Éditorial : Le malaise dans l’intimité

L’expérience dans les CPCT témoigne que le malaise dans la civilisation contemporaine a pris bien d’autres formes depuis l’écrit de Freud. Pour autant il reste d’actualité et l’enjeu demeure le même : qu’il y ait à tout prix rapport sexuel !

Jacques-Alain Miller attire notre attention sur le fait que la psychanalyse freudienne a été l’une des réponses à ce malaise où il s’agissait de faire exister le rapport en mettant le couvercle sur toute jouissance : « La pratique freudienne a frayé la voie à ce qui se manifestait comme une libération de la jouissance […] et a anticipé la montée de l’objet a au zénith » [1], nouvelle boussole de la civilisation d’aujourd’hui.

Force est de constater que les réponses à l’effondrement de « la morale civilisée » et à « la dictature du plus-de-jouir » visent à rétablir le rapport sexuel : soit en remettant au goût du jour l’inconscient patriarcal ou en se calant sur le discours de la science qui donne l’illusion qu’en prenant le pouvoir sur les corps, « ça marchera ».

La rentrée littéraire nous invite à effleurer les nouveaux contours de ce malaise. En toute intimité, Alice Ferney [2] nous ouvre la porte de la demeure d’Alexandre et Alba. Celle-ci se revendique « no sex » et refuse catégoriquement de prêter son corps à la conception d’un enfant qu’elle désire pourtant ardemment. Elle ne veut se soumettre ni à la rencontre entre les corps ni au processus de gestation : « Toute femme a le droit d’être enceinte, et sans subir de contrainte sur la manière de le devenir » [3]

Ce couple passe donc un pacte au tout début de leur relation : il n’y aura aucune pénétration parce que « le sexe [d’Alba] n’est ni fourreau ni logis » [4]. Elle croit à la passion du rapport sexuel entre deux êtres à condition que le corps ne soit pas en jeu et que ce qui y touche soit réglé ailleurs, notamment par les moyens que propose la science.

Or ce que nous apprend la psychanalyse lacanienne, c’est que pour pouvoir faire un pas de côté par rapport au discours de la civilisation hypermoderne, il s’agit de donner toute sa portée au « ça rate ». Le symptôme, en tant que signe de ce non-rapport sera toujours le caillou dans la chaussure du discours scientifique quand bien même il souhaiterait tout codifier.

Sachons-en quelque chose, en toute intimité.

[1] J.-A. Miller, Conférence en Comandatuba. http://2012.congresoamp.com/fr/template.php?file=Textos/Conferencia-de-Jacques-Alain-Miller-en-Comandatuba.html. Texte paru dans Mental n°15 sous le titre « Une fantaisie »

[2] Alice Ferney, L’intimité, Paris, Actes Sud, 2020

[3] Ibid. p. 223

[4] Ibid. p. 190




Desserer la prise du surmoi

J’ai choisi cette formule [1], que Jacques-Alain Miller met au cœur du propos de Freud dans Malaise dans la civilisation, parce qu’elle est au plus près de ce dont il s’agit dans la pratique au CPCT.

Rappelons comment Freud analyse les effets de l’évolution de la civilisation sur les symptômes de ses contemporains. Il se demande si elle parviendra à surmonter les pulsions destructrices qui l’animent, soulignant que nul « ne peut présumer du succès et de l’issue » [2]. C’est à ce pressentiment freudien que Lacan se réfère quand il parle des « impasses croissantes de notre civilisation » [3], et qu’il cherche à provoquer le réveil des psychanalystes afin qu’ils ne cèdent pas sur leur responsabilité dans le monde.

Comment transposer à notre époque l’analyse que Freud fait du « surmoi de la culture » [4], cette instance paradoxale qu’il saisit à la fois comme « tentative de thérapeutique intérieure à la civilisation » [5], et ressort même du malaise ? Quelles sont les armes que nous a laissées Lacan pour y parer ? Que nous enseigne la pratique au CPCT à ce sujet ?

Freud montre comment l’exigence sociale de devoir renoncer à la satisfaction pulsionnelle se paie d’un prix fort dont les symptômes sont les manifestations. En termes lacaniens, ce renoncement se révèle lui-même porteur de jouissance – mécanique épinglée par J.-A. Miller comme le ressort pervers de la civilisation : « il n’y a pas de barrière qui empêche [la] jouissance séparée de revenir au surmoi » [6]. Du temps de l’Autre freudien, les effets mortifères de la morale civilisatrice se trouvaient régulés par le discours du maître, maintenant ainsi une dialectique du désir. Mais avec « la montée au zénith » [7] de l’objet a dans le monde actuel, ce « pas de barrière » du surmoi se trouve mis à nu dans les symptômes contemporains, avec une amplification croissante du désordre social.

La « réponse thérapeutique » de la civilisation est aujourd’hui attendue de la science seule, champ où prospère un véritable marché du savoir, terreau de prolifération des formations standardisées en toc. Le savoir devient ainsi lui-même marchandise de consommation, fomentant cette machinerie infernale du surmoi libéralo-scientiste. Celui-ci s’infiltre aujourd’hui dans tous les domaines de la vie humaine, sous la forme d’une « morale civilisée » des plus cyniques laissant hors champ la dimension régulatrice de la castration.

Philippe La Sagna situe là une difficulté pour la psychanalyse : « Dans ce marché du savoir qui sert à la jouissance, le problème va donc être de maintenir un désir de savoir. Lacan a rapidement identifié l’absence du désir de savoir quand le plus-de-jouir sature le désir en le transformant en addiction. » [8]

Au CPCT, nous faisons ce constat que les sujets que nous recevons ont de plus en plus de difficulté à parler d’eux, se situant bien souvent en-deçà même de la dimension symbolique de la demande. Quand ils arrivent, après un long « parcours thérapeutique », leur parole est perceptiblement teintée des signifiants de cette langue normée et indifférenciée qui leur a été servie (ils sont aussi parfois allés chercher ces signifiants, sur internet, etc.), assortie d’une exigence de savoir dont sourd l’agressivité. Comment donner le goût pour le savoir inconscient et ainsi miser sur un réel qui échappe au marché ?

Dans « Une fantaisie », J.-A. Miller analyse les effets de la civilisation consumériste sur la pratique de la psychanalyse elle-même. Il nous invite à suivre l’indication introduite par Lacan à la fin de son enseignement concernant les modalités du transfert : « Là où le sujet supposé savoir était pivot du transfert […], le dernier Lacan dit plutôt que ce qui fait exister l’inconscient comme savoir, c’est l’amour » [9].

C’est parce qu’il n’y a pas de rapport sexuel qu’il y a l’amour, enseigne Lacan dans Encore [10], ce qui est précisément forclos du libéralisme. Comment cela se traduit-il dans l’expérience ? Par l’offre faite au sujet d’apprendre sa langue singulière, lalangue sienne qu’il parle sans le savoir [11]. Et en faisant résonner les S1 de sa jouissance, il arrive que cette alchimie de l’amour opère, qu’une perte de jouissance se produise permettant alors au sujet de s’engager dans un rapport nouveau à la parole, avec ses effets d’aération, à rebours du surmoi scientiste.

 

* Valentine Dechambre est Directrice du CPCT Clermont Ferrand

[1] « desserre[r] la prise du surmoi » (Miller J.-A., « Jouer sa partie », La Cause du désir, n°105, juin 2020, p. 24).

[2] Freud S., Le Malaise dans la culture, Paris, PUF, 1995, p. 89.

[3] Lacan J., « la psychanalyse. Raison d’un échec », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 349.

[4] Freud S., Le Malaise dans la culture, in Œuvres complètes. Psychanalyse, vol. XVIII, Paris, PUF, 1994, p. 329.

[5] Miller J.-A., « Jouer sa partie », op. cit., p. 23.

[6] Ibid., p. 24.

[7] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, op. cit., p. 414.

[8] La Sagna Ph., « Le discours comme sortie du capitalisme », La Cause du désir, n°105, op. cit., p. 52.

[9] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p. 2.

[10] « Ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour » (Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44).

[11] Je dois cette formulation à J.-R. Rabanel, lors d’un cours à la Section clinique de Clermont-Ferrand. Cf. Rabanel J.-R., « Attentat langagier dans l’autisme », DESaCORPS, n°14, 17 juillet 2020, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).




Parier sur le désir

Les sujets migrants sont une figure majeure du malaise contemporain. Le CPCT-Antibes pour adolescents supervise la pratique de l’équipe socio-éducative du Cèdre Bleu, centre d’accompagnement et d’hébergement pour mineurs non accompagnés (MNA).

Freud mettait l’accent sur le nécessaire « détachement de la famille » [1] de l’adolescent. Dans les situations analysées, c’est le plus souvent le décès d’un parent qui a imposé l’exil du pays d’origine, en Afrique de l’Ouest. À la tradition des « rites de puberté et d’initiation » [2] évoqués par Freud, se sont substitués l’arrachement à la culture et l’épreuve de la migration qui confronte à la mort. Après un passage dans divers camps et foyers, ces mineurs sont placés en appartement, s’ils sont jugés aptes à entreprendre une formation.

L’équipe, principalement composée de jeunes éducatrices et travailleuses sociales volontaires, se heurte à un réel qui met à mal les idéaux d’empathie et d’aide sociale. Ces adolescents qui ont subi des traumas successifs, auxquels s’ajoute celui de la rencontre du sexuel, sont réticents à évoquer leur voyage et le mensonge s’impose souvent pour revendiquer l’identité de mineur isolé, ouvrant le droit à une prise en charge. Autre déception : issus d’une culture où l’autorité garde sa valeur, ils « ne regardent pas dans les yeux ». Il s’agit alors de supporter de ne pas tout savoir de leur histoire et de se décaler de l’idée qu’« ils savaient bien ce qu’ils allaient vivre », ce qui ne prépare en rien à la rencontre avec le réel qui leur tombe dessus. La supervision amène aussi à se déprendre de la croyance selon laquelle tout évènement tragique est potentiellement traumatique [3], et à faire entendre que ces sujets ne sont pas nécessairement dans l’urgence subjective de parler de ce qu’ils ont vécu.

À l’inverse, comment résister à la fascination exercée par l’écoute de récits d’atrocités ? Parfois, l’émergence d’un symptôme appelle un repérage clinique – épisode délirant d’un sujet, « paresse » d’un autre qui recouvre un deuil impossible, ou encore insomnies qui peuvent conduire à proposer des consultations au CPCT. Comment susciter le désir de parler à un inconnu, lorsque le sujet soutient que « c’est son sang qu’il faudrait changer » ?

Les apprentissages sont très investis par les ados, dont l’idéal de réussite se nourrit de l’impératif de s’acquitter d’une dette envers la famille d’origine. Freud soulignait « la grande valeur du travail […] et des relations sociales qu’il implique » [4]. Au lien social défait par l’exil, se substituent une communauté de jouissance autour de la nomination « MNA » et un style de vie qui n’exclut pas « le narcissisme des petites différences » [5] entre les sujets originaires de différents pays.

Il importe de s’intéresser à ce qui fait la singularité de chacun afin de restaurer une image dégradée et faire opérer la fonction de l’idéal du moi – que quelqu’un s’occupe du sujet pour qu’il « s’apparaisse aimable » à lui-même [6]. Freud avait cependant signalé la « misère psychologique de la masse […] quand le lien social est créé principalement par l’identification des membres d’une société les uns aux autres » [7], en l’absence d’un chef. Ce risque est présent et rend ces adolescents vulnérables à l’attraction de divers réseaux.

Sans tomber dans l’« humanitairerie » [8], que Lacan avait dénoncée, l’équipe éducative soutient l’insertion de chaque mineur et multiplie les démarches pour l’obtention d’un titre de séjour. Elle évite l’écueil de faire consister un Autre tout-puissant qui leur garantisse le droit à vivre en France au-delà de la majorité : « Peut-être désire-t-on trop pour eux ? », s’interroge une éducatrice. Confronté à un impossible vécu sur le registre de la frustration, les membres de l’équipe tentent d’inscrire leur travail dans une temporalité logique et se contentent de résultats limités, sans méconnaitre la responsabilité de chaque jeune migrant dans son histoire – ce qui n’exclut pas de parier sur son désir.

 

* Franck Rollier est Directeur du CPCT Antibes.

[1] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 54.

[2] Ibid.

[3] Cf. Miller J.-A. (s/dir.), Effets thérapeutiques rapides en psychanalyse. La conversation de Barcelone, Paris, Navarin, 2005.

[4] Freud S., Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 25.

[5] Ibid., p. 68.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 231.

[7] Freud S., Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 70. 

[8] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 534.




L’amour du prochain

Gratuité et bénévolat ont toujours répondu à l’ambition des psychanalystes d’étendre les effets de la cure au plus grand nombre.

Ce que Freud avait soutenu en 1918 avec l’institut berlinois et les centres gratuits [1] est toujours d’actualité avec le CPCT [2]. Freud était favorable à de telles innovations [3], tout en formulant des réserves concernant leur gratuité, et le bénévolat que cela imposait au psychanalyste.

Le traitement de la jouissance, la castration symbolique qui sont attendus d’une cure, sont-ils possibles dans la dimension de la gratuité ?

Freud avait constaté que loin de favoriser l’avancée de leur cure, la gratuité provoque chez les patients, « une énorme augmentation des résistances […] et l’ensemble des relations échappe au monde réel » [4]. Quand la cure est gratuite, le réel traumatique serait à la charge de l’analyste qui reçoit bénévolement. Charge à lui de payer un prix personnel pour que l’opération analytique puisse avoir lieu, d’où la nécessité des supervisions régulières dans les traitements aux CPCT, prix que payent les consultants.

Cependant, le patient peut également se poser la question de ce qui anime l’analyste dans son acte bénévole au CPCT. Le sacrifice consenti par l’analyste peut alors dévoiler son versant obscur. Le patient peut lui supposer une satisfaction qui fasse énigme : un Que me veut-il ? angoissant peut émerger qui ne serait pas tamponné ici par le don d’argent. Cela peut parfois précipiter l’interprétation du patient qui répond alors à l’énigme sur un versant érotomaniaque : s’il ne me fait pas payer, s’il n’est pas payé, c’est sans doute qu’il ne manque de rien… parce qu’il m’aime. L’homme aux loups [5], le patient de Freud en est un exemple célèbre dans l’histoire de la psychanalyse.

L’amour du prochain donnerait un sens à la gratuité de l’acte.

Or, c’est précisément devant l’intenable du commandement biblique que Freud reculait : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » [6]. En effet, il considérait que l’amour était trop précieux pour être donné à n’importe qui et « si j’aime quelqu’un d’autre, d’une certaine façon, il doit mériter cet amour ». Pour Freud, le prochain pouvait être méchant comme un objet de tentation sur lequel l’homme satisfait son agression.

Lacan va revenir à plusieurs reprises sur ce commandement dans le Séminaire VII, L’Éthique de la psychanalyse, prenant acte du recul de Freud comme celui d’un homme de bien qui s’arrête horrifié devant… cette méchanceté foncière qui habite en ce prochain. C’est vers une répudiation du bien qui ne tient pas comme idéal analytique que Lacan propose de s’avancer, en voulant dégager une autre modalité de l’amour du prochain qui inclurait la jouissance. Cet amour est une chose complexe, nous dit Lacan en reprenant, pour l’illustrer, l’apologue de saint Martin qui partage son manteau avec le vieux mendiant dénudé au bord de la route. S’agit-il d’un geste d’amour ou de simple bienfaisance ? S’il s’agit du manteau partagé, pas de problème, « l’étoffe est faite de sa nature pour être écoulée » [7] dans le circuit des marchandises.

Jacques-Alain Miller [8] se demandera, cependant, si cet apologue illustre bien l’amour du prochain au sens de : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ?

La réponse de Lacan est multiple, dit-il. Certes, cela illustre l’amour du prochain au niveau de la bienfaisance et de l’altruisme, le « comme toi- même » se manifestant ici dans cette répartition égalitaire des biens selon le partage du manteau en deux parts identiques.

Mais, remarque J.-A. Miller, cela rate « l’extrême de l’amour » qu’il situe dans l’au-delà de la satisfaction du besoin où se limite saint Martin. Au-delà, nous dit-il, « un espace infini s’ouvre si on ne prend pas la demande au niveau du besoin, si on implique dans la demande une autre satisfaction » [9]. Or, l’au-delà du besoin « n’a pas qu’un seul nom » [10] : on peut le nommer désir quand l’au-delà vise autre chose, mais il y a aussi un au-delà du besoin qui s’appelle la jouissance, et qui ne s’atteint que dans le franchissement d’une barrière, celle qui s’établit entre plaisir et jouissance, c’est la défense du sujet. Ce sera la direction indiquée par Lacan quand il se demande si c’est seulement le manteau que voulait le mendiant ou peut-être mendiait-il autre chose, « que saint Martin [peut-être] le tue ou le baise » [11]. On rencontre alors un autre au-delà du besoin qui n’est pas seulement un excès de plaisir mais une autre chose qui est là « en tant que nocive, […] mauvaise » [12] et qui implique la pulsion de mort, la destrudo. Ainsi, vouloir le bien du prochain ne se résume pas à l’usage de l’étoffe qu’on partage, mais il y a également son usage de jouissance où le sujet peut en disposer à sa propre guise et non plus dans la simple réciprocité de son rapport avec son semblable. En effet, quand la jouissance du bien se mêle à l’amour, alors le prochain n’est peut-être plus mon semblable. Il peut s’introduire une étrangeté qui fait du semblable, un Autre à part entière pouvant apparaître animé d’une volonté qui ne voudrait pas seulement son bien.

La gratuité peut nous conduire à la question de savoir si le CPCT participe de cette volonté générale de vouloir le bien – ce que pourrait suggérer le bénévolat de l’analyste. C’est le risque si l’on s’oriente selon le thérapeutique qui vise toujours le bien d’autrui. L’analyste qui reçoit bénévolement au CPCT doit-il s’identifier à la bonne volonté du thérapeute ? Doit-il prendre pour idéal de sa conduite, la réinsertion du sujet dans les circuits sociaux dont sa jouissance l’avait extrait ?

J.-A. Miller proposait une autre direction pour le traitement gratuit à durée limitée. Un tel traitement ne se justifie que s’il introduit à l’expérience psychanalytique elle-même, « à ce lien social particulier qui peut se tisser autour de l’analyste non comme idéal identificatoire mais comme reste, comme déchet qui vient représenter ce qui de la jouissance du sujet était resté insocialisable » [13].

On peut apercevoir, dans cette proposition, un autre amour du prochain, qui serait au-delà du principe de plaisir et qui se fonderait, non sur l’altérité radicale de la jouissance, mais sur le déchet – objet qui préfigure ce condensateur de jouissance que représente l’objet a [14].

 

* Bruno Miani est Directeur du CPCT Gap.

[1] Sokolowsky L., Freud et les Berlinois. Du congrès de Budapest à l’Institut de Berlin. 1918-1933, Rennes, PUR, 2013.

[2] CPCT : Centre Psychanalytique de Consultation et de Traitement.

[3] Cf. Freud S., « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique », La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1981, p. 140.

[4] Freud S., « Le début du traitement », La Technique psychanalytique, op. cit., p. 91-92.

[5] Cf. Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1985.

[6] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 61.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 219.

[8] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 7 janvier 1998, inédit.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Miller J.-A., « Le salut par les déchets », Mental, n°24, avril 2010, p. 15.

[14] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n°43, octobre 1999, p. 14.




La puissance de la parole en acte

Dans un entretien sur « Les prophéties de Lacan » [1], Jacques-Alain Miller introduit le Un dans sa dimension tyrannique qui s’étend à « tous les champs de l’activité humaine ». « Et impossible d’y couper, poursuit-il, car la suprématie du ‘‘Un’’ provient du langage lui-même. Cette frénésie, Lacan l’assimilait à la pulsion de mort ».

Le bonheur serait ainsi promis par le droit à jouir du Un-tout-seul dont les accents surmoïques poussent l’être parlant à se faire objet du malaise. Les symptômes contemporains relèvent de cette logique du Un propre au modèle de l’addiction tel, par exemple, l’anorexie. La promesse du Un – la fameuse harmonie entre le corps et l’esprit – devient alors grimaçante et confine l’être parlant à son mode de jouissance mortifère. Le lien à l’Autre se délite tandis que le centrage sur l’objet produit l’angoisse et ses variantes.

Le CPCT met alors « à l’épreuve le réel qui fait souffrir, et retourne le discours du maître en discours de l’analyste qui n’est pas un discours de domination » [2]. Ainsi, dans certains cas, les signifiants sont comme gelés, fixes. Le « Un » gouverne mais désoriente. Le dépôt d’une parole, qui n’est jusque-là jamais advenue comme telle, auprès d’un Autre dans le lien transférentiel, peut permettre de les cerner. La constitution d’une nouvelle identification imaginaire, plus stable, et qui peut contrer les effets mortifères de la jouissance peut constituer un trajet.  Ainsi, pour cette patiente déboussolée dans son lien à l’enfant, les séances au CPCT lui ont permis de nommer la fonction maternelle, de passer de la mère « cadrante » à la mère « aidante ». Ou encore celle-ci, qui trouve dans les diagnostics contemporains un allègement de sa culpabilité en tant que mère, ce qui l’ouvre à un savoir lui permettant de se dégager de l’impératif de perfection.

Dans d’autres cas, moins fréquents, les signifiants inconscients peuvent être mobilisés et rendre possible la mise en forme du symptôme. La mise en circulation de la parole permet d’activer les signifiants déjà là, mais refoulés. Ils trouvent à se nouer au signifiant « CPCT » qui peut devenir un lieu d’adresse et de supposition de savoir. Un transfert se noue à la psychanalyse, et un désir de savoir sur l’inconscient émerge.

Le CPCT peut se faire le relais de l’événement traumatique qui a produit une rupture, une cassure, un trou. Son offre est à chaque fois unique et inédite, réceptacle des signifiants les plus intimes d’un sujet. En ceci, le consultant orienté par la psychanalyse lacanienne sait, par le travail de sa propre analyse, se faire le lecteur discret mais éclairé de ce qui se répète, de ce qui insiste, au gré des contingences d’une vie. « En ce sens, le symptôme est ce que la psychanalyse a de plus réel » [3], énonce Jacques-Alain Miller. Le CPCT est un lien d’élaboration sur les symptômes contemporains et leurs effets sur les corps parlants ; sa visée est d’inventer à partir du trou. Ainsi, comme le mentionnait Lacan : « Ce n’est pas parce que le sens de leur interprétation a eu des effets que les analystes sont dans le vrai, puisque même serait-elle juste, ses effets sont incalculables. Elle ne témoigne de nul savoir, puisqu’à le prendre dans sa définition classique, le savoir s’assure d’une possible prévision. Ce qu’ils ont à savoir, c’est qu’il y en a un de savoir qui ne calcule pas, mais qui n’en travaille pas moins pour la jouissance » [4]. La psychanalyse touche à l’être, et ses effets, bien réels, ne sauraient être quantifiables. Le CPCT témoigne de la puissance de la parole en acte.

* Laetitia Jodeau-Belle est Directrice du CPCT-Parents de Rennes.

[1] Miller J.-A. « Les prophéties de Lacan », entretien, Le Point, 18 août 2011, disponible sur internet.

[2] Brousse M.-H., intervention lors de la soirée « Solitudes d’aujourd’hui. Réponses du CPCT », organisée dans le cadre du CPCT-Paris, 25 juin 2020, inédit.

[3] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n°26, juin 2011, p. 49-58.

[4] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 558.




Éditorial : Reading

Qu’est-ce que nous allons chercher dans certains livres ? Le miracle de la rencontre avec une lecture ne se produit pas à chaque fois. C’est contingent. Parfois dès les premiers lignes, le lecteur est éjecté. Le livre lui tombe des mains. D’autres fois, il est saisi dès la première phrase : « Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin au sortir des rêves agités, il se retrouva dans son lit changé en un énorme cancrelat » [1]. Il y a des débuts de lecture mémorables.

Il arrive que lire permette de découvrir une phrase que nous soulignons, ou que nous re-co-pi-ons dans un cahier comme la commémoration d’un bien-dire. Lire permet aussi de se retrouver nez à nez avec une formulation qui nous marque et que nous cherchons frénétiquement, parce qu’aussitôt lue elle a disparu dans l’océan des mots : « Ah ho ! C’était bien dédommage de tomber à la renverse pour les grâces et formes de l’angoisse de NOOOOOOOOOtre temps Bon d’accord, Lelly. Serre moi la main » [2].

Il y a ceux qui aiment écrire dans leurs livres, ceux qui ne les prêtent jamais, ceux qui les traitent avec soin pour qu’aucun pli sur la couverture ne marque leur passage, ceux qui les hument et ceux qui les malmènent, en écornant les pointes des pages. Quel objet, ce support des mots… Quel évènement, celui de lire !

Il y a une affinité entre la psychanalyse et la lecture : « Le bien dire dans la psychanalyse n’est rien sans le savoir lire » [3]. Jacques-Alain Miller fait référence à lire le symptôme, mais aussi bien, à lire Lacan. Celui qui sait me lire… Celui qui lit bien, dit bien ? Celui qui dit bien, lit bien ? « La psychanalyse n’est pas seulement affaire d’écoute, listening, elle est aussi affaire de lecture, reading » [4]. Un psychanalyste est un lecteur.

Ce numéro de la rentrée est consacré à des lectures, chaque auteur raconte sa rencontre toute récente avec un livre.

L’Hebdo-Blog, nouvelle série est écrit pour être lu. Vous nous en donnerez des nouvelles.

[1] Kafka F., La Métamorphose et autres récits, Paris, Gallimard, 1980, p. 79.

[2] Joyce J., Finnegans Wake, Paris, Gallimard, 1982, p. 155.

[3] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n°26, juin 2011, p. 49-58.

[4] Ibid.




Écrire pour ne pas se taire

« Le se taire n’est pas le silence » [1]. C’est avec cette phrase de Lacan dans le Séminaire XII que j’épinglerai l’œuvre de Santiago H. Amigorena : Une Enfance laconique (1998), Une Jeunesse aphone (2000), Une Adolescence taciturne (2002), Une Maturité coite (2004-2012), Mes derniers mots (2015). Autant de déclinaisons des effets non pas tant d’un silence sur l’histoire que de la transmission d’un se taire du côté d’un père. C’est avec Le Ghetto intérieur que nous en trouvons l’origine. Wincenty, le grand-père maternel, quitte la Pologne en 1928 pour se construire une nouvelle vie en Argentine. Il s’y fait une place de dandy, épouse cinq ans plus tard Rosita avec laquelle il a trois enfants et devient Vicente, un brin magouilleur mais mari aimant, père attentionné, et ami fidèle. Au fur et à mesure, insensiblement, il délaisse sa judéité, la Pologne et sa langue, privilégiant le plaisir, le jeu, et une certaine facilité. Il ne tient pas sérieusement sa promesse d’écrire à sa mère toutes les semaines, mais il entretient néanmoins avec elle une relation épistolaire, et un espoir qu’elle et son frère le rejoignent.

Cependant, les journaux se font l’écho de la montée du nazisme et de ses conséquences en Europe. Vicente refuse de les lire, cultivant un certain « ne rien vouloir savoir ». Mais l’angoisse ressurgit avec une lettre de sa mère témoignant des restrictions et violences qu’ils subissent avec l’installation du ghetto de Varsovie. Vicente décide alors de ne plus parler, plongeant son entourage dans une certaine perplexité. Il se tait et s’absente, s’enfermant, comme le titre du livre l’évoque, dans un ghetto intérieur, en compassion à l’épreuve maternelle. « L’acte de se taire ne libère pas le sujet du langage. Même si l’essence du sujet, dans cet acte, culmine – s’il agit l’ombre de sa liberté – ce se taire reste lourd d’une énigme » [2]. Vicente croit reprendre la main sur son impuissance et sa lâcheté en ne parlant plus et en s’excluant du lien social, mais il se retrouve confronté à un afflux de pensées qui alimente sa culpabilité. Toutes les raisons de son émigration lui semblent futiles. Il aperçoit sa surdité aux prémisses d’une guerre à venir. Il entend le reproche de n’avoir pas été chercher sa famille. Il s’abandonne dans le silence, qu’il inflige également à la famille qu’il a créée. C’est « quand la demande se tait, que la pulsion commence » [3]. Plus rien ne peut se dire et surtout pas la trahison et la honte qui en découlent. Ni le Yiddish qu’il a cessé de parler, ni l’espagnol qu’il a adopté, aucune langue ne peut s’en faire le support, l’élaboration ou le vecteur. C’est à une autre génération, dans un autre exil et une nouvelle exclusion de la langue maternelle, que la nécessité de reprendre la parole s’impose. Cette fois, c’est l’écrit qui en est le ferment, ce que Vicente refusait (lire les journaux, écrire à sa mère, …). Après Mopi, son cousin, S. H. Amigorena, à la première personne, retrace, déplie, interprète, construit autour de ce refus de parole du grand-père et autour du trou dans l’histoire que fut la Shoah. « C’est du silence même que centre ce cri, que surgit la présence de l’être le plus proche […]. Le prochain, c’est l’imminence intolérable de la jouissance » [4]. Cette jouissance qui nous vient de l’Autre, mais aussi celle en creux, à l’intérieur de nous-mêmes, « et dont nous ne pouvons qu’à peine nous approcher » [5].

S. H. Amigorena emprunte une autre voie, fait résonner une autre voix, et tisse une nouvelle trame signifiante pour s’y retrouver. « Je ne sais pas si, épuisé par son propre silence, il a songé, comme je songe à présent, que pour ne pas être complices de la tentative d’assassinat du langage des nazis, cet impensable, il nous faut pourtant, absolument le penser. » [6]

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 17 mars 1965, inédit.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 12 avril 1967, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 225.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », op. cit.

[6] Amigorena S. H., Le Ghetto intérieur, Paris, POL, 2019.




Le manuscrit du Vatican

Heureuse rencontre qui me mit en compagnie de la dernière traduction d’une œuvre de quatre siècles et demi de vie : L’Éthique de Spinoza [1]. Elle est superbe et toujours aussi jeune, aussi fraiche. L’édition des PUF a tenu ses promesses. Elle est dotée d’un appareil critique très généreux, fruit du labeur de Pierre-François Moreau et de son cercle d’études spinozistes. Cette version bilingue, latin et français, est la première à pouvoir s’appuyer sur trois versions de L’Éthique. La première, les « Opera Posthuma », la deuxième « De nagelate schriften » (en néerlandais) et la troisième, en latin, copiée de l’original de 1675, par Pieter van Gent, a été retrouvée au Vatican en 2010. C’est la seule version latine, rédigée du vivant de Spinoza.

Et pourtant, le récit que l’on peut faire de la disparition et de la retrouvaille du manuscrit, pourrait donner lieu à un excellent scénario pour un thriller ou un romain, comme le grand Umberto Eco savait en écrire. Figurez-vous que dans le cercle d’amis de Spinoza, ceux qui étaient supposés diffuser les idées du philosophe-polisseur de verres, ces fidèles, il y avait le copiste nommé plus haut et un deuxième fidèle. Ce dernier était un mathématicien, baron allemand de son état, qui échangea beaucoup avec Spinoza. Il s’agit de Tschirnhaus qui, deux ans après la mort de Spinoza, en 1677, entreprend un voyage à Rome. Il conservait dans sa valise la copie réalisée par van Gent, et Spinoza lui-même l’avait défendu de montrer le manuscrit à Liebniz.

Ce Tschirnhaus, arrivant à Rome, rencontre un ancien membre du cercle d’amis entourant Spinoza à Amsterdam. Il s’agit de l’anatomiste danois Niels Stensen, devenu célèbre après sa découverte de l’inexistence de la glande pinéal dans le cerveau [2], démontrant ainsi l’erreur de Descartes. N. Stensen s’était converti au catholicisme. Nous ne savons pas si Tschirnhaus l’ignorait. Le manuscrit ne portait ni le nom de l’auteur ni de titre, il était composé des 133 feuillets. Il n’est pas resté longtemps anonyme, car le danois converti (il était à Rome, responsable du rassemblement et de la conversion des protestants qui venaient de l’Europe du nord) découvrit rapidement l’auteur du manuscrit. Il rédigea sans tarder une lettre de dénonciation où il fit état de « l’extrême dangerosité du manuscrit écrit par un athée et un hérétique redoutable ». N. Stensen transmit sa lettre et le manuscrit de Spinoza à la Sainte Inquisition, à Rome.

Les archives de l’Inquisition ne pouvaient pas être consultés depuis l’interdiction du pape Léon XIII, en 1879. Ces archives sont consultables, depuis 1990 (au compte-gouttes, dit-on), car ils ont été déplacés à la bibliothèque du Vatican. C’est la découverte de cette lettre de dénonciation qui va mettre sur la voie du manuscrit la spinoziste italienne, Pina Totaro. Elle dit avoir eu l’intuition de l’existence d’un manuscrit de Spinoza, dans ces archives. Celle-ci et l’historien et philosophe néerlandais, Leen Spruit, ont enfin découvert l’existence du manuscrit sur une liste des transferts des archives de l’Inquisition au Saint Office, en 1922. La cote du manuscrit de L’Éthique était : Vat. Lat. 12838. Ni titre ni nom d’auteur, mais la première phrase (« Par cause de soi j’entends ce dont l’essence implique l’existence ») et la dernière phrase (« Mais tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare ») du manuscrit confirment le nom de son auteur.

La lecture de ce formidable volume m’a permis de voir les distances que prend Spinoza avec Descartes, entretenant une conversation presque permanente avec lui. C’est toujours l’auteur des Passions de l’âme [3] son interlocuteur principal. Spinoza opère une réduction des affects primitifs de Descartes, ne conservant que l’amour, la haine et le désir. De ces trois, il y a un essaim de dérivés, et chaque affect déduit ou dérivé est argumenté autant des fois que nécessaire. Spinoza discute avec les opposants et contradicteurs qui pourraient s’opposer à ses thèses, devançant les objections éventuelles.

Lacan, spinoziste, a opéré une réduction et peut-être aussi une nouvelle systématisation des affects. Ordonnant de façon implicite, une sorte de bipartition de leur ensemble. D’un côté il y a les affects qui ont partie liée au réel et, par ailleurs, les affects qui relèvent de la percussion du symbolique sur l’imaginaire. Quoi qu’il en soit, c’est l’ensemble des affects qui intéresse la psychanalyse, puisqu’il s’agit en toute circonstance, dans la pratique analytique, de « vérifier l’affect ».

Ce fut un bel été.

[1] Spinoza (de) B., Œuvres, t. IV, Ethica. Éthique. Paris, PUF, 2020.

[2] Stensen N., Discours sur l’anatomie du cerveau, Paris, Garnier, 2009.

[3] Descartes R., Les Passions de l’âme, Paris, Vrin, 2010.




« Esclave de la nécessité » *

« C’est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne. » [1]

L’artiste, souvent, fraie la voie et nous avons à le suivre. Julia Deck est de cette veine, sensible à « la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel » [2]. Elle rend hommage à l’un de ses maîtres : « j’ai lu Beckett. Personne ne parle mieux de la folie que lui : il se place à l’intérieur du chaos, il lui rend une cohérence » [3].

Viviane Élisabeth Fauville, roman en chausse-trappe, saisit le lecteur et donne le vertige qui est aussi celui du personnage éponyme, aux prises avec un désordre intérieur.

« Vous êtes Viviane Élisabeth Fauville, épouse Hermant. Vous avez quarante-deux ans et, le 23 août, vous avez donné naissance à votre premier enfant, qui restera sans doute l’unique. Vous êtes responsable de la communication des Bétons Biron. […] Le 30 septembre, [votre mari] a mis fin à deux ans d’horreur conjugale. […] Vous avez déménagé le 15 octobre, trouvé une nourrice, […] et, le lundi 15 novembre, c’est-à-dire hier, vous avez tué votre psychanalyste » [4].

Viviane, sur les conseils des pompiers qui l’ont secourue lors d’une première crise de panique, consultait le docteur Jacques Sergent.

« Je n’ai fait aucun choix, c’est mon mari qui m’a quittée.
Mais nous faisons tous des choix inconscients.
Vous suggérez que je l’ai poussé vers la porte.
Je ne suggère rien, c’est vous qui le dites. » [5]

« Je ne suis pas venue pour remonter au déluge, je suis fatiguée, il faut m’aider maintenant. […] Docteur, vous ne m’entendez pas. Je ne veux plus jouer, je dis pouce. Il faut employer une autre méthode ou il est inutile que je revienne ici » [6].

À l’indication de soin, Viviane s’était faite docile. Elle en avait fait une nécessité mais sans que sa demande soit articulée à un sujet supposé savoir. Et quand le docteur lui a demandé de venir plus souvent, elle n’a pas compris. Il arrive en effet « que cette rencontre du psychanalyste soit sans prix pour un sujet, alors même qu’il est un cas de psychanalyse impossible » [7]. C’est ce que n’avait pas compris le docteur Sergent, contrairement aux élèves de Lacan qui « ont accepté des usages d’eux-mêmes qui n’étaient pas prescrits au départ » [8]. Il ne croyait, et ce fut sa perte, qu’à la « psychanalyse pure » [9].

Le drame de Viviane, au-delà d’une normalité apparente, qui n’est rien d’autre qu’une fiction sociale, est de ne pas avoir trouvé comment se loger dans l’Autre, de n’avoir pas – décision insondable – consenti à s’aliéner. Elle attend d’être démasquée, mais rien. Les passants sont absorbés, pas un regard pour elle, « votre visage paraît s’effacer de leur mémoire dès qu’ils reportent les yeux ailleurs » [10]. Elle voit bien que même l’inspecteur « la trouve sans intérêt comme suspecte » [11]. Même lorsqu’elle croise un groupe d’étrangers : ils « ne lui prêtent aucune attention lorsqu’elle se faufile entre eux, vérifiant en coin si elle attire leur regard et constatant que non, qu’elle demeure invisible aux Sri Lankais comme aux autres, psychanalyste, police, et tout ce qui s’ensuit. […] C’est le privilège de votre situation. Vous êtes entièrement libre » [12].

Libre, Viviane l’est, mais d’une liberté non arrimée à l’Autre. Ce « privilège » ne va pas sans son lot de souffrances morales et de phénomènes de corps. Alors, Viviane s’accroche à son bébé de trois mois dont le souffle régulier la berce, qui la retient de tomber, auquel elle attribue un « rôle d’amulette, de grigri contre le malin » [13]. Sans le recours de l’imaginaire, elle devient l’esclave de la nécessité, se cramponnant à ce qui doit être fait, aux gestes quotidiens, aux repères topographiques de Paris et à la vie des autres.

Nous tairons la fin qui s’est imposée à Julia Deck selon la logique implacable imprimée dès le départ, et n’ajouterons que ces quelques mots : « Vous finissez par [prendre l’enfant] dans vos bras pour la bercer distraitement de droite à gauche, vers le haut, vers le bas, cela devient de plus en plus flou. » [14]

* Deck J., Viviane Élisabeth Fauville, Paris, Minuit, 2012, p. 46.

[1] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 193.

[2] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321.

[3] Deck J., citée par D. Caviglioli, in « Julia Deck, la révélation de Minuit », Le Nouvel Observateur, 23 août 2012, disponible sur internet.

[4] Deck J., Viviane Élisabeth Fauville, op. cit., p. 15-16.

[5] Ibid., p. 22-23.

[6] Ibid., p. 21.

[7] Miller J.-A., « Les contre-indications au traitement psychanalytique », Mental, n°5, 1997, p. 16.

[8] Ibid., p. 17.

[9] Ibid., p. 11.

[10] Deck J., Viviane Élisabeth Fauville, op. cit., p. 26.

[11] Ibid., p. 39.

[12] Ibid., p. 42.

[13] Ibid., p. 57.

[14] Ibid., p. 155.




En quête d’un Eldorado

Lecture et immigration sont les deux fils qui ont sous-tendu mon désir d’écrire ce texte et je l’articulerai à ceci : « l’artiste toujours précède l’analyste » [1], phrase de Lacan que j’entends ainsi : en quoi l’analyste peut-il s’enseigner de l’artiste ?

Dans son roman Eldorado, Laurent Gaudé [2] nous conte l’histoire de deux hommes que tout oppose : l’un policier des frontières qui perd le sens de sa mission, l’autre, migrant soudanais, qui tente la grande aventure vers une vie meilleure.

Depuis vingt ans, Salvatore, garde-côte sicilien, sillonne la Méditerranée afin d’intercepter, et parfois sauver, les émigrés clandestins pour les remettre aux autorités. Un jour, dans les rues de Catane, une femme qu’il a sauvée d’un de ces bateaux naufragés le reconnaît. Elle l’aborde et lui demande de lui procurer une arme pour tuer celui qui a abandonné le bateau dans lequel elle et son fils se trouvaient. Bien qu’à ce moment de sa vie il trouve son travail juste et bon, cette rencontre, « ce quelque chose d’imprévisible qui introduit une coupure entre un avant et un après » [3], va bouleverser sa vie. Divisé par ce que cette rencontre a produit comme rupture avec un savoir, il démissionne de son poste, brûle ses papiers d’identité et décide de traverser la mer Méditerranée à bord d’une barque pour effectuer le chemin inverse de celui pris par les migrants : « je suis nu […] comme seul un homme sans identité peut l’être » [4].

C’est à Ghardaïa, ville d’Algérie, que les destins des deux personnages se croisent. Parti du Soudan avec son frère, Soleiman poursuit seul le voyage. Après avoir été abandonné sur une plage par les passeurs, il aperçoit Boubakar, émigrant malien qui va devenir son compagnon de voyage. Soleiman dépouillera à son tour un homme et ne se reconnaissant pas dans celui qu’il est devenu, il ne trouve plus de sens à ce voyage. Alors qu’il déambule dans les rues de Ghardaïa – « je vais me perdre ici et ne bougerai plus » [5] –, il croise Salvatore qu’il prend pour l’ombre de Massambalo [6]. C’est cette rencontre contingente qui relance son désir de poursuivre le voyage – « je sais qui j’ai rencontré. Son œil m’a enveloppé […] et je me sens maintenant la force de mordre et de courir » – et qui donne à Salvatore, parce qu’il consent à « être » l’ombre de Massambalo, un nouveau sens à sa vie : « les hommes allaient peut-être continuer à mourir en mer, mais cela ne dépendait plus de lui. Il lui était donné de pouvoir souffler sur le désir des hommes pour qu’il grandisse ». Pour que ça fasse rencontre, il faut y mettre du sien !

À partir d’une réalité, celle de l’immigration clandestine, L. Gaudé nous fait entendre comment chaque sujet traite le réel auquel il a affaire, comment chacun des personnages se saisit des effets de la rencontre dans la quête de son Eldorado.

Pierre Naveau souligne que « la rencontre confronte nécessairement au désir de l’Autre » [7], désir décidé que chaque personnage du roman lit tour à tour dans le regard de l’autre. « La rencontre vient aussi ébranler la position de l’être » [8]. Clotilde Leguil [9] précise également que quand le sujet rencontre un évènement qui fait vaciller son identité sociale, cela l’amène à se poser une question sur son être. Il y a rencontre avec son être comme énigme pour lui-même. Il interroge son identité, s’en détache, pour chercher sa singularité.

N’est-ce pas ce qui se passe pour les personnages de ce livre ? La recherche de l’Eldorado ne renvoie-t-elle pas aussi à cette quête subjective de sa singularité, au-delà des identifications sociales, communautaires, familiales, etc. ?

Éric Laurent, lors de son intervention au forum de Rome, soulignait que « le migrant n’est pas seulement victime de la jouissance de l’Autre, mais il peut aussi montrer la part de libido en jeu chez lui, part qui lui appartient dans son parcours d’exil » [10]. Cette boussole est précieuse pour s’orienter dans la clinique des migrants : elle permet de ne pas se laisser fasciner par le pathos de la situation et de ne pas réduire les sujets décidés que nous accueillons aux drames qu’ils traversent.

[1] « Le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position […] c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède » (Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192).

[2] Gaudé L., Eldorado, Paris, J’ai Lu, 2009.

[3] Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit, Paris, Michèle, 2004, quatrième de couverture.

[4] Gaudé L., Eldorado, op. cit., p. 136.

[5] Ibid., p. 151.

[6] Dieu des émigrés qui lance à travers le continent des ombres pour veiller sur les peuples en souffrance, légende véhiculée par les migrants.

[7] Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit, op. cit., p. 16.

[8] Ibid.

[9] Leguil C., « Je ». Une traversée des identités, Paris, PUF, 2018.

[10] Laurent É., intervention lors du forum européen de Rome « L’étranger. Inquiétude subjective et malaise social dans le phénomène de l’immigration en Europe », 24 février 2018, disponible sur le site de Radio Lacan : radiolacan.com