Lors de la deuxième année de son séminaire, en 1954-1955, Lacan s’intéresse à la cybernétique. Il déclare aux analystes : « Vous êtes en retard, c’est toujours pareil.1 » Il note que le concept de machine ne date pas de la cybernétique, mais du XVIIIe siècle. Celui du mécanisme qui conduit à penser la vie en ce terme, celui de L’Homme machine, paru en 17482, sont dérivés du concept d’animal-machine de Descartes un siècle auparavant.
Norbert Wiener, auteur de Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine3, fonde un projet multidisciplinaire, creuset de l’élaboration des sciences cognitives, de l’intelligence artificielle, des thérapies systémiques (école de Palo Alto) et des théories de l’auto-organisation. « Cybernétique », emprunté à André-Marie Ampère en 1834, désigne selon l’étymologie du mot grec « la science du gouvernement des hommes4 ».
Lacan distingue la conception de la parole en psychanalyse et la communication en cybernétique. Il oppose le message porteur de sens à celui qui est une suite de signes5. La critique qui porte sur le fait que le « langage est venu du dehors6 » et que c’est « le bonhomme qui l’y a mis7 » lui paraît un peu courte. Premièrement, poser la question de l’origine du langage est une impasse. Il propose plutôt de porter la question sur ce qu’est le langage à partir de l’expérience analytique. Freud a déjà montré que les significations ne sont pas « dans le bonhomme », pas plus qu’il n’en fait la synthèse, le moi « joue sa fonction d’obstacle, d’interposition, de filtre8 ». Deuxièmement, pour l’humain comme la machine, l’autonomie du symbolique « fonctionne dans le réel et indépendamment de toute subjectivité9 ». À la question « Les machines pensent-elles ? », Lacan prend une distance10, c’est une question de philosophes. Mais c’est pour mieux affirmer ceci : « Nous suivons exactement les mêmes mécanismes que la machine.11 » De même que le sujet ne pense pas au moment où il calcule, Lacan ne doute pas que les machines puissent résoudre des problèmes de logique. Il prend l’exemple des machines qui jouent au jeu de pair ou impair. Ce n’est pas comme un jeu d’intersubjectivité et d’interprétation, mais comme un jeu de la loi syntaxique, dont l’écriture fait de l’aléatoire une répétition. Il s’agit de s’appuyer sur l’ordre symbolique de la succession, ce que la machine peut mémoriser. Dire que la machine arrive à gagner, c’est déjà donner une signification à une série aléatoire. Ce qui compte ce n’est pas la sémantique mais la syntaxe, les combinaisons, l’ordre signifiant qui se font indépendamment de la subjectivité. Les machines comme science de la syntaxe « ne font pas autre chose que de lier le réel à une syntaxe12 ».
Quels en seront les effets ? Le déterminisme assure que rien n’arrive sans cause, mais c’est une cause sans intention. Le hasard est sans intention, la loi est sans intention13. On ne peut supposer à la machine un désir ni une intention, elle suit les lois du calcul. Pour autant, nous ne pouvons supposer que les concepteurs des machines, comme êtres humains, n’ont pas d’intention. Quand on se rapporte à une machine, on se met hors du temps. Lacan précise même que « le langage […] a tout le temps. C’est pour ça, d’ailleurs qu’on n’arrive à rien avec le langage14 ». A contrario, la prise du je de la parole dans la fonction de « la hâte15 » peut produire un acte. C’est l’acte qui rend la parole créatrice et fait rompre avec la répétition du langage.
Catherine Lacaze-Paule
1 Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 44.
2 Cf. La Mettrie J. O. (de), L’Homme machine, Leyde, 1748.
3 Cf. Wiener N., Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine, Cambridge Massuchets, The M.I.T. Press, 1948.
4 Article Wikipédia sur la cybernétique, disponible en ligne.
5 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud…, op. cit., p. 350.
6 Ibid., p. 147.
7 Ibid., p. 146.
8 Ibid., p. 148.
9 Ibid., p. 346.
10 Ibid., p. 211.
11 Ibid., p. 350.
12 Ibid., p. 351.
13 Ibid., p. 340.
14 Ibid., p. 336.
15 Ibid.

