ÉDITORIAL : Le triple de la parole *

En 2008, dans son cours « L’orientation lacanienne », alors que notre logos était menacé d’être enseveli par l’évaluation, Jacques-Alain Miller tirait les conséquences d’un tel virage dialectique sur l’époque. Sur fond de domination du nombre sur les esprits, il indiquait que le sujet d’aujourd’hui ne se positionnait plus vis-à-vis d’un maître : « aujourd’hui, où le contr’un […] m’apparaît périmé[,] [l]e sentiment de la domination […] perdure, et on se secoue […] par rapport à ce qu’on imagine de cette domination. Mais le maître n’est plus l’Un » [1].

Il référait le sentiment de domination au discours courant : « Un discours, c’est une forme de domination dans la mesure où il organise un monde qui comporte le critère de ce qui est le vrai et c’est à cet égard que le discours analytique exclut la domination » [2]. Vingt ans plus tard, comme il l’anticipait, la demande de quantification universelle est allée crescendo : la vérité, le millefeuille des vérités, a perdu la partie face aux chiffres, le maître-Un s’est pluralisé.

En tant qu’analystes, nous ne sommes pas portés à nous « conformer au régime de l’homogène » par lequel on aurait la paix [3]. La diversité, nous savons bien qu’il n’y a que ça, à commencer par la diversité de soi-même.

Comment permettre encore à un sujet d’élucider sa propre hétérogénéité, qui souvent s’aperçoit d’un premier mal-être, quand toute opacité lui est refusée, bouchée par le chiffre, le pronostic, les bonnes pratiques, ou l’identité-identitaire ? Les semblants et les idéaux qui protégeaient le sujet d’une réification trop rapide ou massive sont devenus tout à fait insuffisants à maintenir l’espace de l’interprétation, le lieu de la vérité.

Depuis quelques années en effet, et de façon frappante depuis peu, l’offense est partout, le droit se fait le bras armé d’une époque habitée de sujets blessés, indignés, affichant leurs diverses « fiertés » pour contrer la honte qui colore de plus en plus de tableaux cliniques, ombre du réel. Les évalués d’hier sont les dévalués d’aujourd’hui [4], leur révolte se répand de la dénonciation à la haine.

D’une certaine façon, c’est heureux de ne pas se faire à sa condition quand elle nous déplaît, mais pour que les sujets contemporains ne soient pas éternellement captifs de leur « blessure incurable » (wound) [5], le « monde », l’Autre, les institutions, les psys, doivent pouvoir les accueillir, et non fabriquer des « citoyen[s] idéa[ux] qui ne discute[nt] plus de rien » [6].

Foin d’inconscient sans différenciation : à commencer par celle qui distingue une scène et une autre au cœur d’une même personne ; point d’humanité sans l’énigme afférente à la question de chacun ; point de parole vraie sans interprétation ; point de sujet sans le nœud de l’équivoque, le triple de la vie (réel, symbolique & imaginaire) ou la différence entre langue, langage et parole. Sans le principe de la différenciation, le risque est grand d’une mise en continuité de tout et de tous, poussant les parlêtres à se différencier plus durement.

L’invitation à nous faire dociles [7] à l’époque et aux sujets qui l’habitent n’empêche pas d’être avertis qu’un « axiome de séparation » [8] est au cœur du discours actuel, nous amenant à accroître notre vigilance pour faire entendre la force inouïe du malentendu.

* Ce titre fait échos à un ouvrage de Jean-Claude Milner, Le Triple du plaisir (Lagrasse, Verdier, 1997), dans lequel celui-ci rend compte du nouage entre plaisir, sexualité et amour dans l’expérience humaine…

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Nullibiété. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 16 janvier 2008, inédit.

[2] Ibid., cours du 4 juin 2008.

[3] Ibid., cours du 16 janvier 2008.

[4] Cf. ibid.

[5] Voir à ce sujet Laurent Dubreuil invité par Emmanuel Laurentin : « Le temps du débat. Les termes du débat : “Woke” », France Culture, 1er octobre 2021, disponible sur le site de France Culture.

[6] Lacan J., « Les clés de la psychanalyse », La Cause du désir, n°99, juin 2018, p. 51, disponible sur le site de Cairn.

[7] Cf. Miller J.-A., « Docile aux trans », La Règle du jeu, 22 avril 2021, publication en ligne (laregledujeu.org) & Lacan Quotidien, n°928, 25 avril 2021, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[8] Ibid.

 




Offense poétique, à propos de « Pour toi mon amour » de Jacques Prévert

« Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j’ai acheté des oiseaux
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
Et j’ai acheté des fleurs
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
Et j’ai acheté des chaînes
Pour toi
mon amour
Et puis je suis allé au marché aux esclaves
Et je t’ai cherchée
Mais je ne t’ai pas trouvée
mon amour ».

Jacques Prévert, « Pour toi mon amour »

En février dernier à Toronto, une professeure de littérature propose à sa classe virtuelle [1] deux textes de poésie un de Léopold Senghor et l’autre de Jacques Prévert « Pour toi mon amour ». Une élève de seize ans, panéliste de la classe virtuelle, demande quand ce texte a été écrit et s’il fait partie du matériel pédagogique établi par la commission ou si c’est un choix de l’enseignante ? Fin du cours. La professeure dans la soirée est avertie par son directeur qu’on va parler d’elle lors d’une émission de la chaine de télévision City News et de ce qu’elle enseigne un texte raciste faisant référence à l’esclavage. Le soir, le texte de Prévert apparaît à l’écran, traduit en anglais, comme preuve. L’élève prend la parole, elle est floutée et sa voix modifiée. Elle dit avoir été profondément offensée. Par Zoom, une sanction disciplinaire s’applique immédiatement. La professeure est suspendue quelques semaines. Par la suite, un courrier précise que si de tels événements devaient se reproduire, elle pourrait être congédiée.

Par quel tour de force le poème « Pour toi mon amour » s’est-il trouvé qualifié de texte raciste ? Quel désappointement quand on se rappelle ce que Prévert a fait contre le racisme. N’écrivait-il pas à ce propos : « Le racisme et la haine ne sont pas inclus dans les péchés capitaux, ce sont pourtant les pires. »

Sans remettre en cause l’offense ressentie, car il convient de l’accueillir comme la souffrance qu’elle est, accordons-nous tout de même d’interroger où serait le racisme et la discrimination dans ce texte ? Le poème contient trois épisodes où l’amoureux dit son obsession de sa quête amoureuse. Il se heurte à la chimère de l’amour mis en cage, la futilité des cadeaux éphémères, la vanité des chaînes de l’alliance qui n’enserrent que le vide. Une conclusion retourne le désir liberticide de l’amoureux transi et capitonne le sens. L’aimée est absente du marché aux esclaves. Aucun amour vivant ne résiste à l’entrave des chaînes qui contraignent les corps, pas plus qu’à l’asservissement de l’être aimé. Nul esclavagisme, nulle soumission possible pour que l’amour soit l’amour. Lacan, dans son Séminaire sur Le Transfert, rejoint le poète :« Et en effet, donner ce qu’on a, c’est la fête, ce n’est pas l’amour » [2]. Et encore dans L’Angoisse, il formule : « l’amour, c’est […] donner ce qu’on n’a pas » [3].

Alors comment se produit cette offense ? Dans ce qui s’entend et non ce qui se lit. L’instant de voir empare, la jeune fille est offensée, elle a compris, elle sait, elle agit. Notons que la réponse vient avant la question. Elle n’interroge pas le professeur sur le sens, elle le dénonce. Cette accusation émotive de racisme est relayée par la direction et les médias avec la même précipitation. Un principe prévaut, « il n’y a pas de fumée sans feu ». La littéralité fait la radicalité, en tous les cas son creuset. C’est une interprétation ratée de la poésie qui fait le déchaînement. Lacan avait constaté très précisément que quand la poésie rate, c’est qu’elle n’écrit qu’une seule signification : « Le propre de la poésie quand elle rate, c’est de n’avoir qu’une signification, d’être pur nœud d’un mot avec un autre mot » [4]. Dans ce cas, il n’y a pas de distinction du texte ou du contexte, mais une réfutation du lieu de l’énonciation, un refus des lois du langage que sont la métaphore et la métonymie, car ce qui prime, semble-t-il, c’est le signe. C’est ce qui fait signe. Or le mot n’est pas un signe, mais un nœud de signification. C’est pourquoi d’ailleurs, la poésie ne s’explique pas plus que le mot d’esprit, cela les ferait tomber à plat. Car la poésie est ce qui résonne entre sens et son, et résonne dans l’équivoque. Or là, c’est le caractère univoque du mot qui devient signe qui prédomine. Jacques-Alain Miller propose un point d’appui précieux quand il énonce que la fonction du signe est à rapporter à la jouissance [5]. Dans ce cas, il semble que le mot « esclave » soit le signe d’une jouissance, celle du dominant, celle de l’homme sur les femmes. Peut-on rajouter, celle de l’homme blanc et français de surcroit ?

L’article ne le précise pas, mais dans la logique métonymique de l’intersectionnalité et des stratifications des discriminations, c’est la série qui se déroule. Cette jouissance se fait certitude : « La certitude est du côté […] où sa jouit » [6]. Séparons alors, l’exigence pressante de la satisfaction de la réparation de l’offensée, la jouissance du pouvoir de la direction dans la sentence et le buzz pour les médias qui fabriquent de l’émoi. Mais pour chacun des trois, le rejet et la discrimination est de mise, et ce n’est que par l’exclusion et le « faire taire » que s’ordonnance la réponse. Alors dans la conversation, il est peut-être possible de réintroduire le mot en tant que signifiant, soit ce qui représente un sujet pour un autre signifiant, et ainsi mettre à jour que la jouissance imputée à l’autre n’est peut-être pas celle que l’on croit, ni celle qui paraît ni celle de qui elle est. Car c’est dans la parole retrouvée, adressée à un autre que l’équivoque, les assonances, les résonnances, l’impossible de faire Un avec l’autre auquel le poète se heurte, trouvent à se glisser.

Laissons le dernier mot au poète : « C’était un homme, il suivait toujours son idée. C’était une idée fixe, et il s’étonnait de ne pas avancer. » [7]

[1] Cf. Baillargeon N., « Ils ont osé ! », Le Devoir, 12 juin 2021, publication en ligne (www.ledevoir.com)

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 419.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 128.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », leçon du 15 mars 1977, Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 11.

[5] Cf. Miller J.-A., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 5 mars 1997, inédit.

[6] Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°59, février 2005, p. 78, disponible sur le site de Cairn.

[7] Cf. Prévert J., Fatras, Paris, Gallimard, 1966.




La nébuleuse « woke »

« Armstrong, je ne suis pas noir
Je suis blanc de peau
Quand on veut chanter l’espoir
Quel manque de pot
Au-delà de nos oripeaux
Noir et blanc sont ressemblants
Comme deux gouttes d’eau »
Claude Nougaro, « Armstrong »

En 1967, Nougaro chante « Armstrong », témoignant de son adhésion, alors largement partagée, à la lutte contre le racisme. Un an plus tard, Lacan affirme : « Notre avenir des marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation. […] Que la “coexistence” […] ne nous fasse pas oublier un phénomène […] dont les bafouillages sur le racisme masquent plutôt la portée » [1]. Son propos pouvait alors sembler en décalage avec l’air de l’époque ; le lien que Lacan établit entre l’expansion des marchés communs – qui a ouvert à la mondialisation – et l’extension de la ségrégation, peu audible en 1968, est pourtant une clef essentielle pour saisir ce qu’il en est aujourd’hui de la multiplication des ségrégations.

Le discours contemporain, qui s’incarne notamment du wokisme, prétend s’attaquer à l’oppression des minorités. Nulle thèse, une revendication fondée : le droit à la différence. Or, les effets du mouvement woke sont contraires au discours, puisque, loin d’effacer les stéréotypes, les voici qui se démultiplient, exacerbant les dissensions entre communautés.

Le mouvement woke a-t-il une thèse qui nous permettrait d’en saisir l’essence ? La presse, les politiques lui donnent corps, selon certains, ce ne serait qu’une chimère. Méfions-nous : fascinantes et dangereuses, les chimères peuvent investir nos rêves et s’incarner au réveil.

Ce mouvement emprunte son nom à la révolte afro-américaine contre le racisme et la ségrégation du siècle dernier, une révolte contre un destin assigné par l’Autre, grand ordonnateur des races, des religions, des classes et des genres, une révolte sur le mode de l’alliance des frères contre le père de la horde. Pourtant, cet élan de fraternité a un revers : « Je ne connais, disait Lacan, qu’une seule origine de la fraternité […], c’est la ségrégation. [D]ans la société […], tout ce qui existe est fondé sur la ségrégation, et, au premier temps, la fraternité » [2]. Ainsi après l’idéal de fraternité, le temps est venu d’une revendication identitaire qui démultiplie les ségrégations. En effet, comme Lacan le relève, croire « que l’universalisme […] homogénéise les rapports entre les hommes » [3] conduit au pire. La jouissance de chacun, exploitée par l’économie de marché, affichée aux yeux de tous, attise la haine de l’autre. Les multinationales adoptent une stratégie marketing woke, propagent la culture qui en découle et se préparent à en exploiter le filon, faisant fi des conséquences. Elles contribuent à développer « une ségrégation ramifiée, renforcée, se recoupant à tous les niveaux, qui ne fait que multiplier les barrières » [4] jusqu’à l’absurde. Le continent nord-américain a un temps d’avance sur l’impact du wokisme.

Ainsi, en 2015, au Canada, un cours de yoga est boycotté par cette crainte : les participants ne sont-ils pas en train de s’approprier la pratique d’un peuple victime d’un génocide culturel ? L’anecdote nous enseigne. Aucun indien n’avait protesté. Au même moment, l’Inde élisait un Premier ministre d’extrême-droite prônant l’intolérance. Or, les amateurs de ce cours ont ignoré cette donnée, orientant leur conscience politique sur la crainte de piller la culture de l’autre. La culture woke en est à ses balbutiements sur notre continent, mais les multinationales se chargent d’entretenir sa propagation, tout en croyant œuvrer pour la tolérance. En début d’année, l’impair de la société d’exploitation Évian ne consiste pas dans le fait d’avoir lancé sur les réseaux sociaux une invitation à boire un litre d’eau quotidien le premier jour du ramadan, mais bien plutôt dans ses excuses qui ont suivi et qui indexe le jeûne.

Nous avons donc à prendre garde, car, au-delà du rejet de la différence, la culture woke, repensée par le capitalisme, a un effet d’autocensure qui peut en rajouter sur la ségrégation.

[1] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 257-258.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 132.

[3] Lacan J., « Note sur le père », La Cause du désir, n°89, mars 2015, p. 8, disponible sur le site de Cairn.

[4] Lacan J., intervention à la suite de l’exposé « Ce que Freud fait de l’histoire » de M. Certeau, Lettres de l’École freudienne, n°7, mars 1970, p. 84.




« Woke » : les promesses du réveil

On a beau jeu d’ironiser sur les paradoxes dudit wokisme : le mouvement fait assaut de bons sentiments, censure pour donner voix aux bâillonnés, prend le pouvoir au nom des dominés, produit des ségrégations pour lutter contre elles, exclut au prétexte d’inclure [1], attaque au nom des victimes. À ce jeu, le pouvoir change de main dans ce qu’Alain Finkielkraut nomme les « Jeux olympiques de la victimisation »[2]. Parce que l’inconsistance de l’être pâlit face aux promesses de la science, les mots se figent en injures, en attentats. Aucune pensée articulée ne s’englue dans ces paradoxes et l’action ne souffre aucun atermoiement : au zénith monte une angoisse « à l’origine de la posture judicative » [3] : on poursuit, on condamne, on exécute. Foin de la dispute, place à l’affrontement : la correctness administre des corrections.

Car les paradoxes n’empêchent pas de vivre : les contraires s’équivalent et la vérité est ailleurs… que dans la vérité… toujours menteuse. La mauvaise conscience du passé des uns vire à la tendance suicide, encourageant les autres à prendre une option sur un avenir vengeur. Le mépris règne [4].

Freud utilise le terme mépris à propos du rêve comme scorie qu’on ne considère pas. Dans Malaise dans la civilisation [5], le mépris signe la pulsion refoulée. Cette explication trouve un écho dans Moïse et le monothéisme [6] avec la référence au mépris des incirconcis comme absence de castration symbolique, répondant de la pulsion. Dans Totem et Tabou [7], de même, c’est ce qui a été initialement vénéré qui est méprisé dans un second temps. La pulsion, source du désir, est aussi source du mépris, qui est le secret du ravalement de la vie amoureuse. Sous le mépris imaginaire et symbolique pour les femmes qui apparaissent manquantes, se trouve le mépris réel, inhérent à la pulsion. C’est aussi dans son mépris envers les « malades asilaires » que Freud croit déceler « son hostilité inconsciente à l’endroit du ça » [8].

C’est ce mépris qui monte au zénith de la civilisation. Comme le relève Jacques-Alain Miller : « Le mépris est une grande fonction dont on ne parle pas trop à l’âge démocratique. [J]e vous signale que […] dans le Séminaire Encore [,] Lacan dit : Ce qui rassemble Marx et Lénine, Freud et moi-même, c’est “le mépris”. Et le reste ça nous fait ni chaud ni froid. Prenez ça au sérieux » [9].

Lacan dit : « Ceux qui arrivent à faire ces sortes de rejets d’être […], c’est plutôt ceux qui participent du mépris » [10]. N’est-ce pas l’objet a qui émerge via Freud, Marx, Lénine, puis Lacan ? Le mépris est le nom de l’individu [11] sujet à la jouissance et concerne un vaste empan, de la féminité au déchet [12]. C’est pourquoi l’érotomanie peut se lire comme l’inversion du mépris, ce qui donne la clé de la pride identitaire et de sa forme évolutive en « guerre de nous contre nous » [13].

Le wokisme, qui se rêve une « conscientisation » de l’oppression, réalise plutôt l’activité acéphale – le woke n’est personne et le wokisme n’existe pas [14] – de la jouissance libérée de l’Idéal. Ce n’est pas tant « une révolution culturelle en marche », comme le voit Brice Couturier [15], que la fin de la Kultur. Ses zélateurs sont les servants d’un ordre de fer où le déclin du lien social annonce l’asservissement des Uns-tout-seuls aux prothèses de jouissance. Mais saurait-on jamais se réveiller ailleurs que dans un cauchemar ?

[1] Cf. Lazarus-Matet C., « Parlez-vous wokish ? », Lacan Quotidien, n°929, 6 mai 2021, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[2]  Finkielkraut A., « Alain Finkielkraut : “Le rire est d’abord le propre du barbare” », entretien avec M.-L. Delorme, Le Journal du Dimanche, 20 juin 2017, disponible sur internet.

[3] Maffesoli M., Morale, éthique, déontologie, Paris, Fondation pour l’innovation politique, 2011, p. 17, disponible sur internet.

[4] Cf. Honneth A., La Société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La Découverte, 2006.

[5] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Paris, Points, 2010.

[6] Freud S., L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1993.

[7] Freud S., Totem et tabou, Paris, Payot & Rivages, 2004.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 26 novembre 2008, inédit.

[9] Miller J.-A., « Pièces détachées », La Cause freudienne, n°63, juin 2006, p. 138, disponible sur le site de Cairn.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 90.

[11] Le terme individu, aux connotations quelque peu policières, est employé par Lacan dans sa conférence La Troisième : « chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social » (Lacan J., La Troisième, Paris, Navarin, coll. La Divina, 2021, p. 21-22). Peut-être est-il à lire avec l’adverbe « réellement », qui le leste de son poids de réel, et par opposition au terme de « sujet » qui connote, quant à lui, l’effet issu de la différence signifiante comme telle.

[12] Cf. Laurent É., in Miller J.-A., « “Les us du laps”. Vingtième séance du cours du mercredi 31 mai 2000 », in Marret-Maleval S. & al. (s/dir.), Duras avec Lacan. « Ne restons pas ravis par le ravissement », Paris, Michèle, 2020, p. 57-58.

[13] Garcia T., Nous, Paris, Grasset, 2016.

[14] Argue Valentin Denis en renvoyant aux critiques du wokisme la responsabilité de l’empêchement du débat (Denis V., « L’agitation de la chimère “wokisme” ou l’empêchement du débat », AOC, 26 novembre 2021, publication en ligne).

[15] Couturier B., « Non, le woke n’est pas un fantasme de “réac”, c’est une révolution culturelle en marche », Le Figaro, 25 octobre 2021, disponible sur internet.




ÉDITORIAL : « Le psychanalyste comme objet nomade » *

La psychanalyse aux prises avec le social « joue […] sa partie par rapport aux nouveaux réels dont témoigne le discours de la civilisation hypermoderne » [1]. Si le réel est en effet une boussole dans la psychanalyse lacanienne, ce n’est pas sans une certaine dose d’angoisse. Cette dernière signe un « concernement » [2], comme nous l’indique Lacan dans son célèbre « Petit discours aux psychiatres », c’est-à-dire une angoisse qui permet que la rencontre avec le réel ait lieu – condition d’un savoir y faire un peu mieux avec ce réel sans que ça ne tombe du côté d’un savoir complet qui s’apparenterait au discours du maître. Qu’est-ce qui permet que cette angoisse soit constituante et ne pétrifie pas le praticien ? La réponse est sans doute à aller chercher du côté du désir d’en savoir quelque chose. Ce concernement mise sur la parole et le manque qu’elle introduit plutôt que sur le tout voir de l’œil avec cette intention de se faire le point d’adresse de l’urgence. Il s’agit de « faire […] la paire »[3] avec les cas d’urgence sans être sûr de pouvoir la satisfaire « sauf à l’avoir pesée » [4], tel que le précise Lacan. Ce qui viendrait nous pousser à nous occuper des urgences, ce n’est pas tant la réponse à la demande que notre rapport au manque et à la cause du désir. C’est donc le psychanalyste en tant que sujet analysant, produit de sa propre analyse, qui se trouve concerné, en position d’« objet nomade » [5]. Faire la paire avec l’urgence, ce n’est pas venir boucher le trou de la demande, mais bien plutôt mettre la parole en jeu et, par là, le manque que la parole dévoile – ce qui provoque l’inattendu, la contingence.

À l’heure actuelle, c’est une gageure de se permettre de travailler avec le manque là où la société nous impose plutôt l’arrachement. Or, il me semble que c’est dans la mesure où quelque chose du manque est inscrit dans notre propre trajet analytique que l’on peut en user dans le travail, avec enthousiasme, pour ne pas répondre à la demande qui se cache derrière l’urgence et accueillir de cette façon l’inattendu qui fait rencontre.

Si « un discours est une demeure » [6], comme nous le propose Jacques-Alain Miller, la psychanalyse permet à un sujet en déprise avec le social d’y trouver asile pour se forger une place dans le lien social et être, par un réseau sur mesure qu’il s’est créé, moins isolé par rapport à sa jouissance.

[*] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[1] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p. 9-27.

[2] Lacan J., « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », 10 novembre 1967, inédit.

[3] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[4] Ibid.

[5] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 185-192.

[6] Miller J.-A., « L’analyse incasable », blog des 47e journées de l’ECF « Désir ou dressage », inédit.




Un pragmatique paradoxal

Dans « Vers Pipol IV » [1], Jacques-Alain Miller invite à élucider le mouvement de création des CPCT, fait d’enthousiasme et d’élan, où la psychanalyse passe « une nouvelle alliance avec le temps présent ». Sitôt créé, le CPCT-Paris essaime en effet en d’autres lieux alpha [2] : le mouvement a pris. Le consultant au CPCT, précise J.-A. Miller, ne peut fonctionner que s’il est en prise directe sur le social. Et il conclut par : « Soyons persuadés que l’on a besoin de nous ! » [3] Comment l’entendre ?

Envisager le CPCT nécessite de se détacher du concept de cadre réduit aux murs du cabinet. Car, ce qui opère, c’est l’acte, le discours analytique. La psychanalyse devient une installation portable, le consultant au CPCT est, un objet nomade – mais pas errant, car il s’oriente de l’enseignement de Lacan et s’appuie sur un transfert à l’École. Il sait aussi qu’au CPCT, ce qui fonctionne, c’est l’écoute avec interprétation. Inviter un sujet à parler produit des effets de rebranchement, puisqu’est supposé à la parole le savoir inconscient. Le sujet se rebranche sur sa réalité psychique, et donc sociale. Cela ne se fait pas par magie, il y faut le transfert, qui, précise J.-A. Miller, « permet à l’événement interprétatif d’avoir lieu ». Il faut aussi que le consultant – au même titre que l’analyste en ce cas – ne reste pas dans sa tour d’ivoire, nostalgique du temps freudien et n’entretienne pas « les douces rêveries – Schwärmerei – de son extraterritorialité » [4].

Prenons ce terme, Schwärmerei, pour saisir ce qu’il implique. Jusqu’au XVIe siècle, le verbe schwärmen désigne initialement la migration des essaims d’abeilles (Schwarm veut dire « essaim ») pour créer de nouvelles ruches. Mais à l’époque de Luther, le signifiant s’enrichit d’une connotation négative. Le mot en vient à désigner les fidèles qui s’enthousiasment pour des communautés douteuses aux yeux de l’orthodoxie. La Schwärmerei renvoie au mouvement de fuite du sectateur hors de l’Église d’État : il y a, dans cet élan, du volatile, du fluide. Le Schwärmer se fixe ainsi dans la langue comme celui qui papillonne et se passionne, au-delà de la Raison, pour tout ce qui passe. Son engouement, sans direction, ou plutôt tous azimuts, est affine à l’errance. Le dictionnaire unilingue allemand donne un exemple animalier qui s’en approche : les moustiques qui tournoient autour d’une lampe [5]. Ils vont là où il y a de la lumière et tournent en rond sans savoir où donner de la tête. On est loin du mouvement orienté des abeilles. Schwärmerei désigne plus généralement une adoration exagérée, ce dont témoigne à sa façon le romantique, qui, plongé dans une vénération rêveuse de la nature, se berce de l’illusion de faire rapport avec elle.

Comment entendre la Schwärmerei, concernant le consultant au CPCT ?

Être en prise directe sur le social, c’est pointer combien le consultant est convoqué à quitter le confort du cabinet pour prendre une part décidée aux débats de son temps et à l’occasion faire exister l’inconscient. L’enthousiasme avec lequel ils s’engagent dans le mouvement ne relève cependant pas de la Schwärmerei, au sens que nous avons vu. L’élan avec lequel essaimeront les lieux alpha est un élan orienté par un transfert au discours de l’analyste. Il est possible d’opérer comme objet nomade, sans errer.

C’est ainsi que je lis ces mots conclusifs de J.-A. Miller : « Soyons persuadés que l’on a besoin de nous ! » Je les lis avec cette référence à la Schwärmerei. Ici, ni conviction aveugle ni déraison : l’enthousiasme du praticien à prendre part au débat politique, à faire exister l’événement interprétatif, au CPCT par exemple, n’est pas une Schwärmerei. Le consultant ne va pas de ce côté, car il sait que ça rate – c’est de structure. Il est, dit J.-A. Miller, un pragmatique paradoxal [6]. Et, le sachant, il peut rater de la bonne façon.

Le traitement bref tient à ce pragmatisme paradoxal et c’est ainsi qu’il a chance de rater de la bonne façon. L’offre de parole qui y est faite est une offre décidée, mais elle a une limite. On ne répond pas à la demande, car on sait que c’est impossible. Les effets thérapeutiques, fussent-ils rapides, y restent modestes, mais ils ne sont pas négligeables : des bouts de solutions s’esquissent, des brins d’invention s’entrevoient.

Le consultant au CPCT sait, pour en avoir fait l’expérience, que l’écoute avec interprétation a des effets décisifs, il ne cède pas sur cela, mais il ne se berce pas non plus de douces rêveries – illusions, ou bonnes intentions. Cela donne un style, au CPCT : le consultant au CPCT est un pragmatique, pas un doux rêveur romantique.

* Dominique Corpelet est praticien au CPCT-Paris.

[1] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[2] Lieu analytique possible en institution.

[3] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 185-192.

[4] Ibid., p. 192.

[5] Cf. entrée « Schwärmer » dans le dictionnaire allemand Duden, disponible sur internet.

[6] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 185-192.




Effets retours de la pratique au CPCT

La création des CPCT, il y a bientôt vingt ans, relève d’un mouvement qui va de la psychanalyse pure vers la psychanalyse appliquée, du cabinet vers « les lieux alpha », lieux analytiques, institutions ou consultations [1]. La pratique au CPCT offre chance de faire un pas de plus et de supposer un mouvement inverse, c’est-à-dire un effet retour de la psychanalyse appliquée sur la cure.

La limitation imposée, seize séances maximum, énoncée dès la première rencontre avec le consultant, introduit un encadrement du temps et produit des effets différents suivant les patients. Marie constate qu’elle est perdue dans sa propre chronologie, et elle s’appuie sur le comptage des séances pour essayer de fixer quelques dates de son histoire. Un autre patient peut anticiper la fin du traitement dès la deuxième rencontre et demande ce qui va se passer à la fin du traitement parce qu’il n’a pas envie que cela se termine. Beaucoup n’en parlent pas et il est parfois nécessaire de discrètement rappeler le nombre de séances qu’il reste afin de souligner la singularité de ce dispositif. La parole du sujet compte et le temps lui est compté pour la dire.

De mon côté, en tant que praticienne, l’effet a été immédiatement mesurable : la première séance déclenche le compte à rebours, « un raccourcissement du temps pour comprendre » [2], pour reprendre une formule de Serge Cottet, et cela me semble être une forme de réponse à l’urgence subjective qui amène la plupart des patients. Pourtant, ce temps pour comprendre, s’il est raccourci, ne doit pas être évincé. Il s’agit, au contraire, de lui donner du poids, en mobilisant son attention pour entendre puis faire entendre des énoncés, des signifiants auxquels le patient pourra s’arrimer. Chaque séance donne lieu à une prise de notes, pour ne pas laisser échapper les points saillants. Le travail en groupes cliniques, où les séances peuvent être reprises une par une, les détails relevés, où une logique de la séance peut se dégager, permet un ajustement de la position du praticien. Cette position, au regard de la clinique au CPCT et du dispositif même, ne peut être une position d’attente ni de réserve. La prudence, indispensable, ne doit pas empêcher de faire résonner à l’oreille du patient la répétition dans laquelle il est pris, et parfois de « l’inviter à changer de disque » [3]. Le pari d’un lieu alpha tel que le CPCT n’est pas seulement que l’urgence subjective soit un peu apaisée mais aussi qu’à l’issue du traitement, le patient ait pu se faire un peu sujet de son énonciation, reparte avec un certain gain de savoir.

La psychanalyse n’est donc pas qu’une affaire de divan, car ses effets « ne tiennent pas au cadre, mais au discours, c’est-à-dire à l’installation de coordonnées symboliques » par quelqu’un qui s’appuie sur « l’expérience dans laquelle lui s’est engagé » [4], en tant qu’analysant bien sûr, mais aussi en tant que praticien dans un lieu alpha. Un effet retour de la psychanalyse appliquée est déjà mesurable dans l’abord que nous avons de la psychose ordinaire, d’une autre façon encore que de se faire secrétaire de l’aliéné. La clinique en cabinet, et ce encore plus depuis le début de la crise sanitaire, est souvent proche de celle du CPCT. Les sujets sont déboussolés, l’angoisse prend le pas. La demande n’est pas articulée comme telle, elle prend plutôt la forme d’un appel pressant. L’accueil de la parole et la réserve bienveillante ne sont plus de mise quand la déprise sociale est à l’horizon. Dans ce contexte, les premiers entretiens sont déterminants pour accrocher un transfert, à la fois entendre l’appel et faire résonner une demande. Pour certains sujets, qui sont en peine de suivre un fil, c’est parfois à mobiliser à chaque rencontre. « Je ne sais plus du tout de quoi on a parlé la dernière fois », est une phrase qui revient souvent en début d’entretien. Une écoute active donc, séance par séance, souligner les signifiants pour orienter la parole vers une mise en forme de la question qui ouvre parfois à la formalisation du symptôme, « l’os sur quoi bute la singularité du sujet »[5]. C’est effectivement le principe de la cure, mais d’une manière que je dirais plus appuyée, en forçant doucement le trait. Le temps est parfois compté pour amorcer un rebranchement sur le discours de l’Autre et soutenir un effort de subjectivation.

* Hélène Combe est consultante au CPCT-Paris.

[1] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[2] Cottet S., « Raccourcir le temps pour comprendre ? », in CPCT-Paris (s/dir.), L’Inconscient éclair. Temporalité et éthique au CPCT, Paris, École de la Cause freudienne, coll. Rue Huysmans, 2019, p. 11.

[3] Ibid., p. 17.

[4] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 185-192.

[5] Cottet S., « Raccourcir le temps pour comprendre ? », op. cit., p. 17.




Clinique du réel

Beaucoup d’adolescents ont éprouvé un malaise lié au long confinement de 2020 et pour certains d’entre eux, nous pouvons parler d’effondrement, voire de déclenchement. Les demandes de consultation ont afflué à ParADOxes [1]. Pour celles et ceux que j’ai reçus et qui n’avaient jamais consulté, l’isolement des pairs, ou bien des proches, parfois des deux, a ouvert une béance sur un réel. Angoisse, pensées incessantes, ne plus pouvoir manger, perdre le sommeil, voire ne plus retrouver le sens des choses ordinaires de la vie, les ont poussés à prendre rendez-vous.

Une discontinuité s’est produite dans le train-train quotidien, mais où en situe-t-on les effets ? Que peut-on en dire dans l’après-coup ? Une jeune fille de quinze ans m’avait dit que même si grâce aux réseaux sociaux elle avait gardé un lien avec ses amis, du fait de ne plus être qu’avec ses parents, les paroles, les remarques de ces derniers, notamment celles qui avaient trait à son corps, la touchaient plus qu’avant. Un étudiant, au départ satisfait d’être seul, en est venu à téléphoner à sa mère chaque jour pour tenter de chasser ses idées noires et ce léger sentiment qu’il ne connaissait pas jusque-là, d’être constamment observé par ses voisins. Une jeune fille, qui avait consulté une première fois à Paradoxes quand elle s’était retrouvée seule à Paris pour ses études, s’est souvenue de ce lieu et a demandé un rendez-vous en urgence. Elle est venue y déposer son angoisse sur deux séances, puis a dit qu’elle n’avait plus besoin de venir.

Ces jeunes hésitaient à se rendre chez un « psy », mais le mal-être était là, parfois difficile à identifier et ils se sont sentis troublés par ce qui leur arrivait. Le dispositif associatif, avec une durée définie et la gratuité, leur a permis d’avancer dans un périmètre circonscrit à la situation.

Le confinement a pu avoir comme effet d’isoler, de couper le sujet de ce que Jacques-Alain Miller désigne par la « routine du lien social », autrement dit, de « ce qui fait que le signifié peut garder du sens » [2]. Provoquant une déliaison dans la langue du sujet, celle qu’il parle de manière commune, à partir du sens commun. Il semble que les adolescents en ont plus intensément souffert…

Le cas du petit Hans étudié par Lacan nous apprend qu’à une période où le sujet ne peut plus s’appuyer sur l’imaginaire, la langue permet de prendre en charge quelque chose de la jouissance, du réel de l’éprouvé. Le langage, le symbolique, réduit la jouissance du corps. Mais le dernier enseignement de Lacan, avec la perspective du « corps parlant », nous enseigne aussi que le signifiant produit de la jouissance sur les corps. Avec la puberté, les adolescents ont à nouveau affaire aux irruptions du réel du corps qui en font vaciller l’image. Le sexuel, même si la sexualité est aujourd’hui parlée et exposée, n’en demeure pas moins traumatique. La jouissance du corps ne trouve plus à se loger ni dans les symptômes de l’enfance, ni dans le registre imaginaire sur lequel se fondent des représentations du monde. Face à cela, les adolescents font entrer un nouveau paramètre dans la « routine sociale » : le groupe, en tant qu’il incarnerait « le corps de l’Autre ». J.-A. Miller avance en effet cette question : « La clique, la secte, le groupe ne donnent-ils pas un certain accès à un je jouis du corps de l’Autre dont je fais partie ? » [3] Un accès qui apporte du sens par une forme de sublimation de la jouissance du corps propre. Un lien social qui polarise la jouissance dans un discours commun et par des identifications imaginaires. Le confinement a pu couper les adolescents de cet accès, dénudant le signifiant du sens issu du lien social. La rencontre avec un Autre désirant dans un lieu identifié pour les adolescents permet de rebrancher le sujet aux signifiants propres à lui restituer un lien social.

* Isabelle Magne est praticienne à ParADOxes.

[1] L’association parADOxes, créée en octobre 2009, fait l’offre d’un accueil rapide et de consultations psychanalytiques gratuites et limitées dans le temps aux adolescents de onze à vingt-cinq ans. Elle propose aussi des ateliers d’écriture individuels, s’appuyant au prétexte de la construction d’un CV, rebaptisés ateliers Chemin de Vie, ainsi que des conversations et groupes de parole.

[2] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[3] Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », in Dupont L. & Roy D. (s/dir.), Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017, p. 27.




Le CPCT, lieu refuge contre le malaise dans la civilisation

« Un analyste ne peut fonctionner que s’il est en prise directe sur le social, mais, dans son cabinet, il peut le méconnaître, et entretenir les douces rêveries – Schwarmerei – de son extraterritorialité. »

Jacques-Alain Miller, « Vers Pipol IV »

Il n’y a pas d’extraterritorialité du psychanalyste, indique Jacques-Alain Miller, dans son texte « Vers Pipol IV » [1]. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’un côté le psychanalyste et de l’autre le social, car les deux appartiennent au même territoire. Il est impossible de les disjoindre : « La vérité qui se dénude [est] celle de la socialité structurale de la position et de l’acte analytique. » [2] Le psychanalyste, qui s’imaginerait être à l’abri des vagues et tempêtes qui remuent la société, serait vite rappelé à la réalité. Le malaise dans la civilisation [3] ne s’arrête pas aux portes du cabinet de l’analyste.

Les CPCT sont des « lieux de refuge, voire bases d’opération contre ce qui [peut s’appeler] malaise dans la civilisation » [4]. Ce malaise porte aujourd’hui un nom, celui du culte du « ça marche », de la performance et de la réussite. Et lorsque des lignes de failles se révèlent, dans l’existence d’un sujet, celui-ci est alors pressé de toutes parts de reprendre le travail, de retrouver le chemin des études, de se soigner, d’aller mieux, de ne pas déprimer, de faire son deuil… Les injonctions sociales ne manquent pas.

Alors que partout ailleurs, « le déferlement d’une psychothérapie associée aux besoins de l’hygiène mentale » [5] pèse de tout son poids d’idéal et de culpabilité sur le sujet, le CPCT représente une institution à part, un lieu avec un dispositif souple qui respecte la logique du un par un. Au CPCT, le patient est accueilli avec ses symptômes, ses bizarreries, ses errances ainsi que ses erreurs, et il n’y sera pas jugé.

Consultante au CPCT, je remarque que l’énoncé « Je me sens perdu » est peut-être celui qui revient le plus souvent dans les premières consultations. Perdu nomme un premier désarroi, un désarrimage du champ de l’Autre, qui entraîne un vide de sens de l’existence et une perte de désir, ou un affolement, une angoisse. Bien souvent, mille questions surgissent sur la sexualité, la mort, les origines, questions qui ne trouvent pas de répondant au champ de l’Autre et laissent le sujet en proie à une solitude radicale, au bord d’un trou.

Le CPCT offre la possibilité de rencontrer un praticien orienté par la psychanalyse, le pari y est fait que la rencontre avec une pratique ainsi orientée permette au sujet de s’ouvrir à l’inconscient et de rebattre les cartes. En pariant sur ce lien social inédit, produit par une telle rencontre – un lien qui ne cherche ni à vous rééduquer, ni à vous dire quoi ou comment faire, mais qui vise à « rendre leurs sens aux symptômes, donner place au désir qu’ils masquent » [6] –, un nouvel arrimage au champ de l’Autre devient souvent possible.

Les sujets qui s’adressent au CPCT sont, pour la plupart, en situation de déprise sociale. Il revient donc aux consultants et aux praticiens d’apercevoir qu’« être en prise directe sur le social » [7] signifie être en rapport direct avec le discours social ou celui qui laisse transparaître le malaise dans la civilisation. Il doit donc être au fait des signifiants qui circulent dans le discours courant et qui pèsent sur le désir : « La mission qui nous revient en ce monde est de reconnaître et d’élucider la diversité humaine, la diversité des modes-de-jouir de l’espèce. » [8]

J.-A. Miller précise que les psychanalystes ne sont pas là pour surdimensionner le malaise. La mauvaise humeur n’est pas notre style, souligne-t-il avant d’ajouter : « Oui, nous sommes pragmatiques comme tout le monde aujourd’hui, mais à part pourtant, – des pragmatiques paradoxaux, qui n’ont pas le culte du ça marche. Le ça marche ne marche jamais. Notre bonne humeur vient sans doute de ce que nous savons que ça rate, mais nous croyons rater de la bonne façon. Soyons persuadés que l’on a besoin de nous. » [9]

* Solenne Albert est consultante au CPCT de Nantes.

[1] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[2] Ibid.

[3] Cf. Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Paris, Points, 2010.

[4] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 238.

[5] Ibid., p. 237.

[6] Ibid., p. 239.

[7] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 188.

[8] Ibid., p. 192.

[9] Ibid.




Fonction de l’écrit au CPCT

« C’est au point même d’où jaillissent les paradoxes de tout ce qui arrive à se formuler comme effet d’écrit que l’être se présente, se présente toujours, de par-être. »

Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore

 

Dans l’expérience du CPCT de Gap, l’écrit tient une place importante. Cela commence par la présentation du sujet sous la forme d’une carte clinique dans laquelle figurent quelques lignes écrites par le consultant qui reçoit la demande et qui accepte ou pas le traitement. Ces quelques lignes, dans ce qu’a extrait le consultant des signifiants du sujet et qui nous est transmis, témoignent de la manière dont le sujet formule sa demande.

Opérer

Les traitements au CPCT sont courts. Cela demande une exigence de travail du praticien qui s’oriente de la psychanalyse. Il s’agit d’opérer avec délicatesse, tact et précision en tenant compte de ce délai restreint. Il est frappant de constater l’effet d’allègement de la souffrance chez la plupart des sujets à la sortie du traitement.

Cerner

Il s’agit de cerner la demande du sujet et orienter la pratique avec les outils de Lacan. Il faut pouvoir témoigner de l’orientation du traitement par la coupure, un acte, un signifiant… L’écriture permet d’en témoigner.

L’écrit au CPCT est un outil important qui n’est pas sans rapport avec la durée courte du traitement.

Cela peut s’accompagner d’un effet d’enseignement ayant un impact aussi bien sur le traitement que sur la pratique du consultant.

Orienter

L’écriture fait état de ce qui se passe dans le traitement, la façon dont s’oriente le consultant, ce qui l’a accroché et quelque fois ce qui rate, mais qui toujours enseigne.

L’écrit, comme production après coup de la rencontre entre deux corps, permet de prendre un peu de hauteur et d’entendre différemment les dits du sujet, leur résonnance, leur équivoque.

Couper

Ce qu’enseigne l’écrit, c’est à discerner, dans les détails, l’impact d’un dire, une coupure qui opère, une répétition, une ponctuation, une réponse attendue qui ne survient pas, un effet de stupeur, un signifiant qui insiste ou qui émerge, qui a eu un effet énigmatique… Un affect qui laisserait entrevoir quelque chose d’une jouissance, la trace d’un trauma qui affleure dans le discours…

Construire un cas, c’est être au plus près de ce que dit le sujet, mais aussi de faire état de ce qui fait écho pour le consultant. Analyser minutieusement les divins détails et les liens entre le signifiant et la jouissance. Énoncer les circonstances dans lesquels quelque chose d’étonnant survient. Cela permet de circonscrire, de resserrer et d’être au plus près du déroulé du traitement, d’affiner le diagnostic structural.

Élaborer

L’écrit implique une adresse qui induise un déchiffrage de ce qui échappe et précise l’élément clinique et théorique à cerner. Le CPCT permet cela, puisqu’il offre l’espace nécessaire à l’élaboration clinique à plusieurs.

L’écrit permet un regard rétrospectif sur les seize séances du traitement, isolant l’effet, parfois discret, qui a eu lieu.

 

* Sylvie Dagnino est praticienne au CPCT de Gap.