. Dans le documentaire de Gianfranco Rosi, le contraste entre l’accueil de P. Bartolo fait au un par un et la politique du nombre était criant. On y voit le personnel de Frontex affublé de combinaisons blanches de la tête au pied, masqués, compter et trier les supposés porteurs de maladies. Contraste flagrant avec ce médecin filmé par Rosi qui témoigne de sa rencontre avec les migrants qu’il a soignés, avec chaque un et qu’il nomme par leur prénom.

Première raison de notre invitation : la clinique au un par un, ici, celle d’un médecin hors-norme. Hors-norme, parce qu’il est aussi celui qui a pratiqué le plus d’autopsies au monde afin de donner un nom et une sépulture aux morts, à ceux qui par milliers se sont noyés en Méditerranée.

Voilà l’idée de départ. Ce n’était pas gagné d’avance d’obtenir  qu’il accepte notre invitation, encore fallait-il  l’intéresser à notre thème, lui qui passe la plupart de ses nuits avec son équipe médicale et son équipe de bénévoles à accueillir chaque bateau qui accoste. Lui qui est constamment sur le qui vive et le nez dans le guidon !

Il fallut pour le sensibiliser aller nous aussi à sa rencontre. De retour de Lampedusa, lors du Forum SCALP à Bruxelles précédant le congrès PIPOL, s’inscrivant dans la série des forums anti-Le Pen initiés par Jacques-Alain Miller, j’ai pu témoigner de ce moment inoubliable que fut notre rencontre avec ce médecin et avec le phénomène migratoire.

 

La fin de l’hospitalité

Lors de notre entretien, P. Bartolo avait tenu à préciser qu’il s’agit- là d’un phénomène et non d’un problème. Pour lui, les mots importent : « Ce n’est pas un problème, c’est un phénomène », martelait-il. Nous savons que le terme problème renvoie à celui de solution selon le paradigme de Jean-Claude Milner : problème-solution, où on entend la résonnance à la solution finale. D’ailleurs, au même moment où nous revenions de Lampedusa en avril 2017, le secrétaire d’Etat à l’asile et l’immigration Téo Franken, membre du parti populiste belge, flamand, la NVA déclarait dans un tweet : « si nous les sauvons nous les encourageons à venir ». Plus tard, il recommandait même de contourner la Convention de Genève. On entrevoit aisément qu’elle serait la solution au problème migratoire pour Téo Franken, simplement dit, simplement fait : ne pas porter secours aux naufragés. Et bien depuis, nous y sommes !

Si nous déplorions la défaillance d’une politique européenne de l’accueil et de l’hospitalité se réduisant à être une biopolitique des camps, aujourd’hui, nous constatons l’absence même d’une politique vitale du secours. Comme si ces jaculations populistes et populaires, de plus en plus banalisées se répandaient sans discontinuer, à la façon d’une traînée de poudre, partout en Europe.

À Lampedusa, nous avons finalement rencontré un homme pris dans une urgence à parler, à témoigner, saisissant l’offre de s’adresser à plus d’un millier de praticiens de la psychanalyse. C’est également dans cet esprit de témoin de son action que nous l’avons accompagné durant plusieurs nuits sur le quai Favarolo pour accueillir des migrants, comme lui et ses équipes, à visage découvert. Contraste avec les masques blancs des sanitaires européens et les masques noirs de la garde policière et qui n’est pas sans évoquer ce que le philosophe Emmanuel Lévinas dénommait l’expérience du visage. Car selon celui-ci, accueillir l’altérité foncière de l’autre, c’est d’abord lui présenter notre visage découvert. Nous en sommes loin !

 

La Movida Zadig [6]

 

Mais Pietro Bartolo fut entendu et même davantage, grâce à une contingence : La Movida Zadig. En effet, son intervention précédait le premier Forum européen organisé dans le congrès PIPOL et animé par J.-A. Miller, faisant suite aux 23 forums SCALP [7] et répondant à la création de la Movida Zadig. Il s’agissait de poursuivre la réflexion sur la montée du populisme en Europe. JAM s’y est entretenu sur les réponses à y apporter avec une journaliste d’investigation grecque, une députée hongroise, un écrivain belge, un politologue français, un juge, un docteur en philosophie, …14 invités européens.

L’EFP allait dorénavant saisir l’opportunité ZADIG ! A son propos J.-A. Miller avait formulé : « Nous sommes engagés, dans un effort de longue haleine, qui demande un véhicule nouveau, à savoir une organisation souple et réticulaire, radicalement décentralisée, capable de pérenniser et étendre les alliances inédites qui se sont nouées à l’occasion des Forums » [8].

Jusqu’ici, les psychanalystes s’étaient impliqués dans  diverses actions politiques de défense et de protection des pratiques de parole des psychanalystes eux-mêmes, multipliant les contacts avec les hommes et les femmes politiques. Ce qui est nouveau et qui culmine avec ZADIG, c’est l’action politique des psychanalystes. Ils feront désormais alliance avec certains politiques et intellectuels pour faire front contre les partis de la haine qui menacent nos démocraties européennes. Cette action politique, on l’a vu, a eu pour impact d’influer en France sur le cours des choses en répondant à la contingence – la présence de Marine Le Pen au deuxième tour – par l’invention.

L’effet sur notre assemblée du Champ freudien de l’intervention du docteur Bartolo, n’est pas uniquement celui de nous émouvoir, ni celui de nous propulser dans des projets humanitaires, mais celui de produire en nous le désir d’influer sur le cours de l’histoire et des discours ambiants, d’actionner les politiques, non sans nouer de nouvelles alliances avec des acteurs d’autres champs et disciplines.

 

Forums européens

Dans l’après-coup de PIPOL 8 Domenico Cosenza, Président de l’EuroFédération, écrivait un communiqué annonçant les prochains forums européens à Turin et ensuite à Rome portant sur des thèmes relevant du malaise dans la société.

Le forum de Turin a eu lieu sur le thème « Désirs décidés de démocratie en Europe ».

Le second, qui s’est tenu à Rome avait comme titre : « L’étranger. Inquiétudes subjectives et malaise social du phénomène de  l’immigration en Europe ». «  Ce forum, disait Domenico Cosenza, sera pour nous l’occasion de reprendre le fil des conclusions de Pipol 8, né du touchant témoignage du docteur Bartolo de Lampedusa, et de relancer la question concernant la tragédie qui se déroule chaque jour depuis des années sur les côtes méridionales de l’Europe… »

À Rome, le docteur Pietro Bartolo invité par Antonio Di Ciaccia est intervenu une nouvelle fois. Nous avons pu  constater qu’il est devenu aujourd’hui et malgré lui, comme d’autres acteurs de terrain, l’emblème d’une résistance citoyenne à un ordre de plus en plus dur, palliant plus que jamais par son action aux manquements d’une politique européenne de l’accueil et de l’hospitalité, pire encore, d’une politique du secours. À l’instar de Guillaume Le Blanc, nous pourrions-dire : « Cessons de croire à l’hospitalité par nature et attachons-nous à établir des règles démocratiques de l’hospitalité. L’hospitalité a toujours été une régulation sociale et elle doit le redevenir » [9]. Celui-ci rappelait qu’au 18e siècle l’hospitalité n’était pas un avatar compassionnel, même si elle commence au niveau individuel par un affect, mais considérée comme une norme juridique [10].

D’autres forums sous l’impulsion de la Movida ZADIG s’organisent en Europe. Un prochain se tiendra bientôt à Bruxelles sur le thème : «  Les discours qui tuent » [11]. Puis suivra celui à Milan qui aura pour titre : « Amour et haine pour l’Europe » [12]

[1] Extrait de « Fuocoammare, par-delà Lampedusa ». Documentaire italien de Gianfranco Rosi, 2016, publié dans Quarto n°119, avec la suite de son  intervention à PIPOL 8.

[2] Le docteur Pietro Bartolo, est directeur du Centre Médical de Lampedusa, coordinateur  des interventions auprès des migrants.

[3] Patricia Bosquin-Caroz a été  directrice du 4e Congrès de l’EuroFédération de Psychanalyse qui a eu lieu à Bruxelles le 2 juillet 2017.

[4] Le Blanc G. et Brugère F., La fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais…jusqu’où irons-nous ? Paris, Flammarion, 2017, p. 135

[5] Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568

[6] La movida ZADIG (ZERO ABJECTION DEMOCRATIC INTERNATIONAL GROUP)

1, avenue de l’Observatoire 75006 Paris France

« La psychanalyse ne s’est jamais contentée d’être “clinique” ; elle a toujours eu partie liée avec une “politique de civilisation” (1). Freud en son temps, c’est bien connu, diagnostiquait un malaise dans la civilisation. Il avait démontré que le rapport de la masse au leader était tissé d’une multitude de rapports biunivoques dans lesquels se retrouve le même objet sur quoi tous convergent. Lacan avait forgé pour déchiffrer mai 68 une ronde de quatre discours où la psychanalyse s’inscrit comme l’envers du discours du maître, et non pas sa servante comme le voudrait Massimo Recalcati. À nous de faire le pas suivant, et de prendre notre place dans le débat citoyen mondial : nous avons beaucoup à dire, et sur les discours politiques, et sur les personnes politiques. »

Jacques-Alain Miller, 19 mai 2017.

(1) terme d’Edgard Morin

[7] Forum SCALP. Forums anti-Le Pen initiés par J.-A. Miller, et organisés par l’ECF en France et en Belgique.

[8] « Le Journal extime de Jacques-Alain Miller », Lacan Quotidien n°657

[9] Le Blanc G. et Brugère F., op. cit., p. 34

[10] Ibid., p.114

[11] Zadig en Belgique. Le 1er décembre 2018. Forum Européen organisé en collaboration avec le Réseau Interdisciplinarité-Société (Ris) de l’Université Saint Louis, avec le soutien de l’Ecole de la Cause freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS), et sous les auspices de l’EuroFédération de Psychanalyse (EFP).

[12] Forum à Milan. Le 16 février 2019

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