ÉDITORIAL : L’acide de la contingence

Ce sont « les Daimon kai Tuchè qui déterminent le destin de tout être humain » [1]. Freud utilise le Grec pour rendre compte d’une double dimension dans la destinée d’un sujet : la volonté divine d’une part et la rencontre, le hasard, le coup du sort, tout ce qui est de l’ordre accidentel d’autre part. D’un côté, le sujet s’articule à l’Autre et aux signifiants qui le déterminent ; de l’autre, la contingence, l’inattendu, redéfinissent sa trame destinale.

Freud opérait une distinction entre le hasard extérieur, auquel il croyait, et le hasard intérieur, qu’il réfutait. Au niveau de la vie psychique, « il n’y a rien d’arbitraire, d’indéterminé » [2]. Si lui-même, en fondant la psychanalyse, a consenti à se faire dupe des formations de son inconscient, le sujet superstitieux, à l’opposé, ne donne pas de caractère déterminant à ses actes manqués et attribue au monde extérieur des signes qui lui sont destinés. Freud note cependant un point commun entre eux deux : « ce qui chez lui est la chose cachée correspond chez moi à l’inconscient, et la force interne contraignante qui nous pousse à ne pas reconnaître le hasard en tant que hasard, mais à l’interpréter, nous est commune » [3]. Cette force, c’est celle qui incite le sujet à « donner un sens accompli à l’essence des choses » [4], sens qui renvoie, pour Freud, à la chose sexuelle que l’interprétation vise à mettre au jour.

Pour Lacan, l’interprétation se veut « plus subtile » et tend à effacer le sens des choses dont pâtit le sujet : « Le but est de lui montrer à travers son propre récit que le symptôme, la maladie disons-le, n’a aucun rapport avec rien, qu’elle est privée de quelque sens que ce soit. Même si en apparence elle est réelle, elle n’existe pas. » [5]

Il donne ainsi un statut éminent à la contingence comme voie d’accès au réel, par où se démontre l’impossible [6], précise-t-il. Du point de vue logique, la contingence contrevient au symptôme qui « tombe toujours dans le même godant » [7]. Lacan définit la contingence comme ce qui cesse de ne pas s’écrire – ce qui indique au niveau temporel un changement, un ça cesse, avec la possibilité d’un savoir nouveau. Lorsqu’elle prend valeur de réveil pour un sujet, la contingence dissout les assises sur lesquelles reposait le symptôme, soit le sens joui qu’il avait attrapé dans ses filets.

Le déplacement de la négation, vers un cesse de ne pas s’écrire, montre que la contingence se spécifie de marquer un point d’arrêt au ne cesse pas. Ce peut être un événement spécial dans une vie, une rencontre amoureuse, ou l’acte de l’analyste qui permet que cesse une répétition, obtenant ainsi une lecture nouvelle de ce qui s’écrivait auparavant comme destin symptomatique.

Jacques-Alain Miller explique qu’« [a]ucune fondation ne résiste à cet acide de la contingence, conséquence du non-rapport sexuel et en même temps voie de connaissance, voie de savoir du non-rapport sexuel. C’est bien parce que l’on ne constate que contingence dans le rapport entre les sexes que l’on peut en inférer qu’il n’y a pas de nécessité à l’œuvre » [8]. La contingence s’apparie ainsi avec l’impossible de l’écriture du rapport sexuel, et c’est pourquoi Lacan en fait le terme même de l’expérience analytique : « tout ce qu’elle peut produire […], dit-il, c’est S1 », « la jouissance […] la plus idiote [mais] aussi la plus singulière » [9]. La contingence ouvre sur la possibilité d’obtenir la création d’un S1 détaché du S2. Lacan l’énonce ainsi lors du congrès de La Grande-Motte : « “cesse de ne pas s’écrire”, c’est là notre chance. C’est dans la contingence, c’est dans […] ce singulier de toute observation, […] que peut se faire ce qui ne se conçoit dans notre idée du réel qu’en termes d’une sorte de cristallisation, c’est là que peuvent se produire les points nœuds, les points de précipitation qui feraient que le discours analytique ait enfin son fruit » [10].

Ce nouveau volet de L’Hebdo-Blog, nouvelle série tire quelques conséquences du fort accent mis par Lacan sur la contingence. Laissons-nous surprendre !

[1] Freud S., « La dynamique du transfert », La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 50, note 3.

[2] Freud S., « Déterminisme, croyance au hasard et superstition, points de vue », Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1987, p. 260.

[3] Ibid., p. 276.

[4] Lacan J., « Entretien au magazine Panorama », entretien avec E. Granzotto, La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 169, disponible sur le site de Cairn.

[5] Ibid., p. 168.

[6] Cf. Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 559.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[8] Miller J.-A., « À la merci de la contingence », La Lettre mensuelle, n°270, juillet-août 2008, p. 5-8, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86.

[10] Lacan J., intervention lors du congrès de l’École freudienne de Paris à La Grande Motte, 2 novembre 1973, Lettres de l’École freudienne, n°15, 1975, p. 80.