Éditorial : De ce qui se dit à ce qui se lit

Dans l’expérience analytique, il s’agit du dire. De s’arracher des dires de plus en plus réduits. De passer du roman à la réduction. Du récit au poème. D’une prise de distance de la sémantique pour s’approcher davantage de la grammaire [1]. Au fil de l’analyse les mots ne dansent plus en produisant des effets de sens. Grâce à la coupure, ils s’isolent un à un. Fini la « gonfle imaginaire » [2] qui amène vers une infinitisation du sens. Une fois dégagés du festival de la narration, les mots se détachent jusqu’à devenir des restes. Des restes maniables.

Dans son texte « L’étourdit » Lacan souligne qu’en ce qui concerne l’usage de l’équivoque dans l’expérience psychanalytique, « tous les coups sont […] permis » [3]. Tordre et retordre les signifiants pour extraire la sève jouissante qui circule dans leur enchaînement. Lacan avertissait les psychanalystes : attention à ne pas se cramponner « au garde-fou de la “psychologie générale” » [4], lisez les cas « dans leur grammaire » [5]. S’il le dit en ce qui concerne la lecture des cas de Freud, cet avertissement vaut pour chaque cas et pour le cas de chacun. L’analysé « résulte de l’analysant » [6].

Lacan souligne que « l’amorphologie » [7] de lalangue ouvre à la possibilité d’un usage hors sens pour faire un passage « du dit au dire » [8]. Et le dire se lit. Le « savoir-lire […] complète le bien-dire », note Jacques-Alain Miller dans une conférence-boussole qui a pour titre : « Lire le symptôme » [9]. Bien-dire et savoir-lire sont articulés. Si le bien-dire se lit, c’est parce qu’il s’écrit.

De ce qui se dit à ce qui se lit. « Le savoir lire vise ce choc initial, qui est comme un clinamen de la jouissance » [10]. Un évènement de jouissance déterminant qui a frappé le corps et y a laissé une marque. Cette marque s’isole et devient lisible.

« Comme Lacan l’indique le sujet est poème plutôt que poète, c’est un être parlé. Une psychanalyse accomplit sur le poème subjectif une sorte d’analyse textuelle qui a pour effet de soustraire l’élément pathétique afin de dégager l’élément logique. » [11] L’élément logique se dit, s’écrit, et peut donc être lu.

L’Hebdo-Blog, Nouvelle série de cette semaine tente de cerner le passage délicat entre dire et lire. Bonne lecture.

[1] Cf. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 491.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 491-492.

[5] Ibid., p. 492.

[6] Ibid., p. 493.

[7] Ibid., p. 492.

[8] Ibid., p. 495.

[9] Miller J.-A., « Lire le symptôme », Mental, n°26, juin 2011, p. 50.

[10] Ibid., p. 58.

[11] Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 27.




Entre lecture et écriture

Dans son intervention conclusive au congrès de l’École freudienne de Paris à Deauville en 1978, Lacan se demandait comment on peut encore croire en l’analyse [*][1]. L’analysant s’engage dans la cure, avançait-il, pour analyser le tempérament de ses symptômes.
Pourtant, ce à quoi l’analysant aspire, il ne l’espère pas. Et Lacan de préciser que la demande d’élucidation du symptôme est plutôt le vœu de s’en débarrasser, le refus de le lire. Impossible ! Nous sommes dans la logique de la problématique du névrosé qui recule devant son désir et sa jouissance. C’est ce réel-là, celui qui est en acte dans la cure, qui va nous intéresser.
Faisons crédit à Lacan et à Jacques-Alain Miller d’avancer que l’on peut analyser le tempérament du symptôme, ce dont nul n’est cependant porté à parler. Cette offre suppose de construire l’inconscient dans son rapport au ça freudien [2]. Pourtant, il s’agit toujours de faire crédit à l’association libre, jusqu’au point où quelque chose de la jouissance vienne à se dénuder. Dans le développement de la cure, il y a le refoulement et le retour du refoulé accompagné de la pulsion acéphale. Soit une butée que l’analysant rencontre et dont il lui est difficile d’en dire quelque chose. Sur ce versant, ce n’est plus ce qui de l’Autre s’écrit, mais plutôt ce qui dans le corps se laisse aller à écrire. Le corps, disait aussi Lacan à la même époque, n’a de statut respectable que du nœud, R.S.I.
Poursuivons avec Lacan au congrès de Deauville : que peut-on attendre d’un analyste ? Qu’il s’oriente du réel en jeu dans la structure, ce qui suppose qu’il soit, en tant qu’analysant, parvenu au point de conséquence à partir duquel s’est dévoilé pour lui l’inessentiel de l’Autre, du sujet supposé savoir. Dès lors que l’on admet l’inassimilable de la question sexuelle découverte par Freud, le réel, qui met en jeux le corps, oriente la direction de la cure.
La notion de réel, nouée au symbolique et à l’imaginaire est donc au cœur de l’inconscient.
Cela implique qu’en s’engageant dans la cure, l’analysant dépose la part de lui-même qui échappe au savoir. Ce mouvement lui permet de supposer un sujet au lieu même où le savoir manque, puisque l’analysant le postule là où il serait sans lui. La cure lui apprendra que non. Je vous propose de considérer qu’une fois rejoint ce point, cet analysant pourra, s’il le veut, faire exister l’hypothèse d’un savoir inattendu qui résiste à la compréhension et qui est toujours plus que ce que nous pouvons en dire. C’est une logique aussi rigoureuse que subtile. On peut lire Les Formations de l’inconscient [3], Encore [4] et encore. Lire, n’est pas écrire. Avançons que le savoir qui s’extrait de la cure relève de l’écrit.

L’analyse s’intéresse au symbolique, à l’imaginaire et aux réponses du sujet quant à l’inassimilable de la question sexuelle découverte par Freud. Elle opère à partir de ce que le langage détraque. Elle prend son élan d’introduire l’hétérogène, dans la question de la causalité.
Ce qui ordonne l’articulation S1 – S2, aux niveaux individuel et collectif, c’est ce réel. Tout sujet pris dans l’articulation signifiante est confronté à ce défaut qui a fait apercevoir à Freud que le sujet de l’inconscient comme la culture ne se réduisent pas au langage.
Avec l’association libre, l’analysant n’est pas seulement confronté aux réjouissantes créations, il aperçoit aussi qu’une part de son monde est figée. Il est aussi livré aux intimidations de la parole, pas sans la présence de l’analyste qui lui apprend à se saisir comme objet. Très tôt, Lacan a aperçu que la chaîne signifiante attribue une place non équivoque au sujet et que les objets du désir, qui n’appartiennent pas à la structure linguistique, c’est-à-dire la voix et le regard, se conjoignent à l’énonciation. Il s’agit de prendre au sérieux, dans l’inconscient, le point de réel du signifiant par lequel le langage procède.
Quand on touche à « la relation de l’homme au signifiant […], on change le cours de son histoire en modifiant les amarres de son être » [5].
Il y a là la métaphore qui lie le sujet parlant à la question de l’être et la métonymie qui le lie à son manque [6]. Lorsque c’est lié, la lecture est reportée toujours plus loin et le sens est toujours à venir.
Le langage caractérise l’humain, et il a fait croire aux structuralistes qu’il donne un point de vue sur la société, sur le monde. Ce n’est pas l’avis de Lacan : ce qui donne à un sujet un point de vue, c’est le signifiant-maître à partir duquel le langage bâtit son monde. Alors le sujet peut le calculer, le faire rentrer dans des formules ; il peut s’imaginer qu’il le lit. Il peut faire le philosophe, méditer sur l’être etc., pour autant que le signifiant-maître en dessine les contours.
Le signifiant-maître construit un ordre. Il s’inscrit, se prête à la substitution. Il permet de construire des significations. Il donne un sentiment de continuité, mais la structure du signifiant est fondamentalement discontinue.
La primauté que Lacan a donné au signifiant sur le signifié dans ses Écrits fait déjà valoir l’inconscient comme langue privée, forgée par la contingence [7], à l’intérieur des lois du langage. Ce qui dans l’inconscient est sans loi ne s’oppose pas au savoir supposé de l’inconscient. Dans l’expérience analytique, on arrive à purifier le sujet, au sens mathématique du terme. On aperçoit qu’il est fait d’un certain nombre d’articulations qui se sont produites, et dont il est le produit. Ce sujet-là n’est pas celui supposé au savoir, ce pourquoi Lacan choisira d’inventer le signifiant de parlêtre. C’est à partir du signifiant surgissant et rugissant (S1 = surmoi), c’est-à-dire du signifiant-maître, que s’organisent les circuits de la libido, en tant que le langage véhicule une jouissance positive.
Il y a les Uns qui mettent de l’ordre, et il y a les Uns qui défont les ensembles : c’est dans la coupure, lorsqu’ils tombent, que s’entend la dimension pulsionnelle de la langue du sujet, laquelle ne s’adresse à personne. Cette opération est-elle lecture ? Non, des petits bouts s’écrivent, des fragments en chutent qui sont à lire.
Dans la coupure, les chaînes signifiantes qui ont été décisives pour l’analysant apparaissent. C’est aussi à partir de la coupure que s’entend la dimension pulsionnelle de la langue d’un sujet, laquelle ne s’adresse à personne, puisqu’elle ne relève ni de la logique ni des lois du langage.
Lacan témoigne de ce que l’écrit ne se fabrique que de sa référence au langage, bien qu’il s’en écarte.
Quand les quelques articulations qui ont constitué le sujet s’écrivent, dans leur précarité, on a un léger différé, un effet de vide, presque d’absurdité. Un décalage apparaît alors entre le déroulement des associations inconscientes et le vivant.
Autrement dit, dans une analyse, on ne le sait pas, mais on explore un trou et on se débrouille pour qu’il ne devienne pas abîme.
On y parle de ce qui ne peut se dire, à partir des formations de l’inconscient qui rendent présent le désir. Et il y a encore à dire, car l’analyste veille à ce que la cure ne se referme pas sur le mutisme qui est jouissance orale. On tourne autour de la Chose propre à chacun. L’association libre met en évidence une béance qui est la première approche de l’objet. Chemin faisant, l’analyste est mis dans le voisinage des éléments langagiers que la cure réactualise. Il leur donne place ; il se fait partenaire du point de hors-sens qui s’impose, et alors sa présence permet le symptôme, le lapsus, l’acte manqué qui s’inscrivent dans un procès d’écriture. Il se prête à cette mobilisation des ressources de l’inconscient et à son au-delà. L’écriture suppose l’articulation S1 – S2.
Il y a, dans une cure, ce que l’on trouve en négatif, ce qui ne cesse pas d’instaurer de la perte et qui, paradoxalement, crée la jouissance : quelque chose se fixe. Le signifiant cisaille le corps, non sans perte. Alors, quelque chose se sédimente, se dépose, quelque chose de l’objet inassimilable qui est trace du vivant. Ça s’attrape par la logique, mais seulement à considérer le trou, le peu de sens qu’elle fait valoir. L’analyste est bien l’instrument d’une exploration, de bouts d’écritures qui révèlent un sujet, c’est-à-dire une absence. Des points de vue se renouvellent, et c’est réjouissant. Pas longtemps, alors il s’agit pour l’analyste, après avoir été bon entendeur, un bon témoin, qu’il se fasse scribe.
Il faut l’appui du discours analytique pour distinguer soigneusement le maniement du signifiant en tant qu’il habille, qu’il construit le monde du sujet, et l’écriture, cette fois comme ruissellement, comme traitement de ce qui ne peut s’humaniser. L’expérience de l’analyse sépare le signifiant de l’écriture, laquelle est trace. Disons que là où le signifiant a des effets de signifié, il est perte, et qu’il y a aussi le signifiant avec ses effets de corps et de rature.

[*] Extrait d’une conférence prononcée à Montpellier en 2013 et publiée dans le bulletin de l’ACF-Voie domitienne : Tabula, n°19, novembre 2013, p. 33-41.

[1] Cf. Lacan J., « Conclusions », Les Lettres de l’École freudienne de Paris, n°23, 1978, p. 180-181.

[2] Cf. Miller J.-A., « L’inconscient interprète », La Petite Girafe, n°11, octobre 1999, p. 7-16.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975.

[5] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 527.

[6] Cf. ibid., p. 528.

[7] Les structuralistes parlent d’accident.




« Mado est malade »

Les « ou », les « an », les « in, ein, ain »… un lent décodage, des bouts de mots hors sens qui s’accrochent à d’autres et fabriquent du sens.

Le sens ! Quelle merveille quand on a cinq ans !

Nous avons cinq ans [1], était le titre du manuel par lequel certains enfants des années soixante entraient dans la lecture à l’école.

D’emblée, on s’empressait d’aller regarder les dernières pages, celles qui promettaient une véritable histoire, plus intrigante que « Mado est malade » parce qu’elle a trop mangé… phrases insipides du début de l’apprentissage. La dernière histoire était celle d’une galette – objet oral – qui, mise à refroidir sur le bord d’une fenêtre, s’élançait dans la nature en roulant à vive allure.

L’objet a est là dès le début et il s’échappe à la fin. Ou plutôt la lecture et l’écriture viennent le recouvrir, le voiler encore, l’habiller de sens. Quelque chose est d’emblée perdu, car cet objet si puissant, d’être représenté, d’être à lire, s’éloigne un peu plus, sans pour autant perdre de sa puissance, au contraire !

La galette roule, ivre de liberté, persuadée qu’elle peut échapper à son destin d’objet : se faire bouffer. Je vous laisse deviner la fin…

On entre en analyse parce que « Mado est malade ». Elle est malade de trop de sens, elle en a trop avalé et surtout, elle en a trop fabriqué. Pourtant, entrer en analyse peut ressembler à ce moment magique où nous avons ouvert le livret qui nous a appris à lire.

Chacun y apprend à lire autrement : ses rêves, ses lapsus, ses oublis, ses bévues, ses pensées absurdes qui surviennent en séance et sur lesquelles on bute au début, parce qu’elles nous déroutent ou indiquent un point de honte.

On quitte le sens en douceur, pour en explorer… un autre. Mais le sujet ne sait pas encore qu’il s’engage dans un rebroussement qui peut l’amener au point où le sens s’efface.

Pas de manuel pour apprendre à lire l’inconscient… Les interprétations de l’analyste viennent stimuler les lents – très lents – progrès de cet apprentissage. Il vient aussi accompagner l’ivresse que procure la lecture balbutiante, un peu la même que celle qui, le matin au petit déjeuner, nous faisait déchiffrer, dans un instant jubilatoire, tout ce qui était écrit sur la boîte de cacao. Au fond, le sens n’avait pas tant d’importance, c’était la simple joie de lire qui s’éprouvait. Ainsi peut-on s’enivrer de ses propres interprétations et de sa propre lecture. Jusqu’à un certain point.

Apprendre à déchiffrer le monde, c’est œuvrer à le chiffrer, encore et encore. Lire et écrire participent de ce travail de chiffrage qui donne une allure familière au monde qui nous entoure. Mais lecture et écriture ouvrent secrètement une brèche dans la clôture du sens. Parce qu’il y a le sens, il y a, quelque part, un insensé, un point hors de tout sens. Le point où l’inépuisable de la lecture de nos symptômes et de la ribambelle des formations de l’inconscient s’épuise pourtant.

Nous entamons donc ce trajet, souvent laborieux, non pour désapprendre, mais pour tomber sur le point d’illisible sur lequel s’est forgée l’existence.

« Le lisible, dit Lacan, c’est en cela que consiste le savoir » [2]. On fait une analyse pour en savoir un peu plus. Et, de fait, un savoir se dépose pas à pas. C’est un savoir vacillant, fait de trébuchements, d’incertitudes, d’envolées fructueuses, traversé d’éclairs fulgurants, un savoir presque intransmissible. C’est un savoir qui ne s’ajoute pas à tout ce que nous avions déjà appris, et que nous pensions solide, mais plutôt un savoir qui déleste. C’est un savoir qui s’appuie sur un non-savoir – Je ne sais pas de quoi je souffre – et qui aboutit à une fin de non-recevoir. Toute attente d’un savoir en plus est déçue. Plutôt peut surgir l’occasion de tomber sur un presque rien, un rien du tout, qui n’est quand même pas rien, puisqu’il est ce sur quoi tout le savoir s’est échafaudé.

Un savoir réduit à son expression nodale : c’est ça !

C’est écrit, mais ça ne peut pas se lire…

[1] Davesne A. & Meymi M., Nous avons cinq ans. Syllabaire, livrets I & II, Tours, Barcla, 1961.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 10 janvier 1978, inédit.




Ontologie d’un rouge baiser

Avignon, juillet 2007. Lors d’une exposition monographique consacrée à l’artiste américain Cy Twombly, une femme, cambodgienne de trente ans, embrasse l’un de ses tableaux. C’est dans la salle dédiée aux Trois dialogues de Platon que Rindy Sam, c’est son nom, imprime la forme de ses lèvres imprégnées de rouge à lèvres sur la toile blanche de trois mètres sur deux du triptyque Phèdre.

Croyant que l’artiste comprendrait son « acte d’amour », elle affirme que son baiser possède une consistance ontologique, puisqu’elle précise que les œuvres de Twombly « redonnent de la consistance ontologique à son être » [1], à son être à elle. Après s’être déclaré « horrifié », le peintre la poursuit en justice.

C’est alors que la polémique éclate : d’un côté, le monde de l’art qui condamne unanimement le baiser rouge, comme il l’aurait fait de n’importe quel acte de vandalisme contre une œuvre d’art ; de l’autre, les médias, émerveillés par ce geste d’amour, qui soutiennent massivement R. Sam. D’où vient un tel aveuglement ? Pourquoi ce baiser a-t-il été encensé par les médias ?

Pour excuser leur héroïne, les médias font tourner le « disque-ourcourant » [2]. À la signification de l’amour, ils ajoutent des interprétations psychosociologiques. Ils injectent du sens en présentant R. Sam comme une réfugiée dont la famille fut décimée par les Américains dans les rizières de Battambang : pas de doute, son baiser symbolise un geste de réconciliation entre deux peuples ennemis ! Aveuglés par l’arme du crime – le rouge à lèvres au lieu des habituels couteau, marteau ou jet d’acide – ils construisent la fiction d’une « femme libérée qui assume sa féminité sans demander de permission » [3]. À l’artillerie lourde de par-êtres [4] avec laquelle ils cherchent à couvrir l’inexistence du rapport sexuel, s’ajoutent les nombreuses manifestations de haine contre l’art contemporain.

C’est précisément dans son Séminaire XX que Lacan, orienté par le réel en tant qu’impossible à écrire, opère dans l’expérience analytique un passage de l’écoute à la lecture. Il affirme de manière radicale que « dans le discours analytique, il ne s’agit que de ça, de ce qui se lit […] au-delà de ce que vous avez incité le sujet à dire »[5]. Des années plus tard, il réalise un deuxième passage qui transforme sa conception du transfert. Dans son Séminaire « Le moment de conclure », il passe de l’hypothèse du sujet supposé savoir (sa formule du transfert en tant qu’il ne se distingue pas de l’amour) à la perspective du « supposé savoir lire autrement » [6], cherchant ainsi à dissoudre les illusions de l’inconscient transférentiel. Les deux passages mentionnés exigent la participation de l’écriture.

Lacan prévient qu’« à considérer que les choses vont de soi[,] on ne voit rien de ce qu’on a pourtant devant les yeux […] concernant l’écrit » [7]. En effet, quelque chose reste couvert dans la polémique du baiser rouge : la toile blanche de Twombly, « peintre d’écriture » [8] comme l’appelait Roland Barthes.

Pour les médias, sur cette toile blanche, avant le geste de R. Sam, il n’y avait rien. C’est pourquoi, ils célèbrent le triomphe de l’Un-imaginaire du baiser qui complète la toile. En cherchant à se défendre du réel, ils ignorent le vandalisme de la copule de l’être.

La toile blanche de Twombly n’était cependant ni vierge ni tabula rasa. Plutôt faut-il y lire une crise de la représentation, une absence d’image figurative, un épuisement du sens, c’est-à-dire l’impossible représentation du parlêtre. Le blanc ne raconte pas d’histoires. L’« “effet” Twombly » [9] n’est pas rhétorique.

Aucun baiser, si ontologique soit-il, ne réussira à couvrir complètement le blanc « du réel qui ne puisse pas venir à se former de l’être, à savoir le rapport sexuel » [10].

Certes, une analyse lacanienne ne triomphe pas sur la débilité mentale, mais elle nous permet de lire l’insensée toile blanche avec laquelle chaque parlêtre aura la chance de rendre un peu de dignité aux choses de l’amour.

 

[1] Extrait du texte du conseiller artistique de Rindy Sam, cité par P. Levieux, in « Faut-il condamner un baiser sur une toile ? », Le Monde, 28 juillet 2007, disponible en ligne. Et cité également par Rondeau C. & Mézil É. (s/dir.), in Dommage(s). À propos de l’histoire d’un baiser, Arles, Actes Sud, 2009, p. 47.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 34.

[3] Rondeau C. & Mézil É. (s/dir.), Dommage(s), op. cit., p. 153.

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 44.

[5] Ibid., p. 29.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 10 janvier 1978, inédit.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 34.

[8] Barthes R., « Cy Twombly ou “Non multa sed multum” », Cy Twombly, Paris, Seuil, 2016, p. 52.

[9] Barthes R., « Sagesse de l’art », Cy Twombly, op. cit., p. 24.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 47.




Éditorial : Politique de la psychanalyse, quelques lectures

La psychanalyse suppose deux personnes qui se soumettent à une expérience de parole, singulière, explorant une souffrance, un trauma, ayant causé parfois des blessures secrètes. Que vient faire la politique – la chose publique – dans ce lieu de l’intime ?

Lacan introduit la question de la politique du psychanalyste, dans un texte écrit en 1958 « La direction de la cure ». À côté de la stratégie à long terme du transfert et de l’interprétation qui relève de la tactique manœuvrant avec les aléas du terrain, Lacan situe la politique du côté de l’action. Il s’agit, pour lui de faire un pas décisif, de dégager la conduite des cures d’une vision normative, dominante dans le milieu analytique, la théorie adaptative du moi à la réalité. Lacan réfute l’idée que le « rapport à la réalité va de soi » [1]. Sa pratique en psychiatrie, les paroles entendues sur le divan lui ont appris qu’une dimension de l’expérience est insistance d’autre chose faisant objection à la réalité, cadrée par les dimensions de l’imaginaire et du symbolique. Il cherche à en rendre compte, ce qui suppose un acte, c’est-à-dire une mise en suspens des savoirs disponibles, une ouverture vers des signifiants nouveaux.

Commentant ce passage de « La direction de la cure », dans son cours, Jacques-Alain Miller indique que la politique de la psychanalyse concerne l’éthique « au service de laquelle et sous l’impulsion de laquelle se déroule l’expérience » [2]. Et il précise qu’« elle concerne les conditions mêmes de l’action analytique […], et […] les conditions de possibilité de l’analyse » [3].

L’éthique est à situer du côté de das Ding, la Chose indialectisable, intraitable, irréductible [4]. Lisons Lacan : « Je suis à la place d’où se vocifère que “l’univers est un défaut dans la pureté du Non-Être” […]. Elle s’appelle la Jouissance, et c’est elle dont le défaut rendrait vain l’univers » [5]. La position éthique du psychanalyste est d’entendre ce qui exige et vocifère. Il consent, dans la séance, à occuper la place de ce qui vocifère dans les failles de la parole. Ce praticien offre ainsi chance que l’expérience analytique puisse avoir lieu. Il soutient, par sa présence, les conditions de l’expérience.

La recherche dans le champ de la psychanalyse se poursuit, aujourd’hui, démontrant en quoi l’éthique du clinicien est, spécialement requise. Les évènements étonnants qui ont surgi ces derniers temps mettent, plus que jamais, à l’épreuve le concept de réalité partagée dont répondraient des instances de perception et de représentation. Des faits inouïs ont fragmenté les discours qui parcourent notre monde ; la langue du poète leur fait étrangement écho :

« La réalité est une corde raide.
Si je glisse, je me dis “tiens, c’est intéressant”,
La plupart du temps, je glisse
Dans cette version fugitive, cet éclair. » [6]

Les livres mis à l’honneur cette semaine, apportent leurs zones de lumière : réflexions autour de l’universel, avancées décisives dans le champ de la dite « santé mentale »… Ces ouvrages s’inscrivent dans une politique analytique faisant place au réel sans loi qui travaille la civilisation à son insu.

[1] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 590.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les divins détails », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 31 mai 1989, inédit.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 15 novembre 1989, inédit.

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986.

[5] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, op. cit., p. 819.

[6] Sollers P., « De Kooning, vite », La Guerre du goût, Paris, Gallimard, 1996, p. 156.




Francesca Biagi-Chai : Réponses à deux questions sur « Traverser les murs »

Céline Aulit & Agnès Vigué-Camus — Votre livre pose la question globale du rapport entre la psychanalyse et l’institution psychiatrique qui s’est déplacé depuis les années 1970 [*]. De ce point de vue, il nous semble que deux fils peuvent être suivis dans sa lecture.

Le premier concerne la psychiatrie comme discipline. Ainsi, vous écrivez : « L’avenir de la psychiatrie sera psychanalytique ou ne sera pas » [1]. C’est une proposition très forte, radicale. Est-ce que cela voudrait dire que la psychiatrie, en tant que discipline, pourrait disparaître, dissoute dans les neurosciences, car la clinique psychiatrique n’existerait plus ?

À cette clinique psychiatrique se substitue une politique édictée par les agences de santé qui recommandent, par exemple, « aux soignants de permettre au patient de mieux comprendre sa maladie » [2]. Ceux qui prônent l’application de ces bonnes pratiques, signalez-vous, « ne savent aucunement de quoi ils parlent ». Ils ignorent que « ne rien vouloir savoir du réel, n’empêche pas qu’il fasse retour » [3].

Le second fil, qui court tout au long de votre ouvrage, traite de l’institution psychiatrique dans laquelle se loge la psychanalyse, dont la dimension subversive a pour effet, comme vous le dites, de « tordre l’institution » [4]. Comment les choses se sont-elles jouées au fur et à mesure des années et qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui ? Pour répondre au mouvement en vogue de désinstitutionalisation et de crainte de la chronicité, vous avez, entre autres, cette formule percutante : « le patient qui s’installe ne démontre rien d’autre qu’un laisser tomber des soignants » [5]

Ce passage est très enseignant. Il met en exergue l’hôpital comme lieu où peut s’installer le transfert, et par là, la trame d’un discours qui soutient le sujet et lui permet une séparation qui ne soit pas un laisser -tomber heurt. Finalement on veut faire l’impasse sur ce temps constitutif alors même que le sujet en a déjà été privé une fois. Ne pourrait-on pas dire que « le laisser tomber des soignants » [6] est précisément cette absence de « concernement » [7], comme le reprend Lacan dans son petit discours aux psychiatres ?

Pourriez-vous déplier ces différents points et nous dire si une clinique du réel, que vous épinglez comme un avenir possible, a des chances de se faufiler dans les institutions à l’heure actuelle, alors même que la psychanalyse n’occupe plus la place qu’elle a pu avoir ?

 

Francesca Biagi-Chai — Vous posez la question de la disparition de la psychiatrie comme discipline. Elle se pose comme conséquence du discours du capitalisme et de « sa curieuse copulation avec la science » [8]. Le réel des neurosciences est, comme celui de la science qui l’englobe, manipulable de l’extérieur [9]. Dans le domaine de la psychiatrie, il est fabriqué à mesure de ce qui se présente comme phénomènes : les comportements sont liés au système limbique ou bien sont dépendants des hormones, du cerveau bio-neuro-génético-hormono-fonctionnel. Ce réel de la science n’est pas un classement, comme peut l’être le DSM, il est un savoir construit, non sans rapport avec le fantasme qui guide la recherche du scientifique. Ainsi, un ouvrage récent passe en revue les évènements socio-historiques à la lumière de la crise d’épilepsie [10]. C’est un réel qui veut rendre compte de tout, tout traiter, tout savoir. Le discours du capitaliste ne veut rien savoir de la castration. Il peut tout fournir dans l’anticipation des désirs et dans l’évacuation du savoir du symptôme au profit du produit. L’alliance du capitalisme et de la science est parfaite, ensemble ils produisent du savoir dans le réel, un savoir donc qui n’en est plus un.

La psychanalyse partant du sujet, ou plus exactement du parlêtre, renverse cette conception autant chimérique que fascisante du réel pour reconnaitre le réel sans loi, comme le nom de l’impossible à partir de quoi quelque chose est possible. « Dans la psychanalyse il n’y a pas de savoir dans le réel. Le savoir est une élucubration [transférentielle] sur un réel » [11], indique Jacques-Alain Miller, ce qui renvoie chacun à la possibilité de traiter son réel, de le traiter par le savoir qui ne se sait pas encore. En théorie la psychiatrie pourrait disparaitre, on en voit l’amorce ; en réalité elle ne le peut pas parce que le réel, dans son statut de non-sens, insiste, et bien malin celui qui pourrait l’arrêter avec du savoir préfabriqué. De ce fait, si les politiques de santé mentale négligent cette dimension et la possibilité que la psychanalyse offre au patient d’identifier son réel, d’en connaitre la logique, d’en déjouer les conséquences, la société tout entière sera confrontée aux effets destructeurs qui ne cesseront de faire retour. Elle continuera de se poser des questions sur les meurtres « immotivés », les passages à l’acte, « les transgressions » chez des sujets si doux et gentils ou chez des citoyens au-dessus de tout soupçons.

La clinique orientée par la psychanalyse a-t-elle, dites-vous, des chances de se faufiler dans les institutions à l’heure actuelle alors que la psychanalyse n’y occupe plus la place qu’elle a eue. Non seulement elle a des chances de le faire, mais je dirais qu’elle y est déjà. Elle n’y est pas visible, mais elle y est efficace, conséquente et bien implantée. Efficace, j’entends par là dans la pratique, chez chaque soignant qui s’en soutient, mais aussi par la transmission aux équipes. Il est connu que les lacaniens travaillent beaucoup et travaillent bien, c’est ainsi que la psychanalyse s’y est maintenue et amplifiée, faisant passer dans les institutions l’éclairage sur le réel nécessaire à dépasser une situation en impasse. Et comment le font-ils ? Pas dans un face à face des opinions, mais du lieu du réel. Réel qu’ils ont découvert dans leur propre cure, au-delà du père, dans l’expérience de l’Autre barré. Ainsi, ils distillent, chacun à leur manière, ce qui peut éclairer, dans le champ de la clinique, le discours du maître. Le maître qui ne peut que vouloir que cela « fonctionne » et d’une certaine manière, il se moque des moyens. L’analyste, au contraire, y est nécessairement intéressé, car ce sont les moyens propres du sujet qu’il fait advenir. L’institution se tord quand l’invisible du travail des analystes passe au visible, une subversion a pu se produire. De plus, il y a des institutions dirigées par des psychanalystes d’orientation lacanienne.

Enfin, vous interrogez le « laisser-tomber » des soignants dans la constitution de cette forme d’apathie, de passivité que l’on appelle chronicité. La chronicité c’est un des noms du réel de la jouissance dans la psychose. S’en remettre à l’Autre pour retrouver la motivation du vivant ou s’appuyer sur l’autre, car le symbolique fait défaut, c’est ce que Lacan enseigne tout au long du Séminaire III. La jouissance du patient est une interrogation pour les soignants. De savoir ce point concernant la chronicité, entre autres, contribue à ce qu’ils se sentent « concernés » au sens d’un désir, puisque cela relève désormais de la clinique. Le transfert passe par ces élucidations et l’offre de transfert gagne quelle que soit l’institution. Dans la même veine le « laisser-tomber » s’éclaire comme celui de l’Autre, et non du soignant. Dès lors, dialogues et stratégies se succèdent, une perspective propre à la logique du sujet se dessine, un point de fuite dépassant les impasses imaginaires permet une sortie de l’institution, non du transfert, ou du discours.

 

[*] Le livre de F. Biagi-Chai, Traverser les murs. La folie, de la psychiatrie à la psychanalyse, Paris, Imago, 2020, est disponible à la vente en ligne sur le site de ECF-Echoppe. Et conversation croisée autour du thème « Contre l’universel, une clinique du réel », avec F. Biagi-Chai, P. La Sagna & R. Adam, le 11 février 2021, en visioconférence, inscriptions en ligne.

[1] Biagi-Chai F., Traverser les murs. La folie, de la psychiatrie à la psychanalyse, Paris, Imago, 2020, p. 27.

[2] Ibid., p. 26.

[3] Ibid., p. 27.

[4] Ibid., p. 123.

[5] Ibid., p. 172.

[6] Ibid.

[7] Lacan J., « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », 10 novembre 1967, inédit.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 126.

[9] Cf. Cottet S., « En ligne avec Serge Cottet », entretien, La Cause du désir, n°84, mai 2013, p. 12.

[10] Cf. Naccache L., L’Homme réseau-nable. Du microcosme cérébral au macrocosme social, Paris, Odile Jacob, 2015.

[11] Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle. Présentation du thème du IXe Congrès de l’AMP », La Cause du désir, n°82, octobre 2012, p. 92.

 




À propos de « Traverser les murs »

Dans ce recueil d’entretiens, Francesca Biagi-Chai affirme que, dans le malaise de la civilisation actuel, « notre époque méconnait et veut méconnaître la folie », faisant des hommes des êtres de « pure volonté », « hors lien », « des êtres qui ne seraient pas sujets dans la parole qu’ils habitent » [*][1]. Pourtant, il y a nécessairement « un effet d’échappement », dans l’art, dans le symptôme, dans la folie, dans le crime, « soit dans ce qui fera obstacle à la pureté d’un marché », il « y aura toujours, parmi ces échappements, des patients, pour lesquels un lieu est nécessaire pour faire lien » [2].

Ce lieu peut être l’analyste avec lequel s’établit un lien. L’articulation signifiante est un mode de lien, mais pour certains en grande difficulté il faut un lieu d’accueil matériel qui puisse incarner cet espace et cette permanence.

F. Biagi-Chai a pensé et conçu un dispositif de soin de cet ordre dans lequel psychiatrie et psychanalyse ne s’excluent pas, mais s’enrichissent l’une l’autre.

Dans Traverser les murs, elle évoque son expérience de la psychiatrie et de la psychanalyse et la création d’un lieu de soin à l’intérieur d’un EPS [3] pour une hospitalisation de jour, car « il était souhaitable que l’extérieur, auquel les patients auraient à se confronter, vienne à l’intérieur… à leur rencontre » [4]. Un lieu fluide et souple dans ses modes de prise en charge.

F. Biagi-Chai montre la valeur de ce modèle remarquablement opérant, malgré un usage des murs qui auraient pu paraitre obsolètes aux vues des nouvelles directives concernant la psychiatrie et l’évolution de la politique de secteur. Selon la psychanalyste, ce type de lieu reste essentiel pour le traitement des patients dits psychotiques, car il forme une sorte de sas permettant une réponse singularisée, orientée par la psychanalyse lacanienne. Ainsi, l’hôpital psychiatrique peut « maintenir le changement de paradigme […] uniquement si l’on opère un retournement complet de la conception du dehors et du dedans. L’hospitalisation temps plein viendrait prendre sa place au sein d’un réseau ouvert d’hospitalisation de jour. Ce qui fait l’hospitalisation de jour, ce n’est pas le lieu, mais le discours qui s’y tient » [5].

Le passage d’un lieu à un autre est envisagé comme trajet sur la bande de Moebius « qu’assure la continuité du transfert » [6], la garantie d’un lien « à vie », au sens de la garantie d’un recours, d’une défense contre la rupture. Le dispositif doit permettre de faire jouer la problématique aliénation–séparation.

F. Biagi-Chai s’attache à démontrer en quoi l’homme libre, soit le fou selon Lacan, est un désaliéné et qu’il y a à l’aliéner « de la bonne manière » en faisant lien avec lui, lien pas sans un lieu qui prenne la place du lien quand celui-ci ne peut plus tenir.

L’accueil va, au minimum, vers la réduction des effets de laisser-tomber comme les conduites pseudo-psychopathiques. Ainsi, le « traitement possible de la psychose dans l’institution, à partir du transfert, permet l’amorce d’une spirale ascendante par laquelle le sujet pourra sortir d’un présent qui se fige et tend à s’éterniser » [7]. L’auteure propose d’y associer divers lieux, composés à la fois de soignants formés à la psychiatrie, à la psychanalyse ainsi que des éléments associés au champ culturel, etc. « véritables pépinières à sublimation côté patients, véritables pépinières à savoir […] côté participants », le tout orienté par les enseignements de Lacan et de Jacques-Alain Miller.

« La psychanalyse […] est éminemment indiquée dans les cas de psychose », précise F. Biagi-Chai, ainsi que dans les expertises. La psychanalyse « induit le remaniement des institutions […] en les incluant pleinement dans la dimension antiségrégative qui la caractérise » [8] et elle permet qu’une circulation « se substitue à l’errance » [9] et à l’isolement. « C’est le lieu où le sujet peut refaire, à travers l’expérience de soin qu’il y rencontre, un lien social » [10].

« La soumission au maître moderne entraîne la psychiatrie sur la pente de la simplification » [11].

Ce livre répond à une urgence face à la forme cynique du malaise actuel de la civilisation. Il nous livre une grande expérience clinique, une somme d’une très grande clarté.

Le travail de F. Biagi-Chai nous éclaire sur la casuistique des passages à l’acte, leur singularité, la façon dont ils ont pu être traités et sur la clinique de l’acte du psychanalyste ou de l’intervention.

 

[*] Le livre de F. Biagi-Chai, Traverser les murs. La folie, de la psychiatrie à la psychanalyse, Paris, Imago, 2020, est disponible à la vente en ligne sur le site de ECF-Echoppe. Et conversation croisée autour du thème « Contre l’universel, une clinique du réel », avec F. Biagi-Chai, P. La Sagna & R. Adam, le 11 février 2021, en visioconférence, inscriptions en ligne.

[1] Biagi-Chai F., Traverser les murs. La folie, de la psychiatrie à la psychanalyse, Paris, Imago, 2020, p. 233.

[2] Ibid.

[3] EPS : établissement public de santé.

[4] Biagi-Chai F., Traverser les murs, op. cit., p. 233.

[5] Ibid., p. 234.

[6] Ibid., p. 234-235.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 236.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 237.

[11] Ibid., p. 236.

 




« Contrer l’universel »: « L’étourdit », l’équivoque logique et la politique

Contrer l’universel [*][1] explore, ligne à ligne, les détours de « L’étourdit ». Lacan y déploie l’équivoque logique, et les conséquences que l’on peut en tirer sur la position du psychanalyste dans le lien social et la politique. De nombreux exemples d’équivoques logiques sont présents chez Lacan, mais pour m’en tenir à « L’étourdit », je relève cette phrase : « Ça ne sera pas un progrès, puisqu’il n’y en a pas qui ne fasse regret, regret d’une perte » [2].

Cette logique n’est pas progressiste, pas réactionnaire non plus, mais souligne avec une ironie topologique combien toute entreprise se fonde de l’exclusion d’un point de réel qui la travaille à la base, et qui fera les écueils et obstacles qu’elle rencontrera : ce qui surgit à la fin d’un discours est écrit dès le départ, sur le ticket d’entrée. Le point où ça se boucle est aussi le point où se rejoint quelque chose de l’impensé du départ, même si les deux points n’en sont topologiquement qu’un, d’où l’inaccessible du deux. Tout projet se fonde d’un certain rejet, du fait même que le sujet ne peut se fondre complètement dans la chaîne signifiante, d’où son rapport à l’impossible. Un « discours, quel qu’il soit, se fonde d’exclure ce que le langage y apporte d’impossible, à savoir le rapport sexuel » [3], indique Lacan dans « L’étourdit ». Nous pouvons, dans la même veine saisir ces autres affirmations qui illustrent l’équivoque logique, par exemple la fameuse phrase de Proudhon : la propriété, c’est le vol ; ou bien celle de Saint-Paul : c’est la loi qui fait le péché ; ou encore celle de Machiavel [4] : si vous voulez être assiégé, construisez une forteresse.

Cette logique serait un moteur très puissant dans la théorie lacanienne pour lire la clinique, mais n’est-ce pas aussi un formidable outil pour lire le temps contemporain, en soulignant dans chaque entreprise la part impossible qu’elle installe, tout rejet de l’impossible logique inclus dans le projet lui-même ? Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire de projets, mais pas sans être averti de ces paradoxes. Cela rejoint ce que disait, avec ironie, Lacan à Vincennes à l’étudiant qui voulait faire sortir tout le monde de l’université : « C’est que tout est là, mon vieux. Pour arriver à ce qu’ils en sortent, vous y entrez » [5]. Cela peut s’appliquer aussi aux institutions, analytiques mais pas seulement, mis en forme dans ce qu’on a appelé « principe de Shirky » (d’après le journaliste américain Clay Shirky) selon lequel « les institutions ont tendance à perpétuer le problème dont elles sont la solution ».

La place de l’analyste dans la cité, au sens politique, s’en déduit : n’est-elle pas aussi celle d’interpréter la part de rejet inhérente à tout projet ? Soit toucher à la langue d’une époque en révélant l’équivoque logique produite par ses signifiants-maîtres ?

Il y a, à ce propos, une longue tradition de réflexion sur l’usage de l’équivoque en politique, en particulier la « doctrine de l’équivoque » chez les jésuites [6]. Elle promeut la pratique d’un judo salutaire contre l’univocité et le purisme visés par certaines politiques, ce que relevait aussi le poète Torquato Accetto, dans son traité De la dissimulation honnête : « l’homme, qui est un petit monde, dispose parfois hors de lui-même un certain espace qu’il faut appeler équivoque, non certes entendu comme simplement faux, afin d’y recevoir, pour ainsi dire, les flèches de la fortune et se préparer à la rencontre de qui vaut et veut plus dans le cours présent des intérêts humains » [7].

L’équivoque – dont Lacan nous livre une théorie et une orientation topologique pour l’interprétation dans « L’étourdit », dépliée dans l’ouvrage Contrer l’universel  est le lieu de la respiration humaine, à préserver par un maniement politique subtil de la logique qui peut servir de boussole pour se positionner, en ménageant la place de l’impossible-à-dire.

Cela peut porter à conséquences dans les politiques contemporaines, par exemple concernant la question brûlante de l’inclusion, signifiant-maître si présent à notre époque : pas d’inclusion qui ne se fonde de l’exclusion. En effet, inclure, scolairement par exemple, c’est inclure mais en tant que préalablement exclu, ce qui signe l’exclusion et la désigne, et donc ne va pas sans des effets paradoxaux très tangibles dans les cours de récréation – ceux qu’on voulait inclure se retrouvant stigmatisés, en butte à une nouvelle exclusion interne. Cela donne du fil à retordre aux politiques de discrimination, positive aussi bien, car discriminer, même positivement, c’est quand même discriminer, et donc perpétuer ce contre quoi on se dresse. De ce point de vue, anti- et pro-, même combat ! C’est au fond la logique de l’universel, que Lacan situe côté homme de la sexuation, logique de clôture des ensembles fermés et de leur exclusion corrélative.

Le maître vise à clore – le sujet comme les corps – ce qui ouvre sur l’Empire, l’Un-pire disait Lacan dans « L’étourdit ». Inclusion et exclusion ont une même racine commune, le claudere latin, qui donne clore : inclusion comme exclusion restent tous deux captifs d’une épistémologie de la clôture, de l’ensemble fermé. Ce qui s’en sépare par le biais de l’équivoque, pas contre mais à côté, ouvre plutôt sur ce qui est du registre de l’é-clore : à savoir l’ouverture corrélative de la rupture de la clôture, orientée sur le pas-tout. Une autre voie se déchiffre pour notre temps, pas à pas, dans Contrer l’universel et « L’étourdit ».

 

[*] Le livre de P. La Sagna & R. Adam, Contrer l’universel. « L’étourdit » de Lacan à la lettre, Paris, Michèle, 2020, est disponible à la vente en ligne sur le site de ECF-Echoppe. Et conversation croisée autour du thème « Contre l’universel, une clinique du réel », avec F. Biagi-Chai, P. La Sagna & R. Adam, le 11 février 2021, en visioconférence, inscriptions en ligne.

[1] La Sagna P. & Adam R., Contrer l’universel. « L’étourdit » de Lacan à la lettre, Paris, Michèle, 2020.

[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 494.

[3] Ibid., p. 487.

[4] Machiavel N., « Discours sur la première décade de Tite-live », Le Prince et autres œuvres, Paris, Robert Laffont, 2018.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 236.

[6] Cavaillé J.-P., « Histoires d’équivoques », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques n°33, avril 2004.

[7] Accetto T., Della Dissimulazione onesta, Naples, 1641, chap. III.

 




Amour du père / désir de père

Virginia Rajkumar — Dernière saison d’une série, Père-version et consentements [*][1], vous pousse, de page en page, à vouloir savoir la suite. Trois opérateurs scandent ce trajet : fonction du père, conditions de paternité, et consentements. Cela commence avec l’enfant, face au tableau de la sexuation de ses parents : ça le regarde. C’est une orientation inédite. C’est une invitation à interroger les désirs qui ont présidé à sa naissance, à dire sa curiosité face à ce qui se passe entre eux, à lire ses symptômes aux prises avec une origine qui restera toujours énigmatique.

De là, un « forçage » : éclairer le côté homme par le père du Séminaire « R.S.I. », absent du tableau. Le désir du père devient un nouvel opérateur, par le biais de son consentement à faire d’une femme la cause de son désir, là où Le Nom-du-Père se substituait, jusque-là, au Désir de la Mère. La père-version ne se décline-t-elle pas alors au pluriel selon le singulier de chaque version ?

Vous vous inspirez alors de Jacques-Alain Miller, quand il pose qu’un troisième opérateur est nécessaire à la condition d’être père : « Un homme ne devient père qu’à la condition de consentir au pas-tout du désir féminin. » [2] Pourquoi ? Le père moderne serait-il alors celui qui se « coltine » la sexualité féminine ?

 

Dominique Wintrebert — Précisons tout d’abord que Père-version et consentements est le fruit d’un travail de réflexion collectif. C’est au nom de ce collectif, « Travaux dirigés de psychanalyse », que je réponds aujourd’hui à vos questions.

Partis, il y a dix ans de cela, de la féminité de la mère et de la part cruciale qu’elle occupe dans le destin de l’enfant, nous avons précisé notre recherche en mettant l’accent sur la rencontre avec la castration maternelle en tant qu’elle est à la fois traumatique et structurante pour l’enfant. Nous suivions cette indication de Lacan : « la signification de la castration ne prend de fait sa portée efficiente […] quant à la formation des symptômes, qu’à partir de sa découverte comme castration de la mère » [3].

Nous franchissons avec cette parution un pas supplémentaire : situer les implications du rapport de la mère à sa propre castration dans la relation qu’elle a avec l’homme qu’elle choisit – souvent à son insu – pour être le père de ses enfants.

D’où ce troisième ouvrage, centré sur la sexualité féminine et sur la façon dont le père s’y affronte. Le recours au tableau de la sexuation, alors que ni la mère ni le père ni, à plus forte raison, l’enfant n’y figurent, pourrait surprendre. Notre objectif a été d’en dessiner un usage, fondé sur la lecture que peut en faire un enfant, dans le parcours avec un analyste. Ce qui concerne la sexualité de ses parents le regarde. Curiosité toujours vive, et souvent tue, dont rend si bien compte Raymond Queneau, l’oreille collée au mur de la chambre conjugale : « et j’entends gémir cette infidèle » [4]. Homme et femme sont là, derrière cette porte fermée. Qu’est-ce qui s’y joue qui concerne l’enfant ?

Voilà comment nous sommes passés de l’autre côté de la porte, pour redécouvrir que là non plus, rien ne va de soi ! « Jouis de la femme que tu aimes » [5], nous encourage « L’Ecclésiaste ». Freud déjà en soulignait la problématique, affirmant que la vie amoureuse pâtit d’un rabaissement général [6]. Effectivement, « c’est justement de l’aimer que vient l’obstacle » [7], surenchérit Lacan, obstacle souvent source de conflits, voire de séparations. Y aurait-il un moyen de le surmonter ?

« Un homme ne devient père qu’à la condition de consentir au pas-tout qui fait la structure du désir féminin » [8] Nous avons pris alors appui sur cette indication de Jacques-Alain Miller, laquelle ponctue le livre à plusieurs reprises.

Quel pas de plus Lacan fait-il lorsqu’il parle de père-version ? Le recours au tableau de la sexuation nous permet de préciser ce qui relie, comme homme, le père à la mère en tant que femme, ainsi que les conditions de paternité. Les « consentements », tant côté homme que côté femme, viennent nouer amour, désir et jouissance. Reste en toile de fond ce pas-tout qui échappe à la logique phallique. Il s’agit alors de cerner comment jouissance fétichiste du père et jouissance Autre de sa femme, peuvent coexister, au-delà de ce qui est régi par le phallus.

Et donc, pour répondre à votre question sur ledit « père moderne », il ne peut se contenter de jouir. Il lui faut satisfaire la demande d’amour de sa/son partenaire, lui conférant ainsi une place singulière, permettant à l’enfant de se déloger d’une place d’objet.

 

[*] Le livre de G. Haberberg, É. Leclerc-Razavet & D. Wintrebert (s/dir.), Père-version et consentements, Paris, L’Harmattan, 2020, est disponible à la vente en ligne sur le site de ECF-Echoppe.

[1] Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, Paris, L’Harmattan, 2020.

[2] Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », La Petite Girafe, n°18, décembre 2003, p. 10.

[3] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 686.

[4] Queneau R., Chêne et chien, Paris, Gallimard, 1952, p. 45.

[5] « L’Ecclésiaste » ou « Paroles de Qohélet », La Bible, verset XI / 9.

[6] Cf. Freud S., « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 55-65.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 178.

[8] Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », op. cit., p. 10.

 




L’enfant face au tableau noir… de la sexuation !

« Un homme ne devient le père qu’à la condition de consentir au pas-tout qui fait la structure du désir féminin ».
(J.-A. Miller, « L’enfant et l’objet »,
La Petite girafe, n°18, décembre 2003, p. 10)

Père-version et consentements [*][1] : une rigueur théorique et clinique toujours à l’œuvre et un thème qui poursuit le questionnement posé par les tenants de ces « Travaux dirigés » des dix dernières années.

Entre faire série et faire nœud

Ce qui m’avait frappée à la lecture de L’Enfant et la féminité de sa mère [2] et Rencontres avec la castration maternelle [3], au-delà de leur intérêt clinique et théorique, était le tranchant politique de l’affaire [4]. Père-version et consentements tient lui aussi le pari de tenir deux fils : celui de questionner la doxa analytique quitte à se demander si un concept reste opérant pour penser la pratique et celui de maintenir active une clinique du singulier, sous transfert, qui est proprement l’envers des discours sur la santé mentale. En cela, il fait série avec les deux premiers livres. Il ouvre la brèche du père comme concept et revisite le tableau de la sexuation, véritable répartitoire sexuel [5] pour tout sujet quel que soit son sexe anatomique. L’étonnant dans l’affaire est de l’utiliser pour penser la clinique de l’enfant. 

On ne peut qu’être saisi de la résonance de ce point avec la « Note sur l’enfant » : « Le symptôme [de l’enfant] peut représenter la vérité du couple familial » [6]. Cas de névrose d’enfants, certes. Cependant même du côté de la psychose de l’enfant, il n’en reste pas moins que d’un couple, il est question. C’est ainsi que j’entends cette nouvelle recherche : l’enfant aux prises avec un désir maternel « particularisé », mais aux prises aussi avec les modalités singulières du couple que forment ses parents. Ce travail sur le père fait nœud à trois.

Un titre qui percute

Père-version

C’est en 1974, comme nous le rappellent les auteurs, dans son commentaire qui sert de préface à L’Éveil du printemps de Wedekind, que Lacan propose ce Witz, celui de « Père-version » [7].

Il reprendra cette formulation dans son Séminaire « R.S.I. » [8], puis dans le Séminaire Le Sinthome [9]. Cela augure de la pluralisation des Noms-du-Père.

Si le désir de la mère, à l’endroit de son enfant, est très présent dans la clinique, la question du désir du père est tout aussi fondamentale. Il s’agit d’un désir père-versement orienté vers une femme comme objet cause de son désir [10]. Ainsi, « ce qui désaliène l’enfant du lien à sa mère, ne repose plus sur un interdit posé par le père, mais est conditionné par son désir pour la femme qu’est la mère » [11].

 et consentements

C’est avec ce terme qu’un nœud est fait autour de la castration. Et si Père-version est au singulier, consentements appelle un pluriel, du côté des deux partenaires. Dominique Wintrebert propose d’étendre à quatre le nombre de consentements, partant de deux, à savoir : « côté femme, il s’agit de consentir à être objet a pour un homme et côté homme, il s’agit de consentir à la castration féminine, “d’en affronter son horreur” » [12]. Il reprend alors une assertion de Jacques-Alain Miller : « Un homme ne devient le père qu’à la condition de consentir au pas-tout qui fait la structure du désir féminin » [13]. C’est une formulation inséparable de celle-ci : « ce que l’enfant rencontre, c’est la castration maternelle, mais la jouissance de sa mère, en tant que femme, est à la charge du père. Cette disjonction est opérée par “un père qui se fait désir” » [14].

L’enfant aura à naviguer entre ces quatre partitions, lesquelles engagent homme et femme dans leur position de père ou de mère, se nouent et se dénouent au gré des contingences subjectives, et inscrivent chaque un et chaque une d’un côté ou de l’autre du tableau de la sexuation.

 

[i] Le livre de G. Haberberg, É. Leclerc-Razavet & D. Wintrebert (s/dir.), Père-version et consentements, Paris, L’Harmattan, 2020, est disponible à la vente en ligne sur le site de ECF-Echoppe.

[1] Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, Paris, L’Harmattan, 2020, préface d’Hélène Bonnaud.

[2] Leclerc-Razavet É., Haberberg G., Wintrebert D. (s/dir.), L’Enfant et la féminité de sa mère, Paris, L’Harmattan, 2015, préface de François Ansermet.

[3] Wintrebert D., Haberberg G., Leclerc-Razavet É. (s/dir.), Rencontres avec la castration maternelle, Paris, L’Harmattan, 2017, préface d’Alexandre Stevens.

[4] Cf. Chaminand Edelstein E., « Deux livres encordés. Pour un concept majeur de la clinique », Par lettre, n°43, septembre 2019, p. 69-73.

[5] Cf. Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel », La Cause freudienne, n°40, janvier 1999, p. 7-27.

[6] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.

[7] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, op. cit., p. 563.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 21 janvier 1975, inédit.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 85. Et cf. Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, op. cit., p. 61.

[10] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », op. cit.

[11] Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, op. cit., p. 176.

[12] Ibid., p. 86.

[13] Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », La Petite girafe, n°18, décembre 2003, p. 10.

[14] Haberberg G., Leclerc-Razavet É., Wintrebert D. (s/dir.), Père-version et consentements, op. cit., p. 178.