La contingence, un nom du réel

Au moment où Lacan transforme le complexe d’Œdipe en une métaphore ayant effet de « normativation » pour le sujet, il met en garde contre l’idée qu’une telle normativation réduirait le « caractère problématique du désir sexuel » et le mettrait « sur les rails déjà construits de l’accès libre de l’homme à la femme, et vice versa » [1]. Car, entre l’homme et la femme, « il ne s’agit nullement d’une rencontre à quoi feraient obstacle les accidents qui peuvent survenir sur la route » [2], mais d’un obstacle préalable, pourrions-nous dire. C’est la prise de la sexualité dans les rets du signifiant qui la coupe de « toute perspective d’une relation d’objet conçue par avance comme harmonieuse et uniforme – comme si par quelque concours de la nature et de la loi, idéalement et de façon constante, chacun devait trouver sa chacune, pour la plus grande satisfaction du couple » [3]. Au contraire, elle confère à la rencontre un caractère improvisé, incertain, ne répondant à aucune « harmonie supposée, préétablie entre l’homme et la femme, dont nous voyons pourtant que l’expérience de tous les jours n’est que l’échec perpétuel » [4].

Dès les années cinquante, Lacan a l’idée que quelque chose dans la sexualité de l’être parlant n’obéit pas à des lois, mais y est plutôt livré à l’aléatoire de rencontres sans un programme prédéfini. Un trait de contingence paraît caractériser toute expérience de relation sexuelle. Ce qui finira par amener Lacan à affirmer l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel. Rien ne cesse de ne pas s’écrire entre les sexes, et c’est pour cela que nous sommes voués au régime de la rencontre, c’est-à-dire de ce qui a parfois l’air de cesser de ne pas s’écrire entre deux sujets [5], mais où il ne s’agit que de rencontre intersinthomatique [6]. L’inexistence de l’écriture d’une jouissance qui serait jouissance du corps de l’Autre ne laisse en fait la place qu’à un mode de jouir autistique, inexplicable, singulier, à quoi se réduit « ce qui est le plus lui » [7] de chaque être parlant.

À partir du constat de l’ex-sistence d’un réel dépourvu de toute régularité, de toute nécessité, de tout savoir, réel qu’on rencontre in primis au niveau de la sexualité, c’est la notion d’un réel sans loi, donc contingent, qui s’est finalement imposée à Lacan comme celle du réel propre à la psychanalyse, là où le réel en tant qu’impossible, fait remarquer Jacques-Alain Miller, est encore conçu comme « une instance qui résulte du symbolique, et même qui se déduit du symbolique, dans la mesure où l’impossible n’a de valeur que dans ce registre » [8]. Or, sous l’impact de ce qui émerge comme le réel du sexe, c’est l’absence de loi, l’absence de toute nécessité, c’est-à-dire la présence d’une contingence radicale qui apparaît comme caractéristique de ce que Lacan appelle, à un moment du Séminaire Le Sinthome, « le vrai réel » [9], un il y a sans explication, sans déduction. Et c’est la généralisation de cette contingence qui finit, non pas par abolir, mais par frapper de semblant tout ce qui se présente, à la place, comme loi, articulation, discours, jusqu’au savoir de la science.

Ainsi, par exemple, la diversité des langues qu’on constate à travers le monde ne peut être déduite d’une quelconque loi, mais s’impose simplement comme le résultat des hasards de l’histoire. Chaque langue est quelque chose qui cesse de ne pas s’écrire à la place du langage qui n’existe pas. Ce qui amène Lacan à ne plus utiliser que la notion de lalangue. Quant à la science, plus on avance dans l’écriture mathématique du réel, plus on rencontre de l’aléatoire, de l’imprévisible, la contingence de son devenir. On finit par rejoindre le point où, comme dit Lacan, « il n’y a plus rien à en tirer qu’une réponse au hasard » [10]. Et il ajoute que dans « l’investigation du réel, tous nos instruments peuvent n’être conçus que comme l’échafaudage grâce à quoi, à pénétrer plus avant, nous arrivons jusqu’au terme de l’absolu hasard » [11].

De même, quant au parlêtre, c’est à la contingence d’une marque de jouir que se réduit tout ce qui de son existence a pris forme de destin.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 49.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 212.

[4] Ibid., p. 373.

[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[6] Lacan J., « Conclusions du IXe Congrès de l’École freudienne de Paris », La Cause du désir, n°103, novembre 2019, p. 23, disponible sur le site de Cairn.

[7] Lacan J., « “Le jouir de l’être parlant s’articule” », La Cause du désir, n°101, mars 2019, p. 13, disponible sur le site de Cairn.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 25 janvier 1995, inédit.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 137.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 2 février 1966, inédit.

[11] Ibid. La direction dans laquelle un photon va aller ne peut être prédite, ne répond à aucune loi, pas plus que son existence. Au niveau du vide quantique, les particules, si on peut encore les appeler comme ça, subsistent dans un état d’« existence + inexistence ». Einstein ne pouvait pas admettre cet aléatoire fondamental de la matière. Cf. Sokolowsky L., « Malaise avec le hasard », intervention au IXe congrès de l’AMP « Un réel pour le XXIe siècle », 14-18 avril 2014, inédit.