Éditorial : L’Un de l’autre, quid des identités

Il n’y a qu’à regarder cette vidéo qui circule sur les réseaux sociaux pour être soi-même happé par la puissance de l’identification dans sa dimension spéculaire. Vous y verrez deux nourrissons, vraisemblablement des jumeaux, se mirer, se sourire, les visages s’avançant l’un vers l’autre, le regard énamouré. Ils ont probablement moins de six mois, et sont happés par l’image l’un de l’autre. Pour ceux qui iront jusqu’au bout de cette vidéo, vous verrez alors que le bébé de gauche, particulièrement enthousiaste au début, finit par manifester une sorte d’inquiétude, rappelant que « l’agressivité […] apparait dès la première ébauche d’identification, dont elle découle » [1].

Il y a pour l’humain quelque chose de l’image de son prochain qui n’est pas sans lui faire angoisse, car c’est par là, nous dit Lacan, que « s’introduit cette faille spéciale qui se perpétue chez [l’homme] dans la relation à un autre infiniment plus mortel pour lui que pour tout autre animal » [2]. Aussi la sauvagerie n’est-elle peut-être pas si bestiale, mais ressort plutôt du tranchant mortel du stade du miroir.

L’époque traduit une modification dans les procès identificatoires des sujets. Pour que l’être humain puisse s’identifier à « l’autre comme à tous les autres », Éric Laurent rappelait qu’« une identification préalable forte » était requise [3]. Sans cette force inaugurale, l’identification est d’un autre genre et participe vraisemblablement de la décroissance de l’idéal épinglée par Jacques-Alain Miller sous le mathème a > I : « la Massenpsychologie freudienne, indique-t-il, est avant tout centrée sur l’identification[,] celle qui s’esquisse pour nous, à partir des données contemporaines, ne l’est pas, n’est pas avant tout centrée sur l’identification » [4].

Il a un quart de siècle, J.-A. Miller et É. Laurent dessinaient les contours de la question qui ferraillait alors discrètement la fin des années 1990 : « qu’est-ce que devient l’identification lorsqu’il y a inconsistance de l’Autre ? » [5] J.-A. Miller avançait que l’identification fait finalement « l’objet d’une préoccupation croissante de l’opinion. Et il faut dire que là on note les désarrois […] de l’opinion publique sur la question de l’identification. Le malaise dans la civilisation se fait manifeste aujourd’hui à ce niveau, le souci de l’identité [et] c’est patent au point d’en être inquiétant » [6].

Vingt-cinq ans plus tard, qu’en est-il de « la crise contemporaine […] de l’identification » [7] ? Où en sommes-nous de nos inquiétudes ? Sur fond d’une « sociologie du déclin du Nom-du-Père » [8], quid des identités mues par une identification moins centrale et moins forte ? L’Hebdo-Blog, nouvelle série prend latéralement la question pour relire, aux abords du débat contemporain, des textes clés.

 

[1] Chiriaco S., « Depuis la nuit des temps », Ironik, 1er mai 2010, publication en ligne.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 171-172.

[3] Laurent É., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 4 décembre 1996, inédit.

[4] Miller J.-A., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit., cours du 11 décembre 1996.

[5] Ibid., cours du 4 décembre 1996.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Cottet S., « La galère sociale », Ironik, 1er mai 2010, publication en ligne.




Identification, norme, singularité

Avec Freud, la question du lien à l’autre s’est posée pour la première fois en termes d’économie libidinale [*]. Le premier modèle psychanalytique du groupe est structuré comme l’inconscient, par l’instance du père, la répression de la jouissance et les satisfactions identificatoires. Nous n’en sommes plus là ; ainsi Éric Laurent met en avant le fantasme en tant qu’il fait lien social, un lien évanescent mais qui permet au sujet de « se ressaisi[r] dans sa perte » [1]. Que peut-on apprendre sur ce point du lien à l’autre au fil d’un parcours analytique ?

D’emblée, dans son enseignement, Lacan s’est opposé à la visée identificatoire d’une analyse. Dans son texte sur la causalité psychique, il fait même de l’identification la cause de la folie, et dans « Le stade du miroir… » et « L’agressivité en psychanalyse », il effectue un repérage précis de la dimension aliénante de l’identification imaginaire – je suis toujours, de son fait, divisé entre moi et l’autre [2]. Il ne s’en tient pas non plus à la position freudienne selon laquelle l’identification à un trait prélevé sur un autre est au fondement du lien social en ce qu’elle permet de collectiviser l’inconscient. L’inconscient pour Lacan est « un inconscient disjoint de l’identification » [3], et donc du signifiant-maître. Il est du registre de l’événement de corps, réel « d’exclure le sens » [4]. L’enjeu des inventions institutionnelles de Lacan sera ainsi de fonder une communauté de travail qui ne repose pas sur l’identification.

Le terme de singularité est donc celui que nous opposons, dans notre orientation, à celui d’identification ou de norme. On peut néanmoins se demander ce qu’a de si spécifique la psychanalyse à cet égard. De fait, et c’est certainement encore beaucoup plus prononcé dans le monde anglo-saxon, l’idée du « à chacun sa solution » est tout à fait acceptée. Dans le champ de la sexualité, ces solutions sont le polyamour, les diverses combinaisons du monde trans, les perversions organisées en catalogue et qui permettent un supposé accord instantané des jouissances sur les sites et applications de rencontres. Pour la parentalité, il y a depuis longtemps et sans que cela cause les remous que l’on a connu en France, l’adoption et la FIV entre homosexuels, la GPA et le don de sperme entre amis, le démembrement de l’autorité parentale entre trois ou quatre « parents » reconnus par les tribunaux. Pour le monde du travail, il y a de plus en plus de personnes qui travaillent en free-lance, de chez eux, avec des contrats flexibles, cumulant plusieurs activités, etc. En ce qui concerne la « folie », est plutôt revendiqué le droit à la différence, à la neurodiversité : ceux qui sont sur le spectre de l’autisme, très élargi, car il permet d’absorber toutes les psychoses non délirantes dans un pays qui ne reconnaît les psychoses que lorsqu’elles sont déclenchées, revendiquent leur différence ainsi que leur plus grande adéquation aux nouvelles technologies. Ils sont d’ailleurs valorisés à ce titre par Apple, Google, Microsoft, Facebook. Ceux qui entendent des voix se réunissent pour en parler au sein du réseau Hearing Voices, tous les types d’addiction ont leurs groupes anonymes, y compris pour les addicts aux groupes d’addicts. Une grande partie des gens de moins de quarante ans sont tatoués, ont des piercings ou tout autre façon de personnaliser, de s’approprier leurs corps. La particularité règne donc, la grand-route du symbolique est désaffectée, et les anormaux sont plutôt ceux qui font le choix d’une vie monogame et hétéro-normée, comme on dit depuis Judith Butler. D’ailleurs, est apparu un terme plutôt péjoratif pour désigner ceux qui n’ont pas changé de genre, qui consentent à se laisser déterminer par leur anatomie : les cisgenres.

Alors, en quoi cette floraison des particularités, cette normalisation du hors-norme, diffère-t-elle de la singularité que la psychanalyse met en avant, singularité dont Anne Lysy disait qu’il ne fallait pas qu’elle devienne notre « poumon moliéresque » [5] ? Sur ce point, je vais opérer une corrélation avec des développements dans notre champ sur l’événement de corps et le sinthome, développement qui m’a été inspiré par le commentaire d’É. Laurent lors de la séquence des AE du congrès de la New Lacanian School à Paris, le 30 avril 2017. S’appuyant sur le cours de Jacques-Alain Miller, « Choses de finesse en psychanalyse » [6], il nous a proposé la formule suivante : « un psychanalyste à la hauteur de son acte est sinthome du discours qu’il entend » [7].

Déplions cette orientation précise. Tout d’abord, l’acte est avant tout du côté de l’analysant : c’est dans la dimension de l’acte que l’analysant parvient à se séparer et de la chaîne signifiante qui le voue au manque-à-être, et de l’objet qu’il est dans son fantasme. Mais l’acte est bien entendu aussi du côté de l’analyste, car c’est l’acte de l’analyste qui « éduque » l’analysant à la possibilité d’un acte. Pour spécifier plus avant la dimension de l’acte, puisqu’elle est aussi celle de la singularité – elle permet une alternative à la prolifération de solutions particulières qui ne vont pas, de structure, sans effets ségrégatifs, ainsi que Lacan l’avait annoncé dans sa « Note sur le père » [8] en prédisant l’extension des processus ségrégatifs du fait de l’évaporation du père – je m’appuierai sur le texte de J.-A. Miller « Marginalia de “Constructions dans l’analyse” » [9].

J.-A. Miller y souligne ce qui travaille Freud à la fin de sa vie : « la découverte de l’implication de l’analyste dans l’analyse ». Le fil de ce texte, qui fait suite à « L’analyse finie et l’analyse infinie », c’est que la vérité a structure de fiction, voire de délire [10]. Il est donc logique que Lacan ne pense pas l’implication de l’analyste dans la cure sur le versant de la vérité, et qu’il place interprétation et construction du côté de l’analysant, contrairement à Freud : « Lacan […] met du côté de l’analysant, non seulement la remémoration, mais aussi la construction, donc toute la tâche est du côté de l’analysant, et ce qui revient à l’analyste, c’est l’acte […], c’est l’autorisation symbolique de procéder à la tâche analysante […]. L’acte analytique consiste à autoriser symboliquement la tâche analysante. [L]’analyste [est] à la place de ce qui garantit la validité de l’exercice analytique » [11].

L’acte de l’analyste est donc ce qui autorise la tâche analysante, mais aussi, à mon sens, ce qui pousse l’analysant à l’acte, c’est-à-dire à se séparer de sa jouissance selon la logique de ce que J.-A. Miller a nommé le Fort–Da pulsionnel [12] (montrer l’objet/s’en séparer) dans son « Introduction à la lecture du Séminaire L’angoisse… ». L’acte analytique n’est donc pas quelque chose qui se produit une seule fois sur le mode du franchissement du Rubicon : c’est la présence de l’analyste, en tant qu’il incarne quelque chose qui dérange, de l’ordre de l’Unheimlich, qui force le sujet à se confronter à ses propres exigences pulsionnelles et à inventer une solution dans le registre de la singularité plutôt que de se réfugier dans une particularité sans grande efficacité quant au traitement de la jouissance en jeu.

Dans « Choses de finesse… », le lien entre acte analytique et événement de corps se dessine : J.-A. Miller y situe la séance analytique dans le registre de l’instant, de la rencontre, de l’événement : « Tout tient à l’événement, un événement qui doit rester incarné, qui est un événement de corps – définition que Lacan donne du sinthome. Le reste […], c’est un habillage […]. Mais le noyau […], c’est l’instant de l’incarnation » [13].

Le psychanalyste à la hauteur de son acte est donc celui qui se confronte au singulier sans se réfugier dans le particulier. C’est ainsi que j’entends la phrase d’É. Laurent déjà citée : « un psychanalyste à la hauteur de son acte est sinthome du discours qu’il entend », et ce, en tant que le sinthome « est un événement du corps substantiel, celui qui a consistance de jouissance » [14]. En clair : l’acte analytique consiste à se faire sinthome, c’est-à-dire événement du corps de l’analysant. La présence du corps de l’analyste doit pouvoir être événement du corps de l’analysant. Enfin, c’est en refusant de faire d’un cas un cas particulier d’une classe que l’analyste opère analytiquement et non cliniquement. C’est ainsi que l’analysant peut se libérer de son inconscient, que J.-A. Miller définit comme une défense : « l’inconscient est une défense contre la jouissance dans son statut le plus profond qui est son statut hors-sens » [15].

Pour conclure : la singularité, c’est donc la jouissance en tant qu’elle est, de structure, hors sens, événement du corps substantiel, et non pas du corps imaginaire. La particularité, c’est la tentative de résorber sa singularité dans une classe en se faisant cas particulier. La singularité du sinthome obtenu dans une analyse l’est du fait d’une isolation de ce noyau de jouissance, de son extraction du sens commun. C’est ce point, au-delà des signifiants isolés et du fantasme traversé, que vise l’analyse.

[*] Version réduite et revue d’un texte initialement publié dans les actes du bureau de Rennes de l’ACF-VLB sous le titre : « Destins du lien en fin d’analyse », Suites & Variations, 2016-2017, Les Identifications, p. 81-97.

[1] Laurent É., « La jouissance et le corps social », Lacan Quotidien, n°594, 14 juillet 2016, publication en ligne.

[2] Cf. Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », « L’agressivité en psychanalyse » & « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, respectivement p. 93-100, p. 101-124 & p. 151-193.

[3] Laurent É., L’Envers de la biopolitique. Une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2016, p. 218.

[4] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 570.

[5] Lysy A., intervention lors de Question d’École « Psychanalyse dans la cité », 21 janvier 2017, inédit.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse » (2008-2009), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit, disponible sur le site de l’ECF.

[7] Laurent É., intervention lors du congrès de la NLS « Autour de l’inconscient. Place et interprétation des formations de l’inconscient dans les cures psychanalytiques », 29 & 30 avril 2017, inédit.

[8] Lacan J., « Note sur le père et l’universalisme », La Cause du désir, n°89, mars 2015, p. 8, disponible sur Cairn.

[9] Miller J.-A., « Marginalia de “Constructions dans l’analyse” », NLS Messager, n°31, 2010-2011, p. 3.

[10] « Lacan sera très doux quand il dira la vérité a structure de fiction, parce qu’au fond, d’une certaine façon, Freud dit vérité a structure de délire » (Ibid., p. 7).

[11] Ibid., p. 16.

[12] Cf. Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°59, février 2005, p. 100, disponible sur Cairn.

[13] Miller J.-A., « L’inconscient et le sinthome », La Cause freudienne, n°71, juin 2009, p. 76, disponible sur Cairn.

[14] Ibid., p. 78.

[15] Ibid., p. 77.

 




Une identification à distance

L’identification contribue à transformer ce qui est de l’extérieur en intérieur. C’est une façon d’aménager l’espace, d’y introduire une certaine vérité qui n’est autre que celle du corps. L’identification participe à la mise en place de lieux, le lieu de « l’un comme tel [devient celui de] l’Autre » [1]. Pour en rendre compte, la topologie, en particulier celle du tore troué, est d’une aide précieuse, en ce qu’elle ne cesse d’interroger ce qui, en matière d’identification, relève de la structure et/ou de la forme.

Pour la psychanalyse, l’identification n’est pas optionnelle, il n’y a pas de sujet non identifié. Pourquoi ? Parce que dès les premiers jours de sa venue au monde le nourrisson se mesure à un insuccès de structure, un échec sans cause, qui, de plus, l’accompagnera sa vie durant, celui d’une perte de ce qui n’a jamais été possédé. Le défaut d’un avoir premier est de règle, indépendamment de tout objet. Pour cette raison, l’identification ne peut être qu’une réponse de second choix, après un premier jamais advenu, second choix qui s’impose sous la forme d’une tyrannie, celle du Qui suis-je ?, comme étant l’âme du sujet cartésien.

Cette tyrannie peut-elle se desserrer ? En d’autres termes, l’identification peut-elle se montrer moins dévorante à l’endroit de l’Un, du trait unaire, et de sa répétition ? C’est à répondre favorablement à cette question que dépend une possible émancipation. Formulée autrement, la question devient : l’identification se cristallise-t-elle inévitablement en une identité, laquelle impose d’être toujours renouvelée et, par conséquent, reconduite ?

L’identité est fragile, foncièrement fragile, la raison tient à ce qu’elle n’est pas performative et reste arrimée au bon vouloir d’un Autre. Le « je suis » de l’identité est un énoncé constatif, une description, qui implique d’être vérifié et donc renvoyé inévitablement à un sujet supposé savoir.

Aux yeux de Lacan la triade freudienne des identifications s’est avérée insuffisante au point de devoir être complétée par une quatrième : l’identification au symptôme. À quelle nécessité répond le rapprochement de l’identification avec la dimension du symptôme ? La question se pose d’autant plus que Freud lui avait réservé une place de choix à travers le scénario du pensionnat gagné par une épidémie symptomatique. Il s’agissait en réalité d’une collectivisation par le symptôme, l’identification portant, elle, sur le désir. La proposition de Lacan est bien différente. Elle permet de penser une identification à un symptôme comme le résultat de ce qui ne peut plus s’analyser, d’un symptôme pris comme Un, et pour lequel il n’y a rien d’autre. De cette façon le symptôme n’est plus traité selon le trait unaire, comme un signifiant où l’Autre se ramasse. C’est par cette voie que peut s’appréhender un passage à la nomination comme quatrième consistance, et une nomination des trois autres, sans qu’intervienne la différence unaire. La question de savoir si cette quatrième identification est exclusive de toute autre, qu’elle engage un effacement de l’identification au trait, reste ouverte.

L’identification au symptôme, c’est-à-dire au quatrième, consiste en un « savoir y faire ». Mais pas de n’importe quelle façon : en « prenant ses garanties », en adoptant une « espèce de distance » [2], précise Lacan. Une identification sous garantie, soucieuse de garder ses distances… est-ce un principe de précaution ? Cette précision invite sans doute à considérer qu’il n’est pas exclu que quelques « lichettes » de jouissance puissent encore adhérer au symptôme, pourtant analysé.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 29 novembre 1961, inédit.

[2] « En quoi consiste ce repérage qu’est l’analyse ? Est-ce que ce serait, ou non, s’identifier, tout en prenant ses garanties d’une espèce de distance, à son symptôme ? » (Lacan J. Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », leçon du 16 novembre 1976, Ornicar ?, n°12/13, décembre 1977, p. 6, nous soulignons).




Les identifications : de « Massenpsychologie » aux « Uns-tout-seuls »

[…] L’« identification fait […] lien social. […] Et c’est pourquoi Freud a pu glisser sans peine de l’analyse subjective à la Massenpsychologie » [*][1] : ce concept permet de saisir 1’articulation du sujet de l’inconscient à l’Autre comme champ, en un temps donné, une époque, un état des discours. À l’heure de la globalisation, de la remise en cause par le discours de la science et du capitalisme de la transmission et de la tradition, « [q]u’est-ce qui reste invariable […] et qu’est-ce qui change, quand l’Autre social […] fait désormais accueil [à des] norme[s] nouvelle[s] ? » [2] Quelles identifications se proposent au sujet ? […]

Captation imaginaire, réponse symbolique

L’identification est d’abord située par Lacan comme un phénomène par excellence imaginaire. C’est l’époque du « Stade du miroir… »[3], de « L’agressivité en psychanalyse » [4], du moi idéal, des images et mirages de l’identification narcissique. Elle se verra – à l’instar de bien d’autres concepts centraux, comme le souligne J.-A. Miller – progressivement dégagée dans sa valeur symbolique. L’identification n’est dès lors plus seulement « captation » du sujet par l’image, mais implique les trois registres imaginaire, symbolique et réel.

« L’assise pulsionnelle » des identifications

En 1921, dans le chapitre VII de sa Massenpsychologie, Freud indique que l’« identification est connue de la psychanalyse comme expression première d’un lien affectif à une autre personne. Elle joue un rôle dans la préhistoire de l’Œdipe » [5]. « Simultanément à cette identification au père, ajoute-t-il, […] le garçon a commencé à effectuer un véritable investissement objectal de la mère » [6]. Freud souligne ainsi que le sujet « présente donc alors deux liens psychologiquement différents, avec la mère un investissement objectal nettement sexuel, avec le père une identification exemplaire » [7]. Ces deux champs conflueront par la suite vers le complexe d’Œdipe.

En distinguant investissement d’objet et identification, Freud vise à articuler « l’assise pulsionnelle » de ce qui « régit de façon déterminante la vie psychique » [8]. S’appuyant sur la clinique, il indique soit que « l’identification prend la place du choix d’objet » (quand Dora imite symptomatiquement la toux du père, par exemple), soit qu’elle « se fait à l’objet » (homosexualité masculine) ou encore que « l’ombre de ce dernier tombe sur le moi » (mélancolie), etc. Comme l’indique J.-A. Miller, l’identification se révèle donc « impensable » sinon « sur le fond de la relation d’objet » [9] et de la satisfaction que le sujet y trouve.

La première identification freudienne au père primitif, par exemple, une fois tamponnée par l’opération du Nom-du-Père, « laisse des traces dans les exigences d’un Surmoi, parfois “obscène et féroce” » [10]. De même, la toux de Dora, qui relève de l’identification à un trait prélevé sur le père comme objet d’amour, ne laisse pas quitte le sujet de cette marque de jouissance. Enfin, dans son article sur « Le racisme 2.0 » [11], Éric Laurent nous fait saisir, au sujet de la troisième identification freudienne, qu’une foule stable, telle l’armée par exemple, peut comporter en elle-même une exigence de jouissance illimitée, telle celle de la horde… Saisir l’assise pulsionnelle de l’identification peut éclairer le reste de l’opération identificatoire.

L’identification « multiple et impossible »

« L’effacement des grands récits identificatoires et la multiplication des petites histoires mettent en évidence les paradoxes de l’individualisme démocratique de masse » [12], indique É. Laurent dans L’Envers de la biopolitique. Les grands repères, comme l’Idéal du moi du sujet, ont une « fonction essentiellement pacifiante » [13]. Ils comblent le manque-à-être du sujet, répondent à sa division structurale. Quand l’assise même de l’Autre de la tradition et de la transmission vacille sur ses bases, quand le discours de l’Autre apparaît toujours davantage pluralisé, éclaté, multiple, que devient l’identification ? « Que se passe-t-il lorsque l’inconsistance descend au niveau de l’identification ? » [14]

Lacan et J.-A. Miller nous donnent, de ce point de vue, des repères : « l’idéal, comme le rappelle É. Laurent, apparaît toujours présent dans son exigence, mais ne trait[e] plus la jouissance dont il s’agit » [15], laissant toujours davantage le sujet aux prises avec sa jouissance autistique, celle des Uns-tout-seuls… « C’est l’enjeu de la proposition de Lacan, souligne É. Laurent : passer d’un régime de l’inconscient fondé sur l’identification, […] à un inconscient fait des équivoques par lesquelles le corps déchiffre le traumatisme en tant que lieu d’où émergent la jouissance et son scandale » [16].

Une cure analytique révèle donc que « tandis que se déroulent les identifications qui ont tramé l’histoire du sujet, […] non seulement l’identification est multiple, mais, surtout, qu’elle est impossible. […] La séparation d’avec l’Autre ne gîte pas dans la chaîne signifiante, même réduite à son trognon. Il reste impossible au sujet de se signifier lui-même » [17]. Elle permet de mettre le doigt sur ce point, crucial pour le sujet comme pour l’Autre : « tout ensemble humain comporte en son fonds une jouissance égarée, un non savoir fondamental sur la jouissance qui correspondrait à une identification » [18].

[*] Version réduite et revue d’un texte initialement publié dans les actes 2016-2017 du bureau de Rennes de l’ACF-VLB, Suites & Variations.

[1] Miller J.-A., « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », La Cause freudienne, n°35, février 1997, version CD-ROM, Paris, Eurl-Huysmans, 2007, p 8.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 93-100.

[4] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 101-124.

[5] Freud S., « Psychologie des foules et analyse du moi » (Massenpsychologie), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 167.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Laurent É., « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien, n°371, 26 janvier 2014, publication en ligne.

[9] Miller J.-A., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit., cours du 27 novembre 1996.

[10] Stevens A., « Deux destins pour le sujet : identifications dans la névrose et pétrification dans la psychose », Les Feuillets du Courtil, n°2, mai 1990, disponible sur internet.

[11] Laurent É., « Le racisme 2.0 », op. cit.

[12] Laurent É., L’Envers de la biopolitique. Une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin, 2016, p. 9.

[13] Miller J.-A., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit., cours du 27 novembre 1996.

[14] Ibid., cours du 4 décembre 1996.

[15] Laurent É., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit., cours du 4 décembre 1996.

[16] Laurent É., L’Envers de la biopolitique, op. cit., p. 69.

[17] Laurent É., « La passe et ses restes d’identification », La Cause freudienne, n°76, décembre 2010, p. 46, disponible sur Cairn.

[18] Laurent É., « Le racisme 2.0 », op. cit.

 




Éditorial : Lire « Télévision »

Il faut imaginer le trouble, la surprise, l’étonnement quand, un soir, à 20h30, sur la première chaîne française, le public a découvert Jacques Lacan, filmé par Benoît Jacquot, répondant aux questions posées en off par Jacques-Alain Miller. Il faut imaginer que deux samedis d’affilée, c’est un public lambda, de non-avertis, qui a pu écouter, à une heure de grande audience, et après un bref silence, Lacan énoncer, avec cette façon si singulière de découper les mots qui était la sienne : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » [1]

Lacan fait une pause, le mot réel résonne. Réeeeel gronde sur les ondes hertziennes.

Ce sont des choses si peu télévisuelles, ce n’est pas du bla-bla sur lequel on zappe. Lacan envoute. Il répond à « la cantonade » [2] à une série de questions précises posées par J.-A. Miller, lequel sait l’interroger parce qu’il « sait [l]e lire » [3]. Lacan s’adresse « aux non-idiots » [4] et ne cède en rien. Il a accepté de faire ce film, de jouer cette « comédie » [5]. Mais attention, pas d’errement ! « L’errement consiste en cette idée de parler pour que les idiots me comprennent » [6]. Quelle leçon ! Ce n’est ni de la psychanalyse light, ni de la psychanalyse easy to understand. Il faut se donner un peu de mal.

« [T]outes les femmes sont folles, qu’on dit. C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire, pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt : au point qu’il n’y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. » [7] Le spectateur comprend-il ? Est-il scandalisé ? Car oui, à la téloche, en 1974, pour des femmes et des hommes, confortablement installés dans leur salon, Lacan fait l’effet d’une bombe.

Parfois debout, parfois assis, fumant son cigare, le psychanalyste est filmé par le cinéaste lecteur des Écrits et assistant fidèle du Séminaire de celui qui produisait un « attroupement » [8] mêlant des analysants, des élèves, des artistes, des curieux et même des espions qui venaient « prendre des notes » [9] pour nourrir d’autres réflexions.

B. Jacquot se remémore : « Nous sommes donc arrivés à ce point où ce qu’on a eu à filmer était un scénario, suscité par Jacques-Alain Miller et moi, écrit et joué par Lacan […]. Lacan était devenu, au sens le plus équivoque du mot, l’interprète de sa propre parole. Il a agi comme un acteur, sauf que c’était son propre texte qu’il jouait. C’est cela qui est épatant dans le film : il y joue sa pensée, et même sa vie en quelque sorte » [10].

Lire et regarder « Télévision », c’est être saisi par le ton, les scansions, les respirations, c’est écouter la voix de Lacan, « la voix, noyau de ce qui, du dire, fait parole » [11].

À la télévision, Lacan n’a pas reculé à parler d’inconscient, ce drôle de mot, de lalangue, du lien social entre les analystes, de la tristesse comme faute morale, de la femme qui contamine la mère, du racisme, de la ségrégation. Il l’a fait, sans concession.

L’Hebdo-Blog, nouvelle série, vous invite à relire « Télévision » en écoutant le ton de Lacan.

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509.

[2] Ibid., p. 510.

[3] Ibid., p. 509.

[4] Ibid., p. 510.

[5] Ibid., p. 509.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 540.

[8] Ibid., p. 510.

[9] Samoyault T., Roland Barthes, Paris, Seuil, 2015, p. 664.

[10] Jacquot B., « Comment Lacan », entretien avec B. Delarue & A. Heimburger, Le Diable probablement, n°9, 2011, p. 120.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 351.




Extension du domaine des ghettos

Parmi toutes les expressions de Lacan qui font de cet objet étrange qu’est « Télévision » un florilège où se recueillent sous forme de perles les grands thèmes de son enseignement, il en est une qui me semble d’une actualité brûlante : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe » [1]. La cauda précise ce qui caractérise l’époque où nous sommes, par « la précarité de notre mode [de jouissance], qui désormais ne se situe que du plus-de-jouir » [2].

« L’égarement de notre jouissance » est une formule qui ne vaut pas seulement pour 1974 et pour aujourd’hui : n’en déplaise aux nostalgiques de l’ordre ancien, du temps de la marine à voile et de la lampe à huile, comme disait l’autre, ce n’était pas mieux hier. Le déclin du patriarcat, d’une forme binaire et sans nuance du symbolique, de la domination familiale et sociale des pères[3] et de la norme-mâle, se traduit dans la vie quotidienne et donc dans la clinique par un évident dérèglement général : la violence et les passages à l’acte explosent, la solitude se fait extrême, sinon dans les effets de bande, les automutilations et les gestes auto-agressifs qui prolifèrent. Ce désordre dans le rapport au corps, au sexe et à autrui est particulièrement sensible et spectaculaire chez les jeunes gens qui franchissent le seuil de la puberté ; ils peinent à entrer dans l’âge dit adulte et n’ont aucun désir d’acquérir le supposé statut de « grandes personnes ».

Jouissance autiste et nécessité de l’Autre

Mais c’est de structure que la jouissance ne s’ordonne que parce qu’il y a de l’Autre, lequel lui apporte ses limites [4]. Le malaise est de tous lieux et de tous temps. Il résulte de notre consentement à vivre dans une forme ou une autre de lien social. Lacan a pu faire du Nom-du-Père l’opérateur de cette régulation. Mais le Nom-du-Père s’est évaporé, à notre époque : il n’est plus qu’une façon, « traditionnelle et héritée », parmi d’autres, de nouer les exigences de la pulsion avec celles de la vie avec autrui, le désir et la loi. Il n’est plus même question de tradition ni d’héritage, et la parole de l’Autre a perdu son crédit. Les affolements que nous constatons sont corolaires du chaos contemporain au champ de l’Autre. Celui-ci met à nu la pulsion dans sa crudité, et son expression ultime qui est pulsion de mort.

Mais la formule de Lacan qui me touche si fortement est à lire intégralement : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. » [5] Or, ce que Jacques-Alain Miller vient de demander à Lacan, c’est « D’où vous vient par ailleurs l’assurance de prophétiser la montée du racisme ? » [6] L’époque que nous vivons, après l’effondrement des empires coloniaux, l’ouverture des marchés et la mondialisation, a pu se donner l’illusion de la chute de toutes les frontières, de toute forme de rejet de l’Autre et de toutes les exclusions. Ce que Lacan prédit est au contraire le règne général de la ségrégation.

L’axiome de séparation

Dans un post [7] sur le site de La Règle du jeu, et repris dans un numéro de Lacan Quotidien, J.-A. Miller met en évidence le changement de paradigme que nous vivons. Sa lecture prolonge et actualise le message de Lacan dans « Télévision ». Il interprète « l’esprit du temps » (Zeitgeist) et en nomme deux composantes : l’injustice distributive et le sentiment de domination. Disons qu’il s’agit de la version la plus actuelle de la dialectique du maître et de l’esclave, chère à Hegel, dans cette forme abâtardie qui n’est même plus la lutte des classes, mais celle des hommes contre les femmes, et l’inverse, ainsi que celle des races irréductibles et inconciliables, qui font un surprenant retour. J.-A. Miller tire de cette aventure un axiome qu’il qualifie d’axiome de séparation. Il en prend l’exemple majeur dans l’idéal monosexuel [8] prôné par Michel Foucault les dernières années de son enseignement : Les « clones à moustache » qui s’embrassent [9] semblent à celui-ci le nec plus ultra de la postmodernité. La voie qui se dessine alors est celle d’un « vivre ensemble » entre semblables, sans Autre. Ensemble veut dire seulement « entre soi ». L’axiome de séparation, c’est l’idée qui se diffuse depuis, selon laquelle rien n’est mieux comme lien social que le développement séparé de toutes les communautés de semblables : femmes entre elles, noirs entre eux, juifs, arabes, gays, lesbiennes, trans, etc. dans un monde sans sexe. Le modèle monosexué se donne comme solution par la similitude, au caractère structurellement asymétrique et inégalitaire de la relation sexuelle. L’identité des partenaires les met à égalité de moyens, de puissance et de position. Dans une certaine mesure, l’homosexualité peut ainsi apparaître comme un moyen de faire exister le rapport sous la forme de la coïncidence des partenaires. Et sinon, la communauté unisexe permet d’évacuer la sexualité, au bénéfice de relations supposées égales et harmonieuses. Bref, le ghetto, qui n’est plus subi, mais volontaire, est l’avenir des hommes ! C’est le progrès et l’harmonie par l’apartheid !

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 534.

[2] Ibid.

[3] Lacan diagnostique déjà en 1938, dans « Les complexes familiaux » ce qu’il appelle le « déclin social de l’imago paternelle » (Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie », Autres écrits, op. cit., p. 60).

[4] Un mathème résume cela : A/J barrée → a.

[5] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[6] Miller J.-A., in Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[7] Miller J.-A., « Docile au trans », La Règle du jeu, 22 avril 2021, publication en ligne, et Lacan Quotidien, n°928, 25 avril 2021, publication en ligne.

[8] « [L]e monosexuel est ce qui ignore le sexe en tant que le sexe est par définition l’effet de la différence sexuelle » (Marty É., Le Sexe des modernes. Pensée du Neutre et théorie du genre, Paris, Seuil, 2021, p. 479).

[9] Ibid.




L’« inconscient est structuré comme un langage, permet de vérifier plus sérieusement l’affect »*

Au chapitre IV de « Télévision », Jacques-Alain Miller reprend la critique adressée à Lacan par ses détracteurs : « vous avez avancé votre formule, que l’inconscient est structuré comme un langage [: “]Et de ce qui ne s’embarrasse pas de mots, qu’en faites-vous ? Quid de l’énergie psychique, ou de l’affect, ou de la pulsion ?” » [1]

Ce qui ne s’embarrasse pas de mots est supposé avoir un accès direct, non médié par le langage, à la vérité. L’affect serait ici en bonne place si l’on en croit la médecine contemporaine pour laquelle il est en adéquation avec la chose, adaequatio rei affectus, comme dans le cas de la dépression dite réactionnelle. La psychologie, avec le coaching bien-être, n’est pas en reste quand elle prétend maîtriser les émotions, situant l’affect en termes d’énergie en plus ou en moins. Au contraire, pour Freud, la domination du principe de plaisir dans la vie psychique « repose sur l’hypothèse selon laquelle l’appareil psychique a une tendance à maintenir aussi bas que possible la quantité d’excitation présente en lui ou du moins à la maintenir constante » [2]. Cette tendance à la constance, qui domine la vie psychique, le conduit à l’élaboration du concept de pulsion de mort. Suivant les pas de Freud, Lacan lit l’énergie psychique comme « chiffre d’une constance »[3], elle implique la pulsion de mort, loin des formules énergisantes des théories du bien-être.

Lacan ne remet pas en cause le fait que les affects s’expriment à travers le corps, mais il relève que c’est « de la pensée que ça décharge » [4]. Se tournant vers Saint Thomas d’Aquin, Platon, Dante, il inscrit les affects dans le champ des passions. À partir de là, il peut répondre à la question « un affect, ça regarde-t-il le corps ? » [5] Il existe une anatomie des passions qui découpe le corps, elle rend compte du fait que le corps est affecté par la structure, en tant que le signifiant le découpe, le dévitalise, le vide de la jouissance, comme le note J.-A. Miller [6].

Traiter de passion plutôt que d’émotion permet aussi de « vérifier plus sérieusement » [7] en quoi l’affect a à voir avec l’inconscient structuré comme un langage. En 1986, reprenant pas à pas cette question, J.-A. Miller indique que « dans la psychanalyse, l’affect n’est pas vrai d’emblée, il s’agit de le faire vrai » [8]. L’affect est ressenti, mais la représentation, qui lui était initialement liée, est refoulée : « nous appelons “inconsciente” la motion d’affect originaire, bien que son affect n’ait jamais été inconscient et que seule sa représentation ait succombé au refoulement » [9], note Freud. Parler d’affect inconscient est donc un raccourci de langage. L’affect n’est pas refoulé, il est déplacé ; il est désarrimé du signifiant initial auquel il était rattaché. En cela, l’affect est trompeur. Seul l’angoisse, dont la véritable substance est « le hors de doute », « ne trompe pas » [10].

Lacan prend l’exemple de la tristesse pour « établir, comme le dit J.-A. Miller, en quoi l’affect est effet de vérité » [11]. La tristesse, lue comme dépression, trouve sa cause dans l’âme chez les philosophes, dans la tension psychologique chez Pierre Janet, dans les neurotransmetteurs chez nos modernes psychiatres. Mais dans le registre des passions, elle tient du péché, voire de la lâcheté morale ; la faute ici relève d’un renoncement au bien-dire, ou à « s’y retrouver dans l’inconscient » [12]. Il ne s’agit pas pour l’analyste d’accabler celui qui s’adresse à lui dans sa tristesse, souligne J.-A. Miller. Mais parler de morale ouvre la voie du côté de l’éthique et « concerne le rapport à la jouissance » [13]. Jouissance sans limite dans la manie, où la coupure radicale entre la chaîne signifiante et l’objet a laisse le corps en proie à la métonymie sans fin de chaînes signifiantes n’obéissant plus à aucune structure, jusqu’à l’épuisement mortel.

L’éthique du bien-dire vise à « raser d’aussi près qu’il se peut » [14] l’articulation entre la jouissance et le signifiant. Elle « consiste à cerner, à serrer, dans le savoir, ce qui ne peut se dire » [15] jusqu’à ce point limite où le sujet consent à ce qu’il y ait un reste, un impossible à dire. De cet impossible, l’analyste fait levier pour poursuivre le « gay sçavoir » [16] du déchiffrage dans sa pratique. 

 

* Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 521-528.

[1] Miller J.-A., in Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 521.

[2] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1984, p. 45.

[3] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 522.

[4] Ibid., p. 524.

[5] Ibid.

[6] Cf. Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », La Cause du désir, n°93, septembre 2016, p. 109, disponible sur Cairn.

[7] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 524.

[8] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », op. cit., p. 102.

[9] Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 83.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 92.

[11] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », op. cit., p. 103.

[12] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 526.

[13] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », op. cit., p. 110.

[14] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 526.

[15] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », op. cit., p. 110.

[16] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 526.




Au nom de quoi Lacan parle, et nous parle encore

« À chose inaperçue, le nom de “partout” convient aussi bien que de “nulle part”. »
Jacques Lacan, « Télévision »

« C’est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »
Blaise Pascal, Les Pensées

À la question : « L’inconscient – drôle de mot ! » [1], surgit dans la parole de Lacan ce clin d’œil à Pascal à travers deux mots, entre guillemets, « partout » et « nulle part ». Désarroi de l’homme, de son vertige et de son effroi, de l’impossible à se penser, entre deux infinis, entre l’univers muet et l’homme sans lumière. Ce qui égare l’homme, c’est moins sa finitude, sa petitesse, que son absence de lieu propre : partout et nulle part, ce qui accentue l’incommensurable de son décentrement. Pascal ouvre à la limite de la connaissance, et à un trou dans la maîtrise du monde et dans la toute-puissance de la pensée.

Par la suite, Lacan fait un autre saut, en accentuant la place de la parole et du langage comme condition de l’inconscient. Il y situe la pensée comme résultant de la structure du langage qui découpe le corps. Et tout au long, il rectifie les confusions courantes, en amenant plus de précision, en donnant les formules élaborées dans son enseignement. Ce, jusqu’au discord radical des trois registres : symbolique, imaginaire et réel, où l’inconscient devient « chaînes […] de jouis-sens [dont le symptôme consiste comme nœud et] à écrire comme vous voulez conformément à l’équivoque qui fait la loi du signifiant » [2].

Lacan a accepté, plusieurs fois, ce choix forcé de la dette au langage que détermine en chacun la rencontre de l’inconscient. Chaque semaine, à son Séminaire, il a parlé, pour toujours raviver le lieu de l’inconscient, pour que l’invention freudienne ne s’oublie pas dans sa dimension de rupture. Lacan lui-même est passé par de nombreux changements de points de vue, pour toujours conserver la position paradoxale de la psychanalyse. Dans un des textes rassemblés dans Mon enseignement, il énonce : « J’ai été entraîné à me mettre dans une position d’enseignement bien particulière, car elle consiste à repartir sur un certain point, sur un certain terrain, comme si rien n’avait été fait. La psychanalyse, ça veut dire ça » [3]. « C’est à ça […] que mon enseignement […] est asservi. Il est au service, il sert à faire valoir quelque chose qui est arrivé, et qui a un nom, Freud » [4]. Et Freud n’est pas une source à momifier dans un savoir fixé dogmatiquement. Pour Lacan, il a la fonction d’une cassure [5]. Dans la tradition philosophique, c’est moins l’incarnation de la pensée qui fait trouble, mais que « ça pense à un niveau où ça ne se saisit pas soi-même » [6]. « C’est ça, la découverte de l’inconscient. » [7] Et Lacan s’est mis sous la cassure de Freud, pour la poursuivre en la déplaçant, et en réordonnant ses concepts.

Lacan a laissé parler la double détermination de la condition de l’inconscient à travers le langage, mais irriguée de lalangue, qui fait son style, sans que ça fasse rapport. Il a utilisé la circulation des discours. Dans son Séminaire, il se donnait la liberté d’argumenter à loisir. Dans les Écrits, il resserre, condense, cherche à démontrer ; dans d’autres textes, ça fuse, Lacan joue de toutes les arcanes du langage et de la langue, des traductions, il sème des énigmes, il cite certaines références, mais pas toutes, il joue aussi bien de sa voix que de son silence.

Parler, dire, écrire, à partir de ce qui fait toujours béance, d’un non-rapport ex-sistentiel. Être sans cesse projeté ailleurs, hors, et hors-sens, mais toujours dans le langage, qui est la structure indépassable à travers laquelle circulent les éléments de notre pensée, armaturée d’un certain fantasme, qui limite l’ensemble des possibles. Mais surtout, entendre pour chacun ce qu’il ne veut pas savoir, pour que ce savoir ne devienne pas une défense contre une vérité à venir.

L’inconscient est une expérience sans précédent pour un analysant, elle ouvre à un espace-temps de son corps vivant, qui n’existe nulle part ailleurs et produit quelques vertiges, parfois des affolements. Ce qui s’y produit se décale de toutes les évidences, se distingue des principaux discours du temps par une parole avivée. Le parcours fait le chemin d’une expérience de « démunissement » [8] et d’une solitude assortie de la découverte de quelques joies qui tiennent la vie en mouvement.

[1] Miller J.-A., in Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 511.

[2] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 517.

[3] Lacan J., Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 119.

[4] Ibid., p. 120.

[5] Cf. ibid., p. 121.

[6] Ibid., p. 126.

[7] Ibid., p. 127.

[8] Ibid., p. 138.




L’égarement de notre jouissance

Lire « Télévision » c’est tomber sur des formules inédites à chaque page, des formules chocs, parlantes et énigmatiques à la fois, parfois déjà lues, sans forcément savoir qu’elles prennent leurs origines dans cette communication de 1974. L’entrée est double pour accéder à « Télévision », soit par l’émission filmée intitulée Psychanalyse [1], réalisée par Benoît Jacquot, soit par le texte publié [2] et annoté en marges par Jacques-Alain Miller, offrant ainsi un fil d’Ariane pour la lecture.

Lire Lacan, c’est toujours un engagement, ça passe par le corps souvent, au sens où ça résonne sans qu’on puisse toujours l’expliquer. Cependant, on ne recule pas à s’y mettre, car, comme le dit Lacan, et « le discours analytique […] fait promesse : d’introduire du nouveau » [3], notamment en livrant des clés conceptuelles pour lire le malaise dans la civilisation.

Dans le chapitre V de « Télévision », intitulé « L’égarement de notre jouissance », Lacan prophétise la montée du racisme. Il ne se contente pas de le dénoncer, il en indique la racine avec ce terme peu commun d’égarement. Ainsi, la montée du racisme et de la ségrégation sont-ils les conséquences de « l’égarement de notre jouissance » [4]. Comment le saisir ? Partons d’un constat : à l’ère de l’Autre qui n’existe pas, les jouissances ne s’ordonnent plus de la même façon. À défaut de se localiser dans un Autre, on observe une adhésion à des communautés de jouissance, chacune fondée sur un mode de jouir particulier. Le sujet esseulé, voire déboussolé, y trouve à l’occasion une identité.

La clinique avec les adolescents et adolescentes nous l’enseigne. L’une d’elles m’explique qu’elle se sent mieux depuis qu’elle se définit comme « polyamoureuse », elle aime l’idée du sans limite, de la grande liberté que cette orientation offre. Une autre évoque son malaise quand elle est subitement attirée par une autre fille. Et de dire son soulagement quand elle a enfin compris qu’elle était « pansexuelle », ce qu’elle définit comme le fait d’être attiré par une personne, sans que n’entre en considération son sexe et son genre. Donc, autant de communautés que de modes jouir.

On repère cependant que la multiplication des communautés fragmente le lien social, en même temps qu’elle signe un changement de paradigme, « ce n’est [plus] le choc des civilisations, mais le choc des jouissances » [5], écrit Éric Laurent. On comprend alors que sans balise symbolique, c’est l’égarement. Lacan l’a saisi en 1973 lorsqu’il dit que « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où des fantasmes inédits quand on ne se mêlait pas »[6]. É. Laurent précise : « Nous ne savons pas ce qu’est la jouissance dont nous pourrions nous orienter. Nous ne savons que rejeter la jouissance de l’autre » [7]. Lacan, puis J.-A. Miller, définissent le racisme contemporain, comme « la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit » [8]. On saisit alors que l’intolérance est toujours celle de la jouissance de l’autre, qui peut aller jusqu’à la ségrégation. Car c’est bien le refus de la différence, de la singularité, de la séparation qui est au fondement du racisme. Face à l’autre qui jouit différemment, Lacan nous avertit que la tentation est grande de vouloir unifier, uniformiser ce qui échappe, et que « [l]aisser cet Autre à son mode de jouissance, c’est ce qui ne se pourrait qu’à ne pas lui imposer le nôtre, à ne pas le tenir pour un sous-développé » [9]. Les deux jeunes filles, dont j’ai évoqué la position face à l’amour, le font raisonner quand elles témoignent de leur incompréhension, voire de la querelle qui les opposent à leurs mères. Elles ont en commun d’avoir des mères féministes, qui ont toujours défendu le droit des femmes. Malgré cela, chacune de ces mères, à sa façon, refuse de soutenir le choix de sa fille, interprété comme une incapacité à s’engager pour l’une et comme un effet de mode et d’influence pour l’autre. Il ne s’agit pour nous ni d’adhérer au propos ni de s’y opposer, mais d’en faire usage pour soutenir une réponse au cas par cas, à partir du rapport que chacune entretient à sa jouissance. Grâce à Lacan « on peut déchiffrer notre présent dans sa grammaire et entrevoir la grimace de l’avenir qui nous attend » [10], cette lecture renouvelée du monde qui réveille.

[1] Jacquot B., Jacques Lacan : psychanalyse, parties I & II, film, France, 1974, disponible sur le site de l’INA.

[2] Lacan J.  « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509-545.

[3] Ibid., p. 530.

[4] Ibid., p. 534.

[5] Laurent É., « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien, n°371, 26 janvier 2014, publication en ligne.

[6] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[7] Laurent É., « Le racisme 2.0 », op. cit.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 27 novembre 1985, inédit.

[9] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[10] Miller J.-A., « Les prophéties de Lacan », entretien, Le Point, 18 août 2011, disponible sur internet.




ÉDITORIAL : « L’artiste toujours précède le psychanalyste »

Cette phrase, tant commentée et répétée, recèle pourtant une part d’énigme. Comment la saisir ? Devrait-on supposer une sorte de préséance de l’art, liée par essence au sublime, la psychanalyse traitant quant à elle de ce qui plombe la vie et risque parfois d’entraîner vers le pire, Inhibition, symptôme et angoisse [1]… ? Certains artistes témoignent, pourtant, de liaisons étroites entre performance artistique et expérience analytique. Citons, par exemple, Christine Angot : « La psychanalyse m’a sauvé la vie […]. L’écriture ne sauve la vie de personne […]. Ayant la vie sauvée, je pensais que je n’avais plus de raison de rester en analyse […]. Évidemment, plus tard, je m’aperçois que ce serait bien d’y retourner. [I]l y avait déjà la question du je n’y arrive pas. Est-ce que vous pensez que c’est facile à supporter ? » [2] Catherine Millet, quant à elle, confie : « J’ai toujours pensé que la parole en analyse est ce qui se rapproche le plus de l’écriture dans la mesure où c’est une parole sur laquelle on revient sans cesse. » [3]

Point donc de préséance d’un champ d’expérience sur l’autre, mais des affinités, un sillon, que creuse le texte de Lacan dont est extrait cette phrase énigmatique : « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position […], c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie » [4]. Une indication forte est donnée au psychanalyste, celle de ne pas rater les enseignements du réel et de s’orienter d’une boussole : une « pratique de la lettre [qui] converge avec l’usage de l’inconscient » [5].

Marguerite Duras, artiste à laquelle le texte est dédié, sait quelque chose de ce maniement. Sa voix chuchote au lecteur une histoire étrange. Il s’agit de Lol, de son fiancé qui la quitte, fasciné par une autre, alors qu’il l’accompagne au grand bal du Casino. Le roman interroge, jusqu’aux confins de la folie, ce que peut être la perte d’un amour pour une femme. Lorsque Lol voit s’éloigner ensemble son fiancé, Michaël Richardson, et Anne Marie Stretter, c’est une image d’elle aimable, prise dans le regard de l’autre, qui lui est dérobée. Lol traverse alors une expérience étrange, car dans ce dévoilement, son être même lui est volé, un être qu’elle n’aura de cesse de récupérer, dans une quête dont les circuits pivotent autour de la fixité d’un fantasme.

Lacan rend hommage à Duras pour ce qu’elle sait de l’objet perdu, de l’objet caché. L’objet, précise-t-il, « elle l’a déjà récupéré par son art »[6]. On les voit donc avancer tous les deux, Duras cherchant à « aller plus vite que cette part de vous-même qui n’écrit pas, qui est […] toujours dans la menace de s’évanouir » [7]. Lacan, lui, prélève des éléments pour serrer de plus près la question de la sublimation. Suivant l’artiste « comme son ombre » [8], il cerne un trajet de la pulsion qui file vers une jouissance illimitée, dans un mouvement incessant qui opère, par l’écriture, un « travail des signifiants sur le réel » [9]. Les voies de la création rencontrent ainsi celle de l’expérience analytique au cours de laquelle, comme l’évoquait C. Millet, un dire insiste, au cœur même de l’énonciation. Dans un mouvement étrange, ces tours du dire s’efforcent de serrer, en un point intime, une jouissance Autre à soi, énigmatique.

Marguerite Duras, Leïla Slimani, Stefan Zweig, Raymond Queneau, Louis-Ferdinand Céline, Jean Pauhlan…

Cette semaine, L’Hebdo-Blog met ses pas dans ceux des artistes.

[1] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 2011.

[2] Angot C., « Christine Angot : “La psychanalyse m’a sauvé la vie” », entretien avec L. Cénac, Madame Figaro, 25 février 2017, publication en ligne.

[3] Millet C., « La vie dédoublée », entretien, La Cause du désir, n°87, mai 2014, p. 105, disponible sur Cairn.

[4] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192-193.

[5] Ibid., p. 193.

[6] Ibid., p. 195.

[7] Duras M., La Vie matérielle. Marguerite Duras parle à Jérôme Beaujour, Paris, Gallimard, 2015, p. 34.

[8] Laurent É., « Styles de vie », La Cause freudienne, n°25, septembre 1993, version CD-ROM, Paris, Eurl Huysmans, 2007, p. 3.

[9] Mahjoub L., « L’œuvre au féminin », in Marret-Maleval S. & al. (s/dir.), Duras avec Lacan. « Ne restons pas ravis par le ravissement », Paris, Michèle, 2020, p. 331.