La contingence, un nom du réel

Au moment où Lacan transforme le complexe d’Œdipe en une métaphore ayant effet de « normativation » pour le sujet, il met en garde contre l’idée qu’une telle normativation réduirait le « caractère problématique du désir sexuel » et le mettrait « sur les rails déjà construits de l’accès libre de l’homme à la femme, et vice versa » [1]. Car, entre l’homme et la femme, « il ne s’agit nullement d’une rencontre à quoi feraient obstacle les accidents qui peuvent survenir sur la route » [2], mais d’un obstacle préalable, pourrions-nous dire. C’est la prise de la sexualité dans les rets du signifiant qui la coupe de « toute perspective d’une relation d’objet conçue par avance comme harmonieuse et uniforme – comme si par quelque concours de la nature et de la loi, idéalement et de façon constante, chacun devait trouver sa chacune, pour la plus grande satisfaction du couple » [3]. Au contraire, elle confère à la rencontre un caractère improvisé, incertain, ne répondant à aucune « harmonie supposée, préétablie entre l’homme et la femme, dont nous voyons pourtant que l’expérience de tous les jours n’est que l’échec perpétuel » [4].

Dès les années cinquante, Lacan a l’idée que quelque chose dans la sexualité de l’être parlant n’obéit pas à des lois, mais y est plutôt livré à l’aléatoire de rencontres sans un programme prédéfini. Un trait de contingence paraît caractériser toute expérience de relation sexuelle. Ce qui finira par amener Lacan à affirmer l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel. Rien ne cesse de ne pas s’écrire entre les sexes, et c’est pour cela que nous sommes voués au régime de la rencontre, c’est-à-dire de ce qui a parfois l’air de cesser de ne pas s’écrire entre deux sujets [5], mais où il ne s’agit que de rencontre intersinthomatique [6]. L’inexistence de l’écriture d’une jouissance qui serait jouissance du corps de l’Autre ne laisse en fait la place qu’à un mode de jouir autistique, inexplicable, singulier, à quoi se réduit « ce qui est le plus lui » [7] de chaque être parlant.

À partir du constat de l’ex-sistence d’un réel dépourvu de toute régularité, de toute nécessité, de tout savoir, réel qu’on rencontre in primis au niveau de la sexualité, c’est la notion d’un réel sans loi, donc contingent, qui s’est finalement imposée à Lacan comme celle du réel propre à la psychanalyse, là où le réel en tant qu’impossible, fait remarquer Jacques-Alain Miller, est encore conçu comme « une instance qui résulte du symbolique, et même qui se déduit du symbolique, dans la mesure où l’impossible n’a de valeur que dans ce registre » [8]. Or, sous l’impact de ce qui émerge comme le réel du sexe, c’est l’absence de loi, l’absence de toute nécessité, c’est-à-dire la présence d’une contingence radicale qui apparaît comme caractéristique de ce que Lacan appelle, à un moment du Séminaire Le Sinthome, « le vrai réel » [9], un il y a sans explication, sans déduction. Et c’est la généralisation de cette contingence qui finit, non pas par abolir, mais par frapper de semblant tout ce qui se présente, à la place, comme loi, articulation, discours, jusqu’au savoir de la science.

Ainsi, par exemple, la diversité des langues qu’on constate à travers le monde ne peut être déduite d’une quelconque loi, mais s’impose simplement comme le résultat des hasards de l’histoire. Chaque langue est quelque chose qui cesse de ne pas s’écrire à la place du langage qui n’existe pas. Ce qui amène Lacan à ne plus utiliser que la notion de lalangue. Quant à la science, plus on avance dans l’écriture mathématique du réel, plus on rencontre de l’aléatoire, de l’imprévisible, la contingence de son devenir. On finit par rejoindre le point où, comme dit Lacan, « il n’y a plus rien à en tirer qu’une réponse au hasard » [10]. Et il ajoute que dans « l’investigation du réel, tous nos instruments peuvent n’être conçus que comme l’échafaudage grâce à quoi, à pénétrer plus avant, nous arrivons jusqu’au terme de l’absolu hasard » [11].

De même, quant au parlêtre, c’est à la contingence d’une marque de jouir que se réduit tout ce qui de son existence a pris forme de destin.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 49.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 212.

[4] Ibid., p. 373.

[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[6] Lacan J., « Conclusions du IXe Congrès de l’École freudienne de Paris », La Cause du désir, n°103, novembre 2019, p. 23, disponible sur le site de Cairn.

[7] Lacan J., « “Le jouir de l’être parlant s’articule” », La Cause du désir, n°101, mars 2019, p. 13, disponible sur le site de Cairn.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 25 janvier 1995, inédit.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 137.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 2 février 1966, inédit.

[11] Ibid. La direction dans laquelle un photon va aller ne peut être prédite, ne répond à aucune loi, pas plus que son existence. Au niveau du vide quantique, les particules, si on peut encore les appeler comme ça, subsistent dans un état d’« existence + inexistence ». Einstein ne pouvait pas admettre cet aléatoire fondamental de la matière. Cf. Sokolowsky L., « Malaise avec le hasard », intervention au IXe congrès de l’AMP « Un réel pour le XXIe siècle », 14-18 avril 2014, inédit.




De la contingence

Nous savons, par Aristote et le dernier enseignement de Lacan, que la catégorie logique de la contingence peut se définir comme « ce qui cesse de ne pas s’écrire » [1].

La rencontre pour le parlêtre est toujours contingente. Le hasard de la rencontre amoureuse en est l’exemple même.

La rencontre primordiale

La contingence de la rencontre chez l’humain concerne principalement la rencontre traumatique avec le sexuel. Freud l’a d’abord référé à un évènement causal pour ensuite l’associer au fantasme qui vient recouvrir d’un scénario la dimension structuralement traumatique du sexuel.

La contingence doit cependant être principalement considérée sur le versant primordial concernant la naissance du sujet qui résulte de la rencontre entre le langage et le corps. Lacan, dans son dernier enseignement, définit cette rencontre aux limbes de l’entrée dans la vie, cette tuche originaire, par le nom de sinthome, agrafe primitive.

Au-delà de la rencontre primordiale il y a les rencontres accidentelles de la vie. Freud, dans sa deuxième topique – en particulier dans « L’au-delà du principe de plaisir » [2] –, s’attache aux accidents de la vie, il prend notamment l’exemple des névroses de guerre dans lesquelles le sujet rencontre un évènement traumatisant qui se caractérise par « le facteur surprise, l’effroi »[3], qui cause une compulsion de répétition. Le sujet répète alors encore et encore ce trauma, dans ses rêves, ses pensées, ses angoisses. C’est ainsi que Freud lie la mauvaise rencontre et la répétition.

Dans le Séminaire XI, Lacan établit le lien entre la tuche primordiale et les répétitions de l’existence, faisant de la tuche la cause des répétitions de la vie. Le sujet tente de retrouver, par ses répétitions, le réel de cette première rencontre, qui s’accompagne d’une perte et qui, sans cesse, se dérobe. Nous pouvons considérer avec Lacan que toutes les contingences de rencontre prennent sens dans l’histoire du sujet à partir de la singularité de la rencontre première, différente pour chacun. Chaque aventure du sujet avec le désir de l’Autre peut remanier son rapport à la fixation « originelle ». Un accident, un deuil prennent une valeur différente pour chacun eu égard aux modalités singulières de l’agrafe originelle.

La contingence de l’amour

La rencontre amoureuse fait suppléance, tentative de solution, réponse à l’impossible du rapport sexuel, qui se définit logiquement de « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire » [4].

Dans le Séminaire Encore, Lacan affirme qu’on ne peut pas jouir du corps de l’Autre. Il situe là une impossibilité, celle de lier la jouissance sexuelle à l’amour. Sur le chemin de la jouissance du corps de l’Autre, il y a un mur, le mur de l’amour que Lacan écrit « l’(a)mur » [5]. Dans la rencontre sexuelle, la seule jouissance possible est celle du plus-de-jouir (a) du corps propre. Ce terme indique le mur de l’amour, impossible à franchir par le sexuel, et qui n’a comme seul accès que la jouissance du plus-de-jouir.

L’amour est la rencontre de deux inconscients, de deux fantasmes, de deux symptômes (au sens du dernier Lacan), mais aussi du mode particulier suivant lequel le savoir inconscient de l’Autre a été troué par le sexuel, c’est la « marque de son exil » [6] du rapport sexuel qu’il n’y a pas, exil singulier, propre à chacun.

L’amour signe donc à la fois la contingence d’une rencontre possible et l’impossibilité de la jouissance sexuelle. C’est ce qui s’écrit l’(a)mur, terme qui conjoint l’amour dans sa contingence et le sexuel dans son impossible.

Si le rapport sexuel ne peut s’écrire, il y a tout de même, dans l’amour, un rapport qui peut s’écrire, référé, lui, à la fonction phallique mais ce rapport est contingent, il ne s’écrit que de la rencontre et du temps de celle-ci.

À l’impossible rencontre sexuelle peut donc répondre la possibilité de l’heureuse rencontre amoureuse. C’est, comme a pu le dire Lacan, au petit bonheur la chance.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte édité par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86.

[2] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

[3] Ibid., p. 50.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 87.

[5] Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 103.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, opcit., p. 132.




Sortir de l’infinitude par la contingence

Prenons la contingence incarnée comme des « accidents de signifiants » [1], qui causent des effets de sens avec lesquels le parlêtre construit une fiction à laquelle il croit et se voue. Il les isole en élucubrant encore et encore, croyant pouvoir écrire le rapport sexuel. Or, « ce qui est plus coton, si je puis dire, c’est le rapport de la jouissance et du sens. Ça, ça ne se prête pas à une traversée. [L]e réel […] n’est pas dialectique, et qu’en cela, il comporte un élément ou un caractère rebelle » [2]. L’analyse bute sur ce point. Alors, comment trouver une limite au déchiffrage à l’infini de l’inconscient, un « point de serrage, agrafe » [3] pour sortir de l’infinitude [4] ?

Dans le Séminaire XX Encore, Lacan fait de la contingence un « outil conceptuel » [5] auquel l’analysant recourt pour tenter d’élaborer l’expérience analytique. Cette tuché le désincarcère de l’automaton dans lequel il est pris et dont il s’est épris, et vise le réel de son mode de jouir, irréductible, un reste absolu qui « ne peut pas être réduit au-delà » [6].

Cet événement contingent, bien qu’imprévisible, n’est pas un pur hasard. Pris dans la batterie signifiante de l’analyse, il relève d’un effort de nomination. Le signe d’un S1 se détache et permet que ça « cesse de ne pas s’écrire » [7]. Je m’appuierai ici sur la soirée des AE du 25 mai 2021 pour préciser ce point.

Un signifiant nouveau, incomparable et inimitable, tout comme la modalité sous laquelle il a surgi, « pos[e] une extériorité à partir de laquelle il est possible de sortir de l’infinitude et de ce point de réel qui […] habite [le sujet] » [8]. Ce peut être une équivoque qui ruine le sens [9], une écriture [10] où la lettre troue le sens et rend possible l’écriture, ou encore un événement de corps « où ça ne parle à personne » [11] et sur lequel il n’y a plus rien à élucubrer. C’est une liste, bien entendu, non exhaustive. La sortie de l’analyse est un saut, un acte [12] d’une nature tout à fait particulière, une « causalité réelle […] nettoyée de l’image comme du sens [qui] est sinthome » [13]. Aussi, trouver « la bonne manière » de sortir ne se fait pas forcément en une fois [14]. Cette sorte de fulgurance ne brille pas et ne se clame pas. Ce type de trouvaille inédite ne peut se brandir tel un trophée, bien qu’il s’agisse de l’exposer. Elle se décline plutôt comme « une possibilité discrète qui s’ouvre » [15] permettant de situer ce qui itère sans fin pour décider d’en sortir. Le sens, qui était là au début, est dévalorisé en tant que le sens, « ça foire toujours » [16], nous dit Lacan.

La « nécessité de faire avec la contingence du réel » [17] serait de l’ordre d’un consentement, se faire dupe du mot de la fin qu’il n’y a pas et dire oui à la sortie de l’infinitude. La lettre, précisément, fait bord au trou de l’infini [18] et rend possible un traitement de la jouissance qui, prise au pied de la lettre, peut s’écrire.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 18 mai 2011, inédit.

[2] Miller J.-A., « Progrès en psychanalyse assez lents », La Cause freudienne, n°78, juin 2011, p. 179, disponible sur le site de Cairn.

[3] Laurent É., « L’impossible nomination, ses semblants, son sinthome », La Cause freudienne, n°77, mars 2011, p. 72, disponible sur le site de Cairn.

[4] Cf. Gayard S. & Horne Reinoso V., « Argument », Sortir de l’infinitude. Soirée de la passe. Les nœuds du temps, 25 mai 2021, inédit.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit.

[6] Miller J.-A., « Nous sommes tous poussés par des hasards à droite et à gauche », La Cause freudienne, n°71, juillet 2009, p. 70, disponible sur le site de Cairn.

[7] « C’est dans ce cesse de ne pas s’écrire que réside la pointe de ce que j’ai appelé la contingence » (Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86).

[8] Cf. Horne Reinoso V., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[9] Cf. Gayard S., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[10] Cf. Shanahan F. F. C., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[11] Miller J.-A., « L’inconscient et le sinthome », La Cause freudienne, n°71, op. cit., p. 78, disponible sur le site de Cairn.

[12] Cf. Horne Reinoso V., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[13] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit

[14] Cf. Gayard S., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[15] Ibid.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 20 novembre 1973, inédit.

[17] Miller J.-A., « À la merci de la contingence », La Lettre mensuelle, n°270, juillet-août 2008, p. 8, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net.

[18] Cf. Gayard S. & Horne Reinoso V., « Argument », op. cit.




Le sel de la vie

Notre style, notre façon de parler gardent la trace de la modalité initiale dont notre corps parlant a rencontré les mots : telle cette jeune fille, suçoteuse acharnée, dont le premier mot fut : « encore ». Son énonciation, sa façon de manger restent légèrement empreints d’un mouvement des lèvres rappelant celui du suçotement et produisant un léger chuintement dans la prononciation. Telle autre est saisie par sa voix qui monte, tremble, malgré elle, dès qu’elle parle d’une chose qui lui tient à cœur, la ramenant aux disputes incessantes avec sa mère dont elle entend encore les cris.

Quelle est cette chose qui, longtemps après son irruption « à la manière d’un corps étranger » [1] et pourtant si intime, joue un rôle actif ?

Freud évoque cette question avec Breuer. Ils cherchent la cause, l’incident qui a initialement provoqué le symptôme. Non comme agent provocateur, mais comme effet de trauma : des circonstances d’apparence anodines, qui, par leur coïncidence avec l’incident réellement déterminant, ont été élevées à la dignité de traumatisme. Ils notent un écart entre le symptôme dans sa durée et l’incident unique qui le motive. Lacan, lui, désigne la psychanalyse comme le repérage « du fait d’un signifiant qui a marqué un point du corps » [2]. Une première marque contingente reste donc active ; les effets du traumatisme dépendent de la sensibilité du sujet et le phénomène est déterminé par les coordonnées de sa survenue. Point de déterminisme linéaire donc – qui résiderait dans un système –, mais une « extraordinaire contingence des accidents » [3] donnant à l’inconscient son « armature signifiante » [4].

La rencontre contingente, « contingence corporelle » [5], trouve sa condition dans le malentendu, en tant qu’effet inhérent à l’absence de rapport, au niveau nécessaire, entre le signifiant et le signifié. Le signifié « ne s’élabore pas à partir d’un effet nécessaire et déductible du signifiant » [6]. C’est dans cet écart, laissé par ce qui n’est pas déjà là, que peut se produire ce qui se tisse du vivant pour chacun.

C’est ainsi que la contingence « soumet le rapport sexuel à n’être, pour l’être parlant, que le régime de la rencontre » [7], ce qui la disjoint du savoir et de la vérité.

Une analyse, « lieu de la rencontre » [8], charrie l’imprévisibilité inhérente à l’expérience de la parole. La rencontre ne se fait que dans les marges de la résonance de lalangue. C’est là que peut surgir l’accent de singularité qui cesse de ne pas s’écrire, ce n’est pas sans la présence de l’analyste et du corps vivant de l’analysant. En outre, la contingence n’est possible qu’à la condition que l’Autre soit inexistant.

La psychanalyse considère cet écart comme l’appui, voire la possibilité, de la vie.

Les pratiques prédictives, normatives, fixent le parlêtre à la littéralité de son dire, abrasant ce qui, de lui-même, est non advenu. Elles relèvent de la nécessité et engagent le sujet dans l’automaton qui en découle, mortifiant « l’introduction du vivant à l’existence du sujet » [9].

L’expérience d’une analyse nous confronte à la contingence de l’événement, soit ce qui sort « du cercle [du] possible » [10] – condition au sel de la vie, car, en effet, ce n’est pas sans quelques conditions.

[1] Breuer J. & Freud S., « Le mécanisme psychique de phénomènes hystériques », Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 2018, p. 4.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 151.

[3] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 448.

[4] Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre », La Cause freudienne, n°65, mars 2007, p. 93, disponible sur le site de Cairn.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 6 mai 1998, inédit.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit., p. 87.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 572.

[9] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 280.

[10] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56, mars 2004, p. 80, disponible sur le site de Cairn.




ÉDITORIAL : Le nécessaire

L’expérience analytique interroge le nécessaire dans nos modes de vie et de jouir. Au cœur de ce qui nous est le plus cher, à notre insu, quelque chose travaille-t-il à notre perte ? Freud en donne des exemples dans le chapitre « Ceux qui échouent du fait du succès » [1] d’un de ses textes. Une femme déchue vient de contracter un mariage lui apportant la respectabilité, mais, contre toute attente, elle éprouve alors d’irrépressibles tourments. Un homme sombre dans la mélancolie au moment où il pourrait enfin devenir un professeur honoré. Freud repère qu’une mécanique étrange est à l’œuvre, qu’un être « s’effondre après avoir atteint le succès pour lequel il avait lutté avec une énergie imperturbable » [2].

Cette pente à l’autopunition peut conduire vers le cabinet d’un analyste. Elle nous met, en tous cas, sur la piste d’une énigme : l’appareillage au corps d’un symptôme parfois fort coûteux auquel est soumis le parlêtre. Cette dimension de l’intraitable résonne avec l’exigence pulsionnelle que Jacques-Alain Miller situe « au lieu où s’écrit la nécessité, c’est-à-dire à la place où ça ne cesse pas de s’écrire, là où s’écrit le symptôme comme écriture de jouissance » [3]. L’accent mis sur le ne cesse pas de s’écrire réfère à une phrase énoncée par Lacan en 1973 : « Le nécessaire – ce que je vous propose d’accentuer de ce mode – est ce qui ne cesse pas, de quoi ? – de s’écrire. » [4] Comment saisir cette phrase fort complexe de Lacan ?

Le symptôme, ici, n’est plus envisagé comme simple métaphore signifiante qui délivrerait un sens, mais comme « événement de corps » [5]. Non pas un corps qui parlerait tout seul et qu’il faudrait écouter pour en capter les émotions ou les rythmes biologiques, mais un corps pris dans des « évènements de discours qui ont laissé des traces » [6].

Il y a eu une marque première, une prise du symbolique sur le corps, « quelque chose comme une nécessité, c’est-à-dire un ne cesse pas, dont on est assuré parce qu’il est conditionné – par quoi ? – par un logiciel, par un axiome, par une formule, par une écriture, sans effet de vérité variable » [7]. Cette marque se fait entendre mais reste illisible, à l’instar de la formule ininterprétable de la triméthylamine dans le rêve de Freud sur l’injection faite à Irma [8].

Le poids de cette marque, de cette lettre invisible, inconnue de soi, et qui, pourtant, polarise le rapport à l’Autre et au monde, la psychanalyse ne l’approche pas par le versant du déterminisme. Le nécessaire est un des noms du réel avec lequel l’analysant peut jouer une nouvelle partie via le dispositif analytique. Entre impossible et surgissement de la contingence, de nouvelles écritures sont possibles. Ces cheminements sont à découvrir dans les prochains numéros de L’Hebdo blog, nouvelle série consacrés aux quatre catégories modales de la logique classique, élaborées par Aristote – le possible, le contingent, l’impossible, le nécessaire [9] –, catégories dont Lacan a fait usage, en les subvertissant, pour mieux cerner ce qui opère dans l’expérience analytique.

[1] Freud S., « Quelques types de caractères dégagés par le travail analytique », L’Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 146-168.

[2] Ibid., p. 149.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 30 janvier 1985, inédit.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 55.

[5] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 569, souligné par Jacques-Alain Miller dans son texte « Biologie lacanienne et événement de corps » (La Cause freudienne, n°44, février 2000, version CD-ROM, Paris, Eurl-Huysmans, 2007, p. 7-59) qui en fait un point central de son enseignement.

[6] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », op. cit., p. 34.

[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 11 février 2009, disponible sur le site de l’École de la Cause freudienne : causefreudiennne.net

[8] Cf. Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, PUF, 2013, p. 141-156.

[9] Cf. Aristote, De l’interprétation, Les Échos du Maquis, éditions en ligne, 2014, disponible sur internet.




« La nécessité de faire avec la contingence du réel »*

« Je ne peux pas m’arrêter, cela est plus fort de moi », s’exclament souvent les patients épuisés et désarmés face à leurs symptômes. Ils dénoncent ainsi ce qui dans leur existence ne cesse pas de s’écrire, ce qui insiste, hors sens et contre le bien du sujet. « Je ne peux pas arrêter de manger, de fumer, de me scarifier, de me ronger les ongles, de me faire vomir, de me disputer avec mon conjoint, de m’alcooliser, d’épier par le trou de la serrure, de crier sur mes enfants, d’avoir peur, de me faire humilier par mon patron… » La liste pourrait continuer. À chaque fois, ce que le sujet constate, consterné, c’est qu’il ne veut pas de ça, qu’il veut arrêter, pourtant ça insiste, une répétition qui ne cesse pas. Le symptôme, en effet, à la différence d’autres formations de l’inconscient, dure, permane [1]. Dans son cours « Le partenaire-symptôme », Jacques-Alain Miller le dit clairement : « le symptôme n’est pas un accident, il n’est pas contingent, […] le symptôme est au contraire de l’ordre de la nécessité » [2]. Les autres formations de l’inconscient, le lapsus, le rêve, le mot d’esprit ou les actes manqués, ont une manifestation ponctuelle et occasionnelle, alors que le symptôme inclut la répétition au point que « Lacan parlait même […] du et cætera du symptôme, et qui se traduit même par un sentiment de permanence du symptôme. Et, dans la cure analytique, le et cætera du symptôme apparaît comme stagnation de la cure, inertie du changement qui est souhaité » [3].

C’est avec une petite histoire humoristique, extraite du Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient de Freud, que J.-A. Miller nous illustre l’insistance de ce ne cesse pas du symptôme :

« Un homme s’adonnant à la boisson gagne sa vie dans une petite ville avec des leçons particulières. Son vice découvert, il perd la plupart de ses élèves. L’un de ses amis est chargé de le rappeler à une meilleure conduite :

“‘Vous savez’, lui dit celui-ci, ‘vous pourriez avoir les leçons particulières les plus intéressantes de toute la ville si vous vouliez bien cesser de boire. Je vous en prie, faites-le.

— Vous en avez un toupet !’, répond l’autre indigné. ‘Je donne des leçons pour pouvoir boire ; dois-je cesser de boire pour obtenir des leçons !’” La réduction de l’histoire indique simplement que la boisson est le principal de son existence. » [4]

Apparemment, l’homme de cette histoire n’a pas l’intention que ça s’arrête ; son symptôme, qui pourtant le conduit à la ruine, porte les stigmates d’une nécessité que le sujet ne conteste pas. Le patient en analyse demande, par contre, que son symptôme s’arrête, que ça cesse de s’inscrire. Loin d’être maître en sa demeure, le sujet, face à la réitération insistante du symptôme, ne comprend pas pourquoi il n’arrive pas à arrêter cette répétition qui le dépasse. Quel est donc l’élément inassimilable qui se répète incessamment dans le symptôme et où s’écrit-il ? Les exemples cliniques nous montrent que cette répétition s’écrit dans le corps, elle commémore le premier événement de jouissance énigmatique, qui a frappé le sujet, en le répétant sans cesse.

La catégorie du nécessaire, que Lacan a reliée à l’expression ne cesse pas de s’écrire, s’articule donc à cette répétition, elle évoque l’idée d’un maintien sans changement, sans point d’arrêt, à situer du côté de l’automaton. À l’opposé, se trouve la contingence, c’est-à-dire la rencontre, la surprise, la tuché. Les avatars de la vie amoureuse nous montrent les tensions entre contingence et répétition. Pendant un temps, la rencontre amoureuse, qui se situe du côté de la contingence, donne l’illusion que le rapport sexuel existe. La rencontre amoureuse semble effacer toute impossibilité ; le temps suspendu de l’énamoration fait croire à l’existence du rapport sexuel et confère aux amants l’idée que ce qui était impossible finalement cesse pas de ne pas s’écrire. Mais ce n’est qu’un mirage, nous dit Lacan [5], ça ne dure qu’un moment, puisque tout amour, et c’est bien là le drame de l’amour, tend à passer du statut de la contingence à celui de la nécessité. La surprise de la rencontre voudrait ne plus cesser, mais elle est fille du hasard, et elle ne peut se programmer. Le drame de l’amour a lieu quand la surprise cède le pas à la nécessité et à la répétition. Telle patiente vibre à chaque rencontre d’avec un nouveau partenaire, elle considère à chaque fois que, finalement, elle a rencontré celui qui lui fallait, et tout de suite elle œuvre pour s’assurer, dans le partenaire, une présence sure et à l’abri de toute crainte. Mais dès que la relation s’installe dans un cadre rassurant et hors surprise, elle se sent vite étouffée par le carcan de la répétition. L’amour peut même virer à la haine, quand on veut le réduire au registre de la nécessité. Quelle solution alors pour le drame de l’amour des parlêtres ? L’exigence de garantie et de la sécurité dans la relation n’a jamais nourri les feux de l’amour. C’est plutôt la dimension du risque et de l’imprévu qui anime les amants et leur désir.

Tout ce qui s’inscrit dans la catégorie de la nécessité a une chance d’échapper à l’inertie de la répétition, uniquement si le sujet s’ouvre à de nouveaux débouchés et accepte le risque de rencontrer l’inédit, l’invention, la surprise, et ce, au cœur même de la répétition. Une répétition alors qui ne serait pas répétition du même, mais qui rééditerait, de façon vivifiante, le moment inaugural d’une rencontre qui ne cesse pas de s’écrire.

Nous avons été surpris de trouver les catégories de la contingence et de la nécessité référées par J.-A. Miller à la modalité de travail de Lacan. Les écrits de Lacan, relèveraient de la contingence, selon J.-A. Miller, puisqu’ils ont été occasionnels et produits à la demande, alors que la poursuite, pendant vingt-cinq ans, semaine après semaine, du Séminaire, obéirait plutôt à une nécessité[6].

L’enthousiasme et la vivacité de son enseignement nous montrent que la notion de nécessité peut être subvertie et s’inscrire du côté du désir, c’est-à-dire du côté de ce qu’il y a de plus antinomique à toute tentative de ritualisation et de normâlisation. Ce qui ne cesse pas de s’écrire ne répond alors pas à une nécessité mortifère, mais ouvre à une exigence de création, où l’écriture (qui ne cesse pas) se situe sur le versant de la lettre, de l’art et de la poésie.

[*] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 30 janvier 2008, extrait publié sous le titre « À la merci de la contingence », disponible sur le site de l’École de la Cause freudienne : causefreudienne.net

[1] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 10 décembre 1997, inédit.

[2] Ibid.

[3] Ibid., cours du 17 décembre 1997.

[4] Miller J.-A., « L’amour du prochain. Saint Martin et Salomon », Ornicar ?, n°55, printemps 2021, p. 30-31.

[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 132.

[6] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 19 janvier 2011, inédit.




Le baiser absent

La cancel culture voudrait gommer, effacer certaines références imaginaires qui permettaient de conter aux enfants ce qui de l’horreur ne peut se dire. Si le baiser du prince charmant ne peut plus s’inscrire, puisque la belle au bois dormant ou Blanche Neige ont été endormies par un sortilège et ne peuvent donc donner leur consentement, la vilaine sorcière ou la marâtre qui ravagent, elles, ne sont pas exclues de la transmission culturelle. Adieu les rêves des jeunes filles, le prince charmant ne pourra plus vous réveiller ! Seule la mère pourra continuer à vous ravager. Vous n’aviez qu’à laisser un contrat, signé de votre main, stipulant votre parfaite santé et votre non-vulnérabilité. Ceci dit, à accepter de manger la pomme empoisonnée, étiez vous en parfaite santé ? Vous aviez fait confiance à la vilaine sorcière, cette mère dont la bonté d’apparat vous a attendri. Aviez-vous toutes vos facultés pour ne pas voir, derrière toute cette grande bonté, l’ineffable sorcière ?

À ne plus voiler le réel par les fictions de culture commune, c’est le grand plongeon dans l’horreur. C’est le principe de réalité ! Pourquoi voiler ce qui sera amené à se rencontrer ? Après le père, il ne reste que le pire. Alors, resservons-nous un peu, reprenons un peu de culture, et revenons à Lacan : passons de « la cancel culture » à « Lacan c’est la culture ». Pour autant, il n’y a pas lieu de croire à l’amour avec Lacan, sauf à lui rendre sa dignité. Celle du transfert, bien sûr. Lors de son Séminaire Encore, sur la sexuation féminine, Lacan donne une dimension nouvelle à l’amour et indique que tout amour tend à faire passer la contingence (cesse de ne pas s’écrire) à la nécessité (ne cesse pas de s’écrire) et c’est ce qui fait son drame [1]. Le drame de l’amour est de croire en cette illusion que le rapport sexuel pourrait cesser de ne pas s’écrire, à la faveur d’une rencontre. Pendant un instant, il y a l’illusion, par les affects qui résultent de la rencontre, que le rapport sexuel puisse s’écrire, c’est un moment de pure contingence, celui d’une rencontre entre deux partenaires. Cela ne peut cependant que rater. L’amour, en tenant lieu de fiction, permet de parer à l’inexistence d’une écriture du rapport entre les sexes. Ce sont en fait deux exils qui se rencontrent, par contingence. Et l’amour tente de mettre un voile sur cette contingence pour la transmuer en nécessité. Lorsque le voile de l’amour se lève, surgit alors son drame : chacun est exilé du rapport sexuel, et la nécessité est, pour chacun, celle de son symptôme. Le sujet, en effet, porte en lui même une faille native, celle de son exil du rapport sexuel. Il la comble par les identifications : « L’identification sexuelle vient à la place du rapport sexuel qu’il n’y a pas, qui vient à la place de la faille marquée du sigle $. » [2] Lacan, dans son Séminaire …ou pire pose la question « Qu’est-ce donc, la nécessité ? » à laquelle il répond : « à faire […] votre bricolage de tous les jours, […] à le répéter, ce bricolage, de façon inlassable. C’est ce que l’on appelle […] le symptôme » [3]. Il continue en indiquant que l’inexistence qui est au principe du symptôme est celle de la vérité [4]. C’est donc au principe de la « supposition d’inexistence » [5] que s’inscrit une nécessité. Cette supposition d’inexistence est celle du rapport sexuel qui ne peut s’écrire, le réel auquel le sujet se confronte produisant la nécessité du symptôme comme écriture d’une jouissance. Le symptôme est une nécessité, une écriture qui ne cesse pas, un bricolage face à la rencontre avec l’inexistence du rapport entre les sexes. Ça ne cesse pas de s’écrire dans la rencontre avec l’autre.

Cette nécessité du symptôme conduit le sujet vers l’analyste : « ça suffit comme ça… c’est plus fort que moi », parce que la jouissance en jeu, à ne pas cesser de s’écrire, propulse vers la recherche d’un savoir sur ce qui se déroule dans le corps. Nécessité du symptôme et savoir ont alors partie liée : il y a un savoir insu qui ne cesse pas de s’écrire dans le corps au travers du symptôme.

Il n’y a peut-être pas nécessité d’aimer son prochain, mais il y a une nécessité à s’analyser et, à terme, à faire avec son propre exil du savoir. Les fictions des contes de fées, tout comme les romans, adoucissent notre exil. Ils ne sont pas savoirs mais fictions, une main tendue de l’Autre pour parer l’horreur du non-rapport entre les sexes en attendant l’écriture nécessaire d’un bricolage symptomatique. Pour reprendre les propos de Jacques-Alain Miller lors de sa récente intervention en visioconférence[6] avec les collègues russes du champ freudien à l’occasion de la sortie de leur revue internationale : « Si on efface toute différence entre l’enfant et l’adulte, ce sont les fondements même de la démocratie qui sont mis en question ».

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 132.

[2] Miller J.-A., « Déficit ou faille », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 125.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 51.

[4] Cf. ibid., p. 52.

[5] Ibid.

[6] Cf. Miller J.-A., intervention lors de la présentation du neuvième numéro de la revue internationale de psychanalyse en langue russe, 15 mai 2021, disponible sur YouTube.




De la nécessité

Dans son Séminaire Encore [1], Lacan fait valoir que le nécessaire est situé du côté féminin de la sexuation : l’accès possible à une jouissance féminine essentiellement liée à l’amour de l’Autre, à S(Ⱥ), voie non pulsionnelle, qui court-circuite le corps. C’est un amour plus digne qui supplée à l’absence de rapport sexuel, une quête de l’être au-delà de tout bien, qui peut habiter aussi bien un homme qu’une femme et dont les mystiques sont la référence.

Paule de Mulatier, devenue par la suite Marie de la Trinité, était une femme mystique habitée par l’amour de Dieu – sa boussole depuis l’enfance. Un désir d’absolu l’enflammait, qui se manifesta dès huit ans par le souhait d’une vocation religieuse contemplative lors de sa première communion. Elle écrira plus tard : « Je n’éprouvais même pas le besoin de dire à Dieu que je Lui donnais ma vie : c’était entendu depuis toujours entre Lui et moi. » [2]

Elle décrivit le conflit qui l’habitait à un moment terriblement difficile de sa vie, quand il lui fut rendu impossible de se consacrer sereinement à sa vocation : « J’ai eu des tentations de désespoir. […] Il y a le plan de l’acceptation volontaire de toutes choses qui brisent – et le plan de la résistance psychologique. On peut accepter au-delà de ce que la nature peut endurer. […] Ces souffrances morales, on n’en meurt pas, mais la vie qui reste après est pire que la mort » [3].

C’est alors qu’elle décida, à quarante-six ans, d’entreprendre une analyse et elle choisit le Dr Lacan, qui l’accepta. Dans un courrier qu’il lui adresse afin qu’elle lui revienne, car, en proie au doute, elle s’était éclipsée, il lui explique ce qui est nécessaire pour entreprendre une analyse : consentir à élaborer ce qui s’était enraciné dans l’enfance en allant « aux sous-jacences archaïques qui sont entrées enjeu autour et par l’exercice de votre vœu d’obéissance » [4].

Dans cette même lettre, il lui précise la position nécessaire d’un analyste avec un analysant, soit ne pas prétendre transformer ce qui fait le sel de sa vie, mais lui permettre de l’exercer sans souffrance : « mon but n’est pas de vous apprendre à vous affranchir de ce lien – mais en découvrant ce qui l’a rendu pour vous manifestement si pathogène, de vous permettre d’y satisfaire désormais en toute liberté. Car si c’est autour de l’exercice de ce devoir que se sont déclenchées les phases les plus dérangeantes de votre drame, c’est que c’est là qu’ont été mises en jeu des images de vous inconnues et dont vous n’êtes pas maîtresse : c’est cela que j’ai appelé vaguement : thèmes de dépendance. Et leur recherche ne constitue pas une initiation à la révolte, mais une perspicacité indispensable à la mise en pratique d’une vertu. Il faut donc que vous poursuiviez les séances, pendant que vous essayez de vous mettre en accord avec votre conscience » [5].

C’est de cette expérience psychanalytique décisive qu’elle obtient un savoir nouveau dont elle fera ensuite usage. En effet, après son analyse, des études de psychologie lui permettent de s’engager dans une activité de psychothérapeute auprès d’autres sœurs hospitalisées, avec un projet d’intérêt général pour la vie religieuse des femmes, leur relation étroite à la vie spirituelle dans laquelle s’élabore l’union à Dieu.

Elle en mesure surtout les effets pour son propre compte, ce dont témoigne un carnet, écrit pour Lacan dans lequel l’accent de vérité est sensible. Elle y élabore, avec rigueur et justesse, le conflit qu’elle a affronté : « les obsessions avaient exercé sur moi une telle emprise que je m’étais identifiée à elles. Bien qu’à contrecœur, je reconnaissais qu’elles m’exprimaient, elles étaient moi-même – tandis que tout ce qui pouvait s’élaborer d’autre en moi me semblait artificiel et étranger » [6].

Dès sa prime enfance, elle considérait être une honte pour sa famille « dans laquelle elle faisait tache » [7]. On lui répétait qu’elle était bête, on la moquait, elle s’emportait contre les autres par des colères dont on doutait de la sincérité. Plus tard, ses doutes sur elle-même redoublèrent lors de rencontres nocives avec certaines autorités religieuses.

Elle apprit à adopter le contrepied de son comportement, vertueux depuis ses quinze ans, en questionnant les avis reçus, mal donnés ou mal compris, en constatant leurs conséquences désastreuses.

Sa psychanalyse affina beaucoup sa perception d’elle-même et des autres, elle y acquit « un grand raffinement d’esprit, de lucidité et d’objectivité » [8]. Elle y apprit que le point central de la vie religieuse qu’est l’obéissance, quand elle est vouée à des directeurs spirituels abusifs, devient une conception erronée de l’obéissance elle-même. Ces derniers étendent, en effet, l’obéissance à un domaine qui ne leur appartient pas : l’engagement dans la vie religieuse. Elle montre ce que la femme devient quand elle se réalise dans l’amour de Dieu. Il s’agit, pour Marie de la Trinité, d’un appel intérieur de Dieu à l’âme pour qu’elle se livre à lui. C’est ainsi qu’elle découvrit et assuma sa féminité.

Ce qui était nécessaire à cette femme exceptionnelle était de vivre cette singulière féminité qui n’obéissait jamais comme il le fallait pour se livrer sans limite à l’appel intérieur d’autre chose, ce qu’elle nommait amour infini de Dieu et qui lui faisait éprouver « une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça, elle le sait » [9].

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975.

[2] Sanson C., Marie de la Trinité. De l’angoisse à la paix, Paris, Le Cerf, 2003, p. 152.

[3] Ibid.

[4] Lacan J. « Lettre inédite à Marie. 19 septembre 1950 », Le Nouvel Âne, n°9, septembre 2008, p. 14.

[5] Ibid.

[6] Marie de la Trinité, De l’angoisse à la paix. Relation écrite pour Jacques Lacan, Orbey, Arfyen, 2003, p. 41.

[7] Sanson C., Marie de la Trinité, op. cit., p. 52.

[8] Ibid., p. 175.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 69.




Dérégler la règle

Lacan reprend les propositions modales d’Aristote – nécessaire, possible, impossible et contingent – selon un usage qui lui est propre. Il y articule, en effet, le temps, le continu ou la rupture sous la forme du cesser ou ne pas cesser, et l’écriture. Ainsi, le nécessaire, dont nous examinerons trois occurrences extraites du Séminaire XX, Encore, est ce qui ne cesse pas de s’écrire.

Il y a des antécédents au nécessaire et au contingent dans le Séminaire XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, avec l’automaton et la tuché, deux termes là aussi empruntés à Aristote. 

Écrire, s’écrire

Dérégler la règle ! Telle est la formule issue du témoignage d’un artiste dont l’œuvre complexe et multiple s’appuie sur de nombreuses fictions. Pas sans la mise en jeu de la lettre. C’est ainsi qu’il s’emploie, dans sa création, à dérégler la règle, ce qui, me dit-il, produit de la légèreté. Cela s’écrit !

En effet, léger est l’anagramme de règle : littéralement, réellement, bousculer les lettres de la règle promeut du léger. Sans fioriture, sans image, sans représentation… ça s’écrit ! « L’écriture donc, dit Lacan, est une trace où se lit un effet de langage. » [1]

Jacques-Alain Miller distingue, pour une clarté certaine, l’écrit de parole, transcription de la parole dite, et l’écriture d’existence, qui, elle, relève de la trace, de la lettre et qui peut être aussi bien chiffre que signe, formule ou geste [2].

Cette distinction est précieuse pour souligner la lecture, centrale dans la pratique analytique : le signifiant appelle un passage par l’écrit. C’est pourquoi l’interprétation est lecture, selon la proximité entre lier et lire : « Un rêve, […] ça se lit dans ce qui s’en dit » [3]. Si la lecture est présente dès Freud, l’accent mis sur l’écrire à ce moment de l’enseignement de Lacan est à considérer en lien avec l’orientation vers le réel, lequel ne parle pas, tandis que la question de la jouissance est prépondérante.

Reportons-nous à trois passages du Séminaire Encore.

Le nécessaire corrélé à l’impossible

Le nécessaire, en tant qu’il ne cesse pas de s’écrire, relève de la répétition, de l’attendu, voire de la routine ou de la fatalité, l’envers de la surprise, de la rencontre, de la contingence.

Lacan conjugue ici le nécessaire à l’impossible ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, soit le rapport sexuel, c’en est, dit-il, l’articulation. Il aborde cette corrélation à partir de la jouissance qu’il ne faudrait pas, jouant sur l’équivoque faillir–falloir : s’il y avait une autre jouissance, ce serait celle qu’il ne faudrait pas pour qu’il y ait rapport sexuel [4]. Dans ce cinquième chapitre du Séminaire, il avance cette autre jouissance [5], la féminine, celle qui ne parle pas, la jouissance comme telle [6].

Il poursuit avec les formules de la sexuation, dont les côtés homme et femme ne se limitent pas, bien entendu, aux sexes anatomiques : le recours au signifiant mathématique écrit la non-complémentarité.

Apparente nécessité

Ces mathèmes, qui écrivent l’au-delà de l’Œdipe, portent à conséquence quant à l’abord du phallus, auquel la nécessité s’articule : « C’est bien à cette nécessité que nous mène apparemment l’analyse de la référence au phallus » [7]. Soulignons le « apparemment » qui annonce une nouvelle lecture de la fonction phallique : « De ce fait, l’apparente nécessité de la fonction phallique se découvre n’être que contingente. » [8] Ceci marque le tournant à partir duquel le phallus prend le statut de semblant. La modalité de la contingence devient prépondérante, orientant, dès lors, la pratique : « Ce n’est que comme contingence que, par la psychanalyse, le phallus, réservé dans les temps antiques aux Mystères, a cessé de ne pas s’écrire. […] Il n’est pas entré dans le ne cesse pas, dans le champ d’où dépendent la nécessité, d’une part, et, plus haut, l’impossibilité » [9].

Le « drame de l’amour » [10]

Sur fond de non-rapport, demeure la rencontre des partenaires opérée par les résonances des affects et des symptômes, comme traces de l’« exil [de chacun] du rapport sexuel » [11]. L’amour comme suppléance au rapport sexuel qui n’existe pas [12], se manifeste sous les espèces, l’espace d’un moment, de l’illusion de le faire exister, mirage qui ferait passer du ne pas s’écrire au ne cesse pas de s’écrire. C’est-à-dire de la contingence à la nécessité : « c’est là le point de suspension à quoi s’attache tout amour » [13]… durer, ne pas cesser.

C’est là aussi bien la destinée que le drame de l’amour !

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 110.

[2] Cf. Miller J.-A., « L’Un est lettre », La Cause du désir, n°107, mars 2021, p. 15-35, disponible sur Cairn.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 88.

[4] Cf. ibid., p. 56.

[5] Cf. ibid.

[6] Cf. Miller J.-A., « La jouissance féminine n’est-elle pas la jouissance comme telle ? », Quarto, n°122, juillet 2019, p. 10-15.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 86.

[8] Ibid., p. 87.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 132.

[11] Ibid.

[12] Cf. ibid., p. 44.

[13] Ibid., p. 132.




Éditorial : Lire « …ou pire »

Comment ne pas penser aujourd’hui à relire, à retravailler ce Séminaire prononcé par Lacan entre décembre 1971 et juin 1972 ? Le Séminaire XIX, …ou pire est une mine, une boussole, un condensé puissant. C’est avec ce Séminaire que commence le dernier enseignement de Lacan, nous indique Jacques-Alain Miller sur la quatrième de couverture, ni plus ni moins !

« Mon titre souligne l’importance [d’une] place vide, et démontre aussi bien que c’est la seule façon de dire quelque chose avec l’aide du langage » [1]. Les trois petits points, Lacan les commente dans la première leçon. Ce sont trois points qui cherchent à « retenir » [2], à interpeller, à éveiller. Pire, père, dire… Pas dire, mais un dire.

Le tableau Adam et Ève, peint par Dürer en 1507 et choisi par J.-A. Miller pour illustrer la couverture, met en évidence le fil rouge du Séminaire : « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Le premier homme et la première femme, représentés grandeur nature dans un diptyque monumentale, ne font pas couple, ils sont séparés, chacun de son côté du tableau. Pas de main dans la main qui ferait croire à une prétendue union au paradis.

« Il n’y a pas de rapport sexuel » veut dire que « les deux moitiés ne s’emboitent pas » [3]. Patatras le rêve d’Aristophane, pas de sphère parfaite qui pousse l’un et l’autre à trouver sa moitié et à faire « l’un sexuel » [4].

Les maîtres mots sont ainsi : disharmonie, ratage, malentendu, car le « sexe ne définit nul rapport chez l’être parlant » [5]. Il y a une faille irrémédiable que les parlêtres tentent de recouvrir par des identifications, des semblants, des discours.

Le Séminaire …ou pire est une traversée qui va d’un il n’y a pas à un Yad’lun, en tant qu’il n’y a pas de deux. Les êtres parlants sont seuls avec leur jouissance, celle qui a frappé leurs corps de manière contingente : « Il n’y a pas de rapport sexuel, au fond, est la conséquence de la primauté de l’Un en tant qu’il marque le corps d’un évènement de jouissance » [6].

Étudier, revenir sur les textes, souligner, oublier qu’un passage a été lu dix fois, trouver la citation cherchée et la perdre, voici les joies du lecteur de Lacan.

Cette semaine, L’Hebdo-Blog, nouvelle série, vous invite à chercher dans votre bibliothèque …ou pire.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 11.

[2] Ibid., p. 12.

[3] Miller J.-A., « Jacques-Alain Miller vous présente : Jacques Lacan “Le séminaire livre XIX : …ou pire” et Jacques Lacan “Je parle aux murs” aux éditions du Seuil et “Vie de Lacan” aux éditions Navarin », Librairie Mollat, 10 septembre 2011, disponible sur YouTube.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, op. cit., p. 13.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 4 mai 2011, inédit.