Mes petites amoureuses, film réalisé en 1974 par Jean Eustache, s’ouvre sur l’image d’un jeune garçon endormi dans son lit, avant qu’un fondu au noir ne montre ce même lit vide, draps froissés, comme si tout ce qui allait suivre ne pouvait se décorréler du monde des rêves. La même année, Jacques Lacan amorçait ainsi sa « Préface à L’Éveil du printemps » : « l’affaire de ce qu’est pour les garçons de faire l’amour avec les filles, marquant qu’ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves1 ». Pour Daniel, les rêves et la pulsion qui s’y loge anticipent la rencontre, jusqu’à la saturer.
Mort ou vif
Daniel, environ quatorze ans, va devoir quitter sa grand-mère et sa vie confortable à la campagne. Sa mère – à l’allure de star hollywoodienne déchue – l’embarque pour Narbonne vivre avec elle et son compagnon taiseux. L’appartement est miteux, Daniel n’a pas de chambre, on va le forcer à arrêter l’école et à travailler, pourtant il a exprimé son souhait d’étudier. Maintenant, il regarde par la fenêtre le bar où palabre la bande de garçons, tout en brûlant d’en être, « s’entrer entre ses semblables2 ». Dans ce silence de mort, la pulsion scopique cherche un plus de vie.
À son arrivée, il va se promener. La caméra, le suivant de dos, s’avance lentement vers le bord de l’eau et effleure la possibilité d’un passage à l’acte. Mais, en levant la tête, il remarque en face de lui deux enseignes – « Kodaks » et « Film Lumière », signifiants d’un désir. Devant le film Pandora – où Ava Gardner, mortellement belle, provoque le suicide d’un poète –, il fixe le cou d’une fille, anonyme, l’embrasse et s’en va : Je ne saurai jamais pourquoi je suis parti. Il fuit face à l’horreur de l’irruption du désir sexuel.
Errance sans costume
Pour aborder des filles, il lui faudrait un « costume », afin de voiler une honte envahissante, qui dérange son corps mal habité. Une fille raillera le trou mal placé à son pantalon, défaut dans l’image douloureusement dévoilé.
Avant d’arriver à ce furtif baiser, Daniel, « à la fois charmé et épouvanté3 », quête le modus operandi, le secret qui résoudrait l’énigme de ce que veulent les filles. On le renvoie à la tradition en perdition : « Il fallait le costume sans quoi elles ne nous regardaient pas », dit Jean-Noël Picq4. Comment trouver la formule qui le rendra éclatant ?
« Je veux te regarder »
Les silhouettes inconnues passent sans se poser – bouts de corps épars. Sauf une. Armé d’un désir décidé, Daniel va provoquer le long baiser, promesse d’un amour avec une fille qui lui parle. Mais la pulsion en redemande, mettant le corps étranger à distance : « Je veux te regarder », lui dit-il sans détour. Daniel, saisi par la jouissance de son œil posé sur elle, préfère la regarder sans lui parler. Il fait la douloureuse expérience qu’en rêvant de filles, « [On] ne jouit jamais que de son corps propre », ou « de son fantasme »5.
Vanessa Mikowski
[1] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil 2001, p. 561.
[2] Ibid., p. 562.
[3] Flaubert G., Novembre, Paris, Le Livre de Poche, 2000, p. 29.
[4] Jean-Noël Picq joue son propre rôle dans le film. Ce même personnage raconte aussi comment il s’est mis à regarder par le trou des toilettes pour femmes dans le film Une sale Histoire de Jean Eustache, 1977, sorti en DVD chez Potemkine en 2017. J.-N. Picq est par ailleurs ami du réalisateur et psychanalyste.
[5] Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Paris, Navarin éditeur, 2015, p. 202-203.




