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Édito, Nouvelle Série, L'Hebdo-Blog 207

Éditorial : Le refoulement est-il devenu « has-been » ?

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1895. Freud invente la psychanalyse en substituant la cure par la parole à l’hypnose. Il découvre que ses patientes hystériques se défendent contre la réminiscence de souvenirs pourtant essentiels. Freud saisit qu’une intention de dire est empêchée. Il y a « censure » [1], dissimulations, « fausses connexions » dans les chaînes associatives [2]. C’est le refoulé, une élaboration complexe de significations, de pensées qui existent à l’insu du sujet. Cette découverte est afférente à l’inconscient. Déchiffrer ses formations – lapsus, oubli de mot, symptôme – permet que le sens qui y est emprisonné soit délivré.

2020. Une patiente dit à son analyste : « le mot ‘‘sidérer’’, je l’oublie sans cesse. Je l’ai écrit sur un petit carnet pour m’en souvenir ». « Sidéral ! », lance l’analyste avant d’ajouter : « Faites confiance à votre inconscient, c’est mieux que tous les petits carnets ». L’interprétation pointe le mystère autour du signifiant qui défaille. C’est un branchement sur l’inconscient, non pas comme lieu enfoui où se cache le sens du mot refoulé, mais comme point de rupture par l’équivoque « en tant que nouveau, en tant que déchirement du tissu usé de la parole qui circule dans les sens communs » [3]. La flèche décochée par l’analyste vise la pratique du petit carnet qui recouvre les glissements de la langue. Le trait fait mouche dans l’espace de la séance – ce lieu de réveil, hors signification. Délogée de son recours à la graphie, l’analysante est accrochée à son dire : une nuée de mots tournoient autour du signifiant « sidérer », ce bout de réel recraché par l’un des trous de sa langue.

La recherche, qui se poursuit autour de l’expérience analytique, démontre que le refoulé n’est plus cette vérité dernière à débusquer, mais un débris de langue, la facette d’un fragment de cristal qui miroite lorsqu’il surgit de l’« achoppement par le trou » [4]. Le refoulement serait-il alors un concept has-been ? Il est, au contraire, un point brûlant de la subversion freudienne qui a logé la pulsion au cœur de la civilisation, car pour Freud, « le refoulement […] a sa racine dans la fixation […]. Et il décrit la fixation comme un arrêt de la pulsion » [5]. Le refoulement est ce qui fait trou dans la langue commune, ce à partir de quoi chaque parlêtre peut s’appareiller au réel, accrocher des semblants en un point où il a été percuté par la lettre de jouissance. C’est autour de cette lettre que se font les destins, que se tissent et se déchirent les discours du monde. Là est la brèche que Freud a creusé dans la civilisation. L’analysant qui, séance après séance, butte sur cette faille, s’y affronte, ressentant une joie étrange, et sans cesse renouvelée, à en créer les bords vibrants, éprouve les effets de cet acte et en réinvente, à sa façon, les conséquences.

[1] Freud S., « Psychothérapie de l’hystérie », in Freud S., Breuer J. (s/dir.), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 228.

[2] Ibid., p. 238.

[3] Laurent É., « Les éclairs et l’écrit », L’Inconscient éclair. Temporalité et éthique au CPCT, Paris, École de la Cause freudienne, coll. Rue Huysmans, 2019, p. 143.

[4] Meseguer O., « Hors les murs », L’Hebdo-Blog. Nouvelle série, n°203, 11 mai 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 30 mars 2011, inédit.

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