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Nouvelle Série, L'Hebdo-Blog 215

Folie, liberté et consentement

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Ne pas reculer devant la folie ? Lacan dans ce texte de 1946, donne de sérieux éléments pour s’orienter. Pas une fois on ne lit dans son propos que la folie serait déficit, mais qu’elle est, au contraire, « vécue toute dans le registre du sens » [1]. Ne pas reculer devant la folie, c’est rejoindre la pratique analytique, Lacan indiquant qu’aucune « praxis plus que l’analyse n’est orientée vers ce qui, au cœur de l’expérience, est le noyau du réel » [2].

Il est arrivé à Jacques-Alain Miller de compléter la sorte de vade-mecum qu’il avait pu donner, à l’occasion à des praticiens, à ceux qui ne reculaient pas, mais au contraire allaient à la rencontre du fou. Le voici : « Devant le fou, devant le délirant, n’oublie pas que tu es, ou que tu fus, analysant, et que toi aussi, tu parlais de ce qui n’existe pas. » [3] Ce rappel est avant tout un appel à être à la hauteur de celui que l’on prétend rencontrer et qui s’inscrit dans ce que fut le pas de Lacan dans sa dispute avec Henri Ey à propos de la folie. Car, à lire le texte de cette dispute aujourd’hui, nous sommes saisis par sa brûlante actualité et par le fait que ce pas soit toujours à refaire. Ce pas quel est-il ? Disons-le simplement : de considérer que la cause est dans le sujet, heureuse formule de Jean-Louis Gault, il y a bien des années, qui touchait juste par la simplicité de son énoncé et toutes les conséquences que l’on se devait d’en tirer. La cause est dans le sujet veut dire que le praticien qui s’affronte à la folie doit faire ce pas que fait Lacan et qui consiste à installer, « au cœur de la folie, un sujet responsable, responsable du sens qu’il donne. Du seul fait que le rapport de cause à effet est là contesté par Lacan [dans ses « Propos sur la causalité psychique » [4]] dans sa dimension physique, on ne peut faire appel, pour expliquer la folie, qu’à une ‘‘insondable décision de l’être’’, qu’à ‘‘un insaisissable consentement à la liberté’’ » [5].

Il s’agit donc de ne chercher la cause, ni du côté du cerveau, ni de celui du gène ou d’un supposé « appareil psychique », pas plus que du côté de la famille, voire de la société. Dire que la cause est dans le sujet laisse place à un sujet capable de lire autrement les phénomènes de sens dont il est le siège. Lui permettre d’avoir un aperçu sur la manière, « la façon » disait Lacan, dont un sujet répond à ce qui le concerne soudainement dans son existence : une difficulté dans son travail, dans son couple, la naissance d’un enfant, etc. Si dans le monde physique le principe de cause à effet a fait ses preuves, dans le monde des choses qui relèvent des êtres parlants, il en est tout autrement.

En effet, une liberté s’y exprime qui met à bas tout principe de cause à effet. L’artiste en cela nous enseigne [6]. Prenons un exemple en une part de l’œuvre de Sophie Calle. Une petite phrase, à la fin d’un mail d’un homme à qui elle était liée par amour, un homme qui rompt par courriel et qui conclut sa missive ainsi : « Prenez soin de vous. » Une tête d’épingle, si l’on considère la phrase en elle-même, une banalité, même. Mais il y a surtout la façon dont cette phrase a fait attentat pour S. Calle et la manière dont elle a remué le ciel et la terre de son art pour ni « avaler » ce poison que peut être un dit, ni le méconnaitre, c’est-à-dire se taire. S. Calle diffracte alors sa réponse – réponse du sujet, décision de son être, mais aussi consentement à ne pas rester en plan –, en cent-sept réactions, chantées, filmées, photographiées, écrites, par des femmes célèbres, d’autres moins connues, une femelle perroquet et deux marionnettes, faisant de ce moment intime un espace, double, exposition puis un livre comme une grille de mots croisés. Et ceci en différentes expositions à travers le monde. À sa manière, elle non plus n’a pas reculé.

[1] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 166.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 53.

[3] Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, 1993, p. 13.

[4] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », op. cit., p. 151-193.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 2 décembre 1987, inédit.

[6] Cf. Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192.

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