« Heures innommées »* d’Hadewijch d’Anvers

De quoi jouissent donc les mystiques ? Contrairement à Wittgenstein, qui conclut que seul le silence sied à ce dont on ne peut parler, Hadewijch d’Anvers s’attèle à écrire cet indicible qui s’empare d’elle lorsqu’elle est touchée par l’amour de Dieu : fureur, vertiges, rapt, frissons… Il ne s’agit nullement de réduire la mystique « à des affaires de foutre » [1], mais bien d’aller au-delà du phallus, vers la jouissance féminine. Heureuse rencontre que celle de Lacan avec Hadewijch !

Thomas Kusmierzyk

 

Lacan, dans le Séminaire XX Encore, dit s’être « rué » [2] sur les écrits de la béguine Hadewijch d’Anvers [3] lorsqu’on les lui a apportés. À partir de l’époque des béguines et d’Hadewijch, la position du sujet mystique est tout autre que lorsque prévalait, dans l’amour divin, la référence symbolique au commentaire scripturaire. C’est une érotique qui implique un accès au réel de Dieu, de « Celui qu’on aime », sans l’intermédiaire du texte sacré. L’Amour s’y substitue à la Loi [4].

Si dans ses Poèmes, Hadewijch utilise le mode d’expression de l’amour courtois, se met en position d’amant, en « trouant » cependant la thématique courtoise, dans ses Lettres spirituelles et ses Visions, elle décrit la « fureur d’amour » [5] qui s’empare d’elle lorsqu’elle attend une rencontre avec Dieu, puis jouit de lui et avec lui.

Avant ses extases, une injonction lui arrive de Dieu : « Je veux que, de par ma volonté, tu sois prête à toutes les tribulations » [6]. « Intimation terrible » [7], dit-elle. Les plaintes l’accompagnent, car « on ne saurait plaire à l’amour qu’en étant privé de tout repos, que ce soit dans les amis, les étrangers ou dans l’amour lui-même. C’est une exigence terrible de notre vie, en vérité, qu’il faille renoncer même à l’apaisement de l’amour pour apaiser l’amour ! » [8], écrit-elle. Jamais, « le fond de l’amour n’est atteint » [9] alors même, comme le dit la « Onzième Heure Innommée » que « notre esprit ne peut s’écarter de l’Amour un seul instant » [10].

« Amour de désir »

Cette fureur d’amour se présente comme un refoulement du désir humain. C’est l’union amoureuse avec Dieu qui, avec toute son intensité affective, absorbe à première vue toute espèce de jouissance. L’« insensibilisation » [11] des corps dont parle Lacan à propos du christianisme en est corrélative.

Mais ce n’est pas si simple. Car cet amour est ressenti dans le corps, comme un « amour de désir ». Dans la « Septième Vision », attendant Dieu, elle écrit :« Mon cœur, mes veines et tous mes membres frissonnaient et tremblaient de désir » [12]. Émoi physique mais pas sans inhibition douloureuse : « Comme souvent auparavant, j’étais si bouleversée et effrayée qu’il me semblait que je ne pouvais satisfaire mon Bien-aimé et que mon Bien-Aimé ne pouvait me combler : mourant, il me fallait tomber dans la fureur d’amour et, dans la fureur d’amour, il me fallait mourir » [13]. « Peur », « douleur » ! Ses membres lui semblent « se rompre l’un après l’autre » tandis que « se tordaient chacune de ses veines » [14].

Mais quand Dieu (ou l’Homme-Dieu Christ) vient à elle, elle écrit : « Il me prit tout entière dans ses bras et me serra contre Lui de telle sorte que tous mes membres sentaient les siens tant qu’il leur plaisait et comme mon cœur et leur humanité le désiraient. De l’extérieur, je reçus l’accomplissement jusqu’à la pleine satisfaction » [15]. La jouissance semble ici proprement humaine ! C’est ensuite que l’indistinction prévaut :« nous fondîmes en un, si bien que je ne pouvais ni le reconnaître, ni le percevoir en dehors de moi et il était en moi sans séparation […]. À ce moment-là, il me semblait que nous étions un sans différence » [16]. Hadewijch s’en trouve « incapable de rien savoir, de rien voir, de rien comprendre, sinon d’être une avec Lui et d’en jouir » [17].

Instant et éternité

De cette absence d’elle-même [18] qui la laisse « perdue, engloutie au-delà de toute intelligence », l’intensité ne dure pas : « Je fus enlevée en esprit un court instant » [19] ; « ce fut un bref moment » [20], « moins d’une demi-heure » [21]. Elle avoue : « je fus moi-même en mesure de le supporter un certain temps » [22] avant que la vision ne disparaisse. « Délices indicibles » qu’elle doit cependant « taire » !

Quand Dieu enlève Hadewijch hors de son esprit, de ce rapt, elle peut dire : « Là, je jouis de lui comme je le ferai dans l’éternité » [23]. Et quand Dieu lui rend son esprit, il lui déclare : « La jouissance que tu éprouves maintenant est la même que tu auras dans l’éternité » [24]. Alors, celle qui se nomme « ce rien que je suis » [25] est assurée d’une « fruition commune et réciproque », sûre « qu’ils sont une même chose l’un par l’autre et le demeurent sans différence – le demeurent (à jamais) » [26]. Pourtant, la promesse divine ne fait qu’assoiffer le désir et renaître la plainte : « Avec ces paroles, je fus ramenée, misérable, à moi-même » [27]. Cependant, « l’exil », « le désert » n’est pas simple reflux de la béatitude, car « le manque – ghebreken – de cette jouissance – ghebruken – est la suprême jouissance » [28]. C’est une envolée d’oxymores qui creuse ici la place de l’indicible [29]. L’Autre « ne peut rester que toujours Autre » [30].

 

* Hadewijch d’Anvers, « Lettre XX », Lettres Spirituelles, Genève, Ad Solem, 1972.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 1975. p. 71.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 1975. p. 70.

[3] Second quart du XIIIe siècle.

[4] C’est ce qui différencie les Visions d’Hadewijch d’Anvers de « l’expérience » d’un Bernard de Clairvaux où le point d’appui symbolique de la référence reste présent.

[5] Orewoet.

[6] Hadewijch d’Anvers, « Première Vision », Les Visions, Genève, Ad solem, 2000, p. 25.

[7] Hadewijch d’Anvers, « Lettre XXII », Lettres Spirituelles, op. cit., p. 169.

[8] Hadewijch d’Anvers, « Lettre XIII », Lettres Spirituelles, op. cit., p. 123.

[9] Hadewijch d’Anvers, « Lettre XII », Lettres Spirituelles, op. cit., p. 115.

[10] Hadewijch d’Anvers, « Lettre XX », Lettres Spirituelles, op. cit., p. 163.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 18 décembre 1973, inédit.

[12] Hadewijch d’Anvers, « Septième Vision », Les Visions, op. cit., p. 50.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid., p. 52.

[16] Ibid., p. 53.

[17] Hadewijch d’Anvers, « Sixième Vision », Les Visions, op. cit., p. 48.

[18] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 36.

[19] Hadewijch d’Anvers, « Cinquième Vision », Les Visions, op. cit., p. 41.

[20] Ibid., p. 44.

[21] Hadewijch d’Anvers, « Sixième Vision », op. cit., p. 48.

[22] Hadewijch d’Anvers, « Septième Vision », op. cit., p. 53.

[23] Hadewijch d’Anvers, « Cinquième Vision », op. cit., p. 44.

[24] Ibid.

[25] Hadewijch d’Anvers, « Lettre XXV », Lettres Spirituelles, op. cit., p. 193.

[26] Hadewijch d’Anvers, « Lettre IX », Lettres Spirituelles, op. cit., p. 103.

[27] Hadewijch d’Anvers, « Sixième Vision », op. cit., p. 49.

[28] Hadewijch d’Anvers, « Lettre XVI », Lettres Spirituelles, op. cit., p. 134.

[29] « Ce que l’amour a de plus beau, ce sont ses violences / Son abîme insondable est sa forme la plus belle / Se perdre en lui, c’est atteindre le but / Être affamé de Lui, c’est se nourrir et se délecter / L’inquiétude d’amour est un état sûr / […] C’est en s’éclipsant qu’il se fait découvrir / […] Ses coups les plus durs sont ses plus douces consolations […] / C’est lorsqu’il s’en va qu’il nous est le plus proche » (Hadewijch d’Anvers, « Poèmes spirituels XVII » Écrits mystiques des béguines, Paris, Seuil, 1954, p. 138.

[30] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 75.