À point nommé

 

La publication du Séminaire, livre XIV arrive à point nommé dans ce moment où notre École remet en fonction le dispositif de la passe après un temps nécessaire de pause et de réflexion : l’invention de la passe n’est-elle pas une conséquence de La Logique du fantasme [1] Conséquence du sillon que Lacan a tracé au cours de ce quatorzième séminaire et, aussi bien, conséquence de la logique même du fantasme. Notons que ce terme de « logique », cher à Lacan, prendra, dans la suite de son enseignement, une place prépondérante.

Nous avons la chance de pouvoir lire Lacan avec Lacan et, par-là, de mesurer comment son enseignement avance par circonvolutions successives. Nous le voyons revenir sur des notions forgées précédemment pour les transformer et nous surprendre en ouvrant de nouvelles perspectives avec le souci constant d’en démontrer la logique. Lacan déduit, chamboule, n’hésite pas à opérer les renversements logiques qui s’imposent à lui. Ce mouvement, nous pouvons le suivre ici et repérer les arêtes qui aboutiront à la « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École » [2] comme au séminaire qu’il va consacrer à l’acte analytique. « L’acte analytique » c’est une formulation issue de la logique du fantasme. Il n’y a pas d’acte sexuel, glisse-t-il – prémisse à « Il n’y a pas de rapport sexuel » de son dernier enseignement − mais il y a l’acte analytique ; l’acte analytique qui amène Lacan à interroger ce qu’il en est de l’acte, à savoir un franchissement dont le sujet sort changé.

En définissant bientôt l’acte analytique comme l’expérience analytique lorsqu’elle parvient à sa conclusion, Lacan accomplira lui-même un franchissement : « L’acte psychanalytique, ni vu ni connu hors de nous, c’est-à-dire jamais repéré, mis en question bien moins encore, voilà que nous le supposons du moment électif où le psychanalysant passe au psychanalyste » [3] écrira-t-il dans son compte-rendu du Séminaire, livre XV. Un pas de plus pour celui qui n’aura cessé d’être préoccupé par la fin de l’analyse et le passage du psychanalysant au psychanalyste.

Au bout de l’expérience, l’analysant sait ce qu’il est advenu de l’analyste désormais destitué. Dès lors « Le psychanalyste se fait de l’objet a. Se fait, à entendre : se fait produire ; de l’objet a : avec de l’objet a. » [4]

C’est bien le statut de cet objet a qui est traqué dans ce Séminaire XIV, et spécialement dans son rapport logique avec le sujet divisé par le signifiant comme l’indique la formule du fantasme $◊a. L’objet a, invention de Lacan qui n’a cessé d’évoluer au fil de son enseignement, résulte d’une opération de structure logique comme il l’annonce dès le début de ce séminaire. La fameuse phrase « Un enfant est battu », commentée par Freud et reprise ici maintes fois, permet à Lacan d’en faire valoir la structure logique, c’est-à-dire grammaticale et relevant de la fonction du signifiant.

À la lecture de La Logique du fantasme nous pouvons ainsi suivre les traces de ce qui cheminera jusqu’à l’invention de la passe dont Lacan espère qu’elle éclairera l’x du désir de l’analyste.

Une multitude d’autres éléments seront bien sûr à cueillir au cours de notre lecture pour continuer à interroger notre position d’analyste mais aussi d’analysant. « L’inconscient c’est la politique » découvrirons-nous certainement au décours d’une page… Parions que notre lecture sera facilitée par celle que Jacques-Alain Miller a faite avant nous et qui a permis à cet ouvrage d’advenir.

Sonia Chiriaco

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[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2023.

[2] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 243-259.

[3] Lacan J., « L’acte psychanalytique », Autres écrits, op. cit., p. 375.

[4] Ibid., p. 379.




Füssli : Lady Macbeth somnambule

 

Füssli : Lady Macbeth somnambule [1]

  1. C’est quelque chose comme une photographie de plateau [2]. Füssli ne compose pas vraiment un tableau selon les modalités de la fenêtre albertienne sur l’istoria. L’histoire est moins celle empruntée à une scène du Macbeth de Shakespeare et imaginée par le peintre que l’histoire telle qu’elle apparaît sur la scène d’un théâtre à la fin du XVIIIe siècle (1793). C’est la scène qui en donne le cadre.
  2. L’image est datée donc, forcément datée. C’est un témoignage de la scène de l’époque de Garrick, l’acteur mythique des pièces de Shakespeare. Füssli a ainsi peint plus de soixante-dix tableaux inspirés de Shakespeare, qu’on redécouvre à cette époque.
  3. Scène 1 de l’acte 5. Le dénouement est proche. Lady Macbeth somnambule a basculé dans une zone proche de celle de l’entre-deux-morts où se tient le héros tragique selon Lacan. L’exemple princeps est Antigone. Cette zone est ici la zone intermédiaire entre la veille et le sommeil, où le monde du rêve s’immisce dans le monde de la réalité, à travers des actes ou des paroles qui échappent au sujet. Inquiétante étrangeté du somnambulisme, symbolisée par la lumière vacillante de la bougie.
  4. Freud, qui avait, sur un des murs de son cabinet, installé une reproduction du Cauchemar de Füssli, y avait reconnu une figuration préromantique de l’inconscient comme théâtre d’ombres, part sombre de la psyché, antichambre des passions, des penchants criminels, de la folie. L’inconscient, c’est l’Autre scène.
  5. Freud a commenté Macbeth dans son texte de 1915 « Quelques types de caractères définis par la psychanalyse » [3]. Il considérait les personnages de Macbeth et de sa femme comme les deux faces d’un seul prototype : Lady M. incarne le remords après le crime, et M. le défi. Kierkegaard faisait la même analyse : désespoir faiblesse d’un côté, désespoir défi de l’autre. Ils épuisent à eux deux toutes les possibilités de réaction au crime comme le feraient deux parties détachées d’une unique individualité psychique. Cette lecture se tient au niveau du registre névrotique du sentiment de culpabilité. Cependant Lady Macbeth sombre dans la folie.
  6. Nous pourrions reconnaître en M. et Lady M. des damnés, à la manière de Visconti, qui d’ailleurs s’en est inspiré. Lady M. est la tentatrice qui pousse M. au crime, comme la baronne Sophie von Essenbeck (Ingrid Thuin) pousse son amant Frederick (Dirk Bogarde) au meurtre de son père chez Visconti. Sa voix est celle de l’impératif de jouissance, celle du surmoi obscène et féroce, de la loi devenue folle, comme Lacan définit le surmoi.
  7. Telle Ѐve invitant Adam à croquer le fruit défendu, Lady Macbeth pousse M. à liquider le roi. Elle n’enfantera pas dans la douleur mais, selon la prédiction des sorcières, sera privée d’enfant et perdra la raison. Adam ne gagnera pas son pain à la sueur de son front, mais une couronne chancelante et il sera tué le jour où la forêt avancera, conformément aux mêmes prédictions. L’arbre du paradis où Ѐve cueille la pomme est démultiplié dans l’enfer cauchemardesque de la forêt écossaise, de même que la castration déniée se trouve multipliée dans l’image de la tête de Méduse.
  8. Lady Macbeth hallucine sur sa main une tache de sang impossible à effacer. C’est le sceau du réel, au sens lacanien, de l’impossible : impossible à supporter, impossible à voir ou à entendre, et qui cependant revient toujours à la même place. « Tout l’océan du grand Neptune ne suffirait pas à laver ce sang de sa main ».
  9. Le théâtre shakespearien est une grande scène de crime. Ou plus exactement le crime est comme son centre de gravité. La peinture de Füssli est semblablement une scène où se rejoue la représentation de l’acte criminel, qui hante Lady Macbeth. C’est le tenant lieu de la représentation traumatique. La culpabilité forclose dans le symbolique fait retour dans le réel sous la forme de la tache de sang.
  10. « Toute action représentée dans un tableau nous apparaît comme une scène de bataille » [4], disait Lacan dans son Séminaire XI, c’est-à-dire comme théâtrale. La phrase ne cesse de me poursuivre. Il aurait pu dire aussi bien une scène de crime.
  11. Un noyau d’irreprésentable est au fondement de toutes nos représentations. C’est l’Urverdrangung de Freud, le refoulement originaire. C’est un trou, indexé par Lacan dans son axiome du non-rapport sexuel, où Freud logeait la scène primitive, c’est-à-dire un attentat sexuel, un crime. Au commencement était le crime : c’est aussi ce qui se joue avec Totem et tabou et le meurtre du père de la horde.
  12. Comme un tableau dans le tableau, deux personnages, tapis à l’arrière-plan dans le coin inférieur droit du tableau, observent Lady Macbeth : une jeune femme de chambre et un médecin. La poitrine de la jeune femme est quasiment dénudée, signe d’un émoi érotique sensible. Le visage du médecin semble sorti d’une gravure de Goya, c’est un masque assez hideux. Il note les paroles de Lady Macbeth, et l’on songe à Sade et au rouleau des 120 Journées de Sodome. Rien d’étonnant à ce que Füssli, son contemporain, fut aussi l’auteur de gravures licencieuses.
  13. Livre d’image de Jean-Luc Godard, 36 minutes, 58 secondes : le tableau de Füssli apparaît, spectral, par flashes, au cœur de plusieurs scènes de crime.

Yves Depelsenaire

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[1] Notes en vue du podcast réalisé par Martin Quenehen dans la série « Les enquêtes du Louvre ».

[2] Cf. https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010066733

[3] Freud S., « Quelques types de caractères définis par la psychanalyse », Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1973. Consultable sur internet : http://classiques.uqac.ca/classiques/freud_sigmund/essais_psychanalyse_appliquee/07_types_car_psychanalyse/types_car_psychanalyse.html

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 105.




Frank Stella, du minimalisme aux NFT en passant par Moby Dick

 

Frank Stella, peintre américain né en 1936, a connu le succès très tôt. Il n’a que 22 ans lorsqu’il se fait remarquer avec sa première série de peintures, connue sous le nom de Black Paintings : des bandes noires, rectilignes, sur une toile vierge. Il obtient sa première rétrospective au MoMA de New York en 1970, à 33 ans.

Il devient ainsi, dans la foulée des Pollock, Rothko, Newman, une des figures majeures de l’art abstrait américain.

Une dizaine d’années durant, son travail évolue tout en restant dans la veine minimaliste. Les séries Shaped Canvas, Irregular Polygons, Protractors, et autres Polish Villages (toutes aisément visibles sur internet) rencontrent un succès immédiat et renforcent sa renommée internationale.

Après avoir successivement bouleversé le cadre, abordé la tridimensionnalité, changé la nature des matériaux utilisés et multiplié les techniques de travail, Frank Stella abandonne la veine minimaliste pour édifier un univers abstrait baroque dans lequel il s’engage avec la même passion.

Parmi les séries qui suivent, une en particulier, intitulée Waves retient notre attention. De 1986 à 1998, soit durant 12 ans, il se plonge dans Moby Dick, le chef-d’œuvre de Herman Melville [1].

Les 135 chapitres de ce dernier relatent la chasse du Capitaine Achab à la poursuite de Moby Dick, la baleine blanche, Léviathan moderne, qui lui arracha jadis la jambe. Dans le sillage d’Achab et de Melville, Stella se lance dans un gigantesque travail qui le voit créer 135 œuvres (plus les nombreuses variantes), qui, sans qu’elles les illustrent le moins du monde, répondent et reprennent leurs titres aux chapitres du roman.

Ce qui frappe d’emblée dans les quêtes effrénées d’Achab, de Melville et de Stella, c’est l’absence de limites et de barrières, physiques ou mentales. Moby Dick est autant une œuvre romanesque qu’un formidable poème, un essai philosophique, une étude psychologique ou un traité scientifique. L’équipage du Pequod est multiethnique. Le lieu de l’action est l’océan sans frontières. Même les descriptions de la baleine rendent les limites poreuses : où s’arrête sa peau ? La série de Stella supprime les cadres, les frontières entre fonds et forme, entre 2 et 3 dimensions, entre peinture, sculpture, sérigraphie et architecture. Que l’on se penche sur une œuvre ou sur la série complète, on ne peut jamais l’appréhender en entier. Les œuvres sont dispersées dans le monde. La tridimensionnalité fait que ce qui est visible vu de face est en continuité topologiquement complexe, avec d’autres parties invisibles, mais peintes de manières tout aussi déterminées. Chaque œuvre de la série est un assemblage de formes, en 2 ou 3 dimensions. Des pièces détachées, dirions-nous. Se plonger dans cette œuvre complexe est une démarche qui n’est pas sans résonance pour un psychanalyste : aborder une œuvre étrange, énigmatique, singulière ; tenter pour s’y retrouver de repérer les pièces et les formes récurrentes, celles qui se retrouvent ailleurs dans d’autres œuvres de la série, souvent cachées, les dénicher là où elles sont masquées par les couleurs ou par d’autres formes ; chercher les liens entre elles, y deviner un sens qui échappe toujours.

« Un grand peintre est un créateur d’espace » [2], dit Bernard-Henri Lévy dans un texte qu’il a consacré à Frank Stella, en préface du catalogue de son exposition à Beaubourg en 1990. La suite du parcours de celui-ci le confirme. Tout récemment, à 86 ans, il a mis en vente une série d’œuvres 3D qui ne sont proposées qu’en virtuel, des NFT [3], disponibles sur fichier électronique uniquement. Et c’est aux acheteurs qu’est confiée la liberté de les imprimer en 3 dimensions et d’en choisir la taille, la matière, et les couleurs pour leur donner une réalité concrète. L’espace pictural que Stella poursuit depuis toujours s’étend maintenant à l’espace virtuel.

Marc Segers

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[1] Cf. Wallace R.K., Frank Stella’s Moby-Dick. Words & Shapes, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2000.

[2] Lévy B.-H., Frank Stella : Les Années 80, Paris, Éditions de la différence, L’Autre Musée/Grandes monographies, 1990, p. 34.

[3] Cf. à propos des NFT : https://arsnl.art




L’enfermement mutisant dans le neuro

 

Les termes dyslexie, dyspraxie et d’autres – qui renvoient à un même générique : dysfonctionnement – relèvent d’une équation « mental = neuronal » [1] qui s’est graduellement installée dans les domaines de la santé publique et de l’enseignement, tout comme dans l’opinion [2]. Ceci a été accéléré par le « Plan national du cerveau et des maladies du système nerveux », décrété en mai 2006 [3] par le Premier ministre alors en exercice. Si leur profusion est ici servie par le trou du symbolique, car « le langage est lié à quelque chose qui dans le réel fait trou » [4], ce que manifestent les possibilités de création néologiques de la langue, c’est un suffixe-maître : neuro- [5] qui en est le déterminant via les neurosciences.

Ce dysfonctionnement est converti immédiatement en trouble. Il est alors traité en recourant aux techniques comportementales ou à la technologie neuroscientifique, voire à la médication. Par ailleurs, ce même préfixe autorise un flou clinique d’une grande amplitude, qui va de la simple difficulté d’acquisition aux troubles les plus graves tels qu’ils sont codés dans les échelles de la CIM 10 ou les tableaux du DSM 5. Or, c’est l’acte de parler qui est dénié au sujet.

« L’acte de parler va beaucoup plus loin que simplement la parole du sujet, puisque toute sa vie est prise dans des actes de parler, puisque sa vie en tant que telle, à savoir toutes ses actions, sont des actions symboliques » [6].

Cette formulation de Lacan nous invite à entendre, dans ce suffixe neuro-, une mutilation du lien social et une atteinte à l’éthique de la prise en compte subjective qui le sous-tend. Dans son Séminaire de l’année 1954, Lacan rapporte le symptôme d’un de ses patients [7] qui présente une difficulté à écrire qui se manifeste par des crampes de la main, alors qu’il est écrivain. C’est en accueillant ce symptôme comme « une parole bâillonnée » [8], insue du sujet quant à son histoire personnelle, que les choses se dénoueront. Ce symptôme de crampe de l’écrivain, qui est rabattu aujourd’hui sur le trouble dyspraxique, pointe un enjeu de taille. En effet, sous le coup des injonctions de la bureaucratie et du règne de l’opinion digitale, la parole, déconsidérée, n’a plus de portée subjective et se révèle mutisante. Dans cette perspective, les praticiens et les psychologues sont en passe d’être taylorisés [9]. « Chaque homme, écrit Charles Taylor, reçoit des instructions écrites complètes, décrivant en détail la tâche qu’il doit accomplir et comment il doit s’y prendre pour l’exécuter » [10]. Dans ce contexte, c’est l’administration de la santé qui impose ces instructions.

René Fiori

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[1] Castanet H., Neurologie versus psychanalyse, Paris, Navarin, 2022, p. 149. L’association des psychologues freudiens organise le mercredi 1er février 2023 une conversation avec Hervé Castanet autour de son livre. Pour s’inscrire : https://www.psychologuesfreudiens.org/1-fevrier-2023

[2] Cf. Miller J.-A., « Neuro-, le nouveau réel », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 111-121. Consultable en ligne : https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2018-1-page-111.htm

[3] Cf. Goulard F., « Lettre au professeur Glowinski », in Glowinski J., Lévi M.-H., Plan national du cerveau et des maladies du système nerveux, Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, 1er janvier 2007, p. 74-75. Ce rapport est consultable à l’adresse : https://www.vie-publique.fr/rapport/28981-plan-national-du-cerveau-et-des-maladies-du-systeme-nerveux

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 31.

[5] Cf. Miller J.-A., « Neuro-, le nouveau réel », op. cit., p. 116.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 47.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 221.

[8] Lacan J., « Le symbolique, l’imaginaire, et le réel », Des Noms-du-Père, Paris, Seuil, 2005, p. 31.

[9] Cf. Fiori R., « La taylorisation du travail des psychologues est en marche », site de l’association des psychologues freudiens, 6 octobre 2022, disponible sur internet : https://www.psychologuesfreudiens.org/post/la-taylorisation-du-travail-des-psychologues-est-en-marche

[10] Taylor F. W., Principes d’organisation scientifique (éd. 1927), Paris, Hachette BnF, 2022, p. 41.




Le totalitarisme des neurosciences

 

Dans son texte « D’une réforme dans son trou » [1], Lacan s’interroge sur les effets des neurosciences sur la psychiatrie. Il anticipe que la psychiatrie ne pourra pas faire autrement que d’être aspirée par le tourbillon de « l’émotion scientifique ». Il précise que, pourtant, « nulle formation n’est plus impropre que celle du neurologue à préparer à la saisie du fait psychiatrique » [2]. Lacan y prévoyait les enjeux actuels : la psychiatrie ne parviendra pas à s’affranchir du discours « neuro » qui se pare des habits de la science pour faire miroiter un développement des capacités humaines aussi exponentielles que ses synapses.

S’adressant aux médecins, Lacan les met en garde : « la pratique de la médecine n’est jamais allée sans un grand accompagnement de doctrines. Que pendant un temps assez court, au XIXe siècle, les doctrines se soient réclamées de la science, ne les a pas rendues plus scientifiques pour autant » [3]. C’est ce à quoi nous avons affaire aujourd’hui, dans la clinique des souffrances psychiques : un usage abusif, et faussement scientifique, des neurosciences, devenu nouveau discours du maître.

Cette thèse neuro, comme le montre Hervé Castanet dans son livre Neurologie versus psychanalyse [4], est un organicisme, qui prétend que la cause de nos souffrances serait logée, non plus dans une histoire – singulière et complexe, dont le sujet a besoin de parler –, mais dans son organisme, particulièrement dans un cerveau – défaillant – qu’il convient de réparer, d’améliorer, de ré-éduquer. Les injonctions thérapeutiques qui en découlent sont effarantes : plus besoin d’écouter les enfants, il suffit de leur faire passer des tests, pour établir des diagnostics correspondant à une compensation.

En psychiatrie, les budgets sont alloués à la « réhabilitation psychosociale » qui souscrit à la causalité neuro, et propose des soins de remédiation cognitive, d’éducation thérapeutique et d’entrainement aux habiletés sociales. Ces programmes, dans lesquels l’autodétermination est priorisée, sont tous précédés d’un bilan neuropsychologique. Cette thèse neuro, appliquée à la clinique des souffrances psychiques, a des répercussions concrètes : le thérapeute y est appelé à servir le discours du maître et à devenir conseiller, coach ou assistant prétendument « spécialisé » dans la rééducation de ce qui s’appelle désormais trouble, déficit.

Le patient n’est plus considéré comme un sujet disposant d’un savoir insu sur ce dont il souffre, et qu’il convient de laisser parler. Il est bâillonné par des explications « pseudos scientifiques » sur sa maladie, fondées sur un déterminisme écrasant.

Dans « La Troisième », Lacan indique que l’avenir de la psychanalyse dépend de la place que les psychanalystes accorderont au concept de réel. À condition de ne pas céder sur ceci que « le symptôme est ce que beaucoup de personnes ont de plus réel » [5], et que le symptôme est ce qui empêchera toujours que les choses aillent au pas de tout le monde [6], la psychanalyse a alors de bonnes chances « de croître et de se multiplier » [7].

Il y a toujours quelque chose qui cloche, qui rate, et qui fait que l’être humain ne se laissera jamais réduire à un organe. De ce réel, personne n’en viendra à bout, pas plus les neurosciences que les doctrines qui les ont précédées. Soyons avertis des « conséquences irrespirables [du discours de la science] pour ce qu’on appelle l’humanité » [8].

Solenne Albert

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[1] Lacan J., « D’une réforme dans son trou », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 9-13. Consultable à https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2018-1-page-14.htm

[2] Ibid., p. 11.

[3] Lacan J., « La place de la psychanalyse dans la médecine », Le Bloc-Notes de la psychanalyse, n°7, 1987, p. 9-40. Conférence et débat du Collège de médecine à La Salpetrière, 16 février 1966, accessible sur internet.

[4] Castanet H., Neurologie versus psychanalyse, Paris, Navarin, 2022.

[5] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet, n°6/7, 1975, p. 41.

[6] Cf. Lacan J., « La Troisième », La Cause freudienne, n°79, octobre 2011, p. 17. Consultable à https://www.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2011-3-page-11.htm

[7] Ibid., p. 18.

[8] Lacan J., « Le jouir de l’être parlant s’articule », La Cause du désir, n°101, mars 2019, p. 13. Consultable à https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2019-1-page-11.htm




Le discours courant et le retour de la norme

 

Nous nous sommes défaits des vieilles hardes du normal et du pathologique. C’était notre façon de « dépouiller le vieil homme ». Georges Canguilhem [1] était passé par là et Michel Foucault [2] n’avait eu qu’à enfoncer le clou. Depuis, la psychanalyse « dépathologise ». C’est ce que rappelait récemment Éric Laurent, dans une conférence qui opposait « la dépathologisation neuro et la nôtre » [3]. La leur réduit l’autiste au handicap et au supposé donné génétique ; la nôtre rompt avec la référence obligée à la norme qui assigne le parlêtre à une classe et le rend à sa singularité. C’est ainsi que les langues et le discours changent, dans le champ de la clinique. Et le « sujet » s’en trouve affecté, puisque la neuroscience le forclôt au profit du cerveau-machine ou réduit les signes de sa présence aux « biais cognitifs ».

Il y a pourtant du sujet, celui que nous connaissons comme lié à l’inconscient freudien et à sa subversion par Lacan [4]. Il arrive encore que les philosophes s’en préoccupent, mais les meilleurs eux-mêmes ont tendance à laisser la division sur le bord de la route. Ainsi de Vincent Descombes, qui met en évidence que ce qu’il appelle « notre philosophie pratique » [5] a besoin d’au moins deux concepts différents de sujet : l’un qui se réfère à l’individu et qui identifie les personnes dans le domaine du droit et du commerce humain ; l’autre qui concerne l’agent, c’est-à-dire l’auteur de l’action définie par une phrase.

Puis il ajoute qu’un troisième concept serait peut-être nécessaire… celui qui est convoqué et que rend nécessaire l’opposition entre ce qu’établit la nature et ce qui relève de « la convention (au sens large du mot “nomos”) » [6]. C’est l’hypothèse d’un sujet instituant la norme, ou au moins, y consentant et se l’appliquant (notons que ce qui est ici en jeu est bien sûr le partage et le lien entre autonomie et hétéronomie). Ce sujet en vient à se faire l’auteur de la norme, « par le seul fait de la reconnaître comme s’appliquant à lui. » [7]

Cette forme du sujet est pour Vincent Descombes introduit par Wittgenstein qui s’interrogeait ainsi : « Comment peut-on suivre une règle ? ». Ce qui revient à déduire qu’« il ne peut être question d’obéissance que de la part d’un agent libre » [8]. L’obéissance est ainsi tout autre chose que la soumission et la contrainte. Si Descombes semble ne faire aucune place à notre sujet de l’inconscient, sa troisième hypothèse, celle d’un sujet du nomos, conduit à soutenir que quelque chose en l’homme sécrète et nécessite la norme.

C’est sans doute ce qui est à l’œuvre quand nous constatons qu’au moment où nous pensons aller au-delà du normal et du pathologique, la norme dévaluée fait retour par toutes les fenêtres : ceux-là mêmes qui revendiquent à cor et à cri les formes radicales d’autonomie quant au sexe, à la race ou au nom, érigent de nouvelles normes qu’ils essaient d’imposer dans le discours courant. Jacques-Alain Miller évoquait ainsi lors de la dernière AG de l’ECF comment la « solution trans » entendait devenir la nouvelle norme en matière de sexuation, outre-Atlantique.

Éric Zuliani attirait récemment notre attention sur une remarque de Lacan qui allait déjà en ce sens en 1972 : « Pour que quelque chose ait du sens, dans l’état actuel des pensées, c’est triste à dire, mais il faut que ça se pose comme normal » [9].

Philippe De Georges

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[1] Canguilhem G., Le Normal et le pathologique, Paris, PUF, 1966.

[2] Foucault M., Les Anormaux, Paris, Seuil, 1999.

[3] Laurent É., « La dépathologisation de l’autisme par le neuro, et la nôtre », Quarto, n°132, décembre 2022, p. 126. Intervention lors de la 2e Journée du CERA, le 12 mars 2022.

[4] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 793.

[5] Descombes V., Le Complément de sujet. Enquête sur le fait d’agir de soi-même, Paris, Gallimard, 2004, p. 432.

[6] Ibid., p. 433.

[7] Ibid., p. 434.

[8] Ibid., p. 437.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 71.




Le complotisme, chimère hystérico-paranoïaque

 

Le petit texte de Jacques-Alain Miller « Dès qu’on parle, on complote », paru dans l’Hebdomadaire Le Point du 15 décembre 2011 [1], est un bijou d’analyse structuraliste. Il distingue d’une part les comploteurs et d’autre part, les complotistes. Les comploteurs parlent, ont parlé, mais surtout ils se taisent, ils cachent et dissimulent pour parvenir à leur fin. J.-A. Miller indique que le complot réel est un fait politique. Il est sûr que toute révolution a commencé par un complot qui a ensuite réussi, en se transformant en mouvement de foule. Tandis que les complotistes eux ne se taisent pas. Bien au contraire, ils veulent révéler ce qui, dans les zones d’ombre et dans les trous, serait caché. C’est du moins leur supposition, voire leur certitude : un désir (presque toujours mauvais) est tapi dans l’obscurité et est l’œuvre d’un Autre organisé.

Les complotistes trament une littérature d’épouvante pour combler les trous des faits réels. Ils attribuent donc une intention à un Autre, plus ou moins identifié, ce qui leur permet d’expliquer tout ce qui, jusque-là, restait inexplicable : tout s’éclaire, tout a une cause, « le hasard est aboli » [2]. C’est irréfutable, leur discours est bétonné, tous les trous sont bouchés et dans ce système fermé, les propositions s’autovalident. Le Réel devient rationnel et toute explication prend les atours du savoir scientifique.

L’extrême puissance du discours complotiste est de partir d’une construction paranoïde et d’emmener un vaste accord populaire, par la force du discours hystérique à produire du sens et à s’en abreuver. Ainsi s’est développé le grand délire paranoïaque d’Hitler qui a su capter l’adhésion d’une grande partie de la population allemande avec l’appui d’un maître de la propagande qui avait asservi la langue elle-même à la solde de leur grand projet politique. Hitler et Goebbels étaient convaincus que tous les maux du peuple allemand et de l’Europe étaient le résultat d’un grand complot juif. Le Juif était l’élément principal de leur système de propagande, le mauvais objet à expulser et à détruire. Il était le nom de cet Autre démoniaque prêt à tout anéantir et à tout pervertir pour le plaisir de son seul profit. Hitler et Goebbels, emmenant derrière eux une majorité d’Allemands, se posaient par conséquent en sauveurs de l’Europe face au péril juif qui avait déjà pourri la France et l’Angleterre [3].

Évidemment, tous les Allemands pris dans ce récit paranoïaque n’étaient pas eux-mêmes paranoïaques, de même tous les Américains soutenant les délires de leur ancien Président ne le sont pas davantage. Le succès de tels récits ne serait-il pas dès lors à mettre plutôt sur le compte de l’extraordinaire force de contagion du discours hystérique ? Quand le délire paranoïaque parvient à activer le discours hystérique et à mettre sa puissance de dénonciation phallique au service du pire, alors l’Histoire peut basculer.

Quelle peut être la position politique du psychanalyste ? Certainement pas du côté de la littérature et de l’endormissement, certainement pas non plus du côté du discours hystérique. La position du psychanalyste, telle que Lacan l’a envisagée à la fin de son enseignement à partir du point de vue du réel, est celle du réveil. Il s’agit donc de nous maintenir éveillés au réel quand tout concourt à nous endormir sous des tonnes d’informations.

Katty Langelez-Stevens

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[1] Consultable à https://www.lepoint.fr/societe/des-qu-on-parle-on-complote-par-jacques-alain-miller-15-12-2011-1408472_23.php

[2] Voir ibid.

[3] Voir à ce sujet l’essai de Viktor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, 1996 et celui de Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management du nazisme à aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2020.




Dans l’autisme, il y a le corps

 

À son arrivée en institution, quelque chose de la présence du corps des personnes autistes ne peut manquer de marquer le jeune clinicien : certains sont dévêtus, d’autres courent, d’autres encore semblent gésir à terre… Si ces patients ont la réputation de ne pas beaucoup utiliser le langage, ils témoignent toutefois de comment les mots marquent leur corps.

Les autistes ont affaire au réel d’un corps qui les dé-borde et qui revêt les caractéristiques d’une jouissance auto-érotique impérieuse – c’est alors la bouche qui se mord elle-même, les doigts qui se touchent entre eux, l’oreille qui s’entend… Ici, le corps se jouit et se présente comme un il y a.

L’autiste nous enseigne ainsi de façon paradigmatique ce que c’est qu’avoir un corps. Jacques-Alain Miller fait de l’autisme le « statut natif du sujet » [1] , à rapprocher du parlêtre. En effet, après « Yadl’Un » et « Il n’y a pas de rapport sexuel », il ajoute « une troisième formule – il y a le corps. [Il faut] que le Séminaire Encore s’entende en-corps. À ce niveau restent à penser les deux […] qui ne sont pas les deux sexes, mais le Un et le corps. Le corps apparaît là comme l’Autre du signifiant, [soit] l’Autre du corps et de sa jouissance. Une fois le discours nettoyé du rapport sexuel, ce qui se dénude dans le réel, c’est la conjonction du Un et du corps. » [2]

Quelle serait la spécificité de l’autisme vis-à-vis de cette conjonction ? Le S1, dans l’autisme, ne parviendrait pas à laisser de marque, de sillon, de godet, de lettre dans le corps, qui écrive la jouissance. Éric Laurent parle ainsi de « forclusion du trou » [3]. J.-A. Miller la ramène à une « forclusion du S1 » [4] donnant lieu à « sa métamorphose multiplicative en un essaim. Risquons ce mathème (S1)0 –> S1 S1 S1 S1… » [5]. La conséquence de cette forclusion est une pure itération [6] : le signifiant se répète indéfiniment sans trouver de marque où se loger et se comporte tel un écho sur une paroi sans relief comme l’enseignent les cas présentés dans le dernier Quarto sur « Clinique et politique de l’autisme » [7].

Les autistes nous enseignent alors la grande variété de leurs savoir-faire en usant d’un « intérêt spécifique » [8], toujours original. Finalement, le travail du clinicien consiste essentiellement à suivre chacun d’entre eux dans cette invention qui fait fonction de lettre non dialectisable, hors sens, pour faire bord à la jouissance auto-érotique. Elle nomme les affects indicibles de perplexité et d’angoisse, et vise ainsi lalangue du corps vivant – au-delà, mais pas sans le signifiant.

Élise Etchamendy

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[1] Miller J.-A., « S’il y a la psychanalyse, alors… », La petite Girafe, n°25, juin 2007, p. 8.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-Tout-Seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 18 mai 2011, inédit.

[3] Laurent É., La Bataille de l’autisme, Paris, Navarin / Le Champ freudien, 2012, p. 66.

[4] Miller J.-A., « Préface », in Maleval J.- C., La Différence autistique, Paris, PUV, 2021, p. 13.

[5] Ibid.

[6] Cf. ibid. : « L’itération du signifiant unaire s’accomplit sans effet de signification : jamais il ne rencontre un signifiant binaire avec lequel faire couple, et son avancée inexorable proscrit toute rétroaction. Est-ce une chaîne ? Non. C’est une succession, et elle est pure car non métonymique ».

[7] Cf. « Clinique et politique de l’autisme », Quarto, n°132, décembre 2022.

[8] Cf. Laurent É., « L’affinité élective de l’autistic mind », in Perrin-Chérel M. (s/dir.), Affinity Therapy, Rennes, PUR, 2015, p. 117-127.




Y être avec son corps ?

 

C’est un moment de rencontre récent avec un sujet autiste de l’hôpital de jour dans lequel je travaille qui s’est montré particulièrement enseignant sur la manière d’être disponible, permettant de faire une place à la parole de l’Autre.

En effet, cette pratique demande une grande précision vis-à-vis de notre positionnement, du maniement des objets – voix, regard essentiellement – en tant que l’on tente de se faire partenaire de sujets autistes. Un regard ou un mot en trop peuvent en ce sens entraîner une réponse immédiate – sans médiation par la parole – avec ses effets dans le corps pour le sujet. Cela peut également aller jusqu’au passage à l’acte sur le corps du patient ou porter sur le corps du clinicien. Cet enseignement est bien sûr trans-clinique mais il est particulièrement palpable dans la clinique de l’autisme qui met en jeu le corps du praticien d’une manière parfois assez intense.

Ô combien de phrases prononcées avec hésitation et sans qu’elles ne soient incarnées tombent-elles tout à fait à côté. Alors que le même énoncé, soutenu par un certain désir, peut faire mouche chez un sujet. C’est là que l’énonciation du praticien portée par la voix entre en jeu, ceci n’étant pas affaire de signification, ni d’intensité vocale, ni de précision articulatoire. Parler doucement, parler avec plus de force, parfois même avec un seul patient, c’est sur le moment que ça se décide. Il s’agit d’y être avec son corps quand on s’adresse au sujet, quand bien même lance-t-on une phrase à la cantonade. Et il y a autant de styles et de méthodes [1] qu’il y a de situations, chaque entretien étant unique. Ce qui n’empêche pas que, dans l’institution, chaque intervenant ait un style singulier, les jeunes et les enfants pouvant y être sensibles et aller plus vers l’un que vers l’autre.

Aussi, la question de l’attente se pose : il peut s’avérer extrêmement difficile de ne pas attendre quelque chose de la part du sujet, or c’est souvent à partir du moment où on ne lui veut rien, où on l’attend le moins qu’une production peut advenir. D’ailleurs, les sujets autistes nous apprennent que l’on peut attendre très longtemps – une réponse à une question posée pouvant arriver parfois avec un long temps de décalage. Alors, plutôt que d’être en position d’attente, je tente d’être disponible. Il en va du désir, non de la volonté que quelque chose advienne. C’est ce que je qualifierais de lâcher prise par rapport à un certain vouloir, afin d’être plus attentif aux petits détails qui permettent de lire le cas ou de pouvoir attraper au vol un son, un petit bout de lalangue du sujet et d’y faire signe.

Quand on a une première formation d’orthophoniste, il n’est pas évident de ne « rien faire » au sens de laisser à l’Autre la place de faire lui-même – par exemple en ne parlant pas trop, voire pas du tout. Une des premières questions qui m’avaient amenée à démarrer un contrôle de ma pratique orthophonique était « mais qu’est-ce que je peux faire ? » avec tel ou tel patient et il s’agissait de cas d’autismes mutiques. La bascule, dans ma pratique, vers l’orientation analytique s’était opérée suite à cette question.

Dans son texte « Quand un “en trop” se vide » récemment paru dans l’Hebdo Blog, Carolina Koretzky parlait de quelque chose qui pouvait se mettre « en travers du laisser-faire » [2] dans la cure, parce que c’est l’analyste qui fait. En effet, les patients peuvent nous enseigner que c’est souvent au moment où le clinicien parvient à céder un peu sur sa volonté, que de leur côté, quelque chose peut se dire.

Aurélie Flore Pascal

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[1] Cf. titre donné aux enseignements du CERA.

[2] Koretzky C., « Quand un “en trop” se vide », L’Hebdo-Blog, n°286, 27 novembre 2022, disponible sur internet : https://www.hebdo-blog.fr/quand-un-en-trop-se-vide/




L’énergie positive des dieux

 

L’énergie positive des dieux [1] est un documentaire réalisé par Laëtitia Moller qui nous plonge au cœur d’un processus créatif atypique, celui du collectif Astéréotypie [2], regroupant de jeunes autistes auteurs-interprètes qui, avec les contraintes d’une production scénique en tournée, nous livrent une musique brute et une poésie sauvage, entre slam et rock cathartique. Séances d’écriture, choix des textes, synchronisation des mots à la partition, répétitions… sont autant de moments filmés relevant uniquement de ce cadre musical. « Autisme et musique m’étaient étrangers, – confie Laëtitia Moller –, pourtant mon film se situe au croisement des deux » [3]. Mais la réussite de ce court-long métrage, avance Caroline Zéau, « est d’abord de lier étroitement le destin de la création à ce suspens, cette crainte infime mais permanente de l’angoisse qui déborde, que nous partageons et qui rend d’autant plus jouissifs le surgissement poétique et l’exaltation des moments de performance collective » [4]. En effet, ouvrir cet atelier au public constitue un véritable pari, celui de le soumettre ainsi à l’inconstance itinérante des lieux, aux aléas techniques, aux projets remaniés, à la contingence des rencontres pour donner à ces mots crachés, arrachés du corps, valeur de messages destinés à des fans de plus en plus nombreux [5].

Astéréotypie nous fait entrer dans le monde singulier des troubles autistiques où les mots ont leur poids : distordus, à contre-temps, emportés dans des glissements homophoniques, proches du hurlement, vrillés à une angoisse omniprésente. À travers leurs chansons, Yohann, Stanislas, Kévin, Aurélien et Claire engagent leur voix mais celle-ci à tout moment peut devenir noyau obscène [6]. Kevin est terrifié par le surgissement de cette chose sans nom, vigilant à ne pas refaire, dit-il, « le cri que je n’aime pas ». C’est sur ce bord étroit qu’il slame, entre les mots cadencés et ce point d’effroi de la présence énonciative. Près de l’intervenant, il égrène avec calme sa narration, trouvant la fréquence d’une résonance acceptable pour lui, des mots qui bordent l’insupportable à l’intérieur d’un espace de sécurité retrouvé.

C’est à partir des spécificités propres à chacun, que le collectif Astéréotypie advient, entre en scène. La stéréotypie, longtemps perçue comme un symptôme à éliminer, devient le principe même de la création, un moyen d’apprivoiser l’angoisse [7]. Dans un réglage subtil de la proximité des corps, dans le respect des habitudes et de l’écriture de chacun, l’intervenant, loin du sentier des bonnes pratiques, interroge les limites de l’assimilation de ces interprètes autistes dans notre monde. « Comment la musique et la performance permettent-elles le lien et l’inclusion tout en laissant à chacun toute sa dimension subversive ? » [8]

De l’autiste à l’artiste, il n’y a qu’une lettre de différence, un « R » de musique pour un autre regard sur l’autisme…

Lydie Lemercier-Gemptel

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[1] Documentaire de Laetitia Moller produit par Mathilde Razymow, sorti en septembre 2022. Film récompensé dans plusieurs festivals.

[2] Nom de groupe proposé par Kevin, membre du collectif. Isabelle Orrado nous présente ce collectif dans Astéréotypie, article paru dans La Cause de l’Autisme, consultable à https://cause-autisme.fr/2020/01/31/astereotypie/

[3] Moller L., France Culture, 14 septembre 2022, consultable à https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/par-les-temps-qui-courent/laetitia-moller-documentariste-1204186

[4] Zéau C., « Débordements », 14 septembre 2022, consultable à https://www.debordements.fr/L-Energie-positive-des-dieux-Laetitia-Moller

[5] Ce lien social, tissé jour après jour, reste fragile, appuyé sur le désir décidé de Christophe Lhuillier, éducateur en IME guitariste et de quelques musiciens.

[6] Miller J.-A. « Jacques Lacan et la voix » (1989) in Lew R. et Sauvagnat F. (s/dir.), La voix, Paris, La Lysimaque, Pilas V, 2015, p. 180.

[7] Zéau C., op. cit.

[8] Zéau C., op. cit.