Confronté à des phénomènes cliniques inexplicables, Freud est amené à modifier sa théorie des pulsions en 19201. Bien qu’hétérogènes, ces phénomènes ont comme dénominateur commun la compulsion de répétition. L’hypothèse de Freud est que la mort est le but de cette poussée étrange, qui insiste au-delà de l’homéostase et n’obéit pas au principe de plaisir. Émerge donc une opposition pulsionnelle nouvelle, entre les pulsions de vie qui prolongent le vivant et les pulsions de mort qui tendent à ramener la vie à l’état inanimé.
Lacan affirme le caractère fondamental de la pulsion de mort dès le début de son enseignement et va jusqu’à soutenir, contre le dualisme freudien, que « toute pulsion est virtuellement pulsion de mort2 ». En ce sens, comme l’indique Jacques-Alain Miller, la répétition à l’œuvre dans la pulsion constitue un phénomène anti-vital : revendication dysharmonique aux antipodes de tout besoin, elle s’oppose aux exigences de la vie, entendue comme l’adaptation d’un organisme à vivre dans un milieu3.
Mort ou vivant ?
À la différence de Freud, Lacan ne fait pas de la pulsion de mort un phénomène de l’ordre de la vie biologique, mais la réfère au signifiant. Selon la célèbre formule le mot est le meurtre de la chose, le symbole présentifie la mort, et ce n’est que par le langage que l’on peut se représenter mort ou vivant. Pour celui qui parle, la mort biologique est redoublée d’une seconde mort : l’anticipation d’une disparition qui est l’effet de l’incidence du signifiant. J.-A. Miller nous indique que cette mort signifiante implique aussi une vie signifiante, car le propre du signifiant est qu’à la fois il efface et éternise le sujet dans son unicité4.
Le paradoxe de la pulsion de mort conduit à penser la vie en conjonction avec la mort. Si « [la] vie ne songe qu’à mourir5 », comme le dit Lacan au début de son enseignement, elle se laisse pourtant tirer par le monde extérieur dans des circuits plus longs. Ces détours rallongent le chemin du retour à la mort, mais n’éliminent pas ce qui, au cœur de la vie, « ne veut pas guérir6 ».
Le signifiant et la vie
Une opposition entre le signifiant et la vie semble ainsi se dessiner. Mais celle-ci est à prendre au sens d’une Aufhebung, car la mortification entraîne une forme de satisfaction qui préserve quelque chose de la vie comme signifiantisée. La mortification du sujet par le langage ne se fait pas sans une perte, qui instaure un manque qui, lui, introduit un mouvement qui tente de récupérer ce qui a été perdu et qui apparaît dès lors comme un petit plus de vie. Cette perspective a toute son importance d’un point de vue clinique, car du rapport d’un sujet au désir et à la parole dépendent les dispositions qu’il trouve pour être, comme on dit, du côté de la vie.
Le dernier enseignement de Lacan ouvre une perspective différente en référant la question de la vie non à la mort, mais au réel. Au rapport d’Aufhebung du corps par le signifiant, J.-A. Miller oppose celui de corporisation : « le signifiant devenant corps […] jusqu’à en faire sourdre la jouissance7 ». Renvoyée à l’opacité et à l’insupportable, la vie apparaît ici comme la propriété d’un corps affecté de jouissance par l’impact même du langagier. « Rien de plus réel8 » que cette vie, émancipée du rapport à la mort. Côté clinique, gageons que l’interprétation puisse toucher ce corps, au vif.
Paula Galhardo Cépil
[1] Cf. Freud S., Au-delà du principe du plaisir, Paris, Seuil, 2014.
[2] Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 848.
[3] Cf. Miller J.-A., « Biologie lacanienne et évènement de corps », La Cause freudienne, n°44, février 2000, p. 19-20.
[4] Cf. Ibid., p. 22-23.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 272.
[6] Ibid., p. 271.
[7] Miller J.-A., « Biologie lacanienne… », op. cit., p. 57.
[8] Lacan J., « La Troisième », in Lacan J., Miller J.-A., La Troisième/Théorie de lalangue, Paris, Navarin, 2021, p. 43.




