Éditorial : Témoigner dans la pudeur

Les AE témoignent du joint le plus intime de leur être. Hormis le trajet analytique lui-même, qu’est-ce qui est à l’œuvre dans l’énonciation et qui ancre la parole dans le corps ? On pourrait faire l’hypothèse que la pudeur, loin d’être ce « cache-misère » [1] fantasmatique qui engluerait le sujet dans un S1, permet d’approcher l’indicible, de dessiner les contours d’une énonciation par un décollement de l’énoncé. 

N’est-ce pas ce qu’on éprouve parfois, dans la cure, l’impression que toujours les mots tombent à côté, une sorte d’impossible à entrer dans le cœur brûlant de la Chose ? On pourrait saisir, par ce biais, ce qu’indique Lacan dans le Séminaire VII : la pudeur est « à produire » [2] ? Quand la jouissance n’est plus située à l’extérieur comme absolue, mais localisée comme interne au joint du corps et de lalangue, c’est d’une bien singulière pudeur qu’il s’agit alors.

On en passe par la pudeur pour user des semblants lorsqu’on touche à l’obscénité du fantasme, c’est ce qu’énonce Lacan à la fin de son enseignement : « La seule vertu que je vois sortir de cette interrogation […], s’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est la pudeur » [3].

À l’opposé de l’idée de la cure comme révélation de l’innommable, celle-ci apparaît comme un parcours où ce qui ne pouvait se dire peut être cerné, dans une expérience de parole. C’est ce que font entendre les récits des AE qui ont mené cette expérience jusqu’au bout, et ont choisi d’en témoigner. Leur cheminement, pour cerner un mode de jouissance dont ils se font responsables, préserve tout à la fois l’existence d’un point limite dans le savoir et une possibilité d’en témoigner. Ce mouvement requiert une approche du réel par la pudeur.

Le lendemain de leur premier témoignage aux 50e journées de l’ECF nous avons demandé aux trois nouveaux AE d’écrire un court texte ayant pour fil rouge la pudeur et le témoignage. Trois oui ont fusé. Vous lirez trois écritures subtiles et délicates. Précises et profondes. Écritures sur un bord.

[1] Monribot P., « La pudeur originelle », Quarto, n°90, juin 2007, p. 36.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 345.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.




Déshabillage de l’être et passe

L’invention de la passe par Lacan suppose que les analystes parviennent à un rapport au savoir qui ne soit plus fondé sur « une horreur indépassable au regard de ce lieu où gît le secret du sexe » [1]. De ce franchissement, ils en témoignent dès lors qu’ils sont nommés Analystes de l’École.

La nuit précédant ma nomination, j’ai rêvé que j’étais nue, au bord d’une plage, seule. À mon étonnement dans le rêve je répondais « ça n’a plus d’importance ». Au réveil, j’ai pensé que la passe était, d’une certaine façon, une mise à nu de l’intime. Tout au long de la cure, le déchiffrage lent et long des symptômes et du fantasme est comme une chute progressive de ce qui tenait lieu de vérité. Il y a « dans la psychanalyse une dynamique du déshabillage de l’être » [2], avec son corolaire de solitude face à la cause analytique.

Si j’étais nommée, j’allais avoir à l’habiller pour la transmettre aux autres. Mais alors, quelle forme trouver pour « témoigner au mieux de la vérité menteuse » [3] ?

Dans toute l’ampleur de ce qui a été dit aux passeurs, il y a un choix à faire pour que la logique s’en dégage, ce qui met en jeu la discrétion de l’analyste, c’est-à-dire son jugement sur ce qui peut être dit de l’intime, sans honte, mais pas sans pudeur.

Il ne s’agit plus là du voile posé sur la jouissance qui ne serait pas résorbée dans le savoir de ce qui la détermine, mais de l’importance éthique de tenir compte de l’effet que peut produire un dit. Quel que soit le mode de forçage par lequel on attente à la pudeur – geste, image, mots –, Lacan nous l’indique, « la pudeur est amboceptive des conjonctures de l’être : entre deux, l’impudeur de l’un à elle seule faisant le viol de la pudeur de l’autre » [4].

Le témoignage, dans cette mise à l’épreuve de l’hystorisation de l’analyse, s’adresse à l’École, qui n’est pas une entité abstraite, ni même un groupe, mais « des épars désassortis » [5]. Il s’agit de revenir sur les évènements et signifiants propres au sujet, d’en faire un récit, pas seulement dans les grandes lignes, mais aussi dans « les détails qui comptent, car ils sont agalmatiques, ils contiennent l’objet a » [6]. Divins détails, comme les nomme Jacques-Alain Miller [7].

Peut-être que là, le diable est dans les détails, dans le sens où le choix des mots pour le dire peut permettre de passer du tout dire, qui caractérise notre époque, avec les effets de violence et de haine que cela entraîne, à un bien-dire propre à la fin de l’analyse.

Bien-dire est justement pas-tout dire, et si l’AE tente de transmettre le propre de son expérience analytique, sa singularité, c’est à la mesure de la distance qu’il a pu prendre avec ce qu’il a vécu. Il faut bien qu’il y soit encore impliqué pour en parler avec justesse, voire avec une certaine émotion par moments. Cependant, il est nécessaire que l’AE en soit « détaché […] pour qu’il puisse en parler avec pudeur » [8].

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 19 mai 1965, inédit.

[2] Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 19.

[3] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[4] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 772.

[5] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », op. cit., p. 573.

[6] Naveau L., « La pudeur de l’hystoire », Quarto, n°90, juin 2007, p. 39.

[7] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les divins détails », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, 1988-1989, inédit.

[8] Naveau L., « La pudeur de l’hystoire », op. cit., p. 41.




Un instant

Depuis la fin du travail au sein du dispositif de la passe, un reste symptomatique se manifestait à quelques rares occasions : un instant de doute, d’hésitation. Un instant où je m’arrête et je m’interroge… avant de faire quelque chose [*]. Je le lis comme un reste symptomatique sur lequel je prends appui afin de voir par où poursuivre. Désormais sans inhibition ni précipitation, mais décidée.

Lorsqu’on me proposa de témoigner en visioconférence, je dis, sans hésiter : « oui, ce sont les conditions que nous impose l’époque ». Soutenue par l’éthique de ne pas céder devant le désir de m’adresser à l’École, je fis le pari de trouver une manière de faire passer le vivant à travers Zoom.

Dans les jours qui précédèrent les J-50, au détour d’une conversation informelle, quelqu’un fit référence à la pudeur et à ce qu’il voyait comme une difficulté : parler à une audience en majorité anonyme et invisible. Je ne ressentais pas cette pudeur, vu les circonstances inédites de ce premier témoignage mon souci était plutôt que l’énonciation « passe ».

Ce commentaire me fit cependant penser à cette phrase de Lacan, « les non-dupes errent, c’est peut-être les non-pudes errent » [1]. La pudeur est présente dans l’écriture du témoignage ; il ne s’agit néanmoins pas de la pudeur liée à la honte, mais de la pudeur à laquelle Lacan se réfère dans le Séminaire XXI, une pudeur liée au « bien-dire » [2]. Il avance qu’elle est la seule vertu de la fin, une pudeur face au réel qui est en jeu dans la passe. À la différence de la sortie par le cynisme ou l’incroyance, il y a une croyance dans le sinthome et une confiance dans l’École à laquelle nous, AE, nous nous adressons en tant qu’« épars désassortis » [3].

Toutefois, ce reste symptomatique se manifesta la veille de la plénière. La situation était la suivante : j’avais des doutes quant à la prononciation et je voulais que mes enfants m’aident. Cela impliquait de lire devant eux le témoignage à voix haute. Dans mon texte, je parlais de mon désir, de comment il s’était modifié avec la maternité et de la façon dont il avait affecté le choix de leur éducation. Avant de leur demander quoi que ce soit, l’instant de la question surgit de façon inattendue, accompagné d’un sentiment de pudeur.

Pourquoi le reste symptomatique apparut-il à ce moment-là ?

Bien qu’à la maison mon idéalisation légendaire de la France est matière à nombre de plaisanteries, je pensais qu’il s’agissait cette fois-ci de mettre en mots et d’une certaine façon de dévoiler quelque chose du tissage de signifiants et jouissance qui est en jeu dans la transmission à un enfant. Ayant vécu la mort de mon père comme une coupure abrupte, le souci de transmission m’a toujours habité, même s’il s’est exprimé sous des formes symptomatiques différentes au cours de mon parcours analytique. Ce qui apparut, ce jour-là, ce fut la différence dans la transmission après la passe.

Plus orientée, après m’être « arrêtée pour penser », je trouvai la façon de le faire et il fut intéressant de voir comment mes enfants répondirent et m’accompagnèrent, chacun de façon singulière. Alors que j’écris cette contribution, je pense qu’à ce moment-là, c’est aussi ma propre division mère-femme qui s’est manifestée, ainsi que la dissociation entre le désir de l’analyste et le désir de la mère. Ce sera un thème de travail.

 

[*] Traduit de l’espagnol par Dominique Corpelet.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

 




Tenir le fil du bien-dire

Patrick Monribot a écrit un magnifique texte sur la pudeur et la passe, je vous le conseille [1]. Il y relève deux statuts de la pudeur, toujours liée à la chose sexuelle, chez Lacan. Le premier a rapport avec le fantasme et sa jouissance secrète. La pudeur, articulée à la honte ou au dégoût, c’est selon, cache un plus-de-jouir qui ne peut s’avouer. Elle est brandie au nom de la morale, « cache-misère de l’obscénité du plus-de-jouir » [2]. Cette pudeur est à démasquer par l’analysant dans sa cure comme index aussi bien que voile d’une « jouissance par lui-même ignorée » [3], selon les mots de Freud quand il évoque la grimace de l’homme aux rats qui lui raconte le supplice fantasmé.

Le second statut de la pudeur est articulé non pas à un plus, celui du plus-de-jouir, mais à un moins, celui du non-rapport entre les sexes. La pudeur n’est plus ici voile mais barrière qui empêche l’« accès direct à cette béance impossible du sexuel » [4]. Cette pudeur-ci, Lacan l’appelle la « pudeur originelle », car elle est le témoin de la limite du savoir quant à l’indicible du rapport entre les sexes. Cette barrière de la pudeur est « essentielle à produire » [5], dit Lacan dans L’Éthique de la psychanalyse. « La seule vertu que je vois sortir de cette interrogation, […] s’il n’y a pas de rapport sexuel, […] c’est la pudeur » [6], reprend-il encore quatorze ans plus tard dans « Les non-dupes-errent ».

Ceux, ou celles, qui oublieraient ou voudraient forcer cette barrière, pour dire la chose qu’il n’y a pas, seraient « à la source de toutes sortes de questions sans issue » [7], condamnés à l’errance, car « les non-pudes errent » [8], ou frappés d’imposture liée à une position de démenti.

La passe est la production de cette pudeur comme réponse au non-rapport, en tant que barrière, limite ou bord du trou logé au centre du rapport qu’il n’y a pas. Elle habille l’impossible en même temps qu’elle le cerne. Comment ?

Jacques-Alain Miller fait le constat que « la passe ne se vérifie pas au niveau des énoncés […], mais au niveau de l’énonciation. Il s’agit plutôt de saisir un dire de passe » [9]… C’est donc par un dire que le bord du trou se tisse, c’est par le fil du bien-dire que l’impossible peut trouver son habit.

La passe s’accorde donc avec le bien-dire, J.-A. Miller nous le faisait remarquer déjà lorsqu’il nous introduisait au Séminaire Les Formations de l’inconscient en 1998. Il s’agit d’un bien-dire non pas articulé au code de la rhétorique mais lié à une production nouvelle dans le dire, à … du nouveau ! [10] Ainsi la production de la pudeur à la fin de l’analyse ressortit à une production nouvelle dans le dire, et en tant que telle, elle a des affinités avec le Witz comme création, comme néologisme. « C’est souvent saillant dans les témoignages des Analystes de l’École. […] Chacun tire, cingle vers son néologisme »[11], nous dit J.-A. Miller.

J’avais tenté d’articuler dans un texte précédent [12] le Witz à la fin de l’analyse à partir de la première phrase bien connue de l’ultime écrit de Lacan [13]. Non plus le Witz en tant que plus-de-sens, mais en tant que surgissement du S1 tout seul, avant qu’il ne se rapporte à un second signifiant, avant qu’il ne s’articule dans un savoir, touchant ainsi à l’inconscient réel. Il se peut – c’est contingence, tuché – qu’au moment-même où surgit un lapsus, un mot d’esprit ou un rêve, il n’ait pour l’analysant plus nécessité de s’interpréter dans le sens. Le « On le sait, soi » qu’ajoute Lacan indique qu’il s’agit alors d’un bout de lalangue qui s’accompagne d’une satisfaction liée à la certitude que ça y est, qu’il ne faut plus en rajouter. Le « soi » précise d’ailleurs bien qu’il s’agit d’un savoir qui n’est plus articulé à l’Autre.

C’est ainsi que si la fin de l’analyse peut être considérée comme un moment de traversée de ce qui voile le non-rapport – le fantasme –, ce n’est pas sans la production d’un dire nouveau et donc singulier dans la langue qui, ce trou, l’habille. La pudeur tient donc à un acte de dire qui débusque et, en même temps, défait une jouissance qui s’agit dans le silence.

Je voudrais, pour terminer, faire part de ce qui a été pour moi un souci au moment de faire la passe. P. Monribot fait remarquer que « pudeur » dans la passe n’est pas « pruderie » [14] et, en effet, les rêves, les fantasmes présentés par les AE sont parfois trash. Ils n’en ont pas, ou plus, honte, car la jouissance qui leur était attachée est tombée. Par contre, ce que cette pudeur épargne toujours, sans exception, ce sont les partenaires du sujet sur la scène de sa vie. Effectivement, ce que permet d’apercevoir la traversée du fantasme, c’est que c’était le sujet lui-même qui en était le metteur en scène, que c’était lui qui en agitait les personnages dans son scénario pour sa propre jouissance. La pudeur de la fin de l’analyse, c’est, de cette jouissance la plus intime, s’en faire responsable.

 

[1] Monribot P., « La pudeur originelle », Quarto, n°90, juin 2007, p. 34-38.

[2] Ibid., p. 36.

[3] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 207.

[4] Monribot P., « La pudeur originelle », op. cit., p. 35.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 345.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes-errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 345.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes-errent », op. cit.

[9] Miller J.-A., « Est-ce passe ? », La Cause freudienne, n°75, juillet 2010, p. 86.

[10] Cf. Miller J.-A., … du nouveau ! Introduction au Séminaire V de Jacques Lacan, Paris, coll. Rue Huysmans, 2000.

[11] Ibid., p. 13.

[12] Poblome G., « Witz et inconscient réel », L’Hebdo-Blog, n°210, 29 juin 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[13] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571.

[14] Monribot P., « La pudeur originelle », op. cit., p. 36.




Éditorial : Jacques Borie, rendre la langue plus habitable

Lui rendre hommage, c’est le lire. C’est avec cette indication que ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série rend hommage à notre collègue Jacques Borie. L’un après l’autre les textes de ce numéro dressent le portrait d’un psychanalyste décidément vivant. « Lacan, la vie » [1], que vous trouverez en ouverture, nous a été transmis par Nicole Borie à qui s’adressent nos pensées chaleureuses. Jacques Borie l’a écrit à l’aube du XXIe siècle, il y démontre avec force combien la politique de la psychanalyse était toujours au cœur de ses préoccupations.

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver » [2], dit merveilleusement René Char. Suivons les traces sérieuses, engagées et pertinentes d’un psychanalyste concerné [3]. Nous évoquerons dans cet éditorial son livre, Le Psychotique et le psychanalyste, témoignage d’un clinicien au plus près du dire des sujets qu’il a rencontré dans sa pratique.

Jacques Borie y trace un parcours qui commence par la rencontre d’une demande inopinée, celle qu’un sujet psychotique au jeune praticien qu’il était et qui a eu un effet de précipitation alors qu’il se trouvait au seuil hésitant de son autorisation. Il le décrit ainsi : « le temps n’était pas aux atermoiements, […] je n’avais d’autre choix que de me faire partenaire de la jouissance paradoxale de ce sujet : traiter le réel de la langue par la langue elle-même » [4]. Avec ce moment d’autorisation, Jacques Borie fait sien le syntagme lacanien : « La psychose, c’est ce devant quoi un analyste ne doit reculer en aucun cas. » [5] Cette phrase est le fil rouge du livre, qui démontre, en s’appuyant sur une série de cas et sur le mode du singulier, une manière de manœuvrer, avec un style qui réunissait le pragmatique, le démocratique et l’ironique [6].

Lors d’un entretien donné à la revue Vacarme, au moment de la publication de son livre, il explique combien la manière de faire de Lacan l’avait marqué : ce dernier ayant inventé « une façon de […] questionner qui sort de la psychiatrie classique : il invente une forme de conversation à bâtons rompus qui nous guide encore aujourd’hui » [7].

Jacques Borie savait, à partir de la clinique et de l’étude rigoureuse, que dans la psychose il est nécessaire d’accompagner le sujet pour « trouver un abri » où la langue « cesse un tant soit peu d’être un gouffre sans cesse réouvert » [8]. Il précise dans ce même entretien qu’il lui semble que Lacan « a été le premier à avoir l’idée que, dans la psychose, il y avait à repérer un dérèglement intime entre le langage et le vivant » [9]

« Rendre la langue plus habitable » [10] est une indication précieuse. Une des traces qu’il nous invite encore à suivre.

[1] Cf. Borie J., « Lacan, la vie », L’Hebdo-Blog, n°219, 9 novembre 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[2] Char R., En trente-trois morceaux et autres poèmes, Paris, Gallimard, 1995, p. 54.

[3] Cf. Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, Paris, Éditions Michèle, 2015, p. 13.

[4] Ibid., p. 14.

[5] Lacan J « Ouverture de la Section clinique », Ornicar ?, n°9, avril 1977, p. 12.

[6] Cf. Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 83-91.

[7] Borie J., « Le psychotique et le psychanalyste », entretien, Vacarme, n° 62, hiver 2013, p. 207-227, disponible sur le site de Vacarme (www.vacarme.org).

[8] Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 86.

[9] Borie J., « Le psychotique et le psychanalyste », entretien, op. cit.

[10] Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 86.




Lacan, la vie

Lors[*] du colloque « Jacques Lacan 1901-2001 » organisé en mai dernier à Rome, le professeur Stefano Agosti de l’université de Venise notait fort justement que : « S’il y a une vingtaine d’années Lacan était à la mode, maintenant qu’il ne l’est plus il devient clair que Lacan est le futur » [1]. Je suis en effet frappé que nulle part Lacan ne soit devenu un auteur parmi d’autres, selon la tradition de réduction du savoir au catalogue et à l’accumulation propre à une certaine logique universitaire. Ceux qui s’y réfèrent témoignent tous de leur position subjective, de leur prise de parti, bref de leur transfert, soit du mode sous lequel ce qui est attendu de notre lien à l’Autre anime le vivant de notre discours, hors de la répétition et de l’imitation. Car Lacan n’a jamais voulu être autre chose qu’un psychanalyste consacré entièrement à sa pratique et à son enseignement. Pas d’œuvre, pas de dogme, pas de système de pensée, pas de théorie (ou alors mille !), mais un enseignement, soit ce qui est porté par un corps, une voix, un souffle, et qui vise à faire signe d’autre chose, à qui veut bien y mettre à son tour un peu (et même beaucoup) de lui-même. Au-delà de la disparition de sa personne, si son enseignement reste vivant, c’est parce que Lacan savait s’adresser à quiconque (bien au-delà des supposés spécialistes), c’est-à-dire non pas à tous mais à chacun, et non pour défendre les psychanalystes, mais pour les inviter à répondre aux questions de leur temps.

Cette question de l’adresse singulière fait qu’aujourd’hui encore, celui qui lit pour la première fois un texte de Lacan se trouve – comme ce fut mon cas, il y a trente-cinq ans, à la sortie des Écrits – atteint d’un double choc : à la fois celui de n’y pas comprendre grand-chose, et cependant d’être convaincu d’un « ça me concerne ». C’est ainsi que l’on s’assure que le savoir est à la bonne place, encadré par l’insu, et que le dire à venir a une chance de pas être psalmodie, mais événement. Ce qui m’a le plus touché chez Lacan, tant dans ma seule rencontre avec lui, lorsque j’avais à peine vingt ans, que dans chaque lecture, c’est sa générosité toujours disponible à qui a un peu de désir. Vous lui dites que vous ne comprenez rien à ses textes, il vous répond c’est normal, c’est pas fait pour une lecture solitaire, mettez-vous avec d’autres aussi embarrassés que vous ; et il appelle ça un cartel. Son École est un échec, il la dissout et propose à ceux qui l’aiment encore une contre-expérience, notre École de la Cause freudienne. Vous voulez lui parler, mais vous vous dites qu’un homme aussi occupé n’aura certainement pas de temps pour le pauvre sujet que vous êtes, et il vous répond : « Venez tout de suite ». Il garde si peu pour lui qu’il donne même ce qu’il n’a pas – c’est sa définition de l’amour – ce qui n’est pas pour plaire à la cohorte des non-dupes, ceux qui croient pouvoir juger sans rien donner.

Cette dimension de l’amour au présent, en acte dans l’appropriation du savoir, Lacan a su le susciter en enseignant dans une position d’analysant, de sujet divisé, et en espérant un effet de propagation par vagues, par tourbillon, et non une pétrification dans un savoir mort.

Il montre que pour l’être parlant la vie est une chose si énigmatique que celui-ci l’éprouve plus comme exil de soi que comme plénitude de l’étant à son Umwelt.

Le Lacan classique, met d’abord l’accent sur le langage en tant que puissance de mortification : la structure déterminant le sujet à son insu, le vivant est renvoyé à l’imaginaire, et la pulsion réduite à sa signification. Dans cette logique, qui fut nécessaire à Lacan pour contrer le postfreudisme réduisant l’enseignement de Freud à l’adaptation à la réalité et à la force du moi, la visée de la cure est l’accomplissement de la vérité, la subjectivation de l’être-pour-la-mort, ou l’assomption de la castration, bref un sujet épinglé par ce qui lui manque. L’analyste y est le partenaire du sujet comme le mort l’est au bridge. Il permet de compter les coups d’une partie entièrement réglée par des lois de la permutation. Le parcours d’une analyse est alors celui de la reconnaissance d’une nécessité. Cette nécessité a aussi pour nom le père, en tant que fonction introduisant le sujet à l’universel, au pour tous, contrant les caprices de la mère inassouvie.

Depuis quelques années, grâce au travail de Jacques-Alain Miller, un autre Lacan apparaît, dans ce que nous appelons maintenant son dernier enseignement. Tenant compte des impasses produites par cette logique de domination sans partage du symbolique, Lacan a, petit à petit, réorienté son enseignement du côté du réel, soit de l’impossible – ce que nous ne pouvons supporter, définition de la clinique. La question de la vie, jusque-là minorée, subordonnée, peut alors prendre une nouvelle dimension. C’est la langue elle-même qui devient lalangue, où l’on entend résonner le babil de l’enfant avant l’alphabêtisation [2]. De structure définie comme un pur jeu de signifiant, cette langue devient appareillage, mixant l’hétéros du sens et de la jouissance. C’est l’analyste qui est convié à déserter son échiquier pour avoir des mamelles, autre face de l’énigmatique Tirésias. Une vacillation (calculée bien sûr) de la neutralité est encouragée, traversant le miroir de l’image de l’analyste ataraxique et aux lèvres pincées. Bien loin du fonctionnaire de la nécessité, Lacan promeut l’analyste comme poète de l’« entreprêt » [3], comme homme assoupli à la contingence, brisé à l’équivoque, manieur du malentendu « de la bonne façon ».

La fin (sa finalité) de la cure peut alors être abordée dans une toute autre perspective : aucune résorption du sujet dans l’universel n’est possible, la singularité, en tant qu’elle touche à l’usage même que fait le sujet de son corps par l’entremise de la pulsion, est sa boussole. C’est une solution de l’impossible à quoi chacun peut consentir, pour sortir enfin de cette citadelle de défense contre la vie qu’est la névrose.

Ce déplacement dans l’enseignement de Lacan obéit certes à la logique interne de son discours, mais aussi à ses impasses, toujours fécondes dans leur rebroussement même, à ses apories qui, situées au bon endroit, invitent à reprendre les choses sous un autre angle. Conformément à la structure de solide des vérités (il faut les manier pour en voir la varité), il est aussi une tentative de réponse aux impératifs de la jouissance contemporaine, en mutation radicale par rapport à l’époque de Freud.

Les figures de l’Autre de la culture et du Nom-du-Père associées aux divers idéaux sociaux ont été subverties par l’universalisation de la science et du capitalisme, et sont impuissantes à réguler comme à négativer la jouissance. Celle-ci ne se situe plus, dès lors, que du plus-de-jouir, soit de l’objet. D’où les nouveaux symptômes : toxicomanie, anorexie / boulimie, suicide des jeunes, violences, traumatismes divers et mortification masochiste pour beaucoup. La jouissance, désarrimée du discours, dévoile sans réserve sa face mortelle. Au niveau collectif, autre versant de l’individuel, Lacan, à l’époque où pourtant les idéaux humanistes et la croyance au progrès avaient encore quelques partisans, n’a eu de cesse d’annoncer la montée des périls. En 1964, à la fin du Séminaire XI, il soutient que le drame du nazisme et de l’holocauste n’est nullement une forme dépassée de l’histoire, mais une « résurgence, par quoi il s’avère que l’offrande à des dieux obscurs d’un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber, dans une monstrueuse capture » [4]. En 1967, dans sa « Proposition sur le psychanalyste de l’École », il note que le phénomène des camps n’est pas du passé, mais précurseur « par rapport à ce qui ira en se développant comme conséquence du remaniement des groupements sociaux par la science […]. Notre avenir de marchés communs, ajoute-t-il, trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation » [5]. Puis, en 1972, dans « Télévision » [6], il annonce la montée du racisme, liée au capitalisme qui, ne voulant reconnaître que des individus consommateurs, exclut le féminin comme une race étrangère. Et il ajoute, dans son Séminaire sur « Le savoir du psychanalyste », que le discours capitaliste « laisse de côté […] les choses de l’amour » [7], puisque l’objet n’y est jamais affecté d’une perte pure (condition de l’amour comme signe de la présence de l’Autre au-delà de l’objet), car toujours recyclable dans l’univers du marché.

Cet individu complété de son objet, moderne monade autistique, est cependant voué à la consumation, liste sans fin des encore un qui ne trouvent de limite que dans la mort. Là aussi, faute d’un lien social (un discours) apte à opérer une séparation, le sujet est livré sans autre principe d’arrêt que le réel de la mort et la ségrégation haineuse des modes de jouissance.

Ce que Freud annonçait dès 1920, avec la pulsion de mort et l’au-delà du principe de plaisir, tend aujourd’hui à devenir le régime de notre temps. Le 11 septembre 2011, l’entrée dans le vingt-et-unième siècle s’est marquée du sacrifice du terroriste, dont la maxime est justement épinglée par Jacques-Alain Miller, dans sa troisième lettre à l’opinion éclairée : « ‘‘Je voulais un corps d’ange’’ […]. Oui, d’ange exterminateur » [8]. Son corps l’embarrasse ; il le sacrifie pour que l’Autre enfin existe, à l’envers de l’opération attendue d’une analyse, séparer le corps et l’idéal. Éric Laurent [9] ajoute que le terroriste veut, au-delà des symboles, frapper le vivant, à la mesure même du paradoxe d’une guerre où l’on ne doit pas voir de cadavres. C’est que la vie elle-même pose problème à l’être parlant, parasité par le langage ; il ressent la vie comme angoisse plus que la mort ; c’est pourquoi, l’un des mollahs des talibans a pu prophétiser en s’adressant à ces ennemis : « Nous vaincrons car nous aimons plus la mort que vous n’aimez la vie ». Nous croyions que notre époque est caractérisée par la fin des idéaux ; nous n’y sommes pas ; c’est aujourd’hui la mort même qui apparaît comme idéal, notre Éros noir dans les jouissances individuelles mais aussi de masses. En 1744, paraît à Naples, une seconde version d’un livre étrange d’un philosophe plutôt baroque auquel Lacan se réfère volontiers à plusieurs reprises, Giambattista Vico. Dans ce livre, Scienza nuova, il décrit l’histoire des commencements de l’humanité aux résonances très actuelles : « au milieu de la plus grande affluence et de la foule des corps, vivent-ils comme des bêtes farouches dans une profonde solitude des sentiments et des volontés » [10].

Lacan nous parle de notre époque dans un autre style, en cherchant le rationnel dans la folie moderne, sans dénonciation vertueuse, ni espoir dans un quelconque progrès. Pour reprendre la parodie qu’il fait des intellectuels de droite comme de gauche, dans son Séminaire sur L’Éthique de la psychanalyse, il ne se range, empruntant les termes au théâtre élisabéthain, ni du côté du fool – le demeuré, l’innocent –, ni du côté du knave – le « coquin fieffé », pas loin de la vraie canaille [11]. Et il va jusqu’à interpeller les psychanalystes sur leur part de responsabilité dans « la sauvagerie » qui s’accroît chaque jour et dans « le trait sauvage des expédients dont on y pare » [12]. On pare à quoi ? À ce que la psychanalyse révèle comme défaut fondamental de l’être, soit son être-pour-le-sexe. Et que lui reproche-t-il, à la psychanalyse ? Elle « ne prend pas en charge ce dont pourtant […] elle se réclame » [13]. La réponse de Lacan est donc radicale : le devoir du psychanalyste est de répondre des effets du scandale de la découverte freudienne. Si le rapport sexuel est impossible, chacun doit pouvoir tirer les conséquences de ce réel pour s’inventer une conduite civilisée qui ne contourne pas cet impossible. Faute de quoi, c’est le régime du parasexué, le règne de l’objet, c’est la tyrannie du surmoi qui commande, « Jouis ! », et la ségrégation qui emporte avec elle cette « sauvagerie des expédients dont on y pare ».

En centrant la psychanalyse sur le défaut de la langue à rendre compte de la différence sexuelle, Lacan – bien loin de s’affliger de ce ratage – ouvre la voie à un rapport au vivant qui n’est pas déduit de l’Autre préalable, et qui est désarrimé du sens commun. Les noms de la réponse à ce défaut pourraient être pulsion, féminité, amour, invention, ou d’autres encore, et l’affect qui en témoignerait serait plutôt du côté de la gaieté que de l’ennui ou de la morosité. Pourtant, c’est la dépression qui est l’affect contemporain le plus répandu, conséquence de la science qui ne connaît le sujet que comme réduit au fonctionnement, sans particularité, coupé du sentiment même d’exister. L’exigence moderne de transparence intégrale fait apparaître la psychanalyse, dans une inversion paradoxale, comme le refuge de la pudeur. L’usage du langage qu’elle promeut n’est pas de tout dire, au contraire, une certaine opacité lui convient, le malentendu est son domaine, un juste mi-dire y est requis plutôt qu’une quelconque nomination de l’obscénité, et la joie qui s’en éprouve est celle qui relie, non sans équivoque, le savoir à la vie. D’où une certaine gaminerie chez Lacan : « Chacun sait que je suis gai, gamin même on dit : je m’amuse. Il m’arrive sans cesse, dans mes textes, de me livrer à des plaisanteries qui ne sont pas du goût des universitaires. C’est vrai. Je ne suis pas triste. Ou plus exactement, je n’ai qu’une seule tristesse, dans ce qui m’a été tracé de carrière, c’est qu’il y ait de moins en moins de personnes à qui je puisse dire les raisons de ma gaieté, quand j’en ai. » [14] Pour Lacan, c’est de la version que chacun propose de son rapport à la langue qu’est attendu du nouveau dans le lien social : pas la langue privée de l’obsessionnel, la langue de bois de la secte, la langue féroce du paranoïaque, mais celle qui fait résonner dans le sens son altérité, et dans la mortification de la chaîne des signifiants, l’écho des pulsions qui hantent leur béance de leur silencieuse insistance.

Lacan s’adresse à chacun et fait ainsi foule paradoxale. De l’expérience de la cure, il fait le pari qu’un nouveau mode de lien social puisse se fonder, à partir du plus intime. Son invention du dispositif de la passe, chargé de vérifier comment une analyse menée à son terme permet de soutenir le désir de l’analyste, est aussi conçu comme un Witz, un mot d’esprit, métissage de sens et de jouissance, qui ne produit son effet que de l’assentiment de l’Autre, la communauté des rieurs, ravie et enrichie de l’invention du passant.

Le XXIe siècle n’est pas une ère post-lacanienne – comme on dirait postfreudienne pour mieux enterrer l’invention de Freud –, pas plus celle d’un retour à Lacan : Lacan nous parle au présent, et c’est à prendre les choses par ce biais, celui du style et celui de la vie, et du style de vie, que nous aurons une chance de répondre – avec tous ceux qui veulent bien converser sur ce sujet – aux impasses croissantes de notre civilisation.

 

[*] Cet article est la transcription d’un extrait d’une intervention de Jacques Borie à l’occasion du colloque « Actualité de Jacques Lacan » à Lyon le 1er décembre 2001, à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Jacques Lacan. Elle a été publiée dans le bulletin de l’ACF-Rhône-Alpes : Par Lettre, n°15, avril 2002, p. 29-38 ; dans La Cause freudienne, n°50, février 2002, p. 180-185 ; et sur Ornicar ? digital, publication en ligne (www.wapol.org).

[1] Agosti S., intervention lors du colloque « Jacques Lacan 1901-2001 », Rome, 25-26 mai 2001, actes publiés dans La Psicoanalisi, vol. 30/31, 2002.

[2] Cf. Lacan J., « Postface », Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 252.

[3] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 545.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit., p. 246-247.

[5] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autre écrits, op. cit., p. 257.

[6] Cf. Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[7] Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 96.

[8] Miller J.-A., « Troisième lettre. La tendresse des terroristes », Lettres à l’opinion éclairée, Paris, Seuil, 2002, p. 162-163.

[9] Laurent É, intervention lors de l’Agence Lacanienne de Presse, 19 octobre 2001.

[10] Vico G., Scienza nuova, seconde version, 1744, trad. La Science nouvelle. Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations, Paris, Fayard, 2001, p. 537.

[11] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 215.

[12] Lacan J., « Introduction de Scilicet au titre de la revue de l’École freudienne de Paris », Scilicet, n°1, 1968, p. 4.

[13] Ibid., p. 3.

[14] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, op. cit., p. 363.

 




Un tableau, un film. Un souvenir de Pontormo, avec Jacques Borie

La mort est irreprésentable. Comment réaliser celle de Jacques Borie ? Qu’il ne soit plus là pour partager tant de choses, comme on le faisait depuis si longtemps ? Que faire de cette irréversibilité qui soudain s’impose ? Il aurait dû être ici pour notre Antenne clinique ce 9 novembre 2020. Une séance annulée pour cause de COVID-19 et voilà que maintenant Jacques n’est plus. La mort est toujours un rendez-vous manqué.

Novembre, c’était aussi l’occasion de se retrouver autour d’un rizotto ou de tagliolini aux truffes blanches, pour poursuivre nos discussions entamées en Italie. D’où le choix du texte : « Une orgie d’églises en Italie » [1]. Une orgie d’églises, c’est un titre intrigant, emprunté à une citation Lacan où il fait état de son « baroquisme » [2], comme d’un qualificatif dont il accepte d’être affublé.

D’où, ici, le souvenir de notre visite commune à l’église Santa Felicita, à proximité du Ponte Vecchio à Florence, devant le tableau stupéfiant de Pontormo, La Déposition de Croix. Puis ce sera Carmignano voir un autre tableau majeur de Pontormo, La Visitation. Jacques a écrit sur La Déposition de Croix et moi sur La Visitation [3]. Ce souvenir comme un clin d’œil par-delà ce qu’on aurait voulu encore pouvoir se dire.

Devant cette Déposition de Croix, Jacques Borie insiste très justement sur ce qui apparaît d’emblée comme une vacillation. De quoi s’agit-il ? On croit reconnaître une descente de croix mais il n’y a pas de croix ; une mise au tombeau mais il n’y a pas de tombeau ; c’est une Pietà mais le Christ ne repose pas dans les bras de sa mère ; il n’y a pas non plus de paysage en arrière-fond ; les couleurs, entre les roses et les verts clair, sont comme des habits transparents à même la peau, sur des corps distendus, aux formes inédites, des déformations voulues par le peintre, propres au maniérisme.

Pontormo est né en 1494. Orphelin à dix ans, il est envoyé à Florence où il entre dans l’atelier d’Andrea del Sarto, puis dans celui de Léonard de Vinci. À la Certosa pour échapper à la peste qui ravage Florence de 1523 à 1525. C’est ensuite qu’il se met au travail de La Déposition de Croix à Santa Felicita, dans la lignée directe de son positionnement maniériste, où se joue sa liberté, inédite, surprenante, colorée.

Jacques Borie rappelle dans son texte que Lacan a évoqué un lien entre son propre style et la fonction irremplaçable du maniérisme [4]. Pontormo avec Lacan, à propos de l’objet regard, irreprésentable, dont l’effet traverse le tableau, comme Kant avec Sade [5], autour de la présence absente d’un objet dont l’effet s’articule au corps, qu’il affecte directement. Comme le conclut Jacques Borie : « c’est cet effet qui a fait courir Freud puis Lacan et chacun de nous à l’occasion dans ces églises d’Italie où nous trouvons une satisfaction assumée de corps jouissants. Un plaisir que Lacan l’appellera ‘‘la régulation de l’âme par la scopie corporelle’’ [6] » [7].

La Déposition de Pontormo, dit Jacques Borie, interpelle le spectateur, et met en jeu le surgissement du regard, comme objet inassimilable aux cordonnées de l’espace. L’objet regard précipite le déséquilibre des personnages pris dans une chute, en suspend dans l’air : la subversion d’un tableau, qui surgit sans profondeur, sans décor, aux couleurs et aux formes peu naturelles dont le centre est un trou autour duquel tout s’anime dans un tourbillon. Un tourbillon dont je dirais qu’il est comme une origine qui se prend dans le devenir, « dans le tourbillon de ce qui est en train de naître dans le devenir et le déclin » [8] – un devenir encore incertain, en même temps qu’assuré, entre la mort et la résurrection.

L’autre souvenir : un film, La Ricotta, dans lequel Pasolini fait de La Déposition de Croix de Pontormo un tableau vivant – un moyen métrage pour lequel Pasolini fut condamné pour blasphème.

Sur fond de Passion du Christ, Pasolini met en jeu une autre passion, celle de Stracci, qui doit jouer le rôle du bon briguant sur sa croix. Stracci qui se prive de son panier repas pour le donner à sa famille, qui se fait ensuite voler sa nourriture par un chien, qu’il finira néanmoins par caresser tendrement. Comme l’écrit Pasolini, « Le Saint, c’est Stracci » [9]. Suite à une série d’échanges et de péripéties, Stracci se retrouve finalement affamé jusqu’à atteindre un énorme plat de ricotta, dont il se gave juste avant le tournage. Pris d’indigestion, il meurt sur la croix, devant la caméra. Telle est sa passion !

En contrepoint de l’objet regard insaisissable au centre du tableau de Pontormo, Pasolini met en jeu dans Ricotta un autre objet inatteignable. La ricotta qui disparaît, Stracci la cherche, avide, jusqu’à en mourir : un excès qui dépasse le manque. Un excès qui se révèle en déséquilibre par rapport à un manque qui se situe au-delà de l’objet, un manque qu’aucun objet ne peut satisfaire : Stracci, affamé, envers de l’anorexique, rencontre aussi ce point où se révèle qu’« aucune nourriture ne satisfera jamais la pulsion orale, si ce n’est à contourner l’objet éternellement manquant » [10].

Des passions nouent ensemble corps, religion, politique, poésie et cinéma, jusqu’à cet extraordinaire entretien du réalisateur du film, interprété par Orson Welles, qui vient troubler par son altérité le réalisateur effectif du film qu’est Pasolini, qui lui fait jouer son rôle dans son propre film, tout en lui faisant prononcer des vers tirés du même recueil Poésie en forme de rose, créant un effet de mise en abyme sidérant :

« Je suis une force du Passé. Mon amour ne réside que dans la tradition.
Je viens des ruines, des églises,
des retables, des villages
abandonnés dans les Apennins ou les Préalpes,
où ont vécu mes frères.
[…] monstrueux, celui qui est né
des entrailles d’une morte.
Et moi, fœtus adulte, je rôde
plus moderne que tout moderne
pour trouver des frères qui ne sont plus »[11].

La Ricotta, c’est une autre version de la Passion, une autre Déposition de Croix : on partageait avec Jacques Borie une passion énigmatique pour ce film, où tout se croise, la vie et la mort, l’origine et le destin, la peinture, la poésie et le cinéma. Et la psychanalyse aussi bien qui, comme l’aimait le dire Jacques Borie, est d’abord une pratique, une praxis qui apparaissait si bien dans son style de transmission clinique : pas seulement des significations à donner mais des choses à faire, pour aller au-delà de ce dont chacun pâtit.

[1] Borie J., « Une orgie d’églises en Italie », La Cause du Désir, L’Objet regard, hors-série spécial 46es journées de l’ECF, novembre 2017, p. 9-32.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 102.

[3] Ansermet F., « Visitation de Pontormo », Lettre Mensuelle, n°241, 2005, p. 32-33.

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 30.

[5] Cf. Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 765-790.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 105.

[7] Cf. Borie J., « Une orgie d’églises en Italie », op. cit., p. 9-32.

[8] Benjamin W., Origine du drame baroque allemand, Paris, Flammarion, 2009, p. 56.

[9] Pasolini P. P., Poésie en forme de rose, Paris, Rivages, 2015, p. 187.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 164.

[11] Pasolini P. P., Poésie en forme de rose, op. cit., p. 75-77.




« Manier la langue d’une certaine manière, dans un effort de jouissance ordonné »*

Je n’ai jamais oublié cette phrase prononcée par Jacques Borie en 1999, à la Section clinique de Lyon. Sa précision – chaque signifiant utilisé y a son poids –, nous fait entendre le souci d’un analyste qui n’a jamais reculé devant la psychose [1]. Et pourtant, si nous considérons une autre de ses prises de parole publiée [2] dans Les Cahiers de la clinique psychanalytique de 2016 nous mesurons combien la référence à la psychanalyse s’est absentée des lieux qui traitent la folie.

Il y a la question clinique et il y a l’énigme de la vie qui déborde largement les références aux diagnostics et aux protocoles pour « penser » les traitements. Cette année-là, nous avions choisi comme thème de travail, « La folie au XXIe siècle » [3]. J. Borie, évoquant le psychiatre allemand Clemens Neisser [4], nous rappelait que ce dernier faisait usage d’une notion pertinente, plutôt heureuse quant aux conséquences que nous pouvons en tirer, celle de « signification personnelle ». Il nous invitait à accueillir cette formulation de la psychiatrie du XIXe siècle à partir de ce que l’expérience de sa propre analyse enseigne au psychanalyste : « lorsque l’on parle, ça ne parle qu’à soi » [5]. La pratique de la conversation avec les psychotiques, soutenue dans les cabinets et dans les présentations de malade est une invitation faite au sujet, avançait-il alors, d’« expliquer sa signification personnelle » [6]. Un souci dont nous pouvons faire l’hypothèse qu’il permet d’apercevoir si elle « est compatible avec quelque chose en lien avec les autres » [7]. J. Borie proposait alors, du ton résolu qui était le sien, « la conversation comme traitement de la signification personnelle » [8].

Ne nous laissons pas emprisonner par le signifiant « signification » : il y a l’effet de sens produit par l’articulation signifiante, il y a les signifiants-maîtres qui verrouillent la formule du fantasme, il y a les signifiants / significations (S1), qui arriment le sujet en proie aux phénomènes élémentaires. Dans la présentation de malade par exemple, il ne s’agit pas d’un interrogatoire pour faire démonstration de la structure et faire valoir le savoir psychanalytique, ce qui serait délire. Il s’agit d’une conversation qui redistribue « la jouissance […] dans la parole » [9], réordonnant ainsi ce qui sera toujours à refaire, compte tenu des désordres qui habitent la lalangue du sujet. Quelle « signification personnelle », de ne pas faire sens commun, peut se prêter « à la saisie par l’Autre » [10], un Autre civilisé, dans la conversation en acte avec l’analyste ?

Je me suis souvent demandé ce qui pouvait faire la solidité d’une pratique, celle de la présentation de malade, renforcée avec le temps dans des institutions psychiatriques et de soins qui adoptent officiellement la langue « anti-sujet », « anti-parlêtre », mais continuent de les permettre, de les accueillir. Certes, il faut, côté institutionnel, avoir des amis, savoir-faire avec le mépris, la haine, et dans le même temps accepter de se prêter à l’inattendu de ce qui parvient à relier le sujet à la communauté humaine. J. Borie savait susciter ce transfert-là.

Une politique subtile qui n’exclut pas la fermeté et un enseignement qui se fait démonstration d’une rigueur attentive aux réponses de chacun·e, ce dont le psychanalyste, dans sa pratique, ne cessera jamais d’avoir à répondre.

* Borie J ., « La question du transfert avec les psychotiques », Les Cahiers de la clinique psychanalytique. La Section clinique de Lyon, n°4, décembre 1999, p. 37-49.

[1] Cf. Lacan J., « Ouverture de la Section clinique », Ornicar ?, n°9, avril 1977, p. 12.

[2] Borie J., « La folie au XXIe siècle », Les Cahiers de la clinique psychanalytique. La Section clinique de Lyon, n°21, 2016, p. 23-35.

[3] Cf. ibid.

[4] Clemens Neisseur est l’auteur d’un ouvrage, Zentralblatt für Nervenheilkunde und Psychiatrie, paru en 1892, non traduit en français.

[5] Borie J., « La folie au XXIe siècle », op. cit., p. 31.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 32.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 20 mai 2009, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net.

[10] Ibid.




Celui qui ne reculait pas

Avec Jacques Borie, nous avons conversé durant de longues années dans le cadre du Champ freudien, du CEREDA [1] et du RI3 [2], de la clinique des psychoses en référence à l’enseignement de Lacan, et à partir de ce que nous appelions modestement « l’expérience de Nonette » [3].

Cette conversation sur la psychose s’est nourrie des apports de La Convention d’Antibes sur la psychose ordinaire ainsi que du texte « Clinique ironique » [4] de Jacques-Alain Miller.

Voici ce que nous écrivions ensemble : « Ce qui nous guide est moins la considération d’une clinique de la structure, qu’un soutien de l’invention du sujet dans son travail sur lalangue, dans sa capacité de trouver une solution singulière conciliant le vivant et le lien social. C’est pourquoi notre travail de recherche s’appuie sur la variété des cas, moins pour vérifier comment chacun conforterait notre modèle de la psychose, que pour être attentif à la façon singulière dont chacun traite l’impasse de sa jouissance de manière inédite. » [5]

Jacques m’avait fait l’honneur de me demander une postface pour son livre Le Psychotique et le psychanalyste [6]. Je lui avais donné pour titre « Ne pas reculer », en référence à ce que Lacan préconise concernant la psychose et dont Jacques avait fait son viatique. Il avait fait le choix de soutenir une pratique à plusieurs, donc une pratique psychanalytique, sous transfert, au même titre que celle qui s’exerce dans les CPCT. Ce qui caractérise la pratique à plusieurs à Nonette, c’est qu’il s’agit d’une pratique de la conversation, hors sens, avec des sujets autistes ou schizophrènes graves en séances et au-delà : peinture, musique, théâtre, sport adapté, etc.

À Nonette, nous avons eu à recevoir des « trognons » de parole. Nos efforts allaient dans le sens de les ouvrir à la communication verbale. Jacques a fait le choix de soutenir cette expérience dont il parlait régulièrement, partout dans le monde qu’il a parcouru. Moi-même ne l’ai-je pas toujours su. Je le mesure aujourd’hui par les témoignages nombreux que je reçois. Jacques était quelqu’un de discret et d’attentionné.

Dans ma postface, j’écrivais : « L’enseignement que nous transmet avec humilité Jacques Borie, c’est son application à tenir la position de l’analyste, en accueillant le sujet comme il se présente, se faisant en cela un serviteur de la psychanalyse comme expérience subjective singulière, imprévisible. » [7]

Il avait pris en compte la modification à apporter dans la position de l’analyste aujourd’hui, d’un désir décidé à une ironie civilisée, qui n’a rien à voir avec un « revenu de tout ! », car il demeure des universaux qui ne sont pas des semblants : tous paranoïaques, tous schizophrènes, tous PPS [8]. Cela constituait notre débat permanent, entre nous. Lui, dans sa pratique avec les psychotiques en cabinet – ses publications le montrent – retrouvait les caractères de la pratique avec les autistes ou schizophrènes de Nonette, alors que, pour moi, c’est ma pratique avec les sujets reçus à Nonette qui a inspiré ma pratique au cabinet.

Le dernier chapitre [9] de son livre met en exergue le collectif et pose la question de savoir comment faire avec ces sujets qui ne peuvent vivre « sans le secours d’aucun discours établi » [10].

C’est ce souci politique qui me conduit à évoquer le camarade, l’ami Jacques Borie, pour dire combien, par son engagement dans le projet institutionnel de Nonette, en tant que président de l’association de gestion du Centre, il a su donner de son temps, s’investir, pour apporter son appui aux plus démunis de nos semblables, afin de permettre que se poursuive l’impulsion qui a été la mienne depuis 1973.

Pour moi, demeure le travail appliqué durant plus de vingt ans avec un collègue estimé, pas sans son épouse Nicole, ni sans Simone Rabanel qui a, depuis la création en 1998, jusqu’à il y a peu, exercé la fonction de secrétaire au sein de l’AGCTRN [11] avant de passer le relais à Valentine Dechambre. C’est sur ce pilier que constitue ce travail appliqué que nous pouvons légitimement nous appuyer pour que l’expérience de Nonette se poursuive encore avec ceux pour qui c’est le désir.

[1] CEREDA : Centre d’Étude et de Recherche sur l’Enfant dans le Discours Analytique.

[2] RI3 : Réseau International des Institutions Infantiles.

[3] Jacques Borie assurait depuis 1998 la présidence de l’Association de Gestion du Centre thérapeutique et de recherche de Nonette (AGCTRN).

[4] Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, février 1993, p. 7-13.

[5] Borie J., Rabanel J.-R., Viret Cl., « Clinique du suspens », in Miller J.-A. (s/dir.), La Psychose ordinaire. La Convention d’Antibes, Paris, Agalma, 1999, p. 51.

[6] Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, Paris, Éditions Michèle, 2015.

[7] Rabanel J.-R., « Postface. Ne pas reculer », in Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 190.

[8] PPS : phénomène psychosomatique.

[9] Borie J., « L’autiste, le psychanalyste et le Président », Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 167-185.

[10] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 474.

[11] AGCTRN : Association de Gestion du Centre Thérapeutique et de Recherche de Nonette.




JB

Cela tient de l’impossible, de dire qui il fut. Même d’employer le passé. Alors quelques fragments.

Nous allions monter dans l’avion au retour de PIPOL et beaucoup de nos collègues lyonnais prenaient le même vol ; je lui ai dit en plaisantant « si cet avion s’écrase, c’est presque toute notre communauté analytique lyonnaise qui disparait d’un coup ! ». Il m’avait répondu avec un sourire malicieux : « Alors on fera autre chose ! » J’ai cru qu’il avait mal entendu. Comment pourrions-nous faire autre chose en étant morts ? Mais dans un second temps j’ai compris que c’était sa réponse, elle m’avait prise à contrepied. Celle du désir envers et contre tout. Il ne s’embarrassait pas de l’idée de la mort, de la perte. Alors on fera autre chose, c’était dire qu’il fallait miser sur le désir, pas sur la pensée. Jacques Borie, c’était un désir incarné.

Ce sont ces moments imprévus qui vont me manquer le plus, ces instants de surgissements ou de retournements inattendus. Il y avait toujours une part d’imprévisible avec lui. Ou bien son énonciation : le moment où il prend la parole et qu’il fait mouche. Ou alors sa présence vivante et joyeuse, légère, libre, qui ne s’embarrassait pas des convenances. Ou encore ses colères mémorables, son impétuosité, son impatience.

Il aimait rappeler la question de Lacan « quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ? » [1] Il nous l’a rappelée souvent. La joie est une boussole fiable. La dernière fois que je l’ai vu, il était joyeux. Joyeux d’avoir pu rassembler la section clinique en septembre dans un nouvel endroit qui permettait d’accueillir le grand nombre tout en respectant les mesures sanitaires. C’était la salle de spectacle du Vinatier, le lieu où Lacan avait fait sa conférence à Lyon en 1967. C’était le lieu où il l’avait rencontré, entendu la conférence. Il lui avait apporté son manteau à la fin de celle-ci, et Lacan lui avait dit « Qu’est-ce que c’est gentil ! » Quand il nous avait raconté l’anecdote, avec sa pudeur coutumière, nous avions compris que cette rencontre avait orienté sa vie. Je me souviens de sa joie ce jour-là, après la section clinique.

Parmi les formules de Lacan une autre lui plaisait beaucoup : « Faites comme moi, ne m’imitez pas ! » Ne pas s’imiter soi-même, c’est ne pas se prendre au sérieux, comme il savait si bien le faire, tout en faisant les choses très sérieusement.

Il aimait foncer. Pas seulement en voiture. Il était un spécialiste des réponses laconiques. À un long mail, il répondait « OK » ou « Oui » ! Signé « JB ». Quatre ou cinq lettres. Je n’ai pas souvenir d’un « non ».

[1] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 369.