La puissance de la parole

Le titre du prochain Forum européen Zadig [1] qui se tiendra à Bruxelles le 1er décembre, « Les discours qui tuent », peut paraître choquant. Une parole a-t-elle donc jamais tué quelqu’un ? Comme le rappelle Geert Hoornaert dans son article « Banalisation des discours qui tuent », la fonction de la parole a toujours plutôt été perçue dans sa capacité à détourner l’atteinte à l’intégrité physique. Nous soutenons pourtant qu’il y a des mots qui tuent, car les mots impactent les corps même quand ils glissent sur la carapace de nos indifférences et que cette puissance de la parole appelle en retour une responsabilisation de l’orateur, particulièrement quand la parole se fait publique.

Partout en divers coins d’Europe, le monde de la haine s’enflamme. Et si nous choisissons de nous exprimer dans l’espace public, c’est que nous croyons que l’urgence est là. Nous assistons à ce retour de la haine de l’autre sous les formes les plus insidieuses, dans notre pays même, et au-delà de nos frontières – devenues pourtant lieux d’échanges plutôt que barrières dans le projet européen que nous continuons à vouloir porteur de hautes valeurs démocratiques. Les déplacements forcés de populations moralement ou physiquement détruites par des conflits locaux, les drames climatiques ou encore l’appauvrissement économique offrent à de sombres politiques l’opportunité d’une instrumentalisation des migrations pour un profit électoral inquiétant.

Est-ce le goût du pouvoir ou la puissance de la haine de l’autre en soi qui anime les portes‑voix des paroles qui tuent ?

Les prochaines élections européennes seront déterminantes pour savoir si les électeurs choisiront la voie responsable d’une plus grande intégration – osant prendre du même coup le risque de l’ouverture à l’autre dans sa différence. Ou bien choisiront-ils la voie nationaliste du repli sur soi, sur sa petite différence qui trouve sa source dans la haine de l’autre ? Le Dr Lacan indiquait déjà en 68 qu’il s’agissait là du problème le plus brûlant de l’époque. Le psychanalyste français annonçait que « les hommes s’engagent dans un temps qu’on appelle planétaire » [2] dans lequel s’effectuera le passage d’un monde à l’autre, celui symbolisé par l’Empire et sa verticalité pour aller vers celui des impérialismes démultipliés dans un monde globalisé. La question est alors celle de savoir « comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace, non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées ? » [3]

On voit bien que c’est le psychanalyste qui parle, celui qui est aux prises avec le plus singulier du symptôme de chacun de ses analysants et qui inscrit ce symptôme comme signe du malaise à l’horizon de son époque. Sinon pourquoi parlerait-il dans la même phrase de l’espace géographique dominé par les impérialismes et de l’unité de l’espace familial ? Parce que c’est là que ça se joue, au sein de la famille comme noyau résiduel de l’histoire des peuples. Et la famille est portée par les discours ambiants.

 

[1] ZADIG, Zero abjection democratic international group, Mouvement lacanien mondial créé par Jacques-Alain Miller en mai 2017.

[2] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 1981, p. 362.

[3] Ibid., p. 363.




Banalisation des discours qui tuent

Une Internationale transatlantique de la xénophobie s’installe. Le langage qu’elle parle est simple, ses formules se résument à une pédagogie de la haine. Il y a nous, et il y a eux ; il y a ici, et il y a ailleurs ; il y a dedans, et il y a dehors ; il y a les amis, et puis des ennemis ; ceux qu’on connaît, et les étrangers. Par ces mots, elle prétend ne décrire que les données les plus immédiates de l’expérience, elle prétend ne pas parler : elle ne fait que traduire l’ordre imminent des choses qui, à leur tour, prescrivent une inexorable politique.

La parole politique, qui a toujours eu, comme toute parole, la fonction d’endiguer la violence physique, a aujourd’hui des conséquences très directes sur les corps de milliers de personnes. C’est que certains discours servent non pas à réfréner, mais à provoquer cette violence, tout en la masquant. L’euphémisation est de retour, jumelée aux autres pervertissements des langues maniés par les deux totalitarismes du XXe siècle. On n’expose pas notre prochain à la mort, non, non : on gère les flux migratoires.

On gère, et sous contrainte de la dure Nécessité. Ainsi, les choix et les décisions sont présentés comme des fatalités ; l’ordre des choses contraint, et la politique n’est que l’interprète fidèle de cet ordre. Mais si ce sont les choses qui parlent, et si la fatale nécessité dicte le politique, la circulation libre de la parole, âme de la démocratie, n’a plus de raison d’être. La politique n’a plus alors qu’une tâche à accomplir : promouvoir le consensus ; solidifier le sens commun ; traduire les nécessités du moment au peuple ; et ainsi soumise à la « force majeure », elle sera l’Un qui réglera la désespérante complexité du monde.

Le parler politique s’efforce alors d’effacer le point d’où il parle. Ce point est lié à ce que Freud identifiait comme un réel matériel de chaque sujet humain : chaque individu est, notait-il dans son Malaise dans la Civilisation, habité par un désir de dominer l’autre, de le soumettre, de tuer, de violer[1]. C’est à partir de ce point-là que chacun aura à se positionner, et à construire sa façon de détourner ses pulsions destructives des chemins de la réalisation. C’est là qu’une tâche intrapsychique rejoint les grands enjeux d’une civilisation. Mais l’écart entre pulsion et civilisation est mince, et il n’y a finalement que les mots qui le maintiennent ouvert. Ils importent donc, et pas un peu : leurs effets dépassent largement la transmission des messages auxquels les communications-théories veulent les réduire. L’histoire démontre qu’ils sont parfaitement capables de libérer le pire, en le justifiant du Bien. Que le délire hitlérien a pu devenir une politique réalisée, notait Orwell en 1940, doit certes quelque chose au financement par l’industrie lourde ; mais les bonzes n’auraient jamais sorti leur portefeuille si Hitler n’avait pas d’abord parlé, et parlé beaucoup, parlé jusqu’à ce que soit créé, avec ces mots, un incroyable mouvement de masse[2].

Aujourd’hui, des ennemis de la civilisation occupent à nouveau le haut de la tribune, et tonitruent leurs « solutions » invariablement irrespirables et persécutrices. Ils tiennent à faire croire que dans ce qu’ils disent, ils n’y sont pour rien. Ils ne font que fidèlement traduire les nécessités du moment que l’ordre contraignant des choses impose[3]. Cet effacement de la place d’où ça parle nous donne la novlangue d’aujourd’hui. Elle parle avec les mots d’un seul paradigme qui s’impose partout : problème-solution[4]. Immigration, insécurité, montée de violences, perte de repères ; chaque défi auquel les savoirs classiques ne répondent plus est retraduit en « problème » qui doit, à son tour, générer une « solution » dont l’idéalité est d’être définitive. Il suffit de constater que ce paradigme relève plus d’une technique de gestion des corps que d’une politique d’êtres parlants[5] pour qu’on puisse penser que c’est dans et par ce paradigme que la forme up to date d’une banalisation du mal s’abrite et se répand.

Parce que le mal ne se banalise jamais tout seul. Il faut tout un appareil de langage pour cela, qui prépare le terrain en balayant les obstacles[6]. Nul besoin d’un Chef pour cela ; il suffit de faire croire qu’à la place de nos choix, c’est la Nécessité qui parle. Et que ce dont la Nécessité parle, ce n’est pas des humains, mais des choses. Ce style est devenu omniprésent. On gomme la fonction de la parole et on détruit le champ du langage, pour n’y semer que des messages – neutres, banals, féroces. On voit ce style à l’œuvre dans les hôpitaux psychiatriques belges, où, au nom des droits du patient, on l’informe, en toute neutralité bien sûr, qu’une procédure d’euthanasie pour « souffrance psychique insupportable » existe ; info dont le patient sera libre de faire ce qu’il veut, à condition qu’il s’abstienne d’y voir une suggestion.

Cette novlangue informationnelle est en train de recouvrir tout le spectre des affaires humaines ; objectivation de l’intime, allant de l’évaluation au travail à l’intrusion étatique dans les psychothérapies ; chosification de la sphère publique, réduite à une arène à gérer ; ségrégation de l’étranger afin de s’enfermer dans un entre-soi barricadé, entre-soi qui sera à son tour soumis à une objectivation de l’intime. Les discours sur les vagues d’immigration sont ainsi jumelés avec l’injonction de se purifier le soi : les temps exigent que la chose humaine consente au sacrifice de ce qui lui est propre. Et c’est ainsi qu’en déshumanisant l’autre, on arrive à se chosifier soi-même.

N’est-ce pas cette dimension proprement humaine qui est en train de déserter l’Europe ?

[1]   Freud S., Malaise dans la civilisation, (1930).

[2]   Orwell G., Review of Mein Kampf by Adolf Hitler, unabridged translation, New English Weekly, 21 March 1940, repris, dans Politics and the English Language, Penguin books 2103

[3]   Voir Milner, J.-C. La politique des choses, Verdier, 2011

[4]   Milner J.-C., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Verdier, 2003.

[5]   Milner J.-C., Pour une politique des êtres parlants, Verdier, 2011.

[6]   Voir, p.ex., V. Klemperer, LTI




Après Lampedusa

«  Ils étaient huit cent quarante sur ce bateau. Ceux-là étaient de la première classe. Tous. Ils avaient payé mille cinq cents dollars. Ceux de la deuxième classe, ici au milieu, avaient payé mille dollars. Et chose que j’ignorais, en bas dans la cale, il y en avait plein. Ils avaient payé huit cents dollars. La troisième classe.

Quand je les ai fait descendre à terre, ça n’en finissait plus. Des centaines de femmes et d’enfants. Ils étaient mal en point, surtout ceux de la cale. Ils étaient en mer depuis sept jours. Déshydratés. Dénutris. Épuisés. Je me souviens d’en avoir amené soixante-huit aux urgences. En mauvais état.

Ce jeune garçon était gravement brûlé. Très jeune, dans les quatorze – quinze ans. Nous voyons énormément de ces brûlures. Des brûlures chimiques dues au carburant. Parce qu’ils embarquent sur des canots pneumatiques. Des canots délabrés. Pendant le voyage ils doivent remplir les réservoirs avec des jerrycans d’essence. Elle se répand à terre, se mêle à l’eau de mer et imprègne leurs vêtements. Ce mélange toxique provoque ces graves brûlures qui nous inquiètent et nous donnent beaucoup de travail. Avec des suites parfois fatales. Voilà.

Tout homme a le devoir, s’il est un être humain, de secourir ces personnes. Quand nous y parvenons, nous en sommes vraiment heureux. Heureux d’avoir pu les aider. C’est parfois impossible, hélas. Et je dois alors assister à des choses épouvantables. Des morts, des enfants… Quand cela arrive, je suis obligé de faire ce que je déteste le plus : l’inspection de cadavres. J’en ai fait beaucoup, sans doute trop. Tout ça te laisse avec une colère, un vide dans l’estomac. Un trou. » [1]

Une rencontre à Lampedusa, Pietro Bartolo

Nous avons découvert Pietro Bartolo [2] dans le documentaire de Gianfranco Rosi, Fuocoammare, par-delà Lampedusa, dont cet extrait a été écouté et visionné lors du Congrès PIPOL 8 à Bruxelles [3], édité et publié récemment dans Quarto. Ensuite, nous l’avons rencontré à Lampedusa, où nous nous sommes rendus, quelques membres de la Commission PIPOL. Lampedusa dénommée, « La porte de l’Europe » en Méditerranée où, depuis 1991, avec son équipe il a accueilli plus de trois cent mille migrants venus d’Afrique subsaharienne, du Nigeria, de Somalie, d’Érythrée, de Syrie… Aucun ne peut mettre un pied à terre sans que le docteur Pietro Bartolo ne l’ait examiné. Destiné à être pêcheur, comme tous les hommes de cette petite île italienne située au large de la Sicile, à une centaine de kilomètres de la Tunisie, Pietro quittera Lampedusa pour étudier. Mais l’appel de la mer le tenaille et il rentre muni de son diplôme de gynécologue obstétricien. Très vite, il ne va pas seulement devenir médecin des habitants de l’île, mais, par la force des choses, celui de tous les migrants qui, depuis cette date, ne cessent d’affluer par milliers.

 

Hors-normes 

Directeur du Centre Médical de Lampedusa, coordinateur de l’Assistance Sanitaire de Palermo et des interventions auprès des migrants, à chaque arrivée de bateau il se rend au port, au quai Favarolo, où il est appelé à faire le tri entre les vivants et les morts. Hors norme. Malgré lui. Il est le médecin qui a pratiqué le plus d’autopsies au monde, cherchant à donner un nom à chacun. Son acte dit à quel point les migrants sont des visages sans nom et montre, comme le souligne Guillaume Le Blanc, que « Faire coïncider un nom et un visage, c’est pourtant le point de départ obligé de toute vie, c’est pouvoir être appréhendé comme quelqu’un » [4]. Quant aux vivants, P. Bartolo traite en urgence les pathologies diverses et, depuis 2013, celle qu’il a renommée « la maladie des pneumatiques ».

Médecin du corps et se disant impuissant à soigner les blessures de l’âme, il se fait pourtant témoin du parcours de chacun, que celles et ceux qui ont fait la traversée de la mer lui racontent et qu’il a recueilli dans son ouvrage « Les larmes de sel ». Il y évoque aussi sa proximité avec les naufragés, marqué à jamais par son trauma d’adolescent. Alors qu’il pêchait en hiver, la nuit, au large des côtes avec son père et d’autres marins, il tomba à la mer à l’insu de tous. Il faillit mourir noyé, mais fut sauvé de justesse. Ainsi, les évènements eurent très tôt fait de transformer la contingence en destin, ce qui lui fit dire : nous sommes tous des naufragés, rappelant par-là le dit de Jacques Lacan : « Ne participent à l’histoire que les déportés » [5]. Ainsi, au plus proche de la clinique du singulier, il va contre la politique du chiffre d’une Europe bureaucratique devenue davantage sanitaire et sécuritaire qu’hospitalière.

Rencontre à Pipol 8 

Le Congrès PIPOL 8, adressé au champ freudien européen, portant le titre La clinique hors-les-normes constituait  une réponse psychanalytique au pousse à la norme bureaucratique généralisé qui s’impose également dans le domaine de la dite santé mentale. Dans le documentaire de Gianfranco Rosi, le contraste entre l’accueil de P. Bartolo fait au un par un et la politique du nombre était criant. On y voit le personnel de Frontex affublé de combinaisons blanches de la tête au pied, masqués, compter et trier les supposés porteurs de maladies. Contraste flagrant avec ce médecin filmé par Rosi qui témoigne de sa rencontre avec les migrants qu’il a soignés, avec chaque un et qu’il nomme par leur prénom.

Première raison de notre invitation : la clinique au un par un, ici, celle d’un médecin hors-norme. Hors-norme, parce qu’il est aussi celui qui a pratiqué le plus d’autopsies au monde afin de donner un nom et une sépulture aux morts, à ceux qui par milliers se sont noyés en Méditerranée.

Voilà l’idée de départ. Ce n’était pas gagné d’avance d’obtenir  qu’il accepte notre invitation, encore fallait-il  l’intéresser à notre thème, lui qui passe la plupart de ses nuits avec son équipe médicale et son équipe de bénévoles à accueillir chaque bateau qui accoste. Lui qui est constamment sur le qui vive et le nez dans le guidon !

Il fallut pour le sensibiliser aller nous aussi à sa rencontre. De retour de Lampedusa, lors du Forum SCALP à Bruxelles précédant le congrès PIPOL, s’inscrivant dans la série des forums anti-Le Pen initiés par Jacques-Alain Miller, j’ai pu témoigner de ce moment inoubliable que fut notre rencontre avec ce médecin et avec le phénomène migratoire.

 

La fin de l’hospitalité

Lors de notre entretien, P. Bartolo avait tenu à préciser qu’il s’agit- là d’un phénomène et non d’un problème. Pour lui, les mots importent : « Ce n’est pas un problème, c’est un phénomène », martelait-il. Nous savons que le terme problème renvoie à celui de solution selon le paradigme de Jean-Claude Milner : problème-solution, où on entend la résonnance à la solution finale. D’ailleurs, au même moment où nous revenions de Lampedusa en avril 2017, le secrétaire d’Etat à l’asile et l’immigration Téo Franken, membre du parti populiste belge, flamand, la NVA déclarait dans un tweet : « si nous les sauvons nous les encourageons à venir ». Plus tard, il recommandait même de contourner la Convention de Genève. On entrevoit aisément qu’elle serait la solution au problème migratoire pour Téo Franken, simplement dit, simplement fait : ne pas porter secours aux naufragés. Et bien depuis, nous y sommes !

Si nous déplorions la défaillance d’une politique européenne de l’accueil et de l’hospitalité se réduisant à être une biopolitique des camps, aujourd’hui, nous constatons l’absence même d’une politique vitale du secours. Comme si ces jaculations populistes et populaires, de plus en plus banalisées se répandaient sans discontinuer, à la façon d’une traînée de poudre, partout en Europe.

À Lampedusa, nous avons finalement rencontré un homme pris dans une urgence à parler, à témoigner, saisissant l’offre de s’adresser à plus d’un millier de praticiens de la psychanalyse. C’est également dans cet esprit de témoin de son action que nous l’avons accompagné durant plusieurs nuits sur le quai Favarolo pour accueillir des migrants, comme lui et ses équipes, à visage découvert. Contraste avec les masques blancs des sanitaires européens et les masques noirs de la garde policière et qui n’est pas sans évoquer ce que le philosophe Emmanuel Lévinas dénommait l’expérience du visage. Car selon celui-ci, accueillir l’altérité foncière de l’autre, c’est d’abord lui présenter notre visage découvert. Nous en sommes loin !

 

La Movida Zadig [6]

 

Mais Pietro Bartolo fut entendu et même davantage, grâce à une contingence : La Movida Zadig. En effet, son intervention précédait le premier Forum européen organisé dans le congrès PIPOL et animé par J.-A. Miller, faisant suite aux 23 forums SCALP [7] et répondant à la création de la Movida Zadig. Il s’agissait de poursuivre la réflexion sur la montée du populisme en Europe. JAM s’y est entretenu sur les réponses à y apporter avec une journaliste d’investigation grecque, une députée hongroise, un écrivain belge, un politologue français, un juge, un docteur en philosophie, …14 invités européens.

L’EFP allait dorénavant saisir l’opportunité ZADIG ! A son propos J.-A. Miller avait formulé : « Nous sommes engagés, dans un effort de longue haleine, qui demande un véhicule nouveau, à savoir une organisation souple et réticulaire, radicalement décentralisée, capable de pérenniser et étendre les alliances inédites qui se sont nouées à l’occasion des Forums » [8].

Jusqu’ici, les psychanalystes s’étaient impliqués dans  diverses actions politiques de défense et de protection des pratiques de parole des psychanalystes eux-mêmes, multipliant les contacts avec les hommes et les femmes politiques. Ce qui est nouveau et qui culmine avec ZADIG, c’est l’action politique des psychanalystes. Ils feront désormais alliance avec certains politiques et intellectuels pour faire front contre les partis de la haine qui menacent nos démocraties européennes. Cette action politique, on l’a vu, a eu pour impact d’influer en France sur le cours des choses en répondant à la contingence – la présence de Marine Le Pen au deuxième tour – par l’invention.

L’effet sur notre assemblée du Champ freudien de l’intervention du docteur Bartolo, n’est pas uniquement celui de nous émouvoir, ni celui de nous propulser dans des projets humanitaires, mais celui de produire en nous le désir d’influer sur le cours de l’histoire et des discours ambiants, d’actionner les politiques, non sans nouer de nouvelles alliances avec des acteurs d’autres champs et disciplines.

 

Forums européens

Dans l’après-coup de PIPOL 8 Domenico Cosenza, Président de l’EuroFédération, écrivait un communiqué annonçant les prochains forums européens à Turin et ensuite à Rome portant sur des thèmes relevant du malaise dans la société.

Le forum de Turin a eu lieu sur le thème « Désirs décidés de démocratie en Europe ».

Le second, qui s’est tenu à Rome avait comme titre : « L’étranger. Inquiétudes subjectives et malaise social du phénomène de  l’immigration en Europe ». «  Ce forum, disait Domenico Cosenza, sera pour nous l’occasion de reprendre le fil des conclusions de Pipol 8, né du touchant témoignage du docteur Bartolo de Lampedusa, et de relancer la question concernant la tragédie qui se déroule chaque jour depuis des années sur les côtes méridionales de l’Europe… »

À Rome, le docteur Pietro Bartolo invité par Antonio Di Ciaccia est intervenu une nouvelle fois. Nous avons pu  constater qu’il est devenu aujourd’hui et malgré lui, comme d’autres acteurs de terrain, l’emblème d’une résistance citoyenne à un ordre de plus en plus dur, palliant plus que jamais par son action aux manquements d’une politique européenne de l’accueil et de l’hospitalité, pire encore, d’une politique du secours. À l’instar de Guillaume Le Blanc, nous pourrions-dire : « Cessons de croire à l’hospitalité par nature et attachons-nous à établir des règles démocratiques de l’hospitalité. L’hospitalité a toujours été une régulation sociale et elle doit le redevenir » [9]. Celui-ci rappelait qu’au 18e siècle l’hospitalité n’était pas un avatar compassionnel, même si elle commence au niveau individuel par un affect, mais considérée comme une norme juridique [10].

D’autres forums sous l’impulsion de la Movida ZADIG s’organisent en Europe. Un prochain se tiendra bientôt à Bruxelles sur le thème : «  Les discours qui tuent » [11]. Puis suivra celui à Milan qui aura pour titre : « Amour et haine pour l’Europe » [12]

[1] Extrait de « Fuocoammare, par-delà Lampedusa ». Documentaire italien de Gianfranco Rosi, 2016, publié dans Quarto n°119, avec la suite de son  intervention à PIPOL 8.

[2] Le docteur Pietro Bartolo, est directeur du Centre Médical de Lampedusa, coordinateur  des interventions auprès des migrants.

[3] Patricia Bosquin-Caroz a été  directrice du 4e Congrès de l’EuroFédération de Psychanalyse qui a eu lieu à Bruxelles le 2 juillet 2017.

[4] Le Blanc G. et Brugère F., La fin de l’hospitalité. Lampedusa, Lesbos, Calais…jusqu’où irons-nous ? Paris, Flammarion, 2017, p. 135

[5] Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568

[6] La movida ZADIG (ZERO ABJECTION DEMOCRATIC INTERNATIONAL GROUP)

1, avenue de l’Observatoire 75006 Paris France

« La psychanalyse ne s’est jamais contentée d’être “clinique” ; elle a toujours eu partie liée avec une “politique de civilisation” (1). Freud en son temps, c’est bien connu, diagnostiquait un malaise dans la civilisation. Il avait démontré que le rapport de la masse au leader était tissé d’une multitude de rapports biunivoques dans lesquels se retrouve le même objet sur quoi tous convergent. Lacan avait forgé pour déchiffrer mai 68 une ronde de quatre discours où la psychanalyse s’inscrit comme l’envers du discours du maître, et non pas sa servante comme le voudrait Massimo Recalcati. À nous de faire le pas suivant, et de prendre notre place dans le débat citoyen mondial : nous avons beaucoup à dire, et sur les discours politiques, et sur les personnes politiques. »

Jacques-Alain Miller, 19 mai 2017.

(1) terme d’Edgard Morin

[7] Forum SCALP. Forums anti-Le Pen initiés par J.-A. Miller, et organisés par l’ECF en France et en Belgique.

[8] « Le Journal extime de Jacques-Alain Miller », Lacan Quotidien n°657

[9] Le Blanc G. et Brugère F., op. cit., p. 34

[10] Ibid., p.114

[11] Zadig en Belgique. Le 1er décembre 2018. Forum Européen organisé en collaboration avec le Réseau Interdisciplinarité-Société (Ris) de l’Université Saint Louis, avec le soutien de l’Ecole de la Cause freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS), et sous les auspices de l’EuroFédération de Psychanalyse (EFP).

[12] Forum à Milan. Le 16 février 2019




La vérité de l’homme est dans la langue

Dans son essai sur la langue du troisième Reich, LTI, Viktor Klemperer avance la thèse qui soutient sa recherche. Elle résonne très étrangement avec celle de Freud qui fut son contemporain mais qu’il semble néanmoins ne pas avoir lu. Cette thèse sera d’ailleurs celle que Lacan extraira de l ’œuvre de Freud pour en faire le fil rouge, et même la pointe de son enseignement.

Klemperer fait référence à la célèbre phrase de Talleyrand selon laquelle la langue serait là pour dissimuler les pensées du diplomate et il la récuse : « C’est exactement le contraire qui est vrai. Ce que quelqu’un veut délibérément dissimuler, aux autres et à soi-même, est aussi ce qu’il porte en lui inconsciemment, la langue le met au jour. Tel est sans doute aussi le sens de la sentence : le style, c’est l’homme ; les déclarations d’un homme auront beau être mensongères, le style de son langage met son être à nu. » [1]

Pour Freud, l’inconscient se révèle dans les mots, les phrases que le sujet dit, ou oublie : les lapsus, les dénégations, les oublis de mots. Lacan interprète l’œuvre de Freud à partir de ce point et déclare dans les Écrits que l’inconscient est structuré comme un langage. La formule du comte de Buffon que reprend Klemperer « le style, c’est l’homme » [2] est parodiée par Lacan dès 1966 où il dit en ouverture de ses Écrits : « le style c’est l’homme même » [3]. Tout en précisant que si le style est commandé par l’Autre à qui s’adresse le sujet qui écrit, cela ne suffit pas à faire un style. Dès 1966, Lacan propose une définition du style qui néglige le sujet pour se centrer sur l’objet comme condition de possibilité d’un style quand le sujet accepte de s’y soumettre en s’effaçant [4]. À la fin de son enseignement, le style devient même la signature de la jouissance du sujet à travers son symptôme, sa marque indélébile.

À partir de 1933 jusqu’à 1945, Viktor Klemperer a tenu un journal dans lequel il notait d’abord tous les petits et grands tracas quotidiens qui émaillèrent sa vie de juif, époux d’une aryenne, à Dresde. Très vite, il remarque que la langue est profondément transformée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir, que ces modifications sont volontaires et témoignent d’une volonté d’endoctriner le peuple. Il constate lui-même qu’il est très difficile d’y résister. Cette OPA sur la langue allemande a été orchestrée par Goebbels, maître de la propagande dans le troisième Reich. L’ouvrage de référence qui lui a servi de socle, voire de bible, est le Mein Kampf d’Hitler, lui-même mis en position de dieu.

À partir de cette thèse de Klemperer et de celle de Freud, nous pouvons aujourd’hui en tirer enseignement pour débusquer entre les lignes et derrière les mots les loups qui se cachent sous les apparences des serviteurs dévoués du peuple.

[1] Klemperer V., LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, 1976.

[2] « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité : la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité : si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mises en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l’homme, le style est l’homme même le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer : s’il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps ; car il n’y a que la vérité qui soit durable et même éternelle. »

Leclerc G.-L., comte de Buffon, Discours sur le style, Paris, J.Lecoffre, 1872 [BnF], Discours prononcé à l’Académie française le 25 août 1753, p. 23.

[3] Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.9.

[4] Miani B., « L’actualité du style dans la psychose », article paru sur http://www.causefreudienne.net/lactualite-du-style-dans-la-psychose/




Un cas de psychasthénie légendaire

Dans son texte « Le stade du miroir »[1], Jacques Lacan cite le livre de Roger Caillois Le mythe et l’homme, qui reprend le propos de ce dernier paru dans le numéro 7 de la revue Le minotaure où il introduit un symptôme qu’il appelle « psychasthénie légendaire »[2]. Lacan y loue le pénétrant développement du sociologue sur des cas de captation par l’espace de certains sujets, à partir de considérations sur le mimétisme animal, plus précisément le morpho-mimétisme. Une captation, une tentation de l’espace, que Lacan reformule comme activée et intégrée lors du stade du miroir. Mais cette opération peut aussi rester en plan, laissant alors le sujet dans un état de dissociation spatiale. C’est à dire de sa présence physique qu’il localise certes précisément à l’endroit où il se trouve, mais qui ne donne pas lieu chez lui au sentiment correspondant d’y être. « Le corps alors se désolidarise de la pensée, l’individu franchit la frontière de sa peau, et habite de l’autre côté de ses sens »[3].

Sentiment d’être ailleurs donc, quelquefois à quelque pas de là. Comme cette jeune femme reçue il y a quelques années dans le cadre d’une association membre de la FIPA, dont l’obsession était de ne pas risquer d’avaler le mégot de cigarette qui gisait au fond d’un cendrier à l’autre bout de la table. Ce fut aussi très probablement le cas pour la patiente de Freud, dont nous connaissons maintenant le nom, Elfriede Hirschfeld, poussée à descendre de sa voiture pour s’assurer qu’elle n’avait écrasé aucun enfant en reculant, ce qui l’obligea par la suite à délaisser tout à fait la conduite. Cette patiente nous offre également, pour paraphraser Freud, un type d’entrée dans la mélancolie, lorsqu’elle s’effondre à l’annonce de son mari qu’ils ne pourront avoir d’enfants[4]. Ceci du fait d’une azoospermie qu’on venait de lui diagnostiquer.

Comme le martèle Freud – « C’est aussi une fille qui veut aider son père comme Jeanne d’arc »[5] – aider son père, voilà quelle était la puissante motivation qui lui avait fait épouser cet homme quasiment deux fois plus âgé qu’elle. Mais riche aussi, permettant ainsi de soutenir pécuniairement la famille de la patiente. Et surtout de remédier à la défaillance du père qui ne pouvait subvenir aux besoins. On peut ainsi gager que se vouer à aider le père avait aussi englobé la relation à son mari, dans sa version d’aider le père en l’homme, d’une aide à la procréation pour ainsi dire. En somme, se vouer à aider l’autre comme père pour déjouer un sentiment de vie en défaut. Ce n’est pas ici l’avoir, mais le donner, le se donner, se vouer, qui pallie le manque d’être versus « désordre au joint le plus intime au joint du sentiment de la vie »[6]. D’où ce paradoxe d’un symptôme médical affectant le mari, cependant que c’est sa femme qui s’effondre. Un moment plus tard elle s’attachera les vêtements avec des épingles, en proie à un sentiment d’impureté. Ainsi se marier revêtait-il une signification toute particulière pour cette femme qui demeura six ans en entretien avec Freud avant qu’elle ne soit adressée à Ludwig Binswanger pour une prise en charge dans sa clinique de Bellevue à Kreuzlingen en Suisse.[7]

[1] Lacan J. « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience analytique », Écrits, Paris Seuil, 1966, pp. 93-100

[2] Caillois R., « Mimétisme et psychasthénie légendaire », Le Minotaure, Paris, Skira, N°7, 1935, p. 8

[3] Ibid.

[4] Freud S., « Psychanalyse et télépathie », Résultats, Idées, Problèmes, tome 2, 1921-1938, Paris, PUF 1985

[5] Sigmund-Freud-Ludwig Binswanger, « lettre à Binswanger du 24 avril 1915 », Correspondance, 1908-1938, Paris, Calman-Levy, 1995.

[6] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[7] Dossier médical, Archives Binswanger, Elfriede Hirschfeld, Université de Tübingen.




Quand la politique a tué Neandertal

Les travaux les plus récents des préhistoriens montrent que même si notre cousin le plus proche, l’homme de Neandertal, ensevelissait parfois ses morts et était capable d’une production artistique rudimentaire, il ne semblait pas pour autant disposer d’un langage comparable au notre.

Durant plusieurs centaines de milliers d’années, Homo erectus d’abord et ensuite Homo neanderthalensis et Homo sapiens ont partagé le même type de langage. Ce n’est qu’il y a environ 70 000 ans qu’un bouleversement se produisit. « Homo sapiens commença à faire des choses très particulières. Des bandes de Sapiens quittèrent l’Afrique […], pour refouler les Neandertal et les autres espèces humaines du Moyen-Orient, mais aussi les effacer de la surface de la terre. Dans un laps de temps étonnamment court, les Sapiens arrivèrent en Europe et en Asie de l’Est, [cette période] vit l’invention des bateaux, des lampes à huile, des arcs et des flèches, des aiguilles (essentielles pour coudre des vêtements chauds). Les premiers objets que l’on puisse appeler des objets d’art ou des bijoux datent de cette ère, de même que les premières preuves irrécusables de religion, de commerce et de stratification sociale ».[1] Toutes ces découvertes, ces inventions et cette expansion démographique sans précédent qui ne se sont produites que chez Homo sapiens sont attribuées à juste titre par les préhistoriens à l’apparition d’une nouvelle façon de penser et de communiquer. Autrement dit, il y a 70 000 ans, un langage tout à fait nouveau permis à Homo sapiens de conquérir le monde. Mais que possédait de si particulier cette nouvelle langue par rapport aux autres langues déjà utilisées depuis des millénaires par toutes les espèces du genre Homo ?

Les hypothèses actuelles concernant l’évolution du langage[2] montrent qu’Homo erectus, Neandertal, ainsi que les premiers Sapiens auraient utilisé un protolangage basé uniquement sur un lexique, c’est-à-dire un ensemble de mots juxtaposés. Un exemple simple nous permet de comprendre ce qu’est un langage basé uniquement sur un lexique, c’est le langage Tarzan : « Moi chasser mammouth, toi allumer feu ».

Ce protolangage aurait évolué en langage grâce à l’invention part Homo sapiens de la syntaxe. C’est l’invention de ce nouveau langage constitué d’un lexique plus d’une syntaxe qui aurait déclenché ce que les préhistoriens appellent la révolution cognitive.

En terme lacanien, un langage basé sur le lexique n’est rien d’autre qu’un langage basé sur une collection de signes où, pour reprendre la définition que Lacan emprunte à Peirce, chaque signe représente quelque chose pour quelqu’un. La syntaxe définissant quant à elle les relations qui existent entre les unités linguistiques, nous renvoie directement à la notion de signifiant, où le signifiant, à la différence du signe, représente le sujet pour un autre signifiant. Le signifiant donc ne se pense pas tout seul, il s’inscrit d’emblée dans une chaîne impliquant nécessairement une syntaxe. L’apparition de la syntaxe se déduit de cette nécessité d’articuler les signifiants entre eux.

Et si révolution cognitive il y a, ce qu’il y a de tout à fait révolutionnaire là-dedans, c’est que cette articulation syntaxique des signifiants entre eux va permettre la production d’un sujet. Là où une langue construite exclusivement sur des signes ne permettait que des représentations de choses pour quelqu’un, la langue construite sur l’articulation d’une chaîne signifiante permet la représentation du sujet pour un autre signifiant, c’est-à-dire, la représentation de quelque chose qui n’existe pas, la représentation d’un irreprésentable. « Allons jusqu’à dire [précise Jacques-Alain Miller] que si le sujet est représenté, c’est dans la mesure où il n’est jamais présenté, où il n’est jamais au présent. Il n’est jamais que représenté. Cette formule qui trouvera à s’inscrire dans les discours de Lacan sous la forme S1 représentant de $ essaye de dire à la fois qu’il est représenté, oui, mais qu’il demeure toujours, de structure, irreprésentable. »[3] Cette nouvelle capacité du langage à produire du sujet, à produire de l’irreprésentable, à rendre présent ce qui n’existe pas, va être le point de départ de la success story de Sapiens. En effet, une fois le sujet produit par le signifiant, un clan de plus en plus nombreux de sapiens a pu se reconnaître et se fédérer autour d’une nomination : celle de la tribu du lion par exemple, fondant ainsi un totem.

Grâce au signifiant, des tabous ont pu être également élaborés, instaurant l’interdiction de l’inceste, l’exogamie, et prohibant le cannibalisme. Le mythe freudien de Totem et tabou rejoint aujourd’hui, contre toute attente, une certaine réalité scientifique. Ce qui aurait causé l’extinction de l’homme de Neandertal, pourtant si robuste et qui a connu une existence sur la planète bien plus longue[4] que la nôtre, serait directement dû à l’invention par Sapiens du signifiant ; donc d’une possibilité d’organisation sociale sans précédent. Les dernières découvertes des paléoanthropologues en attestent[5]. Les vestiges d’ossements néandertaliens montrent que ces hommes ont toujours vécu en petits clans d’une trentaine d’individus. Les récentes analyses génétiques qui ont été effectuées sur ces ossements apportent également la preuve que ces petits clans familiaux pratiquaient l’inceste. Il y avait extrêmement peu de brassage entre les clans, ce qui fait que Neandertal a maintenu un patrimoine génétique étonnamment stable et similaire d’un bout à l’autre de l’Europe durant près de 400 000 ans d’existence. Enfin les nombreux gisements d’ossements néandertaliens brisés à l’aide d’outils afin d’en extraire la moelle, démontrent la persistance de pratiques cannibales tout au long de ces 400 000 ans d’histoire. Chez Neandertal, ni totem, ni tabou, ni hordes capables de s’organiser en grand nombre, donc pas de signifiant non plus.

Si le discours de l’Autre, cette toile de signifiants dans laquelle nous sommes pris sans même percevoir qu’elle nous détermine, fonde l’inconscient structuré comme un langage ; alors s’éclaire la formule de Lacan : « l’inconscient c’est la politique »[6]. Si Neandertal ne possédait pas un langage élaboré à partir du signifiant, nous pouvons en déduire qu’il ne possédait ni inconscient ni capacité à s’organiser en grand nombre au travers de quelque système politique que ce soit. Dès lors, nous pouvons comprendre en quoi l’apparition du signifiant chez Sapiens a causé la perte de Neandertal.

[1] Harari Y. N., Sapiens, Une brève histoire de l’humanité, Paris, Albin Michel, 2015, p. 32

[2] Cf. Victorri B., « L’origine du langage », conférence lors de la journée de conférence des Ernest, 18 Janvier 2014, École normale supérieure, vidéo disponible en ligne. : https://www.dailymotion.com/video/x1h6sxm

[3] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, Paris, Seuil, 1999, n° 43, p. 19.

[4] Les plus anciennes traces de l’homme de Neandertal datent d’il y a -430 000 ans alors qu’Homo sapiens est apparue il y a environ 200 000 ans.

[5] Cf. film documentaire « Qui a tué Neandertal » diffusé le 10 avril 2018, dans l’émission « Science grand format » sur France 5.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, leçon du 10 mai 1967, inédit.




Mariages sur les rives du Rio Machado

« On sait que la promotion du mariage monogamique intersexuel est une invention récente, après tout, dans la valeur qu’il a aujourd’hui. Le mariage polygamique est, par exemple, parfaitement compatible avec l’ordre social – on en a des exemples sur de très longues durées et de grandes étendues. » [1]

En 1938, Claude Lévi-Strauss rencontre les Takwatip, des Indiens Tupi-Kawahib, sur la rive droite du Rio Machado. Ils ont été déplacés depuis une vingtaine d’années en raison de leurs talents de piroguiers. Certains parlent approximativement la langue portugaise qui est entrée en Amazonie depuis près de 400 ans.

Lévi-Strauss évoquera en 1955 l’exploration de la forêt qui les entoure et leurs habitations qui laissent passer le soleil en raies fines. Il est probablement un des derniers à les avoir rencontrés, ce qu’il mentionne.

Le chef des Tupi-Kawahib est décrit comme « toujours joyeux » [2]. Il peut se lancer dans l’exécution de farces théâtrales qu’à lui seul il compose en faisant usage d’une douzaine de voix. Lévi-Strauss assistera à une telle représentation, une nuit durant, jusqu’à la transe de ce chef.

Qui dit chef songe souvent à une divination incarnée avec ses attributs, lequel concentre et répartit la libido de la communauté. En première approximation et du fait de la puissance attribuée à ce mâle supposément dominant qui démultiplie les conquêtes à l’envie, on pourrait parler de polygamie. Or, ledit chef n’est pas ordinaire et présente quelque affinité avec le féminin. Il joue de ses charmes, commerce, organise, négocie, et met en joie la tribu par son activité sexuelle. Il ne se réduit pas à une posture de collectionneur, il soutient l’humeur du moment autour de lui.

Lévi-Strauss se décentre alors de la figure commune du polygame et parle de polygynie et de polyandrie pour les membres de la communauté. La première pour les hommes, dont le chef ; la seconde pour les femmes. Il ne s’agit pas tant d’une possession de plusieurs épouses ou de plusieurs maris, mais d’une épouse et de plusieurs compagnes ou d’un mari et de plusieurs compagnons ; permettant ainsi aux adolescents de connaître une inscription et de les soustraire de l’errance. Le statut de chacune et de chacun pouvant varier dans le temps, leur nom pourra aussi changer à chacune de ces modulations.

En 1986, à l’occasion d’un cycle de trois conférences données à Tokyo, Lévi-Strauss reviendra sur cette rencontre avec les Tupi-Kawahib dont il dira toujours regretter qu’elle fût trop courte. En trente ans, la question du décrochage entre mariage et procréation a fait irruption dans les débats occidentaux, à la faveur des évolutions médicales qui permettent des combinaisons que les systèmes juridiques n’ont pas inscrites. Un mari étant communément un père, une femme communément une mère, fermez le ban une fois le riz jeté sur le pavé des noces. Cette linéarité fut admise à peu de frais comme naturelle, puisque culturellement instituée.

Lévi-Strauss fait alors remarquer que les peuples ne se distinguent pas tant par les équations démographiques (pyramide des âges, répartition par sexe …) qu’ils rencontrent que par les inventions qu’ils fabriquent pour y répondre. Prudent, il précisera dans différentes contributions qu’il ne s’agit pas pour autant de copier sine die des pratiques culturelles mais de montrer la capacité plastique de ces inventions.

Car, par la régulation qu’autorisent la polygynie et la polyandrie, combinée au lévirat, qui autorise le frère d’un défunt d’épouser sa femme seule (Lévi-Strauss soulignant qu’il existe au Tibet une combinatoire similaire avec les sœurs), les femmes élèvent en commun leurs enfants « sans se soucier si l’enfant dont telle ou telle s’occupe est le sien » [3]. Ajoutant à cette remarque des enseignements issus des pratiques africaines basées sur le même principe, Lévi-Strauss remarque qu’il peut arriver que des « couples formés de deux femmes et que, littéralement parlant, nous appelions homosexuels, pratiquent la procréation assistée pour avoir des enfants » [4].

Ainsi, questionnant la paternité individuelle et la maternité individuelle, Lévi-Strauss démontre que les évidences, en ces matières, n’existent pas. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

[1] Miller J.-A., « Vous avez dit bizarre ? », Quarto, ECF, n°78, 2003, p. 13 de l’édition numérique

[2] Lévi-Strauss C., Tristes tropiques, Paris, Plon, (1955), réédition Pocket, 1984, p. 379 & sq.

[3] Lévi-Strauss C. L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Paris, Seuil, 2011, p. 70

[4] Ibid., p. 71




Diane et « La mariée mise à nu par ses célibataires, même » de Marcel Duchamp

Dans le séminaire « du symptôme au fantasme et retour », Jacques-Alain Miller fait une référence explicite à l’œuvre de Marcel Duchamp « La mariée mise à nu par ses célibataires, même » dite aussi « Le Grand Verre » soulevant la mise en scène du passage de la vierge à la mariée.

Duchamp est souvent considéré comme un de plus grands artistes du siècle. Octavio Paz va même envisager Picasso et Duchamp auraient exercé la plus grande influence plastique dans le XX siècle. Le premier par l’importance fondamentale de ses œuvres, le deuxième par son œuvre Le Grand Verre conçu comme la « négation même de la notion moderne de l’œuvre » [1]. Duchamp avait renoncé à la peinture proprement dite très tôt car il voulait substituer la « peinture-peinture », rétinienne et parfumée à l’odeur à térébenthine, par la « peinture-idée ». Dans une soirée de 1911 accompagné de ses amis Picabia, Apollinaire et Buffet, Marcel Duchamp découvrait l’écrivain Raymond Roussel alors qu’il assistait à la représentation des Impressions d’Afrique. C’est alors qu’il se laissa influencer par l’écriture et l’écrivain, les préférant à toute autre influence picturale.

Duchamp initie l’année 1912 la réalisation de son Grand Verre, La mariée mise à nu par ses célibataires, même, son œuvre majeure de jeunesse. Le titre de l’œuvre sera pour Duchamp un élément aussi essentiel que la couleur ou le dessin dans la peinture. Il introduit le titre dans l’œuvre qui va évoluer au fur et à mesure qu’il applique ses récréations arithmétiques, sa physique amusante, sa méta-ironie, ses calculs sur dessins. Avec la linguistique en mouvement, il bouleverse le langage par la combinaison plastique de deux mots ou deux sonorités verbales sous une mécanique érotique. Il prépare d’abord sa Vierge (1 et 2), ensuite Le passage de la Vierge à la Mariée, plus tard La Mariée, et La première recherche pour la mariée mise à nu par ses célibataires, sans introduire encore l’adverbe « même », qui donnera sa vacillation et son heurt à la phrase finale, telle une « imprécision » sans aucun sens, selon le propre Duchamp. C’est une œuvre qui vit avec lui et évolue dans sa pensée une douzaine d’années durant. Il la réalise, il l’abandonne, il la reprend et elle ne sera définitivement inachevé qu’en 1923 lorsque le verre sera accidentellement fêlé.  L’œuvre se trouve aujourd’hui au Musée des Beaux-Arts de Philadelphie, dans la collection Louise et Walter Arensberg.

Composée de deux parties égales, séparées par le vêtement transparent de la mariée, sa partie supérieure féminine dont la Mariée flotte dans une Voie Lactée en forme de papillon de nuit. La partie inférieure mâle est composée de neuf « moules mâliques » qui représentent les prototypes de mâles célibataires (chasseur, gendarme, livreur, prêtre…) gonflés d’un gaz nommé désirant s’assemblant mécaniquement selon les fonctionnalités : ciseaux, broyeuse de chocolat, cravate, moulin d’eau…Cet ingénieux artifice est animé d’un mouvement de va-et-vient face à des sortes de miroirs, témoins oculaires de la scène. Cette mécanique servirait à propulser la semence à l’étage supérieur féminin. Le grand Verre est la mise à nu, strip-tease de la vierge arrivée au terme de son magnéto-désir, par ses célibataires. Elle devient La Mariée, puissance timide qui explose et s’épanouit.

Le Grand Verre qui a beaucoup intéressé les surréalistes a été commentée par André Breton comme « l’interprétation mécaniste, cynique, du phénomène amoureux : le passage de la femme, de l’état de virginité à l’état de non-virginité pris pour thème d’une spéculation foncièrement asentimentale ».

Jacques-Alain Miller a fait résonner la modernité de cette œuvre de Marcel Duchamp avec le mythe de Diane et Actéon qu’il a décliné selon les différentes structures dans son séminaire. Le problème de Diane consiste « on le sait, parmi les Dieux, d’accepter de tomber au rang de la mariée, de passer de son statut de Vierge à celui de mariée » [2]. Cette problématique travaille l’œuvre de Duchamp jusqu’à son apothéose.

Quelques études préparatoires du Grand Verre sont conservées au Musée National d’Art Moderne, Centre National d’art et de culture Georges Pompidou.

[1] Paz O., Marcel Duchamp : l’apparence mise à nu…, Paris, Gallimard, 2013, p.13

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme et retour », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 10 Novembre 1982, inédit.




Un grain de folie

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L’envers de l’exil

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