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Édito, L'Hebdo-Blog 292

Edito : C’est pas moi, c’est mon cerveau

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Les neurosciences s’invitent régulièrement dans des lycées parisiens avec la promesse de fournir des clés pour décrypter le comportement des adolescents. À les croire, la plus délicate des transitions [1] n’aura bientôt plus de secret. Grâce à l’imagerie cérébrale on découvre que, pour un ado, sa façon de penser et ses émotions s’expliquent en grande partie par le rythme décalé de l’évolution des différentes parties de son cerveau. Les montagnes russes affectives, typiques de l’adolescence, s’expliqueraient ainsi par le fait que la zone limbique qui gère les émotions se développe plus rapidement que les structures frontales impliquées dans leur régulation. 

L’Éducation Nationale ne constitue pas le seul terrain de recherche des neurosciences. Celles-ci investissent tous les champs du savoir, du social au politique. C’est précisément contre ce désir de « s’emparer de tout ce qui constitue l’expérience humaine » [2] que s’érige le dernier livre d’Hervé Castanet, Neurologie versus psychanalyse. Il faut signaler que la psychanalyse n’a jamais contesté les avancées de la neurobiologie, ce qui serait absurde, écrit l’auteur. « Mais le tout neuronal […] est un paradigme idéologique excessif en sa volonté même de répondre de tout » [3]. C’est ce que H. Castanet tâchera de démontrer, de façon magistrale, à travers cet ouvrage à la fois clair et profondément argumenté.  

Qu’est-ce que l’homme ? Un animal comme les autres, diraient les nouvelles sciences, basées sur l’empreinte génétique ou les performances du cerveau. « L’Homme neuronal » [4], selon le titre du livre marquant de Jean-Pierre Changeux, est devenu l’homme du début du XXIe siècle : exit l’homme « structural », gouverné par ses désirs inconscients, dépendant de son histoire, de sa culture, de sa langue [5]. Hervé Castanet alerte sur cette bascule épistémique qui réduit l’être parlant « à son cerveau et à ses communications cellulaires » [6]. Le silence de l’organe s’impose désormais, contre la force vivifiante de la parole. « Au service du silence, le neuro réduit la parole et l’écoute à des pratiques cosmétiques exclues du champ de la science et des actions thérapeutiques » [7].

Lacan, en 1970, notait déjà à propos de la science qu’elle « est une idéologie de la suppression du sujet » [8], une fois que le savoir scientifique se fonde sur le mirage de la complétude du sujet et s’anime d’une volonté de maîtrise, alors que le sujet de l’inconscient a affaire à un savoir insu à lui-même et que le discours analytique exclut la domination.

Comme le remarquait Jacques-Alain Miller, « c’est le neuro-réel qui est appelé à dominer les années qui viennent. à nous de savoir comment faire avec ce neuro-réel » [9]. La démonstration d’H. Castanet nous incite à défendre un autre réel, celui de la psychanalyse, un réel inéliminable, impossible à attraper par des connexions synaptiques. En tant que clinique de la parole et du transfert, la psychanalyse, conclut l’auteur, « ne cessera [pas] de dévoiler, méthodiquement, la voie sans issue et les tours de passe-passe des tenants du neuro-réel » [10]. Car, « l’écriture mathématique du désir, de l’amour, de la jouissance, bref, de la “parlote du parlêtre” » [11] ne se déchiffre pas dans le cerveau.

Ligia Gorini

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[1] Hugo V., Les travailleurs de la mer, Première partie, Livre premier, chapitre 1. Consultable sur internet.

[2] Castanet H., Neurologie versus psychanalyse, Paris, Navarin, 2022, p. 9.

[3] Ibid., p. 38.

[4] Changeux J.-P., L’Homme neuronal, Paris, Fayard, 1983.

[5] Cf. Wolff F., Notre humanité, d’Aristote aux neurosciences, Paris, Fayard, 2010. L’introduction est consultable en ligne : http://www.franciswolff.fr/humanite-daristote-aux-neurosciences/

[6] Ibid., p. 38-39.

[7] Ibid., p. 25.

[8] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 437.

[9] Miller J.-A., « Neuro-, le nouveau réel », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 117. Consultable en ligne : https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2018-1-page-111.htm

[10] Ibid., p. 157.

[11] Ibid., p. 33.

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