Éditorial : Lire « Télévision »

Il faut imaginer le trouble, la surprise, l’étonnement quand, un soir, à 20h30, sur la première chaîne française, le public a découvert Jacques Lacan, filmé par Benoît Jacquot, répondant aux questions posées en off par Jacques-Alain Miller. Il faut imaginer que deux samedis d’affilée, c’est un public lambda, de non-avertis, qui a pu écouter, à une heure de grande audience, et après un bref silence, Lacan énoncer, avec cette façon si singulière de découper les mots qui était la sienne : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » [1]

Lacan fait une pause, le mot réel résonne. Réeeeel gronde sur les ondes hertziennes.

Ce sont des choses si peu télévisuelles, ce n’est pas du bla-bla sur lequel on zappe. Lacan envoute. Il répond à « la cantonade » [2] à une série de questions précises posées par J.-A. Miller, lequel sait l’interroger parce qu’il « sait [l]e lire » [3]. Lacan s’adresse « aux non-idiots » [4] et ne cède en rien. Il a accepté de faire ce film, de jouer cette « comédie » [5]. Mais attention, pas d’errement ! « L’errement consiste en cette idée de parler pour que les idiots me comprennent » [6]. Quelle leçon ! Ce n’est ni de la psychanalyse light, ni de la psychanalyse easy to understand. Il faut se donner un peu de mal.

« [T]outes les femmes sont folles, qu’on dit. C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire, pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt : au point qu’il n’y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. » [7] Le spectateur comprend-il ? Est-il scandalisé ? Car oui, à la téloche, en 1974, pour des femmes et des hommes, confortablement installés dans leur salon, Lacan fait l’effet d’une bombe.

Parfois debout, parfois assis, fumant son cigare, le psychanalyste est filmé par le cinéaste lecteur des Écrits et assistant fidèle du Séminaire de celui qui produisait un « attroupement » [8] mêlant des analysants, des élèves, des artistes, des curieux et même des espions qui venaient « prendre des notes » [9] pour nourrir d’autres réflexions.

B. Jacquot se remémore : « Nous sommes donc arrivés à ce point où ce qu’on a eu à filmer était un scénario, suscité par Jacques-Alain Miller et moi, écrit et joué par Lacan […]. Lacan était devenu, au sens le plus équivoque du mot, l’interprète de sa propre parole. Il a agi comme un acteur, sauf que c’était son propre texte qu’il jouait. C’est cela qui est épatant dans le film : il y joue sa pensée, et même sa vie en quelque sorte » [10].

Lire et regarder « Télévision », c’est être saisi par le ton, les scansions, les respirations, c’est écouter la voix de Lacan, « la voix, noyau de ce qui, du dire, fait parole » [11].

À la télévision, Lacan n’a pas reculé à parler d’inconscient, ce drôle de mot, de lalangue, du lien social entre les analystes, de la tristesse comme faute morale, de la femme qui contamine la mère, du racisme, de la ségrégation. Il l’a fait, sans concession.

L’Hebdo-Blog, nouvelle série, vous invite à relire « Télévision » en écoutant le ton de Lacan.

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509.

[2] Ibid., p. 510.

[3] Ibid., p. 509.

[4] Ibid., p. 510.

[5] Ibid., p. 509.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 540.

[8] Ibid., p. 510.

[9] Samoyault T., Roland Barthes, Paris, Seuil, 2015, p. 664.

[10] Jacquot B., « Comment Lacan », entretien avec B. Delarue & A. Heimburger, Le Diable probablement, n°9, 2011, p. 120.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 351.