La dernière leçon du Séminaire XIII est l’objet d’un coup d’éclat. Ce 22 juin 1966, Jacques Lacan reprend de manière très tranchante Conrad Stein, jeune psychanalyste membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP), invité au séminaire fermé pour y discuter ses récents articles portant sur la « situation analytique ». La cure y est théorisée comme une expérience de régression produite par l’association libre et induisant une « expansion narcissique dans laquelle le patient a l’impression de se dilater au point d’inclure le monde en soi. Dans cette transformation narcissique la distinction entre l’intérieur et l’extérieur de soi est en quelque sorte abolie1 ». La position de l’analyste devient indistinguable, celle de l’analysant, sans limite. Stein en conclut à l’existence d’un unique et ubiquitaire « ça parle et ça écoute », propre au registre imaginaire.
Cette confusion généralisée est l’occasion pour Lacan d’une mise au point sur une problématique concernant son enseignement. L’enjeu est d’importance sachant que l’écho et l’affluence de la jeune École freudienne de Paris en font croître l’audience. Le reproche est donc majeur et porte sur un certain nombre d’abus quant à l’utilisation des concepts lacaniens ; en clair : leur pillage à des fins toutes différentes. Comme pour le philosophe Paul Ricoeur, évoqué pour sa lecture purement herméneutique de Freud, Lacan dit de Stein « qu’il utilise [son] langage […] de la façon la plus méconnaissable2 ».
Il y a plusieurs indications fondamentales de Lacan sur la manière dont il doit être lu. Ainsi, les concepts ne sont ni transposables hors du champ freudien ni séparables les uns des autres. À ce titre, on constate soixante ans plus tard combien il est fréquent de voir le langage psy « piocher », dans son vocabulaire, des notions comme celles de la demande, oubliant son lien torique au désir, ou du sujet, oubliant qu’il n’est pas une personne mais celui de l’inconscient. Lacan prend l’exemple du concept d’Autre, inventé par lui et dévoyé dès les années soixante par toutes les formes possibles d’altérité. À la définition de Stein d’en faire le lieu d’un paradis perdu que l’analysant tente de rejoindre, Lacan rétorque que l’Autre n’est pas le lieu d’une félicité fusionnelle, de la même manière que Freud rejetait le sentiment océanique de son ami Romain Rolland. La situation analytique définie par Stein, en effet, a pour horizon les vertiges imaginaires de la relation mère–enfant.
Autre point et pas sans lien. Au moment où Lacan met sous presse sa grande œuvre des Écrits, il signale que ses concepts ne sont pas à retrouver d’une manière régressive dans des étapes antérieures de son enseignement. Cette jubilation est pourtant fréquente dans la lecture de Lacan, quand l’impression de pré-découvertes fait croire à un savoir toujours déjà-là. Mais Lacan est clair sur cette jouissance des ressemblances et des retrouvailles du passé. Il faut le lire sans rabattre les raisons actuelles de la fabrication d’un concept sur une antériorité de ses traces.
Lacan enfonce le clou : la psychanalyse n’est pas une psychologie de l’endormissement, des états de transe, où tout n’est que rêve, ou encore une tentative de communier avec du pré-langagier. Son champ est celui du langage et son expérience, celle de la parole. On comprend tout l’enjeu d’une topologie qui vienne pourfendre cette illusion sphérique d’un sujet-microcosme fusionnant avec le Un. Finalement, derrière le coup de théâtre de cette fin de Séminaire, c’est donc un véritable organon épistémologique que Lacan adresse aux analystes, permettant de tracer une limite nette entre ce qui est de la psychanalyse et ce qui n’en est pas.
Rodolphe Adam
1. Stein C., L’Enfant imaginaire, Paris, Denoël, 1971, p. 24-25. Cet ouvrage, paru quelques années après et dont le titre dit tout, contient les articles discutés au Séminaire.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 417.

