Le temps de vieillir

Les personnes âgées témoignent de la persistance du désir et du sentiment de la vie [*] : « ça jouit ou […] ça souffre – c’est du même ordre – et […] ça a un corps » [1], voilà ce que Lacan dit de la vie dans sa « Conférence de Louvain ». Le corps a un âge, mais l’être parlant, sujet de son inconscient, n’en a pas.

La question du temps est omniprésente en EHPAD [2]. De la « désorientation temporelle » des résidents diagnostiqués déments au manque de temps des soignants, chacun parle du temps et laisse entrevoir son rapport avec celui-ci.

C’est lors d’entretiens individuels que le temps logique peut être abordé, que quelque chose s’énonce de la position subjective de ces sujets âgés. Il ne s’agit plus du temps chronologique, mesurable ou objectivable que l’on partage et que l’on rappelle souvent aux personnes dites désorientées dans les EHPAD – la date, la saison, l’heure, censés être des repères permettant de vivre ensemble. C’est ce temps subjectif que l’on « met en mouvement […] par la parole » [3].

Freud énonce dans L’Interprétation des rêves que l’inconscient ignore le temps [4]. Ce qu’Éric Laurent précise en ajoutant que si « l’inconscient […] ne connaît pas le temps, c’est au sens où il n’en connaît pas la mesure » [5]. Il ne s’inscrit donc pas dans le temps chronologique partageable par tous, mais au contraire connaît son propre rythme et sa propre mesure. Il ignore le temps au sens où il est dans une autre dimension. L’inconscient ne répond pas à la continuité du temps chronologique du calendrier, il est marqué par la discontinuité. Ainsi, les symptômes, parfois retenus chez une personne âgée comme signes d’une démence, peuvent être considérés par le psychologue orienté par la psychanalyse comme des formations de l’inconscient.

Comme le reprend É. Laurent, il ne s’agit alors plus de la mémoire comme capacité à retenir des informations, mais de l’« articulation de la mémoire inconsciente et du battement temporel du sujet : trous de mémoire, défauts de mesure, persistance inquiétante, oublis calamiteux, oubli de l’oubli » [6]. Rappelons que le refoulement n’est pas un trou de mémoire. De la même manière, ce qu’on appelle « désorientation » ou « déambulation », perçus comme signes de la maladie démentielle, peuvent être considérés du point de vue subjectif. Il y a des sujets en errance. Adopter ce point de vue ne consiste pas à nier ou à remettre en cause toutes les maladies neurodégénératives, mais à considérer le sujet concerné. L’individu des neurosciences n’est pas le sujet de la psychanalyse [7], l’un n’empêche pas l’autre. Il s’agit plutôt du « choix [qui] s’ouvre entre le conformisme comme oubli de soi ou la sauvegarde de la singularité » [8].

Pour Lacan, l’inconscient a une affinité essentielle avec le temps. Jacques-Alain Miller indique qu’il faut du temps pour découvrir « l’inconscient en tant qu’il s’inscrit comme évènement dans la trame du temps » [9]. C’est dans la discontinuité, dans les moments de vacillement, que l’inconscient se laisse entrevoir, dans ce qui semble dysfonctionner. Ce sont ces évènements qui donnent le rythme à l’émergence du sujet de l’inconscient.

 

[*] Intervention initialement prévue le 12 mars 2020 à la faculté de psychologie de Strasbourg dans le cadre d’une conversation autour du livre Vieillir aujourd’hui. Perspectives cliniques et politiques (Champ social, 2019), et annulée à cause du confinement. Texte proposé par Isabelle Galland.

[1] Lacan J., « Conférence de Louvain », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n°96, juin 2017, p. 12.

[2] EHPAD : Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

[3] Roux P., « Le temps logique pour s’orienter », Section clinique d’Aix-Marseille, disponible sur internet.

[4] « L’indestructibilité est même une caractéristique proéminente des processus inconscients. Dans l’inconscient rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié » (Freud S., L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 491).

[5] Laurent É, « Le savoir inconscient et le temps », L’Hebdo-Blog, n°211, 6 juillet 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr), publié initialement dans : La Cause freudienne, n°26, février 1994, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 3.

[6] Ibid.

[7] Vanderveken Y., « L’inconscient et le cerveau : rien en commun », Lacan Quotidien, n°804, 3 décembre 2018, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[8] Laurent É., L’Envers de la biopolitique. Une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin, 2016, p. 21.

[9] Miller J.-A., « La nouvelle alliance conceptuelle de l’inconscient et du temps chez Lacan », La Cause freudienne, n°45, avril 2000, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 4.

 




Éditorial : Assèchement

Comment l’analyste opère-t-il dans la cure avec la fuite du sens ? Cette « fuite dont la béance du rapport sexuel est responsable : soit ce que je note de l’objet (a) » [1], dit Lacan. Il démontre que les effets du non-rapport sexuel se déploient notamment dans le chiffrage des formations de l’inconscient, dans ce que Freud appelait les processus primaires – lesquels témoignent qu’une parfaite équation entre les sexes ne peut s’établir : « à ce que jamais puisse s’écrire ce rapport, ajoute Lacan : […] le langage […] [n’en fait] jamais trace autre que d’une chicane infinie » [2]. C’est dans des tours et détours infinis que l’inconscient tente de chiffrer le non-rapport et d’en récupérer un plus-de-jouir. Pour s’orienter dans ce chiffrage incessant, Freud cherchait le sens sexuel, et s’y arrêtait. Lacan va au-delà et envisage cette fuite comme l’indice même de la béance fondamentale de l’être parlant, en en faisant la visée de l’analyse.

Dans son article « Le mot qui blesse », Jacques-Alain Miller indique ainsi que l’interprétation doit permettre de « reconduire le sens à la jouissance » [3], en révélant ce que le sens doit à celle-ci. Il en dégage un principe à l’œuvre dans l’inconscient : « ne fait sens que ce qui fait jouir » [4]. L’interprétation, dit-il dans son cours « La fuite du sens », devient donc un « concept des plus problématiques dès lors […] que le mode de jouir est installé au cœur de l’expérience analytique » [5].

L’interprétation lacanienne ne s’arrête pas au déchiffrage du sens sexuel, même si l’analyste en use. Elle « pointe au-delà, vers l’inexistence du rapport sexuel » [6]. D’ailleurs, Lacan précise bien que ce « n’est pas parce que le sens de leur interprétation a eu des effets que les analystes sont dans le vrai, puisque même serait-elle juste, ses effets sont incalculables » [7]. Pas de technique ni de savoir transmissible de l’interprétation ; celle-ci se mesure à l’aune de son impact sur le mode de jouir propre au sujet, et à partir de son absolue singularité.

Face à la fuite du sens, l’analyste s’oriente vers un assèchement de la joui-sens, une réduction de l’empan sémantique du chiffrage, jusqu’à ce que l’espace des formations de l’inconscient n’ait « plus aucune portée de sens (ou interprétation) » [8].

[1] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 554.

[2] Ibid., p. 556.

[3] Miller J.-A., « Le mot qui blesse », La Cause freudienne n°72, novembre 2009, p. 136.

[4] Ibid.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 22 novembre 1995, inédit.

[6] Miller J.-A., « Le mot qui blesse », op. cit., p. 135.

[7] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande… », op. cit., p. 558.

[8] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 571.




Witz et inconscient réel

Freud écrit Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient [1] en 1905, quelques années après L’Interprétation du rêve [2]. Le travail du mot d’esprit est mis en continuité avec celui du rêve, mais ce qui les rassemble au-delà est la question de ce qu’ils satisfont. C’est la question de Freud tout au long de son ouvrage, : quel est le ressort de la satisfaction, du rire que produit le Witz ?

Freud en vient très vite à ce qui se satisfait de la pulsion, notamment dans les mots d’esprit tendancieux. Il constate, par exemple, que là où la pulsion sexuelle est empêchée, là où la marque de la castration se fait sentir, le Witz met en fonction le regard qu’il présente comme une pulsion partielle. La satisfaction de l’objet regard se substitue à la castration venant ainsi illustrer l’écriture du mathème / – ϕ.

Nous pouvons en déduire que le jeu avec la langue permet une satisfaction pulsionnelle détournée. Freud présente très finement un mécanisme du mot d’esprit à double détente : le jeu avec la langue produit une satisfaction tout en servant d’alibi pour laisser passer une autre satisfaction, celle de la pulsion, en stoemelings [5] comme diraient les Bruxellois. Ainsi le Witz se met aussi bien au service de la pulsion que du refoulement. Il procure une satisfaction pulsionnelle de substitution.

C’est aussi la définition que donnera, plus tard, Freud du symptôme. La différence notable réside en ce que le mot d’esprit – même si on peut répéter celui qu’on a entendu – ne surgit qu’une fois, alors que c’est la répétition qui caractérise le symptôme. La satisfaction en jeu n’est d’ailleurs pas la même : si celle du Witz répond au principe de plaisir, la satisfaction du symptôme va au-delà dudit principe pour confiner à la pulsion de mort.

Cela renvoie à deux statuts de l’inconscient que Lacan différencie dans son Séminaire XI [6]. Il distingue, parmi les quatre concepts fondamentaux, l’inconscient et la répétition. Il situe la répétition du côté de l’automaton, du programme inconscient écrit qui impose sa loi dans la répétition même. Par contre, « dans le rêve, l’acte manqué, le mot d’esprit, [ce qui frappe dit Lacan] c’est le mode d’achoppement sous lequel ils apparaissent » [7]. Nous sommes là plutôt du côté de la tuché. Lacan met ici l’accent d’une part sur la coupure de la chaîne signifiante, la discontinuité, et d’autre part sur la surprise, la trouvaille. Il est frappant de lire qu’il articule déjà dans le Séminaire XI l’inconscient à un réel. C’est dans la béance de la coupure entre S1 et S2 qu’il le situe, « rien d’irréel, ni de dé-réel, mais de non-réalisé » [8].

Dans son ultime texte, la « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » [9], appelé aussi « L’esp d’un laps » [10] par J.-A. Miller, Lacan revient sur ces questions. La première phrase a déjà été maintes fois commentée : « Quand l’esp d’un laps, soit […] l’espace d’un lapsus [on peut dire aussi un mot d’esprit ou toute autre formation de l’inconscient], n’a plus aucune portée de sens (ou interprétation), alors seulement on est sûr qu’on est dans l’inconscient ». Il ajoute : « On le sait, soi. » [11] Lacan rapporte cet inconscient au réel, mais peut-être d’une façon différente par rapport au Séminaire XI. Il n’évoque plus la coupure entre deux signifiants, mais le signifiant tout seul, S1, dans son moment de surgissement, avant qu’il ne se rapporte à un second signifiant, avant qu’il ne s’articule dans un savoir.

Un lapsus, un mot d’esprit, ou un rêve qui n’a plus aucune portée de sens ou d’interprétation oriente vers la fin de l’analyse. Il se peut – c’est surprise, rencontre, tuché, contingence – qu’au moment même où surgit une formation de l’inconscient, elle n’a pour l’analysant plus nécessité de s’interpréter du côté du sens. Le « On le sait, soi » indique qu’il s’agit alors d’un bout de lalangue, qui s’accompagne d’une satisfaction liée à la certitude que ça y est, que c’est ça, que c’est fini, qu’il ne s’agit plus d’en rajouter. Et le « soi » précise d’ailleurs bien qu’il s’agit d’un savoir qui n’est plus articulé à l’Autre. C’est ainsi que la fin de l’analyse peut avoir la structure d’un mot d’esprit.

Ce qui est remarquable, c’est que Lacan réfère cet inconscient réel à Freud, « théoricien incontestable de l’inconscient (qui n’est ce qu’on croit, je dis : l’inconscient, soit réel, qu’à m’en croire) » [12]. Le dernier Lacan fait ainsi retour au premier Freud.

 

[1] Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988.

[2] Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010.

[3] Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient, op. cit., p. 227.

[4] Ibid., p. 235.

[5] « En stoemelings » est une expression empruntée au néerlandais qui signifie « en douce, en cachette ».

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973.

[7] Ibid., p. 27.

[8] Ibid., p. 26.

[9] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571-573.

[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.

[11] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », op. cit., p. 571.

[12] Ibid.




Dit interprétatif et Witz freudien : pas sans la présence de l’analyste

Selon Freud [1], le Witz tendancieux, qualifié à la fois d’obscène et d’agressif, de cynique et de sceptique, est un énoncé signifiant qui permet de reconnaître quelque chose de la pulsion [*].
Le Witz joue sa partie par rapport au refoulement. En effet, selon Freud, la civilisation comme l’éducation ont une grande influence dans la formation du refoulement. Dès lors une censure opère et les « possibilités de jouissance primaires […] se trouvent perdues en nous. […] le Witz offre le moyen d’annuler rétroactivement le renoncement et de regagner ce qui a été perdu » [2].
Pour qu’il y ait éclat de rire, l’auditeur doit partager les mêmes inhibitions que le sujet spirituel [3] afin d’obtenir, en un éclair, une levée du refoulement. Ce n’est pas celui qui énonce le Witz pulsionnel [4] qui rit le premier, mais l’Autre, afin que l’effet revienne, par ricochet, à l’énonciateur.
Le Séminaire Encore est comme une sorte de reprise du Witz : l’inconscient n’y est pas seulement un vouloir-dire mais un vouloir-jouir, dès lors que le signifiant n’est plus seulement lié au sens, mais aussi à la jouissance. Le parlêtre se trouve de ce fait dans un monologue, puisque le statut de l’Autre, mis à l’épreuve de la pulsion, se trouve ainsi réduit à une substance de l’objet a. Il est réduit par Lacan à n’être finalement que semblant face à la jouissance en question.

Pas sans l’oreille de l’Autre / Pas sans la présence de l’Autre

Du côté où « ça jouit », il n’y a pas d’Autre. C’est seulement par le biais de l’inscription dans un discours « qu’on a une chance […] de pouvoir interpréter, et de faire limite au pas de dialogue » [5]. À partir de là, le statut de l’interprétation est réinterrogé.
Dans la dix-huitième leçon de son cours « La fuite du sens », Jacques-Alain Miller se réfère au texte « L’étourdit » [6] dans lequel Lacan place l’interprétation sur trois niveaux : l’homophonie, la grammaire et la logique. À savoir, sur le non-sens surgissant du sens, sur la construction fantasmatique et sur la logique qui vise la pulsion. Le mot d’esprit aussi ! D’ailleurs, les Witz tendancieux qui s’attachent à l’apparence logique impliquent la pulsion.
Prenons l’exemple, mentionné par Freud, du « Professeur ivrogne » [7] :
Un homme qui s’adonne à la boisson gagne sa vie, dans une petite ville, en donnant des leçons particulières. Mais on apprend peu à peu son vice, et à la suite de cela, il perd la plupart de ses élèves. On charge l’un de ses amis de le rappeler à une meilleure conduite.

  • « Vous savez », lui dit celui-ci : « Vous pourriez avoir les leçons les plus intéressantes de toute la ville si vous vouliez bien cessez de boire. Je vous en prie, faites-le ».
  • « Vous en avez un toupet », répond l’autre indigné : « Je donne des leçons pour pouvoir boire, dois-je cesser de boire pour obtenir des leçons ! »

Comme Lacan le démontre dans son dernier enseignement, l’effet de vérité se révèle ici impuissant au regard de la jouissance.
L’analysant vient avec son inconscient. Celui-ci relève du discours du maître produisant une jouissance, alors que l’opération de l’analyste va consister à faire passer ce produit à l’état de cause. Comme pour le Witz, une interprétation troue le lien entre la petite cause et le petit effet, puisqu’à partir d’une petite cause se produit un effet disproportionné : la satisfaction de la pulsion.
Dans le Witz comme dans l’analyse, la présence de l’Autre est requise pour qu’échoie, de façon rétroactive, au « sujet spirituel » ou à l’analysant souffrant ce qui lui revient en propre. Pour qu’il y ait éclat de rire, l’auditeur doit avoir le même type d’inhibition que le sujet spirituel.
Dans la blague citée, la pulsion orale fait écho à l’auditeur et, par son rire, revient alors au sujet spirituel d’entrevoir la satisfaction de la pulsion au-delà du refoulement. Par ricochet, il peut ainsi choisir d’en rire.
L’analyste a charrié la chaîne signifiante de son analysant et peut, dès lors, viser la pulsion en jeu par son interprétation, en drillant le voile du refoulement.
Une interprétation qui a valeur de Witz ne nous libère pas de la pulsion, mais le quantum d’énergie circule un peu autrement dans les rets du sens dans lesquels l’analysant s’était lui-même emberlificoté, ignorant la pulsion à l’œuvre.

[*] Intervention dans le cadre de l’atelier de lecture 2019-2020 de l’ACF-Belgique, 14 mai 2020. Le cours étudié était celui de J.-A. Miller : « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours des 17 avril, 15 mai et 22 mai 1996, inédit.

[1] Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 188-189.

[2] Ibid., p. 196.

[3] Ibid., p. 275.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, cours du 17 avril 1996, inédit.

[5] Ibid., cours du 14 février 1996.

[6] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 491-492.

[7] Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, op. cit., p. 116.




À la lettre

« L’interprétation […] n’est pas interprétation de sens, mais jeu sur l’équivoque » [1].
(Jacques Lacan, « La Troisième »)

L’enseignement de Lacan n’est pas Un. Jacques-Alain Miller l’a réparti en trois : l’enseignement inaugural, l’enseignement classique et le dernier enseignement. Dans chacun de ces temps d’enseignements, la conception de l’interprétation varie chez Lacan, parce qu’elle est liée à l’évolution de la définition de l’inconscient.

Dans le premier enseignement, l’inconscient, perçu comme interprétable, est « structuré comme un langage » [2]. Avec Lacan, dans « Fonction et champ de la parole et du langage », nous dirions que « c’est une ponctuation heureuse qui donne son sens au discours du sujet » [3], le sujet historise par une parole pleine. La trouvaille de Lacan a été de construire l’inconscient à partir de la linguistique afin de l’extraire de l’imaginaire et de ne pas verser dans une lecture psychologisante saturée de sens [4].

Donner du sens équivaut à boucher les trous du savoir, ce qui va à l’encontre de la psychanalyse qui vise le hors-sens. Lacan donne une autre direction à la cure : « Il faut prendre le désir à la lettre » [5], « le désir c’est son interprétation » [6]. Nous sommes loin de la traduction d’un énoncé dans une autre langue qui dirait le mot ultime sur le désir. La parole pleine est pleine de vide et, par ce vide, elle crée le désir. Lacan prône la « vertu allusive » de l’interprétation [7] qui opère dans la béance de ce qui se dit et qui échappe aux mots – et ce, parce qu’elle indique plus qu’elle ne donne [8]. Chaque interprétation pousse à l’élaboration et, en ce sens, l’équivoque est paradigmatique.

Dans l’enseignement classique, l’interprétation vise les objets pulsionnels avec l’objet a comme semblant de réel. Elle doit viser la jouissance – laquelle est silencieuse, n’a pas de signifiant, est en dehors, « inter-dite » –, non pour nommer l’objet a, ou pour lui reconnaître la consistance que l’analysant lui accorde, mais pour le réduire à son essence de rien. L’équivoque, en jouant du cristal de la langue, oriente le sujet vers le hors-sens. Il s’agit de faire émerger l’objet a qui, lui, n’a pas de sens.

La clinique est alors la mieux à même d’en faire saisir la portée, la visée. Une femme rencontre une première analyste après un drame, alors qu’elle est sur le point d’accoucher de son second fils. Elle trouve réconfort auprès de cette analyste qu’elle finit par quitter parce qu’elle « s’ennuie ». Vient une parenthèse enchantée, un nouvel amour, un troisième enfant, tout va bien. Puis rien ne va plus avec son compagnon dont elle soupçonne l’infidélité. Sur les conseils d’une collègue, elle décide d’appeler une deuxième analyste avec laquelle « elle ne s’ennuiera pas ».

Elle ignore ce qui l’amène à « se sentir ou à se mettre à l’écart », « à compliquer les choses ». Elle ne comprend pas non plus ce besoin de « réparer » qu’elle évoque dès la première séance et dont elle ne saisit ni le sens ni les coordonnées. Tout cela constitue « ses embarras ». L’analyste fait résonner le mot embarras en jouant avec la langue maternelle de la patiente et lève la séance. Un acte qui vise à faire entendre le hors-sens produit par la coupure.

Plusieurs interprétations, à partir de signifiants issus de la langue maternelle de la patiente, eurent des effets. Et si l’analyste posa cet acte, c’était que dans ses dires et ses « inter-dits », quelque chose était là en attente. Le premier effet fut de mettre l’inconscient au travail. Un désir inédit de savoir s’empara de la patiente qui se précipita dans le travail analytique. À la place de l’ennui, émergea la surprise qui la réveilla.

Les interprétations s’appuyaient sur l’équivoque par homophonie entre deux langues et visaient lalangue de l’analysante nourrie des signifiants de la langue maternelle. Ainsi ces interprétations l’ont menée aux racines de sa névrose, dévoilant un réel embarrassant.

Concluons avec J.-A. Miller : « Ce qui est donc intéressant, c’est que le signifiant de non-sens soit calculé de façon à révéler au sujet quelle est sa position. […] C’est pour ça qu’il faut que ça ait quand même un peu de sens. […] Il faut, comme le dit Lacan, une ombre de sens. […] L’équivoque, ça veut dire qu’on vous livre un signifiant qui permet l’écart interprétatif. C’est un énoncé, si l’on peut dire, ouvert, c’est-à-dire un énoncé qui ne détermine pas de façon univoque le signifié, et qui donc vous oblige à y mettre du vôtre » [9].

[1] Lacan J., « La Troisième », La Cause freudienne, n°79, octobre 2011, p. 20.

[2] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 269.

[3] Ibid., p. 252.

[4] Laquelle lecture pourrait se formuler : « je vais vous dire pourquoi ceci ou comment cela ».

[5] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, op. cit., p. 620.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 2 février 1966, inédit.

[7] Lacan J., « La direction de la cure… », op. cit., p. 641.

[8] Cf. ibid. C’est l’allégorie du doigt levé du Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 12 juin 1996, inédit.




Belvédère

Comment interpréter Lacan lorsque nous sommes confrontés à deux thèses qui se contredisent ? Jacques-Alain Miller nous livre sa méthode, exemple à l’appui [1].

En 1960, Lacan affirme que « la jouissance est interdite à qui parle comme tel » [2]. Mais dans son Séminaire XX, Encore, il soutiendra que « l’inconscient, ce n’est pas que l’être pense, […] l’inconscient, c’est que l’être, en parlant, jouisse, et […] ne veuille rien en savoir de plus » [3]. Comment Lacan passe-t-il de la première thèse à la seconde ?

Pour répondre à ces questions, J.-A. Miller commence par fixer la position à partir de laquelle il va considérer l’expérience analytique. Il choisit la préface que Lacan a donnée en 1973 à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits [4]. C’est ce point que J.-A. Miller nomme un « belvédère », c’est-à-dire un lieu grâce auquel il va « organiser le paysage » [5] pour s’enseigner de ce que Lacan nous apprend lorsqu’il tend cet arc de « Subversion du sujet… » jusqu’à Encore.

Un belvédère sert « à considérer alentour la situation : d’où vient Lacan ? où il va ? où nous en sommes ? […] D’où vient Lacan par rapport à ce point et où il s’en va ? » [6]

On découvre alors ce qui s’apercevait déjà au temps du Séminaire III, à savoir une révélation du type de lien au sein du couple signifiant/signifié, et qui laissait déjà présager le thème de la fuite du sens [7].

Ce petit exemple suffit à nous rendre attentif à la fonction du belvédère au principe de notre compréhension rétrospective (et prospective) de l’orientation lacanienne. Le choix du moment « belvédère », lui, est tributaire de l’attention du lecteur qui relève (ou non) une affirmation contredisant une thèse antérieure.

Que fait J.-A. Miller ? Il lit « Lacan contre Lacan, ça veut dire contre le Lacan du rapport de Rome, de “L’instance de la lettre”, ou au moins à côté de lui, et je le lis en revanche avec notre Lacan, le Lacan qui opère le virage que j’ai dit avec son Séminaire Encore, et, au-delà, avec ce qui est indexé des lettres R.S.I. » [8].

J.-A. Miller relève, avec Lacan, que « le langage n’est pas l’être parlant » [9]. Voilà une disjonction radicalement posée, qui « prend à revers l’ensemble de cet enseignement » [10]. C’est armé de cette thèse que J.-A. Miller va parcourir les étapes de l’enseignement de Lacan : « L’instance de la lettre » de 1957, « La signification du phallus » de 1958, « Subversion du sujet » de 1960, et enfin « Position de l’inconscient » de 1960. Cette relecture fait apparaître l’effort constant de Lacan pour tenter de réduire cette disjonction et de « ramener l’être parlant au langage » [11], jusqu’au renversement qu’il effectue dans le Séminaire Encore.

J.-A. Miller en arrive à la formule suivante : $ corps vivant. Ce qui signifie : le sujet du signifiant n’est pas le corps vivant.

Il ne s’agit pas de nier le fait que Lacan ait été amené « à formuler des propositions évidemment contradictoires en fonction du moment de son élaboration » [12]. L’orientation que nous donne J.-A. Miller vise à reconstituer « la problématique d’ensemble qui peut conduire Lacan à dire ceci ou cela » [13]. Pour ce faire, il faut identifier les difficultés avec lesquelles Lacan est aux prises relativement à sa thèse de départ, qu’il a repérée comme caractérisant tel moment de son élaboration. Le processus d’élaboration de Lacan livre son intelligence dès lors que l’on saisit les « difficultés qu’il s’efforce de résoudre, […] par des formules dont il accumule des témoignages de vraisemblance. Les solutions qu’il amène au cours de son enseignement déplacent les lignes et se trouvent reportées à d’autres difficultés. […] C’est ça qui m’intéresse, dit J.-A Miller : le type de problèmes qui surgit quand il est aux prises avec la tâche de rendre compte de l’expérience analytique à partir de ce qu’il appelle le sens de l’œuvre de Freud » [14].

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 29 novembre 1995, inédit.

[2] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 821.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 95.

[4] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, op. cit., p. 553-559. J.-A. Miller donne cette référence dans son cours du 29 novembre 1995.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », op. cit., cours du 29 novembre 1995.

[6] Ibid.

[7] Cf. ibid. J.-A. Miller se réfère à la séance du 6 juin 1956 du Séminaire III (Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 293-306).

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », op. cit., cours du 10 avril 1996.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 10., cité par J.-A. Miller, in « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », op. cit., cours du 28 février 1996.

[10] Miller J.-A. : « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », op. cit., cours du 28 février 1996.

[11] Ibid.

[12] Ibid., cours du 3 avril 1996.

[13] Ibid.

[14] Ibid.




Éditorial : Freud et l’attentat sexuel

« Chez Freud, comme chez Lacan, la jouissance, le style de jouissance d’un sujet, est toujours lié […] à un premier évènement de jouissance, à un évènement de valeur traumatique. Ce sujet relève donc essentiellement, dans sa sensibilité, de l’Autre, de ce qui lui vient de l’Autre » [1].

L’évènement de jouissance est-il toujours un attentat ? Voici une question qui parcourt ce numéro essentiellement clinique en direction des prochaines journées de l’École de la Cause freudienne dont le titre ne laisse pas indiffèrent : « Attentat sexuel » [2].

Retour à Freud [3]. Vous connaissez la phrase. Lacan a dépoussiéré les textes freudiens, extrayant des multiples enseignements. C’est sans doute le pouvoir d’éveil des textes de l’inventeur de la psychanalyse qui a été attaqué quand le maître moderne songeait à les enlever du programme de philosophie en classe de terminale [4]. Freud dévoile que la rencontre avec le sexuel percute, laisse une trace – toujours scandaleuse.

Retour au cas. Ce numéro est exclusivement constitué d’une série de cas : les Cinq psychanalyses de Freud lues à partir d’une seule et même question, celle qui vise à cerner quel a été l’évènement de jouissance qui a fait attentat et quelle a été la réponse du sujet ? Le cas, « la méthode de l’exemple » [5] si chère aux psychanalystes, permet de faire entendre le plus singulier du sujet. Un cas est un cas, indique Éric Laurent, « s’il témoigne et de l’incidence logique d’un dire dans le dispositif de la cure et de son orientation vers le traitement d’un problème libidinal, d’un problème de jouissance » [6]. Les cinq cas freudiens sont ici d’une richesse inépuisable.

Retour aux J-50. Avant d’aborder le cas Dora, Freud note : « si naguère l’on m’a reproché de n’avoir rien dit sur mes malades, on me blâmera maintenant d’en trop parler » [7]. Le bien-dire est mis à l’épreuve dès qu’un psychanalyste s’avance en présentant un cas. L’exercice comporte toujours un risque.

Ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série, est l’ouverture d’un bal. À partir de mercredi, une série de cas, issus de la littérature analytique et de la littérature tout court, arriveront dans nos boîtes mails, envoyés par la direction des 50e journées de l’ECF. Vous découvrirez des portraits qui cherchent à cerner au plus près ce qui fait attentat sexuel – et ce, toujours au singulier. Nous avons hâte de commencer à les lire. Pour le moment, la première cadence revient à Freud…

[1] Miller J.-A., « Progrès en psychanalyse assez lents », La Cause freudienne, n°78, juillet 2011, p. 186.

[2] Cf. le blog préparatoire aux 50e journées de l’École de la Cause freudienne « Attentat sexuel » : attentatsexuel.com

[3] Cf. Lacan J., « Intervention sur l’exposé de Michel Foucault ‘‘Qu’est-ce qu’un auteur ?’’ », Bulletin de la Société française de philosophie, n°3, 1969, p. 104.

[4] Cf. les numéros de Lacan Quotidien : n°829, 7 avril 2019 ; n°830, 9 avril 2019 ; n°833, 17 avril 2019 ; n°835, 23 avril 2019 ; et n°842, 3 juin 2019, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[5] Laurent É., « Liminaire », XXXe journées de l’École de la Cause Freudienne, Paris, EURL-Huysmans, 2001, p. 19.

[6] Ibid., p. 20.

[7] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1999, p. 1.




Dora : attentat plutôt qu’affront

« L’incident avec M. K… – la déclaration suivie d’un affront – fournissait à notre malade Dora le traumatisme psychique que Breuer et moi avions, dans le temps, affirmé être la condition préalable indispensable à la formation d’un état hystérique. » [1]
Freud fait référence à la scène dite du lac. Dora aurait été traumatisée par la déclaration que lui a faite Mr K. et par l’affront qui a suivi : personne ne l’a crue quand elle a raconté cette scène, Mr K. l’a niée et a mis cela sur le compte de l’imagination de Dora. Son père, quant à lui, a considéré qu’elle avait été victime d’une fiction qui s’était imposée à elle. Après cet événement, l’état de Dora s’est aggravé : en plus des symptômes apparus dès l’enfance, elle devient dépressive, irritable et a des idées suicidaires dont elle fait part dans une lettre découverte par ses parents. De plus, elle ne supporte plus la relation de son père et de Mme K. alors qu’elle la soutenait jusque-là. Son père décide de l’amener chez Freud.
Au cours de l’analyse du second rêve fait par Dora pendant la cure, Freud repère un autre élément. Il insiste pour avoir des détails sur cette scène et apprend que Dora a giflé Mr K. après qu’il lui ait dit : « Vous savez que ma femme n’est rien pour moi » [2]. Une note de Freud indique : « Ces paroles vont nous fournir la solution de l’énigme. » [3] Dora, en bonne hystérique, anime le désir de savoir de Freud qui l’interroge. Il apprend que Mr K. avait dit la même phrase à une jeune gouvernante à laquelle il avait fait des avances et que la jeune fille avait raconté cette scène à Dora. Là se situerait l’affront. D’après Freud, Dora n’a pas été offensée par les sollicitations de Mr K., mais s’est sentie traitée comme une domestique. Une note est ajoutée par Freud [4] : le père de Dora avait employé la même phrase en parlant de sa femme, ce qui réduit l’importance accordée à la gouvernante. C’est ainsi que ces deux hommes, non initiés « aux bonnes manières » [5], parlent de leurs femmes.

Lacan, dans son Séminaire sur La Relation d’objet, élèvera ce trauma à la dimension de l’attentat. Même s’il n’en parle pas en ces termes à propos de Dora, l’attention qu’il porte sur la fonction du voile nous incite à prendre en compte l’effraction que comporte sa levée. À cette effraction, c’est par la gifle donnée à Mr K. que Dora a répondu.
Dora, pour mettre en forme sa question « qu’est ce qu’une femme ? », a à sa disposition le quatuor constitué de son père, Mme K., Mr K. et elle-même. Qu’est ce que son père aime au-delà d’elle en Mme K ? Qu’est ce que Mr. K. aime au-delà de sa femme chez Dora ? Cet au-delà inatteignable l’intéresse et reste voilé dans l’utilisation qu’elle fait de ce quatuor : aimée par son père, elle est le voile qui recouvre l’amour de son père pour Mme K. ; et Mme K., censée être quelque chose pour Mr K., est le voile qui recouvre l’amour de Mr K. pour Dora [6]. Ce qui est voilé, c’est le vide, l’absence du signifiant de La Femme. La femme a une affinité avec le semblant qui fait croire qu’il y a quelque chose là où il n’y a pas.
La phrase de Mr K., traduite par Lacan, du côté de ma femme « il n’y a rien » [7], rabat ce rien sur le voile qu’était Mme K. Le voile déchiré fait surgir le vide et fait chuter Mr K. de son statut d’homme : sa femme n’est pas le phallus comme signifiant du désir et Dora ne peut trouver son être de signifiance qu’elle attend de la parole de cet homme.
Laure Naveau nous l’a démontré avec pertinence dans son texte sur « La pudeur et le voile » : « L’attentat sexuel ne concerne pas que les corps, il concerne aussi les mots et les phrases, soit un certain usage de la parole, qui ravale, qui blesse, qui diffame » [8].
Il n’est pas étonnant que Dora soit dépressive après cette scène dans laquelle a été dépréciée la femme qui représentait pour elle l’énigme de la féminité. Et ne peut-on pas voir dans l’appendicite survenue neuf mois après – interprétée comme un équivalent de grossesse par Dora qui y voit le lien par quoi elle reste nouée à Mr K. – le ravalement de la femme en tant que mère ?
Freud se demande s’il n’aurait pas dû, pour empêcher que Dora ne le quitte, exagérer la valeur qu’avait pour lui sa présence [9], ce semblant aurait sans doute été nécessaire.

[1] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 2003, p. 17.

[2] Ibid., p. 73.

[3] Ibid., note 2, p. 73.

[4] Ibid., note 1, p. 80.

[5] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 562.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 143.

[7] Ibid.

[8] Naveau L., « La pudeur et le voile », DESaCORPS, n°4, 12 juin 2020, publication en ligne (attentatsexuel.com).

[9] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », op. cit., p. 82.




Le petit Hans et son indocile « fait-pipi »

Il y a plus d’un siècle, Freud a découvert l’existence d’une sexualité infantile et d’une pulsion sexuelle qui se révélait perverse polymorphe [1]. Dans ses Cinq psychanalyses [2], il démontre son argumentation théorique des Trois essais sur la théorie sexuelle [3] sur un versant clinique. Il donne la parole pour la première fois à un enfant, le petit Hans [4]. Qu’est-ce qui cause problème à cet enfant et fait, pour lui, attentat sexuel ?

À trois ans, Hans manifeste un intérêt pour une partie de son corps, son pénis réel, qu’il nomme son « fait-pipi ». Il veut savoir si sa mère en a un, elle aussi. Sa réponse affirmative semble le laisser perplexe. Puis, il observe à partir de trois ans et demi le « fait-pipi » des animaux. Il se met à distinguer le vivant qui en a un et l’inanimé qui n’en a pas. La curiosité sexuelle de Hans est particulièrement vive à l’égard de ses parents. Il les observe et les questionne sur leur possession d’un « fait-pipi », leur taille. Il trouve le sien trop petit et pense qu’il va grandir.

Peu avant ses trois ans et demi – qui sont marqués par un événement traumatique, la naissance de sa petite sœur Anna –, Hans « est surpris par sa mère, la main au pénis » [5]. Il « constate soudainement qu’il a un petit organe qui bouge » [6]. Cet enfant ne dispose pas de signifiant pour dire ce qui s’éprouve dans son corps. « Si le tout-petit rencontre la réalité sexuelle sur son propre corps, cette jouissance n’est cependant en rien autoérotique. En témoigne l’invasion déchirante que connaît le petit Hans dans ce symptôme phobique, qui condense cette jouissance qui l’assaille et qu’il rejette de toutes ses forces. Le symptôme se forme au point où la réalité sexuelle fait effraction, dans le contexte de l’intimité qu’il connait avec sa mère et du type de père qu’il a. » [7]

Ici, la menace de castration est portée par la mère – et non par le père – qui lui dit : « Si tu fais ça, je ferai venir le Dr A… qui te coupera ton fait-pipi. Avec quoi, feras-tu alors pipi ? » [8] Freud constate que l’enfant répond sans culpabilité à sa mère. La menace de castration est sans effet sur lui. Éric Laurent indique l’importance de « distinguer les deux choses : la menace de la mère – “on va te la couper” – et la naissance de la sœur qui vient juste après. Pour Hans, ce sont deux évènements qu’il va falloir faire tenir ensemble : à quoi sert donc le “fait-pipi” dans l’engendrement des enfants et comment lui est-il possible de supporter ce que veut dire la naissance de la sœur ? Quel est le désir qui met au monde cette sœur dont il est jaloux, dont il dit d’emblée : “Moi, je n’en veux pas. On la ramène” » [9]. On lui explique alors que ce n’est pas possible, qu’il sera le grand et elle, la petite. C’est avec cette paire signifiante que Hans va construire des mythes.

Lorsque sa phobie, qui est « une protection contre l’angoisse » [10], éclot à l’âge de quatre ans et neuf mois, Hans a peur des grands animaux, notamment du cheval qui n’est pas pour autant le pénis réel – il « est en cette occasion, la place où doit […] venir se loger le pénis réel » [11]. Pour que la jouissance intrusive parvienne à se localiser hors-corps, il en passera par trois opérations : l’enraciné, le troué et l’amovible sans oublier la vis qui permettra que l’objet soit détachable.

[1] Freud S. Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

[2] Freud S., Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1995.

[3] Freud S. Trois essais sur la théorie sexuelle, op. cit.

[4] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », Cinq Psychanalyses, op. cit., p. 93-198.

[5] Ibid., p. 95.

[6] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Yale University, Kanzer Seminar. 24 novembre 1975 », Scilicet, n°6/7, 1976, p. 22.

[7] Terrier A., « Argument. Part. 3 », Attentat sexuel, 50e journées de l’École de la Cause freudienne, Paris, 14 et 15 novembre 2020, disponible sur le site des journées de l’ECF : attentatsexuel.com

[8] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », op. cit., p. 95.

[9] Laurent É., « Le petit Hans et son ‘‘fait-pipi’’ », La Cause du désir, n°64, octobre 2006, p. 29.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 281.

[11] Ibid.




Une parole humiliante

« Un homme jeune encore, de formation universitaire » [1] a entendu parler de Freud à partir de ses théories sexuelles. Dès sa première rencontre avec Freud, il met au premier plan des données relatives à sa vie sexuelle.

À l’âge de quatre ou cinq ans, il raconte une scène qui se déroule avec « une jeune et très belle gouvernante […]. Un soir, elle était étendue, légèrement vêtue, sur un divan, en train de lire ; j’étais couché près d’elle. Je lui demandais la permission de me glisser sous ses jupes. Elle me le permit […]. Elle était à peine vêtue, et je lui touchai les organes génitaux et le ventre, qui me parurent singuliers. Depuis, j’en gardai une curiosité ardente et torturante de voir le corps féminin » [2].

Le patient de Freud raconte ensuite deux autres scènes érotiques avec des gouvernantes successives. L’une d’elles, qu’il rapporte, l’a touché plus particulièrement. Il en ressentit de l’humiliation et il pleura. À l’âge de sept ans, il entendit sa gouvernante dire à la cuisinière : « Avec le petit, on pourrait déjà faire ça, mais Paul […] [(le patient)] est trop maladroit, il raterait certainement son coup » [3].

Freud précise ensuite que ce patient, connu depuis comme l’homme aux rats, relève d’une « névrose obsessionnelle complète, à laquelle ne manque aucun élément essentiel […]. Nous voyons cet enfant sous l’empire d’une composante de l’instinct sexuel, le voyeurisme, dont la manifestation […] est le désir de voir nues des femmes qui lui plaisent » [4].

Pour compléter le tableau de la névrose, le patient indique à Freud que chaque fois qu’un tel désir érotique surgit, un sentiment d’inquiétante étrangeté l’envahit. Désir obsédant d’un côté, crainte obsédante de l’autre, tel est le tableau du noyau infantile de sa névrose.

La raison de sa venue est pourtant toute autre. À l’âge adulte, deux événements contingents précipitent ses symptômes obsessionnels. La perte de son lorgnon et la rencontre d’un officier qui lui raconte le supplice des rats, supplice particulièrement épouvantable pratiqué en Orient.

Je ne reprends pas ici l’impasse complète dans laquelle le patient se retrouve à vouloir rembourser le prix de son lorgnon. Je me limite seulement à l’histoire rapportée par le capitaine cruel pour y noter l’expression complexe et bizarre du patient, que Freud traduit comme étant « l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée » [5].

Quelle est cette jouissance par lui-même ignorée ? Pas à pas, Freud la décline dans le décours de la chaîne signifiante du patient.

Il y a son ambivalence amour haine à l’égard du père, la faute de celui-ci d’avoir cédé sur son désir en épousant la fille (riche) d’un industriel plutôt que la fille (pauvre) dont il était amoureux. Notons aussi une autre faute du père qui, joueur, avait perdu au jeu les fonds de son régiment et n’avait pu rembourser un camarade qui l’avait sauvé en lui avançant la somme due.

Le signifiant de la névrose, ici, celui qui fait le nœud de sa jouissance par lui-même ignorée est le signifiant rat. On trouve alors différentes significations attachées à ce signifiant, lequel équivoque autant par ses significations que par sa seule sonorité.

Son père était un joueur, un Spielratte, un rat de jeu, en défaut de payement ; il y a la quote-part qui se dit en allemand Rate, proche du Ratten (rat) et qui permet d’associer l’argent avec le signifiant rat. Le patient en fera un véritable étalon monétaire, « Tant de florins – tant de rats. » [6] Par un jeu d’associations, Freud décline le signifiant rat comme l’organe phallique, puis comme signifiant des enfants dans une légende rapportée par Ibsen [7] (La demoiselle aux rats).

Posons que ce signifiant Rat est l’enveloppe d’une jouissance par lui-même ignorée, une jouissance indicible, une jouissance dont le sujet a horreur et qui, dans le même temps, l’aspire inéluctablement.

Dans les derniers chapitres de son Séminaire sur les Formations de l’inconscient, Lacan nous rappelle l’importance de la formule verbale pour le névrosé obsessionnel. L’« obsession est toujours verbalisée » [8].

L’homme aux rats nous illustre cet accent mis sur la verbalisation. L’attentat sexuel, pour ce sujet, s’est joué davantage sur les paroles humiliantes de la gouvernante et sur le signifiant rat que sur ses investigations sexuelles, investigations facilitées par les gouvernantes successives…

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 2003, p. 201.

[2] Ibid., p. 202-203.

[3] Ibid., p. 203.

[4] Ibid., p. 204.

[5] Ibid., p. 207.

[6] Ibid., p. 238.

[7] Ibsen H., Petit Eyolf, 1894.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 470.