Éditorial : Une séance d’analyse

On se prépare et on y va. Parfois le trajet est long, une demi-heure de métro, une heure de train, quelques heures de vol. Plusieurs fois par semaine ou plusieurs fois par jour. C’est selon. On s’installe dans la salle d’attente. Arrivez-vous à lire ? À consulter vos messages sur votre téléphone ? À penser à autre chose ? En ce qui me concerne, dès que je suis devant la porte de l’immeuble, je suis déjà-là.

Un ami m’a raconté qu’il a composé le code de sa carte bleue au lieu de composer le code d’entrée chez son analyste. Son acte manqué ne montre-t-il pas qu’il était déjà-là ? Une séance analytique est quelque chose qui s’expérimente. Elle a un début et une fin. Les plus percutantes sont les très courtes. Celles qui vous laissent complétement renversé parce que vous n’avez rien compris. Parce que vous n’avez pas entendu, derrière ce qui s’entend, ce qui se dit. Celles qui par l’acte chirurgical de la coupure font que ce que vous avez dit devient lisible et parfois risible. Un p’ti bout d’ça voir arraché au temps de la rencontre.

Un numéro de L’Hebdo-Blog, nouvelle série sur la séance analytique dans ce temps étrange que nous traversons et sur lequel nous ne pouvons pas encore bien-dire grand chose. Du grain à moudre pour les lecteurs éclairés.




« La séance analytique »

  1. La séance de l’extérieur

La séance analytique se présente comme un rendez-vous, et vous me permettrez de m’amuser à considérer la séance analytique de l’extérieur [1].
Deux corps occupent le même espace durant un laps de temps, ils voisinent dans l’espace durant une certaine durée. On pourrait dire que lorsque l’un fait défaut au rendez-vous, il n’y a pas séance analytique, mais ce n’est que par approximation. Lorsque c’est l’analysant qui fait défaut, il y a séance analytique, puisqu’il la paye.
Ce rendez-vous concerne deux mobiles dans la mesure où l’analyste, lui aussi, peut se déplacer, aller et venir, n’être pas là. Lui aussi est tenu par le rendez-vous. Seulement les deux mobiles ne sont pas animés d’un mouvement réciproque.
Une dissymétrie semble être nécessaire dans ce rendez-vous puisque c’est toujours l’un qui se rend auprès de l’autre, et cet autre, l’analyste, prend par là figure de moteur immobile, c’est-à-dire qu’il anime l’autre à se mouvoir et à venir.

L’impératif « Viens »

Un impératif est à l’œuvre, préalable à tout autre, c’est « Viens ». Lorsqu’on ne vient pas, lorsqu’on s’excuse de ne pas être venu, le blabla de l’analyste se réduit toujours à : « Viens », « Quand est-ce que tu viens ? » C’en est la clé.
Cet impératif « Viens » est préalable à : « Parle », « Dis-moi tout », « Dis-moi tout ce qui te passe par la tête », « Dis-moi ce que tu veux », « Dis-moi la vérité et le reste ». Tous ces impératifs n’ont de sens que sur le fond d’une réponse à l’impératif « Viens », « Viens auprès de moi ».
Si l’on voulait faire la généalogie de ce que l’on appelle la position analytique, il faudrait la chercher du côté de l’arbre ou de la pierre, du lieu sacré qui motive une cérémonie qui doit se dérouler là, pas ailleurs, auprès de l’arbre, auprès de la pierre, dans ce périmètre.
Il arrive sans doute que l’analyste se déplace auprès de l’analysant – l’analysant est malade, il souffre dans son corps, il est aux mains des médecins, il ne peut pas se déplacer. Il peut arriver que l’analyste démontre que lui aussi est un mobile et qu’il se rende auprès de l’autre. Ce déplacement est exceptionnel et évidemment chargé d’une signification de compassion dont il faut mesurer l’incidence dans la cure. La compassion, comme on sait, peut virer à la persécution.
Dans la règle, l’analyste s’immobilise au même lieu de la séance analytique. C’est dans cette veine que l’on a inventé un certain nombre de prohibitions, que le standard – ce que l’on a appelé ainsi dans la psychanalyse – fait peser sur les déplacements de l’analyste. On n’a pas pu formuler la prohibition : « L’analysant ne devra jamais te voir hors de ton cabinet ». Ce serait un obstacle à la poursuite de la cure que de croiser l’analyste hors de son lieu, de vérifier qu’il est un mobile qui a ses intérêts, qui s’anime hors du lieu où il fait l’arbre et la pierre.
C’est dans cette veine que l’on a pu développer pour l’analyste un idéal d’immobilité qui s’est étendu à sa personne, aux traits de son visage même, comme s’il s’agissait de façon essentielle de soustraire l’analyste au mouvement. On en a fait, dans cette même veine, un être impassible. C’est le modèle végétal de l’analyste, et cela peut même aller jusqu’à sa minéralisation, dont le progrès est parfois sensible dans sa personne.

Le phénomène lacanien

La séance analytique est susceptible d’une description physique. Que dirait-on ? Que l’analyste a une puissance d’attraction, qu’il fait graviter des corps vers lui. Il n’y a qu’un pas jusqu’à dire que l’analyste est une attraction. C’est ce qui avait, je suppose, conduit Lacan à accepter de se produire sous le titre du « Phénomène lacanien » [2].
[…]
Si l’on fait de la séance analytique une description toute extérieure, on constate que le cours de la vie de quelqu’un est rompu périodiquement par ce déplacement auprès de. Ce déplacement implique par lui-même le renoncement à d’autres activités, induit une gêne dans la vie courante et, par là même, attribue une valeur à cette rencontre.
[…]

  1. La séance de l’intérieur

Un dédoublement temporel

Essayons maintenant une description plus intérieure de la séance. Les deux qui sont là en présence ne répondent pas au même temps. La séance est le siège d’un dédoublement temporel.
L’analysant est livré à un temps subjectif, à un temps tout affectif, qui est son temps singulier, tandis que l’analyste – cela va de soi dans cette définition – est hors de ce temps-là.
L’analyste reste dans le temps objectif, dans le temps commun. C’est ce que lui prescrit le standard qui comporte que l’analyste soit celui qui dit, lorsque les 55 minutes, les 50, les 45, les 35, sont passées : « Le temps est passé », « Votre temps est échu ». Il n’est pas captif du temps subjectif de l’analysant. Il est, en quelque sorte, la voix de la montre. L’analyste ne vit pas du temps de l’analysant. Lui est coordonné au temps commun, auquel l’analysant est soustrait durant le laps de la séance.
[…]
Il va de soi que nous ne pouvons pas nous satisfaire de cette différence sommaire entre le subjectif et l’objectif, mais que nous en faisons néanmoins usage pour introduire, à peu de frais, la notion que le temps n’est pas chose simple et qu’il est susceptible de se dédoubler. Mais là, nous l’apprenons d’une description élémentaire, si nous ne l’avons pas déjà appris des impasses et des paradoxes de la philosophie concernant le temps.
Considérons maintenant de plus près ce dont il s’agit dans ce que nous avons appelé sommairement le temps subjectif de l’analysant.
La séance analytique est organisée pour découper, dans le continuum temporel, une durée tout à fait spéciale ménagée à l’analysant. C’est une durée spéciale en ce que rien ne se passe, c’est un laps sans événement extérieur.

Il se produit toujours des événements extérieurs : une sirène se fait entendre, le téléphone sonne, mais ces événements extérieurs sont en quelque sorte mis entre parenthèses. Le temps de la séance, du côté de l’analysant, est un temps où rien ne doit se passer.
[…]

Texte établi par Catherine Bonningue et Bernard Cremniter

[1] Extraits du cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 15 mars 2000, publié sous le titre « La séance analytique » dans La Cause freudienne, n°46, octobre 2000, p. 7-15. Publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur.

[2] Lacan J., « Le phénomène lacanien », texte établi par J.-A. Miller, Les Cahiers cliniques de Nice, n°1, juin 1998, p. 9-25.




Télé-séance ?

Nous sommes tous confinés. Pour l’instant cela se conjugue au présent non sans une sorte d’étrange intemporalité. Le SARS-CoV-2 est le virus responsable de la maladie COVID-19 doté d’un pouvoir létal sur les corps des parlants. De ce fait, par l’infection, le statut de leur être est susceptible de changer, devenant alors « des êtres malades ». Le COVID-19 a creusé un trou planétaire bouleversant tous les niveaux de l’organisation du social.
Ces niveaux sont multiples, et chacun mérite considération, mais la plus éminente des conséquences est l’isolement des corps qui s’est imposé.
Cependant grâce à l’extension planétaire de l’internet généralisant les technologies informatiques, la présence virtuelle en temps réel est venue alléger les uns et les autres du sentiment oppressant de solitude dans ce temps d’isolement.
Cette possibilité provient, d’après Lacan, de l’opération du discours de la science qui, se servant du signifiant numérique a fait descendre de la voûte céleste une série d’objets, d’appareils et des petites machines qui aujourd’hui peuplent notre quotidien. Il note que par l’intermédiaire du discours de la science le réel s’est mis à foisonner d’une façon inouïe, et cela par le biais des appareils qui nous écrasent et nous dominent. Il considère alors que l’analyse c’est la seule chose qui puisse nous permettre de « survivre au réel » [1]. Et cela grâce à la fonction de lalangue dont le fil nous ouvre la voie pour lire la trace d’un autre savoir, celui de l’inconscient. Remarquons que ce propos de Lacan est énoncé bien avant le surgissement des objets qui appareillent les corps des êtres parlants au XXIe siècle.
Le confinement nécessaire a introduit de force la suspension de la pratique psychanalytique. Fait inédit jusqu’alors. La séance analytique sous les espèces de la rencontre des corps ne peut désormais avoir lieu.
Qu’à cela ne tienne ! Si nous ne pouvons pas nous rencontrer matériellement pour une séance d’analyse, pratiquons la télé-séance, à l’instar de la consigne reçue de rester chez nous et de pratiquer le télétravail. Au temps du confinement on s’y connecte davantage. C’est l’engouement où l’on s’englue jusqu’à l’engorgement.
Grâce aux gadgets on peut avoir la présence virtuelle de l’analyste chez soi, et lui parler. Si ce recours s’impose dans des circonstances exceptionnelles, est-ce pour autant une séance d’analyse ? « Se voir et se parler, cela ne fait pas une séance analytique » dit Jacques-Alain Miller, dès lors « la coprésence en chair et en os est nécessaire » [2].
Et cela d’autant plus que le concept de parlêtre traduit que « l’inconscient relève du corps parlant » [3], à la différence du sujet de l’inconscient qui relève « du logique pur » [4]. L’homme a un corps et il parle avec son corps, instrument de la parole : « La parole passe par le corps et, en retour, elle affecte le corps qui est son émetteur […] sous la forme de phénomènes de résonnances et d’échos » [5]. Le corps se jouit des effets traçants de lalangue qui l’affectent, dont le sinthome, en tant qu’événement témoigne.
En revanche le corps de l’analyste dans la séance analytique est l’instrument d’un discours sans paroles, donnant corps à l’acte analytique, et condensant dans le semblant la jouissance hors sens de l’analysant.
De ce qui précède nous pouvons supposer que le dispositif de la télé-séance, où les corps sont réduits à leur image via un écran, est voué à l’impuissance face à l’impossible.
Cette proposition mérite d’être soumise à l’épreuve du réel.
Toujours est-il que l’épidémie du COVID-19 a déclenché l’épidémie de la télé-séance et de la téléconsultation. Il se pourrait que la pandémie ait ainsi légalisé et donné sens à une pratique déjà en cours, la rendant normale.
Suis-je technophobe pour autant ? Me guidant sur l’éthique des conséquences, ma question concerne l’avenir de la psychanalyse.
Si la furie cybernétique l’emporte, je préfère être hérétique, soit « choisir la voie par où prendre la vérité » [6]. Ce choix, c’est le choix de ne pas élider le corps à corps de la séance analytique, de résister au vidage de sa substance motérielle, afin d’endiguer la transformation des corps en chair et en os en corps glorieux. C’est le choix de ne pas faire passer la psychanalyse au rang d’une pratique quelconque, parce que pratique de masse.

[1] Lacan J., « Conférence donnée au Centre culturel français », Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 106.

[2] Miller J.-A., « Le divan. XXIe siècle. Demain la mondialisation des divans ? Vers le corps portable », entretien, Libération, 3 juillet 1999, disponible sur internet.

[3] Miller J.-A., « Habeas corpus », La Cause du désir, n°94, novembre 2016, p. 167.

[4] Lacan J., « Quatrième de couverture », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[5] Miller J.-A., « Habeas corpus », op. cit., p. 167.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 15.




Rappeler la psychanalyse

S’il n’y avait que l’inconscient et le symptôme ; s’il n’y avait pas le parlêtre et le sinthome ; si la métaphore du symptôme n’était pas que « l’enveloppe formelle de l’événement de corps » [1] ; alors oui, on pourrait imaginer des séances analytiques réalisées uniquement par Skype, Zoom ou WhatsApp. Dans ce cas, la psychanalyse participerait pleinement à la semblantisation du monde et cesserait de « faire oublier au patient qu’il s’agit seulement de paroles » [2]. C’est l’ignorance des élaborations de Lacan qui fait penser qu’il suffit de parler pour qu’il y ait cure analytique, peu importe la présence des corps.

La petite expérience d’échanges, par des communications à distance avec des analysants, que nous accumulons ces derniers jours le confirme. Ces conversations sont souvent bien nécessaires. Elles entretiennent le lien, elles rappellent que jadis il y avait une poignée de main, que le corps de l’analysant arrivait à la séance pour être mis au vestiaire afin que le sujet, dépouillé de la routine de sa réalité, puisse se transformer en pur émetteur de paroles, autant que faire se peut [3]. Ces séances virtuelles permettent à l’occasion de déposer chez l’analyste un rêve, un lapsus, un acte manqué, une exacerbation d’un symptôme, et à l’analyste de répondre par une interprétation qui fait sens. Il n’empêche que ces opérations demeurent de l’ordre d’une « élucubration de savoir sur un réel » [4].

Une fois admis que le réel et la jouissance sont les résultats d’une rencontre entre le signifiant et le corps parlant [5], force est de constater que la présence est indispensable pour toucher ce réel. Comme le souligne Jacques-Alain Miller [6], si le corps est déposé sur le divan pour être mis entre parenthèses et s’absenter en tant qu’image, c’est justement cette absence corrélée au principe de l’abstinence qui rend présent le réel du non-rapport sexuel. Par ailleurs, le corps doit bien être présent pour que l’interprétation hors sens puisse toucher le corps. Maints analysants se souviennent de quelques gestes de leur analyste qui ont produit chez eux un événement de corps, qui ont bouleversé leur vie, qui ont entamé un bout de leur jouissance et qui ont eu un effet réel. Les mêmes gestes, mis en scène devant une caméra et transmis par Skype ou Zoom, auraient un effet comique sans plus. C’est que la jouissance en tant que chevillée au corps ne peut pas être entamée par contumace.

Il n’empêche qu’une dialectique est ici de mise. Si la psychanalyse n’a pas de standards, elle a bel et bien des principes [7]. La présence des corps de l’analysant et de l’analyste à la séance analytique peut être considérée comme l’un de ces principes. Or, à adhérer sans faille à nos principes, on les transforme en standards. En cette période de confinement où la possibilité de rencontre des corps est quasiment réduite à zéro, non seulement parce qu’elle est interdite, mais aussi parce qu’elle est impossible sans risque, un usage des moyens de communication à distance semble être indiqué dans certains cas, à condition que nous ayons une idée de ce que nous fassions.

Une pratique de consultations par ces moyens, dans un CPCT par exemple, n’entame pas le principe de présence nécessaire pour la cure analytique, car nous ne considérons pas qu’une conversation téléphonique soit une cure. Nous nous appuyons plutôt sur un principe forgé par J.-A. Miller : « il n’y a pas de contre-indications à la rencontre avec le psychanalyste » [8]. Autrement dit, dans certains cas, si une cure analytique est contre-indiquée, une rencontre avec un psychanalyste ne l’est pas nécessairement. Paraphrasant sur ce principe, disons que dans des moments particuliers, il n’y a pas de contre-indication à un échange d’un psychanalyste avec ses analysants par des moyens de communication à distance.

Éric Laurent propose de « se servir de Skype pour ensuite s’en passer » [9]. Cette formule fait écho à l’usage du Nom-du-père que Lacan propose une fois qu’il le dévalorise et le rend pur semblant : s’en passer, pour ensuite s’en servir [10]. Skype et autres moyens de communication à distance, sinthomes de la culture de notre temps, peuvent être considérés comme un pont bâti au-dessus du non-rapport sexuel, à condition qu’on puisse ensuite s’en passer, c’est-à-dire qu’une présence soit rendue possible à un autre moment. La conversation par Skype n’équivaut pas à la rencontre en présence, elle en est son évocation. Si elle ne peut pas être considérée comme une séance analytique, elle peut s’inscrire comme un rappel d’une rencontre possible [11].

Ce rappel de la présence prend son sens si on considère qu’en psychanalyse le temps du sujet est logique et non objectif. Comme le souligne J.-A. Miller, le temps logique dément la valeur d’évidence simple qui est donnée à la succession dans le temps objectif. C’est une « singulière temporalité que comporte le schéma rétroactif de Lacan […], une réélection des rapports de l’antérieur et du postérieur » [12]. Nous pouvons donc considérer qu’un appel téléphonique constitue un rappel d’une présence qui a eu lieu dans le passé ou qui aura éventuellement lieu dans le futur.

Nous ne savons pas combien de temps va durer la catastrophe et les mesures de confinement qui en découlent. Quoi qu’il en soit, la crise dure dans le temps, un temps objectif, et c’est ici qu’il semble y avoir un intérêt à introduire la temporalité subjective et logique, contre la temporalité objective et successive. De là l’importance de la notion de rappeler : rappeler la présence, sans vouloir faire équivaloir ce rappel à la chose même. Les incidences sont ici cliniques, mais aussi politiques. Il s’agit d’assurer que la psychanalyse ne soit pas oubliée.

[1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 110.

[2] Lacan J., « La direction de la cure », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 586.

[3] Miller J.-A., « Le divan. XXIe siècle. Demain la mondialisation des divans ? Vers le corps portable », entretien, Libération, 3 juillet 1999, disponible sur internet.

[4] Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle. Présentation du thème du IXe Congrès de l’AMP », La Cause du désir, n°82, octobre 2012, p. 93.

[5] Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit., p. 103-114.

[6] Miller J.-A., « Le divan. XXIe siècle… », op. cit.

[7] Cf. « La pratique lacanienne de la psychanalyse : sans standards mais pas sans principes », IVe congrès de l’AMP à Comandatuba, 2004, inédit.

[8] Miller J.-A., « Les contre-indications au traitement psychanalytique », Mental, n°5, juillet 1998, p. 16.

[9] Laurent É., « Jouir d’internet », entretien, La Cause du désir, n°97, novembre 2017, p. 18.

[10] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 136.

[11] Cf. Proposition faite par Éric Laurent lors d’un débat à l’Assemblée générale de la NLS il y a douze ans.

[12] Ibid.




Accueillir la contingence

« Freud a pris la responsabilité – contre Hésiode pour qui les maladies envoyées par Zeus s’avancent sur les hommes en silence – de nous montrer qu’il y a des maladies qui parlent et de nous faire entendre la vérité de ce qu’elles disent. »[1]

Embarqués dans ces événements inédits, où s’impose aujourd’hui le silence du réel – la pandémie du coronavirus ne parle pas, ne s’interprète pas au sens analytique –, à chacun de faire face à cette contingence et de déterminer sa manière d’y répondre.

Nous sommes appelés à y répondre sur deux plans : celui du citoyen et celui de l’analyste. Concernant le citoyen, dans ce moment où nous sommes si démunis, chacun peut vouloir s’engager dans des actions, qu’elles soient politiques, humanitaires, psychologiques, selon ses engagements, son goût et son style.

Et l’analyste ? Comment est-il concerné dans sa pratique ? Pour ma part, avec les analysants, je n’ai pas trouvé de raisons d’immiscer ma personne dans ce réel et d’intervenir. Lorsque les séances reprendront, dans un, deux mois ou plus, l’inconscient sera au rendez-vous et les analyses reprendront naturellement leur cours.

À quelques-uns, au cas par cas, plus fragiles, isolés, au branchement sur l’Autre précaire, j’ai précisé que je serai là et proposé, s’ils le souhaitent, qu’ils me disent quelques mots, à l’issue de la première semaine, de la manière dont pour eux, s’organise ce confinement, comment ils trouvent à y répondre. La semaine suivante, les quelques-uns concernés sont au rendez-vous et par textos ou par téléphone, me font part des aménagements et des stratégies, parfois bien inventives, qu’ils ont trouvées. Certains me demandent s’ils pourront à nouveau me donner des nouvelles, me transmettre leurs écrits….

Et je ne bouge plus. Car mon souci est essentiellement de ne pas inverser la demande et d’accueillir ce qui se présentera sans présumer de la réponse qui sera à faire dans chaque cas. Même si aujourd’hui, cette question ne se pose pas, il n’est donc pas exclu, a priori, de proposer à tel sujet une « séance » par téléphone, ou par FaceTime, selon qu’il y aura à privilégier la voix ou l’image (image que nous nous efforçons généralement de ne pas faire consister en analyse – d’où le divan). Nous avons sans doute un effort à faire pour maintenir la position qui convient à l’analyste, c’est-à-dire de rester « non concernés », ce qui ne veut pas dire neutres, indifférents, mais de ne pas nous avancer comme personne, avec un désir d’aider, de soutenir, un désir de solidarité, de garder « le lien », autant d’erreurs de bonne volonté (erreurs qui, selon Lacan, sont, de toutes, les plus impardonnables).

Car, en ce moment où chacun se trouve à la merci de la contingence, du non-calculable – porte ouverte sur un réel qui ne peut s’inscrire dans l’automaton du réseau de signifiants –, le risque serait de faire passer la demande de notre côté, au détriment du désir de l’analyste, et d’anticiper l’usage que chacun va faire de cette contingence, les réponses qu’il va y apporter, la façon dont l’inconscient va s’en emparer. Nous pouvons être tentés, dans la hâte, de faire des propositions à ceux qui viennent régulièrement nous parler, pour que se poursuive l’automaton de l’analyse, c’est-à-dire de leur adresser notre demande, que ce soit au nom de leur bien (nous savons que, dans ce cas, c’est du nôtre qu’il s’agit), guidés par notre propre angoisse, par crainte que les analysants désinvestissent leur analyse, pour combler le vide dans lequel nous laisse le confinement, ou encore pour réduire le manque à gagner qu’implique cette interruption de la pratique.

Si nous croyons à l’inconscient, si nous faisons confiance à l’opérateur qu’est le transfert, il suffit de ne pas y faire obstacle et d’y répondre selon les principes de l’acte analytique, en évitant le passage à l’acte. Profitons-en pour relire les « Principes directeurs de l’acte psychanalytique »[2] tels qu’Éric Laurent les avait formulés le 16 juillet 2006 à l’Assemblée générale de l’AMP lors de son Ve congrès à Rome.

La psychanalyse est « sans standards mais pas sans principes »[3]. C’est le moment d’en témoigner.

[1] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 217.

[2] Laurent É., « Principes directeurs de l’acte psychanalytique », intervention lors de l’Assemblée générale du Ve congrès de l’AMP à Rome, 16 juillet 2006, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[3] Cf. « La pratique lacanienne de la psychanalyse : sans standards mais pas sans principes », IVe congrès de l’AMP à Comandatuba, 2004, inédit.




Consentir au désir d’analyse

Une psychanalyse commence par une première rencontre entre l’analyste et l’analysant qui va déterminer la suite du processus. Il y faut plus qu’un accord tacite entre les deux protagonistes car il ne s’agit pas d’un contrat juridique, mais d’une forme de consentement au désir. Pour l’analysant, faire le choix d’entrer dans une parole qu’il découvrira autre à lui-même. Tel est l’enjeu des premières séances. Du côté de l’analyste, il y a aussi un désir en jeu, celui de répondre à une demande incertaine et de la précipiter dans un désir d’analyse. Il s’agit de projeter l’analysant dans sa démarche de savoir, de la faire consister, de la rendre nécessaire. Certains analysants y entrent avec un enthousiasme palpable, un sentiment d’élation qu’il faut accueillir avec prudence. Rappelons-nous Freud qui voyait dans l’amour de transfert une résistance à l’analyse. D’autres sont méfiants ou encore doutent, indiquant qu’ils sont divisés, car la parole vraie fait symptôme. Pour ces derniers, la résistance à l’analyse indique un Autre trompeur ou de la mauvaise foi.

Du trop de sens à l’énigme

Ainsi, la règle analytique instituée par Freud, selon laquelle le patient doit se livrer à la libre association, induit-elle ce consentement à l’analyse. On l’oublie aujourd’hui puisque la psychanalyse est connue pour être un traitement par la parole. Le quart de tour que doit faire l’analyste, c’est de rendre cette parole libre, énigmatique. Il doit introduire du mystère dans la parole. Lui donner une consistance, accrocher la passion de la vérité pour l’un, la contenir pour un autre, creuser l’intention de dire, percuter le non-dit comme mode de jouir. L’analyste n’écoute pas pour faire comprendre le symptôme, mais pour traduire lalangue du sujet. Le sens étymologique de traduire est « faire passer ». L’analyste fait passer cette lalangue dans le registre de l’équivoque, qu’elle accueille le sens ou pas ne fait pas objection, car il s’agit de produire une rupture qui ouvre l’inconscient dans la chaîne associative, pour l’analysant : parfois ça passe à côté, parfois ça passe comme une lettre à la poste, selon l’expression consacrée. La trouvaille ne vaut pas tant par la jouis-sens qu’elle atteint que par l’effet de surprise qu’elle permet. L’analyste d’aujourd’hui, est en effet confronté au fait que la principale défense des analysants est d’annoncer qu’ils ont déjà « analysé » leur symptôme, qu’ils en ont un savoir élaboré autour de concepts familiers de la psychanalyse. L’échec du savoir est à la mesure de l’excès de sens qui vient boucher l’insu. Ce savoir plaqué, ce sens trop vite frappé de sa logique infantile, a fixé le sujet à son symptôme, voire à son destin. Le sens qu’il y a mis boucle le symptôme et le surclasse, symptôme de symptôme. Pensons à la phrase de Lacan, le « comble du sens, […] c’est l’énigme »[1] pour faire de l’interprétation une intrusion qui restitue sa valeur d’étrangeté au savoir. L’enjeu n’est pas de participer au délire du sens mais de l’entamer. L’analyste d’aujourd’hui, si je puis dire, doit prendre en compte cette donnée du sens au début de l’analyse, non pour la dénier, mais l’entendre comme une fixation de jouissance. Il doit la reconnaître comme ce qui est une production de savoir de l’analysant, construite hors transfert. C’est une jouissance mortifiée dont il s’agit, et qu’il faudra effracter.

[1] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 553.




Une fenêtre ouverte

Le temps est suspendu, en tout cas différent. Il semble s’étirer mais s’accélère aussi bien. Cependant de quel temps parlons-nous ici, celui de la séance analytique ou celui du confinement ?

Notre monde pressé fait une pause, il retient son souffle. Il est pourtant bousculé comme jamais. Ça tangue, ça chuchote, ça hurle. Un silence inhabituel s’est abattu sur la ville. On ignore combien de temps durera la parenthèse.

Une parenthèse dans le tourbillon du monde, n’est-ce pas justement ce que nous disons de la séance analytique ? En ces jours de confinement, la séance s’inscrit donc dans la parenthèse de la parenthèse et peu importe le mode sur lequel la parole s’y déroule. Moment précieux, où chaque analysant, hors du cabinet, s’efforce de s’isoler pour parler du plus intime à son analyste. C’est parfois compliqué quand on vit à plusieurs dans un minuscule appartement. D’aucuns s’ingénient à trouver une solution quand la réalité psychique n’attend pas. D’une séance à l’autre un continuum se fait entendre.

Une analysante fait des rêves à foison ; la scansion de l’analyste permet d’en isoler un qui fait résonner un signifiant-maître ; la voilà surprise. Une autre découvre qu’elle est moins angoissée depuis qu’elle est enfermée chez elle, obligée de cesser cette hyperactivité qu’elle croyait être un antidote à son angoisse. Heureuse contingence. Une fenêtre vient de s’ouvrir sur un espace inconnu d’elle jusque-là. Certains, comme si de rien n’était, poursuivent leur analyse tambour battant, tel cet homme, pris dans les affres d’une passion amoureuse douloureuse et qui se sent « noyé dans une mare de trois centimètres d’eau ». Il suffoque ; l’analyse lui permet de reprendre son souffle.

Sophie, elle, voudrait faire une pause dans son analyse, profiter de ce temps de confinement pour « refermer des portes ». Elle sait qu’il va lui falloir « tenir sur la durée » dans son appartement parisien et elle est « sur le mode défense ». Après sa dernière séance (au téléphone), elle s’est sentie angoissée au cours du dîner quand une pensée coupable lui est revenue. Une pensée coupable qui concerne son mari à qui elle avait menti par omission il y a quelques années. Elle veut chasser cette pensée qui est revenue avec fracas. Elle se sent capable de la mettre à distance et cela lui paraît spécialement important dans ce moment de confinement où elle a besoin de toutes ses forces. Elle a d’ailleurs fait un rêve qui lui indique ce dont elle a besoin ces temps-ci : elle se trouve dans un vaste appartement qui donne sur un jardin ; elle se sent un peu jalouse de l’amie à qui semble appartenir ce lieu somptueux et dont la vue la ravit. Elle ouvre la fenêtre, il y a plein de fleurs, c’est magnifique. C’est tout ce qu’elle voudrait, ouvrir une fenêtre sur un jardin. Il lui faut des images comme celle-ci, mais point de pensées coupables, ni d’angoisse.

Désangoisser mais ne pas déculpabiliser, nous conseille Lacan. « Cette culpabilité vise votre mère. Laissez ouverte la fenêtre de votre analyse. »

Sophie se rappelle son angoisse d’enfant, lorsqu’elle imaginait que sa mère savait tout de ses pensées. « Je me sentais transparente, j’étais obligée de tout lui dire, je ne pouvais pas avoir de jardin secret ».

« Voilà le jardin du rêve ! » scande l’analyste. J’entends rire Sophie. L’analyse est relancée. « Rendez-vous mardi ».

Où qu’elle ait lieu, la séance analytique est cette fenêtre ouverte sur l’autre scène. L’inconscient vous surprend quand il veut, dès qu’il le peut. Derrière cette fenêtre se tient le réel.




Passion et destin des passions

« De tous les animaux, l’homme a le plus de pente
À se porter dedans l’excès.
[…] Il n’est âme vivante
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point ».
(Jean de la Fontaine, « Rien de trop »[1])

Il est des passions de l’être, liées au manque en nous, au manque en l’Autre, qui peuvent se traduire en demandes, désirs, mais aussi en revendications, dénonciations des manquements de l’autre. Il est des passions de l’âme qui aspirent le sujet vers un au-delà, dans un « mouvement suicide »[2] vers un Autre absolu. Il est des passions haineuses, discrètes ou éhontées qui tiennent, elles aussi, à la consistance que l’on donne à cet Autre : l’étranger, le politique, le savoir, le voisin, le malade…

La conjoncture actuelle est bien faite pour nous rappeler, s’il le fallait, que la pulsion règne sur le parlêtre au lieu d’aucun instinct, « il n’y a d’inconscient que chez l’être parlant. Chez les autres, […] il y a de l’instinct, soit le savoir qu’implique leur survie »[3]. Ce n’est guère le goût de sa survie qui oriente le sujet, mais bien plutôt son scénario de jouissance : coûte que coûte.

Le savoir mobilisé chez les parlêtres connait divers avatars, la passion du signifiant y est en cause, faisant de l’Autre, du partenaire, le lieu d’ardeurs d’intensité diverses. Passion discrète à l’occasion, logée dans un fantasme sobre, elle peut n’en être pas moins têtue. Rendue visible, la passion parfois bruyante déporte le sujet non plus vers l’Autre mais dans l’Autre, ou contre lui, jusqu’au gouffre de son inexistence ou sous le poids de sa démesure.

Nous connaissions « La Maladie d’amour », La Maladie de la mort[4], ce numéro sillonne les enjeux logiques des maladies de l’Autre dont les passions témoignent…

Alors que le désir mobilise, la passion aspire, menace ou expulse. Qu’elle soit de haine ou d’amour, quand le savoir-insu, ne donne plus sa limite aux affects, il n’y a qu’un pas pour rejoindre le tranchant mortel de la pulsion de mort. Resituer « l’Autre qui n’existe pas »[5] vers « un domaine […] dans lequel les choses sont instituées avec un caractère de demi-existence »[6] est peut-être la condition de passions plus dignes, des passions lacaniennes ?

[1] Fontaine (de la) J., « Rien de trop », Fables de la Fontaine, 2nd recueil, 1678, disponible sur internet.

[2] Cf. É. Laurent à propos d’Antigone : Laurent É., « Un sophisme de l’amour courtois », La Cause freudienne, n°46, octobre 2000, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 11.

[3] Lacan J., « Télévision », Autre écrit, Paris, Seuil, 2001, p. 511.

[4] Duras M., La Maladie de la mort, Paris, Édition de Minuit, 1982.

[5] Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996-1997, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 127.




« Haine et pulsion de mort » , noms du réel

Laurent Dumoulin : Intituler votre ouvrage Haine et pulsion de mort au XXIe siècle [1], c’est soutenir qu’il y a, dans cette sérieuse affaire, sinon du nouveau, au moins de l’actuel…

Camilo Ramirez : Chez Freud, haine et pulsion de mort sont deux faits de structure. Pour Lacan, la première est une passion de l’être qui rejette dans l’Autre ce qui fonde son altérité même, tandis qu’il finira par assimiler la seconde à la pulsion tout court. C’est l’une des conséquences de la dénaturation induite par la langue : les êtres parlants sont attirés par des voluptés fort contraires à leur Bien. Si haine et pulsion de mort sont deux noms du réel, ce qui est nouveau ce sont les voies qu’elles trouvent aujourd’hui pour se déplier sous un mode exponentiel.

Aussi bien pour Freud que pour Lacan, ce sont les discours et leurs effets de contagion qui ont le pouvoir de porter à incandescence le potentiel haineux et les satisfactions que réclame la pulsion de mort. Ces discours ne sont pas figés. Ils se métamorphosent en fonction des bouleversements civilisationnels, de ce qui change quant aux modes collectifs de régulation de la jouissance. Ainsi ce qui se passe aujourd’hui en termes de ségrégation n’est pas la copie conforme de ce qui a mis le monde à feu et à sang au siècle précèdent. Nous ne vivons pas la reproduction des funestes années trente. C’est la raison pour laquelle les psychanalystes procèdent à l’aggiornamento de leurs outils, pour lire la spécificité de ce qui opère et capture dans les discours contemporains. Notamment ce point à partir duquel les discours invitent à mettre la haine et la pulsion de mort de chacun à contribution d’une haine qui se collectivise et qui est vouée à être agie comme pulsion de destruction.

L.D. : Comment pulsion et haine, qui relèvent pour chacun d’une rencontre inédite avec lalangue, trouvent à se collectiviser ?

C.R. : Ce point d’intersection entre psychologie individuelle et collective est l’avertissement majeur que Freud nous a légué dans sa Psychologie des masses. Son schéma sur l’hypnose collective est un radar qui nous permet de lire en amont l’alignement de certains éléments avant qu’il ne soit trop tard. Freud articule une logique identificatoire très précise où la conjonction entre certains traits idéaux et un objet commun cristallise des certitudes collectives, dont certaines ne trouvent d’exutoire que dans un horizon meurtrier. Ce mécanisme permet aux Uns épars que nous sommes de se souder comme un seul corps qui s’avancerait sans division vers l’exécution du pire. Il n’est pas rare que cela se produise rapidement, et aucun contexte de civilisation n’est à l’abri de ce réel. L’ouvrage interroge ce qui du schéma freudien reste opérant et ce qui nécessite d’être recalibré à l’aune d’une époque régie par le mathème a > I.

L.D. : Ce mathème revient souvent dans votre ouvrage. Comment l’avez-vous lu, et en quoi vous a-t-il paru éclairant ?

C.R. : Ce mathème [2] dit si précisément ce qui a changé durant ce dernier quart de siècle que nombre de volontés restauratrices peuvent être lues comme des tentatives de l’inverser : redresser par tous les moyens les insignes ruinés par la mondialisation. Les nouveaux populismes ont troqué leur nostalgie discursive contre la violence autoritaire.

Le point d’inquiétude réside en ceci qu’il n’y a plus besoin de s’imposer en contournant la voie démocratique car ils gagnent dans les urnes. L’angoisse, provoquée par ce qui pousse nos sociétés à sortir des binaires traditionnels pour s’ouvrir aux vertiges du multiple, est au premier plan. La question du droit à disposer et à jouir de son corps aussi. La capture des discours néo-fondamentalistes trouve l’un de ses ressorts dans la régulation autoritaire du pas-tout féminin et, plus largement, de ce qui palpite de façon acéphale dans les corps-parlants : les objets a, particulièrement revêches à se laisser dompter par les idéaux.

Il y a aussi l’omniprésence de l’objet sur son versant de déchet. Droites conservatrices et mouvements d’extrême-droite œuvrent à désigner ceux qui doivent choir à cette place. Ceux qui se trouvent exilés, devant vivre dans des zones où l’on ne leur reconnait plus aucun droit, sont certes les plus menacés, mais pas les seuls à éponger la haine collective. Quand l’objet a est aux commandes les désignations ségrégatives sont plus mouvantes, plus horizontales et se camouflent sous des signifiants passe-partout. À nous de savoir les lire là où elles sévissent.

L.D. : Vous proposez de lire les haines contemporaines non seulement avec le filtre de l’identification ségrégative, mais aussi à partir du rejet de la jouissance. Quelles sont les conséquences de ce changement de paradigme ?

C.R. : C’est mettre au centre de cela le réel en jeu. Si les ségrégations d’antan gonflaient de façon paroxystique la face la plus sombre des idéaux et des insignes exaltées, revendiquant leur pureté dans une conviction délirante largement partagée, les ségrégations d’aujourd’hui s’attaquent aux modes de jouissance d’autrui, décrétés comme non-résorbables. Ce qui délimitait les frontières entre les communautés est devenu de moins en moins lisible. Les populations se mélangent toujours plus, pour toutes sortes des raisons, voulues ou imposées. Le rejet de la jouissance étrangère, de l’Autre, trouve aujourd’hui à se disséminer sous des voies dédiabolisées : par exemple, la revendication des politiques se réclamant sereinement du bon sens pour décréter l’inéluctable séparation des populations. Ce n’est pas moins féroce que ce que nous avons connu auparavant, car cela fomente aussi des identifications collectives redoutables, parfois plus floues, plus propices à la banalisation. Ces identifications sont organisées par des logiques de contagion moins verticales, plus réticulaires et résolument favorisées par l’illimité du tous connectés.

Le réel, tel qu’il est cerné dans l’expérience, rend les psychanalystes particulièrement aptes à dénuder l’os de ces discours. Ce n’est pas de la psychanalyse appliquée au malaise dans la civilisation, c’est un éveil quant au réel issu de l’expérience analytique elle-même.

L.D. : Un mot là-dessus alors… À partir de cette expérience, comment cerner le réel auquel répond la haine ?

C.R. : Une cure analytique menée jusqu’à un certain point permet de s’approcher de sa propre opacité comme faisant pleinement partie de notre être. Cela permet de localiser l’altérité à sa juste place et de désamorcer ce qu’elle peut avoir d’effrayant.  Pour chacun, l’assomption de ce qui constitue le noyau le plus dur de sa jouissance, l’allège de la nécessite d’imputer à l’Autre ce qui cloche, de l’inculper de notre propre castration. Une analyse nous permet de retracer les circuits de la jouissance et de la pulsion de mort qui itèrent dans nos corps et empoisonnent nos liens. J’ai été frappé par le fait que le dernier mot d’Éric Laurent au Forum Zadig, à Bruxelles en 2018 sur « Les discours qui tuent », porte sur la façon dont chacun doit répondre de cette zone singulière : « il y a un obstacle au principe d’hospitalité généralisé. Celui de notre propre jouissance à laquelle nous n’arrivons pas à donner hospitalité. C’est un reste inéliminable, qui fait le moteur de l’expérience psychanalytique et des symptômes qui ne cessent de se produire » [3]. C’est donc une question jamais résolue une fois pour toutes, mais le savoir n’est pas rien.

L.D. : Votre travail s’appuie sur Freud, Lacan, J.-A. Miller, et d’autres psychanalystes ; mais de nombreux auteurs issus d’autres champs sont conviés. De cette polyphonie, retenez-vous quelques pépites ?

C.R. : Les références extérieures mais connexes à la psychanalyse sont fondamentales pour avoir une lisibilité de notre monde, quand celles-ci ne se contentent pas de dresser des tableaux phénoménologiques mais parviennent à attraper des changements structuraux. Ainsi par exemple Gilles Lipovetsky [4] a formalisé, depuis les années quatre-vingt, comment l’Un hégémonique de la modernité est remplacé par le pluriel postmoderne, rebelle à la résorption par l’universel. Il pose les prémisses de l’émiettement du statut de l’Autre, qui sera éclairé à la lumière de la psychanalyse par J.-A. Miller et É. Laurent lorsqu’ils tireront les conséquences du triomphe de l’objet plus-de-jouir sur les idéaux [5]. Danièle Hervieu-Léger [6] déplie magistralement la transformation récente des modes de croyance religieuse en Occident, en montrant que, contrairement à ce qui fut affirmé durant longtemps, celle-ci ne connait pas de déclin. La croyance se réinvente et se moule dans des bricolages privés et épars qui se substituent à l’Un de la tradition et du Nom-du-Père. Olivier Roy [7] peut aussi décrire avec rigueur ce qui change dans les rapports entre l’Un et le multiple, en montrant comment les néo-fondamentalismes religieux, au pluriel, trouvent un terrain fertile dans la mondialisation. Au sein de cette polyphonie, j’ai voulu garantir à l’ouvrage un cap : faire saillir la force de la psychanalyse lacanienne par sa façon de cerner dans toutes ces manifestations, le réel en jeu. Dire le réel n’implique pas d’en faire une fatalité mais d’en prendre-acte pour cheminer avec et s’orienter au milieu de faits particulièrement inquiétants.

[1] Ramirez C., Haine et pulsion de mort au XXIe siècle. Ce que la psychanalyse en dit, Paris, L’Harmattan, 2019.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 11 décembre 1996, inédit.

[3] Laurent É., « Des jouissances mauvaises », Lacan Quotidien, n°810, 8 janvier 2019, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[4] Lipovetsky G., L’Ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.

[5] Cf. Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996-1997, inédit.

[6] Hervieu-Léger D., Le Pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Flammarion, 1999.

[7] Roy O., Le Djihad et la mort, Paris, Seuil, 2016 ; Roy O., La Sainte Ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil, 2008.




L’ignorance et sa fabrication

Lacan, dans une conférence faite à Sainte-Anne pour les jeunes psychiatres, précise : « L’ignorance, je viens de dire que c’est une passion. Ce n’est pas pour moi une moins-value, ce n’est pas non plus un déficit. C’est autre chose. L’ignorance est liée au savoir. C’est une façon d’établir le savoir, d’en faire un savoir établi. » [1]

L’établissement du savoir n’est plus le même. Il y a des mécanismes très complexes aujourd’hui pour établir le savoir. En particulier il y a les comités d’experts qui travaillent sous le regard des médias.

François Gonon, neuroscientifique, a bien montré le biais qu’introduit la « médialisation » dans la publication scientifique : ce concept nouveau décrit « un processus évolutif où le contenu de l’information produite par les médias est régi par des normes médiatiques (instantanéité, spectacularité, primat de l’émotionnel sur le rationnel) et où les acteurs externes aux médias sont poussés à infléchir leurs activités en fonction de ces normes » [2].

Ainsi, dans les médias, une grande place est faite aux résultats spectaculaires et nouveaux et peu, ou pas, à leur invalidation ultérieure, qui n’est pas rare, mais passe inaperçue. Les médecins connaissent bien l’effet réverbère des statistiques qui servent plus à les soutenir qu’à les éclairer, comme pour l’ivrogne.

Les nouveaux médias ont réveillé l’usage d’une science un peu ignorée : l’agnotologie. C’est la science qui étudie « les diverses formes d’ignorance et la manière dont on la produit, l’entretient et la propage » [3]. Robert Proctor qui est professeur à Stanford et aussi son inventeur considère que nous vivons « an age of ignorance » [4]. Il est donc temps d’étudier comment et pourquoi nous ignorons. Ce qui ne signifie pas que ce chercheur ne dise que du mal de l’ignorance : « A founding principle of liberal states is that omnisciences can be dangerous, and that some things should be kept private. » [5] Pour ce chercheur il y a une ignorance native, un vide, que l’éducation et la maturité se chargent de remplir de savoir. Il y aura donc toujours un biais par où le sujet recevra positivement un peu du vide que crée l’ignorance pour venir aérer un océan de savoir établi. Lacan voyait dans cette aération du savoir la fonction de son objet a. On oublie souvent que la question n’est pas tant celle de ce que l’on ne sait pas que celle de ce que l’on ne veut pas savoir. Le savoir comporte son ombre. En attirant votre attention, en captant vos neurones, sur le savoir S2 on vous contraint d’ignorer et de ne pas savoir S1 et aussi S3 et S4, etc… L’ombre croît donc avec la lumière au fur et à mesure que vous en êtes éclairé ! Ce qui est l’objet le plus important c’est donc parfois la fabrique de l’ignorance : « One of my favorite examples of agnogenesis is the tobacco industry’s efforts to manufacture doubt about the hazards of smoking. » [6] Des sommes considérables ont été consacrées non pas à innocenter le tabac ou les pesticides et Monsanto mais bien à persuader que les méfaits de ces substances avaient d’autres causes. Pareil aujourd’hui pour le réchauffement climatique. On crée le doute ! On pouvait le voir récemment avec un conseiller du ministère de la santé en France (Martine Wonner) qui insinuait que la crise de la psychiatrie était due à la psychanalyse. Aujourd’hui face à la crise sanitaire on assiste à la variation continue et vertigineuse des données de l’expertise.

M. Trump, grand spécialiste de la production d’ignorance, a déclaré à propos de la létalité du COVID-19 : « Je pense que les 3,4% sont vraiment un faux chiffre […]. Personnellement, je pense que ce chiffre est bien inférieur à 1%» [7]. En mai 2005 un rapport parlementaire [8], cité par le magazine Le Point, sur le risque épidémique prévisible disait : « Un des moyens de rassurer la population serait de mettre à sa disposition des masques de protection. […] des masques classiques, de type masques de chirurgien, n’offriraient qu’une protection extrêmement limitée. Il serait souhaitable de disposer de modèles extrêmement efficaces mais relativement coûteux. » Les rapporteurs ajoutaient que cela permettrait de « limiter la paralysie du pays». On sait ce que tout cela est devenu aujourd’hui ! La même année, la CIA brossait le tableau à venir de l’épidémie actuelle !

Richard Sennett, dans un entretien en ligne pour présenter son livre The Craftsman [9], souligne que dans le capitalisme contemporain on véhicule l’idée que « les personnes de la base manquent de compétence et de capacité d’expertise » [10]. Il souligne que ces personnes ont surtout la capacité à « faire un travail ‘‘comme il faut’’ » [11]. Nos soignants le démontrent à merveille !

Et le plus souvent les experts ignorent ce travail ! Ceux qui défilent à la télé, démontrent souvent leur ignorance concernant les compétences des invisibles, celles des généralistes, infirmières et autres. Heureusement, le drame fait qu’on entend chaque jour beaucoup mieux et plus ces professionnels de santé ! Lacan souligne que nous inventons le savoir pour répondre à la rencontre du trou du réel [12]. Et même que ce trou, cet impossible, est bien ce qui nous permet d’inventer ; y compris d’inventer le réel lui-même ! Un savoir qui s’invente est une assurance contre le savoir établi. L’inconscient en fait partie et, mieux, c’est un savoir qui ne se sait pas, qui paraît impossible et montre bien son lien au réel ! D’où la menace qu’il constitue pour les « Établissements » divers du savoir, aujourd’hui on les désigne souvent comme des Agences…

[1] Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 11.

[2] Gonon F., « La science dans l’écosystème médiatique », Science et pseudo-sciences, n°323, janvier/mars 2018, disponible sur internet.

[3] Jammet F., « Agnotologie, numérique et production d’ignorance », SenseMaking, 21 septembre 2017, disponible sur internet.

[4] Proctor R., « Preface », in Proctor R. & Schiebinger L. (s/dir.), Agnotology. The Making and Unmaking of Ignorance, Stanford, Stanford University Press, p. VII, disponible sur internet.

[5] Proctor R., « Agnotology: A Missing Term to Describe the Cultural Production of Ignorance (and Its Study) », in Proctor R. & Schiebinger L. (s/dir.), Agnotology, op. cit., p. 2.

[6] Ibid., p. 11.

[7] D. Trump dans une interview sur la chaîne de télévision Fox News, 5 mars 2020, disponible sur internet.

[8] Door J.-P. & Blandin M.-C., « Rapport sur le risque épidémique », 2005, cité par A. Mercier, in « Pénurie de masques : à qui la faute ? », Le Point, 25 mars 2020, disponible sur internet.

[9] Sennett R., The Craftman, Londres, Penguin Books, 2008.

[10] Sennett R., « Nouveau capitalisme et expertise quotidienne », Cahiers internationaux de sociologie, n°126, mai 2009, p. 13, disponible sur le site de CAIRN : cairn.info

[11] Ibid., p. 14.

[12] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les Non-dupes errent », inédit.