La folie comme risque de la liberté

Dans son texte « Sur la leçon des psychoses » [1], Jacques-Alain Miller extrait la thèse de Lacan selon laquelle : « Le fou, c’est l’homme libre » [2]. Il l’épingle comme un incontournable de l’abord des psychoses : « faute d’entendre ce dit que le fou est l’homme libre, pour ce qu’il est, c’est-à-dire l’axiome même de l’expérience psychanalytique des psychoses, celle-ci nous restera fermée à jamais » [3]. D’incontournable, il en fait un préalable à l’élaboration lacanienne et structurale des psychoses dans la « Question préliminaire… » [4].

Il saisit le ressort essentiel de la forclusion et son « insondable décision de l’être » [5], comme ne pouvant être que celui d’une position subjective, seule manière selon lui d’inscrire la psychose au « registre de l’éthique » [6]. Quelle valeur a en effet cette « insondable décision de l’être » si elle n’est pas le résultat d’une position subjective ? J.-A. Miller avance qu’on pourrait, à bien des égards, n’en rien vouloir savoir. L’entériner, au contraire, ouvre à un champ d’orientation solide pour la pratique.

Le ressort de la psychose n’est donc pas celui d’un déficit, mais d’une position subjective de refus des indentifications communes, de l’inconscient, du discours du maître, d’une quelconque transmission des signifiants – un refus de l’aliénation signifiante. La liberté étant le pendant de ce refus, celle-ci n’est pas sans risque :

« C’est bien parce que les identifications ne sont rien si elles ne sont pas attirantes, que la folie est un risque, le risque même de la liberté. Car la folie consiste à se déprendre de l’attrait des identifications qui ont effet de masse pour se laisser – le mot est de Lacan – ‘‘tenter’’ par le risque de la folie. » [7]

J.-A. Miller en tire une leçon sans équivoque :

« les étourdis, qui voient bien que la folie est rejet de l’inconscient, c’est-à-dire du discours du maître comme imposture, en quoi elle est révoltée, voire révolutionnaire, je les dis étourdis parce qu’ils ne reconnaissent pas dans le psychotique le maître que, du même coup, il incarne, ou dont il accouche – le paranoïaque est pourtant là pour le lui apprendre » [8].

Il finit son texte en ramassant des conséquences cliniques brillantes :

« ‘‘L’homme est né libre et partout il est dans les fers’’ – c’est ce qu’a lancé dans le monde celui qui est devenu le ‘‘promeneur solitaire’’. Un analyste, qui n’est pas un promeneur solitaire, mais un assis en compagnie, ne saurait reprendre ce mot qu’à le modifier en ces termes : l’homme est né dans les fers, les fers du signifiant, et partout il est dans les fers – sauf l’aliéné, en effet, qui a rejeté la séduction du père, mais au prix de son âme, voire de la forme même de son corps. Il n’a point voulu échanger la jouissance pour le signifiant du père, et la jouissance lui est restée intime, tandis que le signifiant du père lui était forclos. Dès lors, la liberté en effet est son lot, car il n’a point placé en l’Autre la cause de son désir. Savait-il qu’il serait voué par là, logiquement, à ce que l’Autre l’aime et le poursuive de ses assiduités jusqu’à la persécution ? » [9]

Au refus et ses conséquences, nous pourrions opposer le consentement qui peut être recherché dans la pratique avec le sujet psychotique. Ne serait-ce qu’un consentement au lien à l’autre, via le fait d’aller, voire accepter d’aller rencontrer un autre, qu’il soit aussi bien analyste que psychiatre, psychologue ou infirmier – pour faire référence aux structures psychiatriques qui me sont familières.

Un consentement qui équivaudrait à une certaine entame de cette liberté.

 

[1] Miller J.-A., « Sur la leçon des psychoses », Actes de l’ECF, n°13, juin 1987, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 94-97.

[2] Lacan J., « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », conférence au cercle d’Études dirigé par Henri Ey, 10 novembre 1967, inédit.

[3] Miller J.-A., « Sur la leçon des psychoses », op. cit., p. 94.

[4] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 531-583.

[5] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, op. cit., p. 177.

[6] Miller J.-A., « Sur la leçon des psychoses », op. cit., p. 95.

[7] Ibid., p. 95.

[8] Ibid., p. 96.

[9] Ibid.