Se prêter au transfert, côté analyste, implique une manœuvre dont Lacan a pu dire, non sans humour, qu’elle relève de la tromperie1 : l’association libre fait entrer l’analysant dans le temps d’un savoir qu’il attend, qu’il espère. Les chaînes signifiantes se mettent en place ; leurs constructions ne vont pas sans surprises : des effets d’équivoques surgissent, qui ne trouvent pas à s’y loger. Dans une analyse, on ne parvient pas à dégager un savoir unifié, normalisé.
Chemin faisant, l’analysant s’instruit de la limite incluse dans le symbolique, impuissant à traiter la béance que la morsure du signifiant a introduite dans le vivant du corps. La pulsion insiste, se mesure, alors que le symptôme est répétition et qu’il ne se laisse pas totalement saisir par ce que l’inconscient chiffre et déchiffre. Des signifiants-maîtres se détachent, qui identifient l’analysant comme objet de jouissance, des dires qui ont fait prescription s’écrivent. Au-delà, une silencieuse réitération vibre, que la mortification introduite par l’articulation signifiante est impuissante à faire taire ; ça tiraille sur ce qui, dans la langue, fait injonction, sur ce qui n’est jamais entré dans le langage. Ce réel hors sens qui pâtit du symbolique, cette lalangue, circule dans le langage. Une motérialité qui loge le pulsionnel et ses objets. Nous ne sommes plus du côté de l’inconscient savoir mais de ce que Jacques‑Alain Miller2 a élaboré comme l’inconscient réel.
Nous devons à Lacan d’avoir considéré l’inconscient comme ce qui s’ajoute à des marques contingentes, obscures, dé-composées, véritables moments d’auditivation verbale. L’entrée dans le langage ouvre à des effets de sens à partir d’inscriptions contingentes qui scellent et fixent une jouissance, par définition obscure et hors d’atteinte. Ces empreintes, qualifiées par Lacan dans « Radiophonie » d’« encaisse-jouissance sur quoi l’on tire3 », l’ont conduit à distinguer la notion de marque introduite par Freud de celle d’empreinte plus proche de la lettre. L’empreinte ouvre à des déplacements et l’inconscient, qualifié d’idiot par Lacan, peut mouliner… L’analyse permet-elle de faire autre chose de son symptôme que d’en jouir sur le mode du moulinage, à partir de la répétition ? La fin de cure est-elle nettoyage, guérison ? Le vivant s’y oppose, car la pulsion est là.
Ce que nous nommons singularité implique la possibilité pour le sujet d’un usage inédit de ces griffures, dès lors que se défait l’inclusion de jouissance dans l’appareil du langage qui lui donnait abri. Ces moments de bizarrerie secouent, mais ils ouvrent paradoxalement à des effets d’interprétation et d’équivoques qui peuvent se partager, qui peuvent circuler. Avec Lacan, nous nous éloignons de la métaphore freudienne de l’ardoise magique qui déciderait de la répétition dont jouit le symptôme. L’inconscient lacanien ouvre à une nouvelle disposition : on peut faire autre chose de son symptôme que d’en jouir sur ce mode. Il faut pour cela penser en termes de petites déformations, de variations, de chiffonnades qui impliquent le corps. On peut faire avec les mutations du symptôme lorsque de nouvelles formes se dessinent. On use, chemin faisant, du partiel de la pulsion dans la langue unique qui lui donne abri ; un style se déplie plus poétique, au bord de la petite ironie qui, sans négliger les semblants, ne s’en remet plus à l’Autre. Rien de plus personnel…
Jacqueline Dhéret
1. Cf. Lacan J., « Propos sur l’hystérie », Quarto, n° 2, septembre 1981, p. 5-9.
2. Miller J.-A., « La passe bis », La Cause freudienne, n° 66, mai 2007, p. 207-213, disponible sur Cairn.
3. Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 419.

