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Édito, Nouvelle Série, L'Hebdo-Blog 281

Edito : Je suis ce que je lis

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« Je suis ainsi celui qui dit et qui écrit et qui, en disant et en écrivant, laisse dans la mémoire de l’autre une trace qui, pour être maladroite et sans nécessaire beauté, est une preuve tangible de mon existence. Je suis celui qui a entendu l’autre, celui qui l’a lu, et ces traces laissées dans ma propre pensée ont fait mon identité et ma cohérence. Je ne suis donc en fait qu’une pensée qui s’exprime, nourrie par tout ce que j’ai lu, écrit et dit moi-même. C’est parce que je suis, par la grâce du verbe, à la fois “traceur” et “tracé” que je peux apaiser les chiens fous qui menacent de déchirer la conscience si fragile de moi-même. » [1]

Plongée dans l’Autre que j’ai choisi de lire et d’écouter, j’utilise chaque jour les mots, expressions, concepts issus de mes lectures. Ils m’aident à penser le monde et le réel de ma pratique. Suis-je donc ce que je lis : je me mets dans les pas de mes lectures (je les suis) et d’autre part, elles me constituent de façon plurielle. Ai-je une pensée propre, un génie personnel, une âme sans pareil ? « J’âme » [2] à le croire mais il faut bien que j’avoue que mes mots sont toujours ceux de l’Autre, qu’il est extrêmement rare que quelque chose de nouveau, d’inédit, surgisse. L’inconscient est transindividuel [3], nous sommes sujets de l’Autre.

Cependant l’être parlant aime imaginer et croire qu’il est une âme et qu’il a un corps. « L’amour-propre est le principe de l’imagination. Le parlêtre adore son corps, parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance – consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant. » [4]

Que recèle donc l’affirmation « je suis un homme » (alors que mon corps est celui d’une femme) ou que « je suis noire » (alors que ma peau est blanche) ? [5] L’assertion qui consiste à avancer que je suis autre que ce que mon corps incarne suppose l’existence d’une instance en dehors ou au-delà du corps. Il y aurait un moi purement symbolique, fait de signifiants, sans corps vivant jouissant et sans image de ce corps, ou à partir de phénomènes de corps interprétés par le sujet selon ce paradigme. Ce Moi discord serait donc plus vrai que le corps biologique et aurait le droit de revendiquer la réparation de l’erreur faite par la Nature, ou par Dieu. Il y a au cœur de cette revendication une dévaluation de l’Autre, un refus d’être dupe de l’Autre.

La conviction d’être d’un autre sexe que son sexe biologique ou d’être d’une autre couleur de peau révèle une condition nécessaire à ce postulat, celle de se croire doté d’une âme incorporelle et immortelle qui animerait le corps vivant. Que cette idée soit rattachée à une religion ou pas, elle est profondément ancrée dans les représentations psychologiques, philosophiques et/ou religieuses de la plupart des civilisations humaines. Lacan parle à ce sujet de fantasme et il admet être de ceux « qui ne leur font pas bonne réputation » [6].

Néanmoins la pragmatique clinique déployée au fil des cas exposés lors de la journée d’UFORCA en juin dernier a démontré la pertinence du choix de changer de sexe pour un nombre important de sujets. Ce choix peut leur permettre de se construire à l’abri d’un réel insupportable. Pour nous, psychanalystes, il ne s’agit pas de croyance mais de se faire « docile au trans » [7] selon l’expression employée par Jacques-Alain Miller, c’est-à-dire de nous mettre à l’écoute de leur souffrance et d’accompagner, non sans questionner, leur conviction et leur chemin vers une solution plus vivable.

Katty Langelez-Stevens

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[1] Bentolila A., Le Verbe contre la barbarie. Apprendre à nos enfants à vivre ensemble, Paris, Odile Jacob, 2016, p. 197-198.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p.78.

[3] Cf. Miller J.-A., « Point de Capiton », La Cause du désir, n°97, novembre 2017, p. 97.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 66.

[5] En 2017, Martina Big, mannequin et actrice allemande, a défrayé la chronique en s’injectant de la mélatonine afin d’obtenir une peau noire et en affirmant que ses enfants à venir seraient noirs, convaincue elle-même d’être d’origine africaine.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 78.

[7] Miller J.-A., « Docile au trans », Lacan Quotidien, n°928, 25 avril 2021, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr)

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