Le refoulement est-il en crise?

Ce titre peut étonner[*]. Voyons, le refoulement n’est-il pas une constante structurale, pour le moins en ce qui concerne la structure névrotique ? N’est-ce pas là le concept qui désigne le mode intangible selon lequel se constitue l’inconscient même, l’inconscient au sens freudien, synonyme de refoulé ? Mon titre voudrait-il dire que les signifiants qui le composent ont une historicité telle que, en nos temps modernes, celle-ci introduirait en son sein une sorte de crise ? Pas du tout. Si cela était, j’aurais choisi le titre « le refoulé est-il en crise ? »

Il convient donc que je m’explique, ce que je vais faire avant de circonscrire une problématique et d’en tirer quelque conséquence sur la question du symptôme.

Pour Freud, il est vrai que pendant tout un temps l’usage du concept de refoulement s’avère corrélatif de celui d’inconscient et leurs valeurs génériques se recouvrent. Mais à partir de 1915 et de l’introduction de la distinction entre le « refoulement originaire » et le « refoulement après-coup », cet usage générique, pratique, est entamé, et Freud en arrive en 1926, à préciser les termes d’un usage plus rigoureux en la matière. D’un côté, en effet, il y a un refoulement originaire, constitutif comme tel de l’inconscient, et dont la dynamique propre est expansive du fait d’un effet d’attraction précédent et qui, présent, prend le statut d’un cas particulier dans un groupe de mécanismes que Freud, reprenant un concept qu’il avait laissé à côté, rassemble sous le terme de « défense ».

Même si Freud n’a pas cerné strictement ce qui cause le refoulement originaire, seulement le mécanisme en jeu, celui du contre-investissement, il ne fait pas de doute qu’il y a là pour lui quelque chose d’intangible, quelque chose qui une fois produit reste, dans la névrose, hors d’atteinte de la contingence. C’est, me semble-t-il, la position de Lacan qui, au-delà du nom probablement contingent qu’il a donné à l’opérateur structurel de ce refoulement, le Nom-du-Père, en cerne l’effectuation comme la réponse nécessaire du réel à l’objet du désir de l’Autre.

Il n’en va pas de même du refoulement après-coup. Son efficience est variable en ce que, pour Freud comme pour Lacan, elle est liée aux incidences de l’histoire signifiante de chaque sujet sur la structuration des pulsions et sur leur traitement dans la subjectivité. Le refoulement secondaire, qui est toujours partiel, oscille entre succès et échec suivant la marge que laisse son produit, le symptôme – formation de substitution pour Freud, formation de l’inconscient pour Lacan –, au déplaisir, aux inhibitions qui peuvent l’accompagner et surtout à l’angoisse. Est-ce pour autant que Freud s’éloigne du terrain du cas par cas jusqu’à invoquer une évolution historique de cette variabilité ? Oui, et c’est vérifiable : en filigrane dans ses écrits à partir du milieu des années vingt et explicitement dans Malaise dans la civilisation [1] où il articule défaillance du refoulement et évolution de la société vers un excès de ses exigences en matière de renoncement pulsionnel.

Le pas qu’effectue Lacan, l’année précédant la mort de Freud, et qu’il confirmera après-guerre, est tout aussi patent et peut-être plus frappant dans la mesure où, sur les bases de son appréciation d’une évolution affectant la structure du complexe œdipien classiquement freudien, il donne un caractère prédictif à ses propos. Rappelons-en les termes principaux : la « déhiscence du groupe familial au sein de la société » [2], sa « réduction […] à [l]a forme conjugale » [3], assortie de l’instabilité, voire la caducité grandissante de l’autorité du père, altèrent la formation de l’Idéal du moi en faveur d’une « subduction narcissique de la libido » [4] (individualisme) dont les idéaux utilitaires et de consommation de la société usent et tireront profit ; et quant aux « incidences psychologiques généralisées » à prévoir, et sur lesquelles Lacan attire donc l’attention – aux côtés de possibles catastrophes politiques –, il est remarquable qu’il notait leur différenciation par rapport à la symptomatologie des névroses mise en valeur par Freud. C’est en effet le cas dans ce qu’il relevait à ce moment-là comme généralisation des troubles de la sexuation, comme troubles du caractère dans ce qu’il appelait « grande névrose contemporaine » [5] et comme montée de la délinquance et de la criminalité.

Cette série ne déparerait dans ces « nouveaux symptômes pour la psychanalyse » et va dans la direction de ce que je soutiendrai ici : que ces nouveaux symptômes ne sont symptômes qu’au sens générique du terme, mais pas au sens de signe et substitut d’une satisfaction pulsionnelle résultant du refoulement, sens freudien par excellence puisque telle est la formation rigoureuse qu’en arrête Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse [6], une formulation qui lui permet d’aller jusqu’à reconnaître des pathologies sans symptôme.

C’est dans ce même livre, où Freud reformule ce qu’il en est du symptôme, que nous trouvons des articulations qui rendent compte des propos précédents de Lacan. Qu’introduit-il en effet à ce moment-là ? Tout d’abord que l’angoisse est le problème capital de la névrose et qu’à ce titre, comme Lacan l’avait bien vu dès « Les complexes familiaux » mais mis ensuite un peu de côté jusqu’aux années soixante, il y a à côté de la « fonction d’expression » [7] du symptôme une fonction de défense ; ils « sont formés – écrit Freud – afin d’éviter la situation de danger signalée par le développement de l’angoisse ». Ensuite, ce danger, en dernière instance est toujours ce que condense l’expression « angoisse de castration », y compris pour la femme, à condition de saisir la nature de la perte qui équivaut à celle de l’homme. C’est l’angoisse de castration qui est donc le moteur du refoulement, et le refoulement réussi se distingue des autres mécanismes de défense en ce qu’il traite plus efficacement l’angoisse sans pour autant, comme ceux-ci, invalider diversement le sujet ou alimenter une névrose de caractère. C’est là un éclairage latéral du privilège qu’accorde Freud, dans « Analyse terminable, analyse interminable » [8], à la création de nouveaux refoulements dans la direction de la cure.

Enfin, dans cette angoisse de castration, qui est ici l’angoisse spécifique liée à la prise du phallus dans le complexe œdipien, il y a un agent constant. Cet agent c’est le père, avec, selon Freud, son double versant pour les deux sexes : objet d’amour et sujet interdicteur, deux versants que Lacan décline dans son Séminaire sur La Relation d’objet entre père imaginaire et père réel, sur le fond de la fonction symbolique du père.

Que la fonction de cet agent vienne à défaillir, soit ce diagnostic sur notre époque dont nous sommes partis avec Lacan, et c’est aussi le mécanisme du refoulement – que Freud suppose, en 1926, consubstantiel à la fonction phallique –, qui est mis en question. Il l’est d’autant plus que, comme le remarque Lacan, la menace de castration de la part de la mère phallique pousse non pas au refoulement mais à l’identification imaginaire à son phallus.

Que se passe-t-il dès lors dans ce cas, dans lequel l’angoisse demeure et porte d’ailleurs plus sur l’être que sur l’avoir ? Freud nous donne là encore une indication essentielle. Il y a un mécanisme en quelque sorte suppléant qui rentre en jeu, non plus au niveau de l’inconscient mais à celui du moi, tantôt partial, tantôt global, qui ne procède pas par déplacement mais par contre-investissement face aux représentations ou affects source d’angoisse, bref, un mécanisme de « limitation fonctionnelle du moi » [9] – c’est sa définition –, et que Freud précise, toujours en 1926, sous le nom d’inhibition. Suivant une de ses remarques, j’en avais précisé, l’an dernier, le rôle décisif dans les états dépressifs à ranger, bien entendu, dans la série des dits nouveaux symptômes. En d’autres termes, là où défaille le traitement symbolique de l’angoisse se substitue un traitement imaginaire plus au moins accentué – dont la précarité, la contingence ont été notées aussi bien par Freud que par Lacan. Moyennant quoi, en réalité, ce mécanisme laisse le sujet susceptible d’osciller entre deux pôles de l’angoisse et de la dépression, soit là encore, une figure clinique à ranger dans ces nouveaux symptômes, une figure clinique qui fait tourner en bourrique les prescripteurs de psychotropes et que nous rencontrons, en tant qu’analystes de plus en plus. Mais sans doute, au-delà des manifestations classiques de l’anxiété pour lesquelles nous sommes consultés et qui alimentent plus encore les consultations psychiatriques – au point d’ailleurs que, par exemple, en France la consommation d’anxiolytiques dépasse celle des antidépresseurs –, c’est probablement l’angoisse panique devant l’action qui signe le mieux l’échec de ce mécanisme d’inhibition fonctionnelle du moi.

Somme toute, pour conclure, nous trouvons-nous, avec ces symptômes, confrontés à l’extrême d’un paradoxe de la direction de la cure lacanienne : celui de faire consister tous les registres du père, s’en servir afin d’en réduire l’usage à ses semblants jusqu’au point où le sujet peut s’en passer. Vous aurez reconnu là une paraphrase d’une formule de Lacan [10] que j’applique à notre stratégie dans la cure.

[*] Intervention aux journées de l’ECF-ACF, « Nouveaux symptômes pour la psychanalyse », octobre 1997, publiée initialement dans La Lettre mensuelle, n°170, juin 1998, p. 5-7. Retranscrit ici par Mauricio Diament.

[1] Cf. Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1992.

[2] Lacan J., « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 132.

[3] Ibid., p. 133.

[4] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 81.

[5] Ibid., p. 61.

[6] Cf. Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 2011.

[7] Lacan J., « Les complexes familiaux… », op. cit., p. 70 et 71.

[8] Cf. Freud S., « Analyse terminée et interminable », Revue Française de psychanalyse, t. XI, Paris, coll. Analectes, 1970.

[9] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit., p. 4.

[10] « C’est en cela que la psychanalyse, de réussir, prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer. On peut aussi bien s’en passer à condition de s’en servir. » (Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 136).