Edito : De la fixation et de la répétition en psychanalyse

 

 

Peut-être bien, depuis toujours, nous nous référons à la répétition et à la fixation pour dire les tréfonds de la condition humaine. Ce depuis toujours, c’est tout du moins pour nous, depuis Homère. À repérer et à suivre cette hypothèse, le Chant XI de l’Odyssée qui raconte la descente aux Enfers d’Ulysse ouvre une voie. Dans le Royaume d’Hadès, Ulysse dit ce qu’il voit. Il y voit, dit-il, les ombres de bien des défunts et son cœur les désire ardemment. Il y voit Tantale « toujours assoiffé, il ne pouvait rien boire ; chaque fois que, penché, le vieillard espérait déjà prendre de l’eau, il voyait disparaître en un gouffre le lac » [1]. Plus expressive encore est la figure de Sisyphe : « ses deux bras soutenaient la pierre gigantesque, et, des pieds et des mains, vers le sommet du tertre, il la voulait pousser ; mais à peine allait-il en atteindre la crête, qu’une force soudain la faisant retomber, elle roulait au bas, la pierre sans vergogne » [2].

Ces vers disent que Tantale et Sisyphe sont rivés, fixés, « en proie à [leurs] tourments » [3]. N’est-ce pas une figuration d’un trauma s’il en est, voué à une répétition sans fin ? N’est-ce pas déjà une manière de dire, de ce lieu des défunts où la pierre est sans vergogne et où le lac disparaît en un gouffre, un point de fixation ? C’est d’ailleurs ce que souligne Armand Zaloszyc lorsqu’il relève à l’instar de Lacan dans Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse que « le réel […] gît toujours derrière l’automaton » [4]. L’automaton est, chez Aristote, un nom de la répétition dont les vers d’Homère disent déjà la force implacable. Par ailleurs, dans LUn tout seul, Jacques-Alain Miller porte à notre attention que Lacan interprète la répétition non plus du côté de l’ordre symbolique mais du côté du réel en reprenant l’apport freudien. Il écrit : « La répétition freudienne, c’est la répétition du réel du trauma comme inassimilable […] qui fait de lui, de ce réel, le ressort de la répétition […] qui vient déranger […] la tranquillité de l’ordre symbolique » [5]. « Inassimilable » [6], autre nom de la fixation, est pour Lacan l’opportunité d’interroger le caractère remarquable et dérangeant qu’a le réel de se présenter, dit-il, « à l’origine de l’expérience analytique » [7].

C’est de ce nouveau lieu inédit, celui de l’expérience analytique, qu’ont été forgés, depuis Freud, les termes de répétition et fixation. On peut en suivre le long cheminement. Des Trois essais sur la théorie sexuelle où Freud définit la fixation comme « la plus grande adhérence […] de ces impressions de la vie sexuelle » [8] à Lacan qui donne à la répétition « un contenu de jouissance » [9] comme pure itération, jusqu’au Un de jouissance pointé par J.-A. Miller, c’est ce tracé précis que nous permet de suivre l’argument d’Alexandre Stevens [10]. Il nous offre les repères cruciaux à la préparation du prochain Congrès de la New Lacanian School qui aura lieu les 2 et 3 juillet à Lausanne. Ce numéro-ci se fait aussi l’écho de la fixation et de la répétition en psychanalyse.

Martine Versel

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[1] Homère, Iliade Odyssée, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 2006, p. 710.

[2] Ibid., p. 710.

[3] Ibid., p. 710.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 54, cité par A. Zaloszyc, in Freud et l’énigme de la jouissance, Chamalières, Éditions du Losange, 2009, p. 32.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 2 février 2011, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit., p. 55.

[7] Ibid.

[8] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1987, p. 195.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, L’Un tout seul », op. cit., cours du 30 mars 2011, inédit.

[10] Stevens A., « Fixation et répétition », argument du XXe Congrès de la NLS, Lausanne, 2-3 juillet 2022, publication en ligne (www.amp-nls.org).




« Courir vers son incomparable père »

 

De 1930 à 1932, Freud et William Bullitt écrivent à quatre mains un ouvrage sur Thomas Woodrow Wilson, le vingt-huitième président des États-Unis [1]. Des mille-cinq-cents pages de documents collectées par Bullitt, restent quatre cents pages éditées et marquées de nombreux désaccords entre les deux auteurs. Néanmoins nous pouvons lire comment Freud avec précision de détails relève un évènement dont les conséquences portent sur l’orientation de la vie de Wilson et éclairent les notions de fixation et de répétition. Âgé de cinquante ans, T. W. Wilson raconte son premier souvenir, dont Freud se saisit et fait un point central du cas. T.W. Wilson a quatre ans. Il se tient devant le portail paternel, dans le jardin. Il entend un passant annoncer la nouvelle de l’élection de Lincoln, et que la guerre allait éclater, tout en « percevant l’intense excitation de sa voix » [2]. Il se souvient d’être « rentré en courant demander à [son] père le sens de ces paroles » [3]. C’est un souvenir traumatique, un évènement où les mots, percutant son corps, ont fait trou et traces de jouissances. De cette fixation, nous retiendrons l’exaltation du sujet, courir vers le père, le hors-sens des mots entendus, la clameur des voix pour le président sauveur de la guerre qui menace. Le président sauveur est un signifiant-maître orientant son existence. L’objet voix sera privilégié. Freud remarquablement note : « L’emploi de ses cordes vocales était chez lui inséparable de la pensée » [4]. Cet évènement de courir toute sa vie vers « son incomparable père » [5] prolonge cette fixation de l’exaltation. Courir – habillé de l’identification au sauveur – est ce qui fait répétition.

À l’âge de seize ans et demi, Wilson confesse à un ami l’idée qu’il est en « communication directe avec Dieu » [6] . Il avait l’impression que Dieu l’avait choisi pour une grande tâche, qu’il était guidé par une puissance douée d’intelligence qui se trouvait en dehors de lui. L’image de « son incomparable père » devint son surmoi qui lui intime : « Tu dois rendre possible l’impossible ! Tu es le fils bien aimé du Père ! Tu es le Père lui-même ! Tu es Dieu ! » [7], il s’identifiait au « Sauveur de l’humanité » [8]. La mégalomanie, la mission à accomplir prévaut sur le désir soumis à la loi. « La mission est ici l’équivalent d’une certitude psychotique » [9]. Pour Freud, si Wilson n’est pas devenu l’aliéné paranoïaque persécuté, c’est uniquement parce qu’il a réussi à obtenir ce poste d’exception qu’est celui de président des États-Unis, à satisfaire le commandement mégalomaniaque du surmoi, via l’objet voix : un président est élu pour sauver. Nous retiendrons que selon Freud, « pour sentir qu’il était vraiment homme, il fallait qu’il fût homme d’État » [10] . Le père, pasteur amoureux des mots et des discours, s’exprimait du haut d’une chaire, T.W. Wilson le faisait, lui, depuis la Maison-Blanche. À part ce point, le père et le fils vécurent un style de vie similaire, ils se firent, les deux, maîtres des mots.

Ce que Freud peut permettre de lire dans cet ouvrage controversé, c’est qu’il y a fixation de l’exaltation « courir vers le père » qui anime le sujet, et répétition sous la forme de l’image toute puissante et aimante de son « incomparable père » qui habille un vide central, le défaut de subjectivation dans lequel l’idéal du sauveur prédomine la subjectivité. Si sa position d’exception a permis le nouage sinthomatique qui a orienté sa vie, nombre de symptômes, de moments de dépression – Freud en compte quatorze – ainsi que les souffrances et atteintes du corps, dyspepsie et migraines, indiquent des restes de jouissance qui ont échappé à cette solution.

Catherine Lacaze-Paule

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[1] Freud S., Bullitt W.C., Le président T. W. Wilson, Portrait psychologique, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2016.

[2] Ibid., p. 52.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 134.

[5] Ibid., p. 119.

[6] Ibid., p. 135.

[7] Miller G., « Préface », in Freud S., Bullitt W. C., Le président T. W. Wilson, Portrait psychologique, op. cit., p. 21.

[8] Ibid., p. 119.

[9] Biagi-Chai F., « Le père du mythe et le père du drame », La Cause freudienne, n°64, octobre 2006, p. 102.

[10] Freud S., Bullitt W.C., Le président T. W. Wilson, Portrait psychologique, op. cit., p. 149.




Fictions et “fixion”

 

La mise en tension des deux concepts de fixation et de répétition nous conduirait-elle à une question du style du paradoxe de l’œuf et de la poule : est-ce parce que quelque chose s’est d’abord fixé que cela se répète ensuite, ou la fixation se produit-elle du fait de la répétition ?

Le problème est ainsi sans doute mal posé, mais le facteur temporel n’en est pas moins à interroger en l’occurrence. Ne serait-ce que parce que, comme le souligne Jacques-Alain Miller, « Chez Lacan, l’inconscient a une affinité essentielle avec le temps » [1], ce qui ne se repère qu’à suivre les différentes façons dont, au fil de son enseignement, Lacan vient à définir l’inconscient, de « l’hypothèse nécessaire et légitime » freudienne à l’inconscient structuré comme un langage, discours de l’Autre, jusqu’au parlêtre et l’une-bévue, sur le chemin « d’introduire quelque chose qui va plus loin que l’inconscient » [2]. Temps chronologique, temps logique ou « temps dune autre topologie » [3] sont à l’œuvre dans le devenir des différentes fictions dont se tisse l’expérience analytique. Le fantasme n’est pas la moindre d’entre elles.

La traversée du fantasme, fracturant le poinçon qui connectait $ et a, permet à la fois de dénuder la faille constitutive du sujet et de reconnaître et isoler la part de jouissance qui s’était trouvée encapsulée dans l’objet a. C’est aussi l’accroche à l’Autre, dont la puissance supposée se défait et dont l’inexistence s’aperçoit alors, qui s’en trouve modifiée. Le fantasme n’en disparaît pas pour autant, mais se trouve désactivée la part qu’il prenait à la répétition d’une jouissance par un sens toujours programmé à l’identique dans la fenêtre qu’il ouvrait – et à la fois fermait – au sujet sur le monde. Cette traversée du fantasme porte atteinte à la jouissance qui s’y fixait comme à la fiction d’être dont le sujet prenait assurance, mais sans contrevenir à la temporalité ni à la logique de l’articulation signifiante.

Cependant, poursuivre une analyse au-delà de ce moment confronte l’analysant au constat qu’il n’en a pas fini avec la répétition et le conduit à une nouvelle traversée, celle d’une zone de jouissance plus opaque, qui itère dans le symptôme au-delà de son déchiffrage. Plus ou moins encalminé dans ce pot-au-noir, le savoir comme le sens, et donc l’inconscient dans la mesure où celui-ci s’avère aussi pour une part une construction de l’analyse en ayant lui-même structure de fiction à l’instar même de celle du langage [4], ne sont plus des recours suffisants.

Seule la piste du symptôme peut lui servir de boussole pour tenter de cerner au plus près le Un de jouissance qui s’y loge et dont l’insistance, mode de la répétition hors sens, signe le réel, auquel le trauma a donné forme. Si celui-ci s’avère « toujours suspect » [5]  selon Lacan, c’est aussi que dès qu’on vient à l’énoncer, la fiction commence et éloigne du trou de l’indicible, de l’Unerkannt. Si ce Un de jouissance procède de la rencontre contingente du signifiant et du corps, relève aussi de la contingence de parvenir éventuellement à la fin d’une analyse à trouver comment nommer ce qui, dans cette frappe du signifiant sur le corps, a pris statut de lettre. Mais elle ne reste de toute façon que « dernière station avant le réel » [6], fixion ultime de l’analyse, qui dit la fixation de jouissance irrémédiable, non sans la fiction minimale d’en passer par un signifiant, fût-il signifiant-tout-seul déconnecté de la chaîne. Fixion avec un x, lettre qui indexe l’inconnu et aussi l’existence.

Sophie Gayard

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[1] Miller J.-A., « La nouvelle alliance conceptuelle de l’inconscient et du temps chez Lacan », La Cause freudienne, n°45, avril 2000, p. 7.

[2] Lacan J., « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 16 novembre 1976, Ornicar ?, n°12-13, p. 5.

[3] Laurent É., « Le “nom de jouissance” et la répétition », La Cause freudienne, n°49, novembre 2001, p. 31.

[4] Cf. Miller J.-A., « Une psychanalyse a structure de fiction », La Cause du désir, n°87, juin 2014, p. 77.

[5] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet, n°6/7, p. 22.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 21 mars 2007, inédit.




CHRONIQUE DU MALAISE : La liberté d’expression : le tout et la limite

 

La liberté d’expression : le tout et la limite [1]

« Avec le rachat de Twitter, Elon Musk se pose en défenseur de la liberté d’expression » [2]. Voilà qui devrait nous réjouir, nous qui sommes montés au créneau pour défendre la liberté d’expression et l’état de droit contre Marine Le Pen en 2017 et 2022. Pourtant, une légère inquiétude nous prend à la lecture de ce titre.

Lauren Boebert, Républicaine ultra conservatrice et soutien de Donald Trump [3], se réjouissait du rachat qui allait « faire revenir Trump en ligne et suspendre la censure politique » [4]. Faut-il réserver la liberté d’expression aux modérés, aux démocrates, aux libéraux ? Paradoxe souligné par François Sureau lors de son intervention à l’ECF [5] : soit, comme le propose le premier amendement [6], aucune loi ne peut venir restreindre la liberté de parole et alors, tout peut être dit et seule la jurisprudence devra établir ce qui est ou pas acceptable, soit l’état encadre et limite ce droit et alors, peut-on encore parler de liberté d’expression ?

Qu’est-ce que la liberté d’expression ? L’excellent article de Wikipédia [7] dit : « À l’origine, elle était avant tout considérée comme un élément essentiel du processus de structuration sociale permettant d’atteindre les idéaux suprêmes de vérité, de perfection et de justice ». Les références qui permettent à l’auteur cette phrase vont de Lao Tseu aux « Lumières » en passant par Cicéron, Platon, Aristote, Socrate, Saint-Augustin, Bugey… Parmi les auteurs cités, Hobbes : « L’on donne différents noms à une seule et même chose selon la différence des passions individuelles. Ainsi, ceux qui approuvent une opinion particulière l’appellent Opinion, mais ceux qui ne l’approuvent pas l’appellent Hérésie ; et pourtant le mot hérésie ne signifie rien plus qu’opinion particulière, avec seulement une nuance de colère plus marquée » [8]. Hobbes ne croit pas à La vérité, la psychanalyse non plus, car il y a une limite intrinsèque au fait de penser dire LA vérité : l’inconscient.

Corollaire : pour un psychanalyste il est impossible de tout dire car le dit cache un autre dit qui ne se dit pas mais s’entend. Paradoxe : le psychanalyste propose : « Dites tout ce qui vous passe par la tête sans vous censurer, vous pouvez dire toute la vérité sans être jugé » alors qu’il sait très bien qu’avec l’inconscient c’est impossible. C’est ce savoir qui permet une écoute à nulle autre pareille. Croire à LA vérité, c’est forclore l’inconscient et l’interprétation.

De The Economist à The New Yorker, en passant par Le Monde, Libération, The Guardian, The Washington Post… toute la presse mondiale s’est interrogée sur le rachat de Twitter par Elon Musk dans son rapport à la liberté d’expression. Le journal suisse Le Temps titrait : « Entre fin de la censure Woke et crainte pour la démocratie, le rachat de Twitter par Elon Musk divise »  [9].

Ce Tweet utilise la liberté d’expression en faisant appel à la vox populi pour discréditer les règles de modération de Twitter. L’idée est de pouvoir dire tout. C’est exactement la stratégie des partis populistes en France, faire valoir le peuple souverain contre les institutions. « Elon Musk achète Twitter pour libérer notre LIBERTÉ D’EXPRESSION des rats, rongeurs et reptiles qui se cachent dans la culture d’entreprise woke de Twitter »  [10], a asséné l’entrepreneur américain Robert Kiyosaki. Même son de cloche dans les sphères conservatrices. « C’est un grand jour pour être conservateur sur Twitter », a pour sa part lancé la sénatrice républicaine Marcha Blackburn [11].

Voilà le paradoxe de la liberté d’expression qui n’est pas sans évoquer le paradoxe du menteur qui dit : « Je mens » [12]. La liberté d’expression selon Musk fait équivaloir toute prise de parole : ce que je dis vaut autant que ce que dit n’importe qui. Comme le soulignait déjà Hobbes, c’est le règne de l’opinion contre le savoir. La conception même d’alternative facts, donnée par Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump fait vaciller la notion de vérité et de débat. Cela se résume par un : « vous avez votre opinion, j’ai la mienne », c’est le relativisme absolu qui soutient un autre absolu : la croyance dans LA vérité, la mienne celle de l’Un-dividu. Cette position renvoie en miroir que c’est l’autre qui est fake, quels que soient les faits. Ainsi, vérité et fake sont sur le même plan dès qu’il s’agit d’élever la vérité au rang d’une vérité Une, d’un absolu de vérité, cela mène à la haine, la ségrégation, le racisme.

Avec les enjeux actuels sur la liberté d’expression, c’est une offensive ultra-libérale et populiste qui tend à s’imposer sur les réseaux sociaux. Tous ces discours ont en commun de vouloir faire taire en élevant la vérité au rang de Un absolu.

Nous avons beaucoup à apprendre des sujets qui se disent trans, des intellectuels travaillant sur les enjeux de la colonisation et du racisme, sur les conséquences de #Meetoo, mais pour cela, il faut pouvoir débattre, converser, s’opposer. C’est la définition même du débat démocratique face au Un du populisme. Pas sûr que l’OPA, populiste, ultralibérale, cancel culture sur la liberté d’expression en soit le meilleur garant.

Pour terminer, un petit tweet de Musk qui ne doit pas nous rassurer :

Laurent Dupont

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[1] Au moment de l’édition de ce texte, j’apprends que notre ami Éric Marty a été violemment pris à partie à l’Université de Genève. Je veux l’assurer de mon soutien. Il me semble que ces chroniques du Malaise dans l’Hebdo-Blog rendent compte du climat délétère entretenu par ces discours idéologiques, de leurs conséquences et des risques qu’ils font encourir à la démocratie et la liberté d’expression.

[2] Leparmentier A., Le Monde, 26 avril 2022, disponible sur internet.

[3] Dont le compte twitter a été suspendu suite aux événements du Capitol.

[4] Joignot F., « Elon Musk rachète Twitter. Grand retour annoncé de Donald Trump, ses insultes et ses mensonges, sur le réseau social », Le Monde, 6 mai 2022, disponible sur https://www.lemonde.fr/blog/fredericjoignot/2022/05/10/demain-le-grand-retour-de-donald-trump-sur-twitter/

[5] Les enseignements de l’École de la Cause freudienne, Politique lacanienne 2021-2022. Enjeux et connexions., Enseignement d’Agnès Aflalo du 10 mars 2022.

[6] Le premier amendement de la constitution américaine : « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion ; ou qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse ; ou le droit qu’a le peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre. » Disponible sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Premier_amendement_de_la_Constitution_des_États-Unis

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Liberté_d%27expression

[8] Hobbes T., Léviathan ou la matière, la forme et la puissance d’un état ecclésiastique et civil, traduction R. Anthony, Paris, éditions Giard, t. 1, 1931, p. 160, consultable sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65496c/f215.item.r=.langFR

[9] Touré M.-A., « Entre fin de la censure Woke et crainte pour la démocratie, le rachat de Twitter par Elon Musk divise », Le Temps, 26 avril 2022, consultable sur https://www.letemps.ch/monde/entre-fin-censure-woke-crainte-democratie-rachat-twitter-elon-musk-divise

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Voir à ce sujet les actes de la Question d’École 2021 sur « Le fake », Quarto n°128, septembre 2021, p. 12-71.




Edito : L’art-dire

 

 

Lors de la table ronde « L’étouffe culture » du Forum « Battre Le Pen » [1], Gérard Wajcman rappelait comment pour Lacan, comme pour Freud, la culture n’était pas un idéal de la civilisation, et que ce qui l’occupait c’était moins la culture que son malaise.

Lacan envisageait la culture, ou plus précisément la création artistique « du côté de ce qui dérange. De ce qui démange. De ce qui tient en éveil et réveille » [2], soit la fonction que Lacan attribue au réel dans son dernier enseignement, celui du non rapport et du S1 tout seul avec ses effets de corps, « pavé dans la mare du signifié » [3].

En 1975, Lacan, invente l’ S.K.beau [4], dont l’écriture ironise sur le beau et vient dénuder ce réel énigmatique « S.K » au cœur de l’invention joycienne. Tournant le dos aux idéaux du beau, du bien, du vrai, l’art de Joyce se met au service de « l’eaubscène » [5], dans une écriture qui vise non pas des effets de sens, mais de jouissance, de réel. C’est là son « art-gueil » [6] dit Lacan, substituant par ce jeu de mots, l’art, l’artisanat dont un sujet est capable, à la tromperie narcissique de la belle forme, l’image phallique, qui hypnotise, endort.

Le scandale déclenché le 29 mai 1913 à Paris par la création du Sacre du Printemps est un fait bien connu, témoignant de cet effet d’électrochoc produit sur un public peu enclin au nouveau. Un pavé venait d’être jeté dans l’esthétique formelle de l’époque, avec une partition fondée sur la polyrythmie, la discontinuité, la dislocation de la structure, qui fit dire à Pierre Boulez que « le phénomène Sacre du printemps » marquait véritablement « l’acte de naissance de la musique contemporaine » [7].

On peut voir dans Le Sacre une anticipation du dernier Lacan, avec un abord de la jouissance du côté de l’Un, de l’évènement de corps, qui fait trou dans les représentations du sujet. Stravinsky décrivit la façon singulière dont l’œuvre s’imposa à lui, comme n’ayant été guidé dans sa composition par aucun système, avec cette sensation de n’avoir été que le vaisseau à travers lequel Le Sacre passait, notant à la fin de sa partition qu’il l’avait finie « avec une rage de dents » !

Autrement dit l’évènement « Sacre » est celui d’un évènement de corps, poussant à l’invention d’une écriture qui a permis à la création musicale de partir sur des bases nouvelles [8].

Dans son texte « La fuite du son » [9], Serge Cottet se demandait ce qui, dans la création musicale contemporaine, pouvait susciter l’intérêt des psychanalystes dont il s’étonnait du retard du goût à son égard, quand la peinture était toujours assurée de son succès. L’oreille, « qui ne peut se fermer » [10], serait-elle, même chez les analystes, plus conservatrice que l’œil ? C’est un fait que l’(a) – tonalité est venue bouleverser un rapport de satisfaction à la musique. Les sons dissonants, ça ne fait pas pleurer ni rêver. C’est plutôt l’unerkannt qui vient frapper à la porte, dans un impact plus direct de la matière sonore sur le corps, sans leurre. C’est dans « le motérialisme [de lalangue] que réside la prise de l’inconscient » [11] – nous enseigne Lacan, invitant les psychanalystes à tendre l’oreille vers ce qui dans la parole du sujet « ressurgit comme couac » [12], soit le signifiant sous sa face résonnante, perplexifiante, de jouissance, de réveil.

La création musicale est sans au-delà, sans signification, pouvait dire le compositeur de musique concrète Pierre Schaeffer [13]. « Elle est juste la joie des fractions » – à écrire comme ça vous chante !

Valentine Dechambre

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[1] Forum « Battre Le Pen », 21 avril 2022, animé par Anaëlle Lebovits-Quenehen et Jacques-Alain Miller, disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=OrQBFT9JKC4

[2] Wajcman G., intervention au Forum « Battre Le Pen ».

[3] Lacan J., « Radiophonie », (1970), Autres écrits, Paris, Seuil, p. 416.

[4] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 566.

[7] Boulez P., Programme du Festival d’Automne à Paris, édition 1980.

[8] Boulez P., Programme du Festival d’Automne à Paris, op. cit.

[9] Cottet S., « Musique contemporaine : la fuite du son », La Cause du désir, « Ouï ! En avant derrière la musique », hors-série numérique, consacré à « Psychanalyse et musique », p. 64 ; repris en hommage à Serge Cottet dans Lacan quotidien, n°752, 7 décembre 2017, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 17.

[11] Lacan J., « Conférence à Genève sur le Symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 13.

[12] Lacan J., « Radiophonie », op. cit., p. 417.

[13] Schaeffer P., « Du cadre au cœur du sujet », in Cain J. et A., Rosolato G., Schaeffer P., Rousseau-Dujardin J., Trilling J., Psychanalyse et musique, Paris, Les Belles Lettres, collection Confluents psychanalytiques, 1982, p. 75.




Ah ! L’Art…

 

Intrigante exclamation ! polysémique. Soupir, étonnement, lassitude, emphase ou ardeur ? … Elle en dit long mais aussi peut couper court !

Cette interjection, ce dire, vient de biais traverser les longs commentaires inspirés et les brèves exaltations ; c’est une ouverture qui ferme toute glose mais, aussi bien, dit tout le champ de l’ouvert que le signifiant art mobilise… Ce flot de dits et de dires pour approcher cet obscur et lumineux objet (?) dont l’arrivée dans le monde fait effraction ex-nihilo. Cette exclamation dite dans La mort de Danton et sa problématique répétée quatre fois dans l’œuvre trop courte de Büchner est reprise par Paul Celan dans son Méridien [1] et décline une interrogation complexe sur l’art avec des réponses d’étapes qui ne conduisent pas à élargir lart [2] mais à l’équivaloir au poème : il est expérience solitaire car singulier, dans toutes les acceptions du terme. « Élargir l’art ? Non. Va plutôt avec l’art dans l’étroit passage qui est proprement tien. Et dégage-toi. » Si nous suivons cette pente, une œuvre, en tant qu’Œuvre est poème. Ce poème au sens celanien est coupure du souffle, renversement, il est le pas de l’art et même pas-d’art ; unheimlich. Cette perspective de resserrement de l’art – sorti de la représentation et du batelage – est fragmentation du récit où le langage cède jusqu’au mot, au blanc, au silence, comme une séparation interne à l’art lui-même. Il indique une orientation que nous appellerions un acte, une in(ter)vention. Contre l’oubli de qui parle/montre/fait lire, et à qui il s’adresse, le poème donne chance de saisir un événement d’existence. Alors l’art est événement à l’instar du dire.  

Parle, toi aussi,
Parle le dernier à parler,
Dis ton dire
[3]

Cette sorte de prière dialogique indique aussi bien la recherche d’un signifiant nouveau – échappant à la frappe de la langue des bourreaux, des maitres – que le passage par le terrible mutisme qui guette le poète ; Maurice Blanchot lecteur de Celan, la saisit comme « un vide saturé de vide » [4] pour gagner une direction. Toucher au réel par la littéralité.

Ce vide-là, la psychanalyse en fait grand cas notamment sous l’espèce deffet de trou que le poème peut prendre en charge, ce trou du symbolique. Une syncope produite par l’absence d’arrivée de sens.

Bien sûr, Dire lart c’est ce qui nous presse lorsqu’il y a rencontre, tant il nous convoque et nous déroute, nous inter-dit et nous oblige. Il ajoute à son époque un supplément rebelle qu’il s’agit d’approcher sans pouvoir en faire le tour, d’accueillir dans un état de dépossession fondamentale. Mais le corps a été touché, l’esprit alerté, la raison délogée. Quelque chose a eu lieu, a fait mouche. L’effet du dire-de-l’art lui-même, au un par un, est affect, association, appel… de jouissance à jouissance. On se laisse dire ce qu’on n’a pas lu, on est déplacé à l’intérieur de l’œuvre.

Nous sommes à l’occasion, attendus du côté de l’art du bien-dire l’art, à l’instar de l’Art du bien-dire dévolu d’abord à la rhétorique. Cet objet-œuvre, le lecteur le déchiffre, lit son poème, « dont les éléments de la littéralité apportent leur ferment à la levure du rien » [5].

Dans son Séminaire sur l’Éthique, Lacan nous propose de penser la question de la création, dont la figure du geste du potier en est l’épure, comme ce moment où « il y a identité entre le façonnement du signifiant et l’introduction dans le réel d’une béance, d’un trou » [6].

Après la Catastrophe dont se déshonore le XXe siècle, le po(è)tier a témoigné de la « mutabilité poétique » [7] en transformant l’impensable en impossible à dire, dont le poème est l’exacte sécrétion.

à quoi bon te dire combien tout,
absolument tout est délire,
ve inhumain et blafard. [8]

 Michèle Elbaz

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[1] Celan P., Strette, Trad. Du Bouchet A., Paris, Mercure de France, p. 194.

[2] Slogan de Louis-Sébastien Mercier.

[3] Celan P., De seuil en seuil, Trad. Briet V., Paris, Christian Bourgeois, 1991. La traduction proposée ici est de M. Blanchot. Cf. Blanchot M., Le dernier à parler, Montpellier, Fata Morgana, 1984, p. 47.

[4] Ibid. p. 11.

[5] Bollack J., « Délires. Le bouleversement des limites dans l’œuvre de Paul Celan », Barca !, n°8, mai 1997, p. 27.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 146.

[7] Mandelstam O., Entretien sur Dante, Chêne-Bourg, La Dogana, 1989, p. 16.

[8] Mandelstam O., Lettre à sa femme (depuis les geôles staliniennes). Cité par Crépon M., Terreur et poésie, Paris, Galilée, 2004, p. 104.




Les gribouillis de Cy Twombly

 

Lorsque, pour la première fois, j’aperçus les gribouillis de Cy Twombly, je suis resté sidéré. Qu’est-ce qui m’a fait vibrer ? « On ne peut jamais expliquer pourquoi l’on trouve telle chose belle » [1] écrit Roland Barthes. Et pourtant, ses intuitions sont éclairantes. Twombly, écrit-il, impose un matériau, une matière absolue ! Absolue veut dire que ce qu’il impose comme matériau ne se compare pas, ce n’est pas relatif. Il impose ses toiles comme materia prima. Soit ce qui existe, autrement dit, c’est antérieur à la division du sens. C’est dire que l’œuvre s’impose pour ce qu’elle est, elle s’impose comme Une, comme une existence, soit comme un signifiant tout seul. Le gribouillis relève de la materia prima, il exprime, dès son apparition, l’impossibilité consubstantielle au langage à dire ce qu’il y a à dire. Twombly préfère l’anomalie, la tâche, ce qui est fautif, il s’intéresse davantage à l’a-normal qu’à la norme. Ces gribouillis nous paraissent gauches. Ils renvoient l’artiste au cercle des exclus, des marginaux. Le gauche est une sorte d’aveugle, il ne voit pas bien la direction, la portée de ses gestes. Ce qui guide Twombly, c’est sa main, le désir de sa main, et non son œil. Car l’œil, pour Twombly, relève de la raison, de l’évidence, de l’empirisme, de la vraisemblance. L’œil sert à contrôler, à coordonner, à imiter.

La peinture classique se trouve assujettie à une rationalité répressive. Il s’agit de l’art abordé à partir de la vision. Or, Cy Twombly libère la peinture de la vision ! Le « gauche » défait le lien de la main et de l’œil. Il met l’accent sur l’activité graphique, sur le mouvement, sur le geste !

Il peint à la façon des peintres chinois qui ne pouvaient reprendre un trait en raison de la fragilité de leur support, il peint alla prima ! C’est un acte jeté sur la toile. Il n’y a pas de corrections possibles. Autrement dit, on ne peut pas reprendre, ni effacer et recommencer. Il y a le geste, le mouvement, la trace, il y a un acte qui se précipite.

Cy Twombly, un peintre d’écriture.

Pour Barthes, la peinture de Cy Twombly est une écriture, c’est même l’essence de l’écriture, c’est un geste ! C’est moins sa forme ou son usage. C’est la trace laissée par le geste, les gribouillis semblables à une salissure, une négligence.

Il développe une intuition que je trouve formidable : il nous dit que l’essence d’un objet a quelque rapport avec son déchet ! Comme exemple, il prend celui du pantalon. Quelle est son essence ? Certainement pas cet objet apprêté et rectiligne que l’on trouve sur un cintre dans un grand magasin. Mais plutôt une boule d’étoffe chue par terre, négligemment, de la main d’un adolescent quand il se déshabille. Autrement dit, concernant l’écriture, son essence a à voir avec ce qui en reste, ce qui est effacé, recouvert, esquissé. Le déchet, c’est là où se lit la vérité des choses. Je retiens cet abord du gribouillis : non pas une écriture pour sa calligraphie ou pour son usage mais pour ce qui est jeté, ce qui est hors d’usage. La lettre est faite sans application, sa main semble être en lévitation, on dirait que le mot est écrit du bout des doigts ! Ce qui surgit de ses gribouillis, c’est un mouvement, un geste !

L’art de Twombly est léger, il ne veut rien saisir, il attrape l’œil car ses gribouillis sont hors sens, sans usage, sans explication et sans interprétation. Ils produisent juste pour le spectateur une atmosphère. N’est-ce pas à cette limite extrême que commence l’art ?

Bruno de Halleux

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[1] Barthes R., L’obvie et l’obtus, Essais critiques III, Paris, Seuil, 1982, p. 152.




CHRONIQUE DU MALAISE : « Cancel culture », la vérité et le Un

 

Vendredi 29 avril, Caroline Eliacheff et Céline Masson, toutes deux psychanalystes [1], étaient invitées à donner une conférence à l’université de Genève, autour de leur livre : La fabrique de l’enfant transgenre [2]. Des militants du CRAQ, Collectif Radical d’Action Queer ont fait irruption et ont empêché que la conférence puisse se tenir.

Ce sont des militants, ils s’opposent aux positions tenues par les deux auteurs, c’est arrivé ailleurs sur bien d’autres sujets, on peut déplorer la censure, mais ce n’est pas un phénomène nouveau. Néanmoins, deux choses dans cet événement, dont la Télévision Suisse Romande s’est faite l’écho [3], ont attiré mon attention. Au moyen d’un porte-voix, ces militants criaient : « Assassin, la transphobie tue… ». Ce signifiant « transphobe » est typique de la cancel culture. Transphobe, impliquerait un mécanisme intrinsèque à une personne : une phobie, venant qualifier une opposition. Défendre son point de vue devant les tenants de la cancel culture, c’est soit être d’extrême droite, soit être phobique. C’est la disqualification de l’Autre et de l’autre, c’est la dégradation de sa parole. La suite le démontre ; à l’invitation de Céline Masson à venir débattre, les militants du CRAQ ont répondu : « on ne parle pas avec les assassins ». Le but n’était pas de débattre mais de faire taire.

Autre exemple : en 2019, près de trente écoles du Sud-Ouest de l’Ontario au Canada ont détruit plus de 5000 livres « dans un but de réconciliation avec les premières nations » [4]. En grande partie ces livres étaient des bandes dessinées, Tintin, Astérix, Lucky-Luke mais également des auteurs québécois… L’article cite l’un des artisans de cet autodafé : « Une cérémonie “de purification par la flamme” s’est tenue en 2019 afin de brûler une trentaine de livres bannis, dans un “but éducatif”. Les cendres ont servi comme “engrais” pour planter un arbre et ainsi “tourner du négatif en positif” » [5].

Une vidéo destinée aux élèves explique la démarche : « Nous enterrons les cendres de racisme, de discrimination et de stéréotypes dans l’espoir que nous grandirons dans un pays inclusif où tous pourront vivre en prospérité et en sécurité » [6].

Suzy Kies [7] à l’initiative de cette action et qui posait en 2018 en compagnie de Justin Trudeau, déclare : « C’est ça le problème, ils ont fait des recherches historiques basées sur les comptes rendus des Européens. […] On n’essaie pas d’effacer l’Histoire, on essaie de la corriger. » [8] Corriger l’Histoire, cela laisse songeur et témoigne surtout d’une croyance en La vérité, une vérité Une. Dans le même sens, le maire de New-York a fait voter par la mairie, le déboulonnage de la statue de Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs de la démocratie américaine au motif qu’il fut, au XVIIIe, propriétaire d’esclaves [9]. Réduire la vérité à la fonction du Un empêche de contextualiser, de faire surgir la complexité d’une situation, de nuancer. Le Un, c’est la certitude que la vérité Une doit s’imposer. Pas de place pour le deux.

Là est la question, la cancel culture croit au Un, à la vérité en tant que Un tout seul. Faire taire l’autre, ce n’est pas de la censure, ce serait protéger La vérité. C’est la montée au zénith du sujet de la certitude. Le thème des prochaines journées de l’ECF : Je suis ce que je dis, pose deux termes : l’être et le dit. Refuser de questionner son dit, c’est forclore l’inconscient et faire surgir le sujet de la certitude de l’être. Lacan est très clair à ce sujet : « l’ontologie [branche de la philosophie qui pose la question de l’être] n’est simplement que la grimace de l’Un » [10]. Et il ajoute « Le rapport de l’homme à un monde sien […] n’a jamais été qu’une simagrée au service du discours du maître. Il n’y a pas de monde comme sien que le monde que le maître fait marcher au doigt et à l’œil » [11]. Cette volonté d’identifier un monde qui serait vérité de l’Un à l’être, fait surgir la grimace d’un maître qui s’érige aujourd’hui en police du langage et de l’Histoire.

Laurent Dupont

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[1] à signaler la récente diffusion (9 mai 2022) de l’émission de Studio Lacan où Céline Masson et Caroline Eliacheff sont interviewées par Caroline Leduc et Damien Guyonnet.

[2] Eliacheff C., Masson C., La fabrique de l’enfant-transgenre, Paris, éditions de l’Observatoire, 2022.

[3] https://www.rts.ch/play/tv/-/video/-?urn=urn:rts:video:13058950

[4] Gerbet T., « Des écoles détruisent 5000 livres jugés néfastes aux autochtones, dont Tintin et Astérix », Radio-Canada, 7 septembre 2021, disponible sur https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1817537/livres-autochtones-bibliotheques-ecoles-tintin-asterix-ontario-canada

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Suzy Kies se présente comme une chercheuse indépendante, coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada depuis 2016. Le site du parti de Justin Trudeau la présente comme une Autochtone urbaine de descendance abénakise et montagnaise.

[8] Gerbet T., « Des écoles détruisent 5000 livres jugés néfastes aux autochtones, dont Tintin et Astérix », op. cit.

[9] Voir L’Express, 19 octobre 2021, disponible sur https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/esclavage-pourquoi-la-statue-de-jefferson-va-etre-retiree-de-la-mairie-de-new-york_2160796.html

[10] Lacan J. Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 223.

[11] Ibid.




Edito : La trace du père

 

 

« Nous sommes en phase de sortie de l’âge du père » [1], affirmait Jacques-Alain Miller en avril 2013, lors d’une rencontre littéraire organisée par Christine Angot au théâtre Daniel Sorano de Toulouse. Sa récente lecture de l’auteure, dans Une semaine de vacances [2], lui avait permis de saisir l’actualité de l’élaboration de Lacan dans le Séminaire VI, Le désir et son interprétation [3], à propos du remaniement des lignes de l’Œdipe par le concept de désir. Il signale que « selon Lacan le père est à interpréter en termes de perversion » et ajoute que l’Œdipe, loin d’être l’unique solution du désir, « en est sa forme normalisée, et sa prison » ; qu’il est « pathogène » [4] – les leçons sur Hamlet en témoignent. Le Séminaire met en jeu la dimension du fantasme comme lieu où se loge le désir de chacun, et qui vient empêcher toute corrélation directe entre le sujet et l’objet de son désir. Pas de lien univoque lorsqu’il est question de désir, mais des circuits complexes, irréductibles aux idéaux communs.

Lacan annonçait déjà à cette époque « le remaniement des conformismes antérieurs instaurés, voire leur éclatement » [5] : le déclin du patriarcat, le changement imminent des mœurs. La mise en question des limites du complexe œdipien et du mythe paternel s’est poursuivie tout au long de son enseignement. Freud a beaucoup œuvré pour sauver le Père ; Lacan est parvenu à le définir à partir d’une fonction. Quelle serait cette fonction ?

Dans la première et unique leçon du Séminaire « Introduction aux Noms-du-Père » [6], Lacan commence par retracer le fil de son élaboration sur le père, depuis la formalisation de la métaphore paternelle du Séminaire III jusqu’au drame du père dans la trilogie claudélienne analysée dans le Séminaire sur le transfert. Il avance par la suite sur ce que le mythe du père implique dans le registre de la jouissance, du désir et de l’objet, pour en arriver à formuler que la perversion « représente la mise au pied du mur, la prise au pied de la lettre de la fonction du Père, de l’Être suprême. Le Dieu éternel pris au pied de la lettre, non pas de sa jouissance, toujours voilée et insondable, mais de son désir comme intéressé dans l’ordre du monde » [7].

Fini le règne du Père comme seule boussole aux questions existentielles. Le Nom-du-Père, dit Lacan, crée la fonction du père. En posant le père comme une fonction, il arrive à faire passer de la logique universelle au particulier de l’existence comme telle [8]. Lacan parle alors de versions du père, une par une, dans la singularité de chacun comme autant d’inventions venant voiler ce qui reste irréductible dans le savoir. Si « le père c’est une fonction qui se réfère au réel » [9] en tant que ce point irréductible, comme il le formulera bien plus tard, le Nom-du-Père est un semblant, dans la mesure où il relève d’un montage venant lier « le signifiant et le signifié, la Loi et le désir, la pensée et le corps » [10]. À chacun l’invention d’un nouage singulier entre les trois registres – le symbolique, l’imaginaire et le réel – jouant le rôle de boussole.

Le père lacanien n’a donc pas de pattern. Lacan nous enseigne qu’il est celui qui épate (sa famille) [11], dans la mesure où il ne s’identifie pas à l’idéal « pour tous » de la fonction. Le nouvel amour du père pourrait être ainsi père-versement orienté.

Ligia Gorini

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[1] Texte de Jacques-Alain Miller dans ce numéro. Miller J.-A., « Nous n’en pouvons plus du père ! », L’Hebdo-Blog, n°269, 9 mai 2022, publication en ligne.

[2] Angot C., Une Semaine de vacances, Paris, Flammarion, 2012.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2013.

[4] Miller J.-A., « Nous n’en pouvons plus du père ! », op.cit.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, op.cit., p. 571.

[6] Lacan J., « Introduction aux Noms-du-Père », Des Noms-du-Père, Paris, Seuil, 2005, p. 65-104.

[7] Ibid., p. 89.

[8] Ibid., p. 74.

[9] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Columbia University, 1er décembre1975 », Scilicet, n°6/7, novembre 1976, p. 45.

[10] Miller J.-A., « Quatrième de couverture », Des Noms-du-Père, op.cit.

[11] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 208.




Nous n’en pouvons plus du père !

 

Nous n’en pouvons plus du père ! [1]

Jacques-Alain Miller lit [2] Une semaine de vacances.

Une semaine de vacances [3] montre que nous n’en pouvons plus du père. Je l’ai lu comme un apologue pour aujourd’hui, un apologue de notre ras-le-bol du père. Il nous fait comprendre pourquoi il nous faut sortir du règne du père. Le père, cette plaie, a fait son temps, est obsolète. Le père incestueux est un personnage bien connu en littérature, mais il s’agit d’autre chose ici : c’est le roman du père en tant que l’impossible à supporter. À ce titre, il est réel, un effet de sens paradoxalement réel. « Elle » (puisque dans ce roman les protagonistes sont désignés par les seuls pronoms « il » et « elle ») gravite autour de ce réel, elle est entièrement tournée vers lui. Le tournesol est héliotrope, elle est montrée comme paternotrope, jusqu’à l’éclipse du père à la fin du roman. C’est le roman de ce que Lacan appelait la père-version – la pente, le tropisme vers le père.

Le père, comment s’en débarrasser ? Est-il possible de s’en défaire ? C’est la question de Lacan, constante. Son point de départ a été le Nom-du-Père, mis en fonction, du Séminaire III au Séminaire IV, pour rendre compte des psychoses, névroses et perversions, mais non pas de ce qui serait le normal. Dès le Séminaire VI, il est sensible que le concept de désir déplace les lignes de l’Œdipe. Ce Séminaire qui date d’un demi-siècle, Le désir et son interprétation [4], est contemporain d’Une semaine de vacances.

Le désir n’a rien à voir avec l’instinct, guide de vie infaillible, qui va droit au but, qui conduit le sujet vers l’objet dont il a besoin, celui qui convient à sa vie et à la survie de l’espèce. Même si l’on cherche son partenaire dans la réalité commune, l’objet du désir se situe dans le fantasme de chacun. Le Séminaire cherche à expliciter la dimension du fantasme : à ce niveau-là, il y a entre le sujet et l’objet un ou bien / ou bien. Au niveau de ce que l’on a appelé la connaissance, les deux, sujet et objet, sont adaptés l’un à l’autre, il y a coaptation, coïncidence, voire fusion intuitive des deux. Dans le fantasme, en revanche, il n’y a pas cet accord, mais une défaillance spécifique du sujet devant l’objet de sa fascination, un certain couper le souffle. Lacan parle de fading du sujet, du moment où celui-ci ne peut pas se nommer. C’est représenté dans le roman par le fait que les personnes ne sont pas nommées, restent anonymes, et que la qualité de père et celle de fille ne sont exprimées que de la façon la plus fugitive. Il y a seulement la fameuse « différence des sexes ».

Il y a dans le Séminaire une phrase qui dit : « La pudeur est, […] la forme royale de ce qui se monnaie dans les symptômes en honte et en dégoût. » [5] Entendons que la pudeur est la barrière qui nous arrête quand nous sommes sur le chemin du réel. Une semaine de vacances va au-delà de la barrière de la pudeur, et s’avance dans la zone où c’est habituellement le symptôme qui opère, par la honte et par le dégoût.

Là, on rencontre un père, le Il du roman, qui hait le désir : ce qui l’occupe, c’est la jouissance. On le mesure à ce qui provoque son éclipse à la fin : Elle lui raconte un rêve, soit un message de désir à décrypter, et aussitôt l’humeur de Il change : il est outré, vexé, furieux, il se tait, il boude. Le désir, sous la forme du rêve, vient gâcher la fixité de sa jouissance. Fixité que supporte la répétition, dont Camille Laurens explore par ailleurs les pouvoirs. Ici, la jouissance revient comme une mélopée insistante. Le clivage entre désir et jouissance est rendu palpable, la jouissance étant une boussole infaillible, à la différence du désir.

Le père manifeste sa volonté de transmettre un idéal, il joue au surmoi. Les limites de la pudeur sont franchies, et en même temps elles sont restituées sous une forme dérisoire au niveau du vocabulaire – le père fait la leçon du bien dire tout en faisant celle de la perversion.

Nous sommes en phase de sortie de l’âge du père. S’il y a un livre qui m’en a donné le sentiment de la façon la plus vive, c’est Une semaine de vacances. Il est l’emblème de ce que nous sommes en train de vivre. Freud sauve le père, alors que selon Lacan le père est à interpréter en termes de perversion. On voit bien dans le Séminaire VI que l’Œdipe n’est pas du tout la solution unique du désir : c’en est sa forme normalisée, et sa prison. L’Œdipe est pathogène.

Une semaine de vacances réactualise cette avancée du Séminaire de Lacan. Le désir d’Elle s’émancipe à la faveur du mutisme et de la colère du père. Elle se retrouve à la fin du roman dans une gare, où le seul élément familier, heimlich, est son sac de voyage. Le texte s’achève sur ces phrases : « Elle le regarde. Et elle lui parle » [6]. Le sac de voyage vient à la place du père, comme un objet a. C’est là maintenant où se trouve son adresse, là où se loge le sujet supposé savoir. C’est son sac de voyage qui lui interprétera son rêve.

Jacques-Alain Miller

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[1] Texte précédemment paru dans Lacan Quotidien n°317, 26 avril 2013, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr)

[2] Fragments choisis et établis par Christiane Alberti de l’intervention de J.-A. Miller le samedi 20 avril, lors des conversations, lectures et projections animées par Christine Angot au Théâtre Sorano de Toulouse du 18 au 21 avril 2013, disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=cOqlTD3cqGg.

[3] Angot C., Une Semaine de vacances, Paris, Flammarion, 2012.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière & Le Champ freudien Éditeur, 2013.

[5] Ibid., p. 488.

[6] Angot C., Une Semaine de vacances, op. cit., p. 137.