Passe : puissance de la parole et efficace de l’acte

Il y a d’abord un acte, celui de décider de témoigner devant le jury de la passe, introduisant une rupture dans le continuum des séances. Juste ou pas, en accord ou pas avec l’analyste, accompagnée ou pas de rêves s’impose l’idée qu’un terme est atteint. La puissance de la parole a été écornée, il faudra faire seul avec ce qui reste de l’opération. Celui ou celle qui demande à « faire la passe » a éprouvé « la puissance de la parole ». Il en a fait son viatique pendant des années, soutenant cette supposition de savoir qui définit le transfert au psychanalyste pour Lacan. Cette parole est prise dans l’amour voire dans son contraire jusqu’à la haine quand le transfert se fait négatif, ce qui pour autant n’invalide pas nécessairement la portée interprétative des dires de l’analysant. Il est préférable que le témoignage de passe en fasse quelque chose pour qu’un enseignement soit envisageable comme issue positive de la passe.

Ce fut d’abord la formidable invention de Freud : « son génie est d’avoir fait de cet obstacle le ressort même de la cure, c’est d’avoir conceptualisé cet amour qui nait du savoir, de l’avoir enchainé, et mis au travail »[1] en inventant cet « opérateur » qui s’appelle l’analyste. Il fallut Lacan pour faire un pas de plus quant au destin du transfert et proposer un dispositif qui put en examiner les effets et les conséquences au-delà de la parole puissante (celle de l’hystoire du sujet comme celle de l’interprétation).

Il est attendu du passant qu’il soit allé au-delà de cette puissance de la parole, un au-delà qui a exploré ce qu’il fut comme objet pour l’Autre, par quelles ouvertures il a dû passer pour entrevoir les circuits pulsionnels qui l’ont embarqué. Il nous apprend aussi la manière dont le corps fut impacté par lalangue et ce que le sujet a pu en faire pour en traiter la jouissance, celle qui entrave le désir, comme celle qui par l’amour condescend au désir. Pas d’autre arme que le bien-dire articulé au transfert pour parvenir à ce point où la puissance de la parole accède à une performance, celle du témoignage de la passe en particulier, faisant valoir le meilleur usage possible du sinthome pour ce sujet-là. Femme ou homme, la passe ne les neutralise pas et fait valoir au contraire comment nous ne sommes pas égaux quant à la position plutôt féminine de l’analyste en fonction. La parole de l’analyste se fait rare pour soutenir la puissance de la parole de l’analysant, à l’interprétation près, plus proche de l’acte que de la parole.

[1] Cf. Miller J.-A., « Une histoire de la psychanalyse », entretien, Le Magazine littéraire, n°271, septembre 1989.




La vitalité du cartel

La prochaine journée « Question d’École » s’interroge sur l’opération de la parole dans la pratique analytique aujourd’hui ainsi que dans le cartel, « organe de base […] de l’École »[1]. Qu’en est-il du statut de la parole dans le cartel, en tant qu’il participe de la formation de l’analyste ? Voici la question soulevée par l’argument [2] qui a retenu mon attention.

Lire en cartel rend la psychanalyse vivante, d’abord en ce qu’il est « une élaboration provoquée »[3], tout comme l’analyse et la passe, mais via le signifiant d’un transfert de travail. J.-A. Miller indique que le trait propre de chacun des membres du cartel doit être mis en valeur pour aboutir à la production d’un savoir [4]. Chaque Un s’implique et se risque à présenter ses trouvailles, ses points de butée ou le fil de sa lecture. C’est une expérience qui engage le corps, toute différente de la lecture solitaire qui mobilise quant à elle une autre jouissance. Qui n’a jamais fait l’expérience, par exemple, de la joie provoquée par la lecture de quelques pages ou passages préparatoires à la séance de cartel ? Cette joie n’est plus tout à fait la même au moment de présenter ces pages dans le cartel. Parler implique une perte de jouissance corrélative de la structure du désir.

Mais de quelle lecture s’agit-il dans le cartel ? L’inconscient est ce qui se lit dans la cure, à savoir les formations de l’inconscient ainsi que les effets du signifiant sur le corps. Cette lecture de l’inconscient produit un dire. La lecture en cartel est orientée vers un savoir qui est le produit de la rencontre entre l’énonciation du cartellisant et le texte étudié. Ainsi, la lecture en cartel est nouée à l’avancée du cartellisant dans son analyse.

Dans la « Postface » du Séminaire XI, écrite par Lacan pour ce premier Séminaire établi par J.-A. Miller, Lacan distingue ses Écrits [5], voués à la « poubellication »[6], de ce Séminaire, qui se lira, dit-il. Lacan, en jouant sur l’équivoque postfacer/posteffacer [7], souligne que postfacer ce livre reviendrait à effacer quelque chose de son Séminaire. Un écrit n’est « pas-à-lire » affirme-t-il, qu’il soit « p’oubli[é] »[8] assure sa postérité et ce faisant sa disparition.

Lire est donc tout le contraire : c’est interpréter, cerner, butter, chercher à comprendre, serrer un fil en se risquant à en transmettre quelque chose. Lire en cartel fait consister le discours analytique et en cela, il participe à la vitalité de la psychanalyse.

[1] Lacan J., Le Séminaire, « Dissolution », leçon du 11 mars 1980, Ornicar ?, n°20-21, été 1980, p. 15.

[2] Dupont L., Argument de « Question d’École 2020 : ‘‘Puissance de la parole. Clinique de l’École’’ », 1er février 2020, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[3] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée” », intervention lors de la soirée des cartels à l’École de la Cause freudienne, 11 décembre 1986, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[6] Lacan J., « Postface », Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 252.

[7] Cf. Ibid., p. 251.

[8] Ibid., p. 252.




Transmettre ce qui passe dans les tripes

L’argument de la prochaine journée « Question d’École » met l’accent sur le fait qu’il y a un au-delà de la puissance de la parole en tant qu’elle permet d’interpréter le désir. Dans cet au-delà, il s’agit de « lire l’impact, la trace dans le corps, de la rencontre initiale du signifiant »[1]. Pour appréhender cet au-delà, qui est aussi un renversement, il est nécessaire d’envisager les deux extrêmes de l’enseignement de Lacan pour en dégager la logique propre, à la suite de Jacques-Alain Miller : du sujet divisé par le signifiant, dont le désir est causé par un objet manquant, au parlêtre dont le corps est affecté par la jouissance.

Dans son texte « L’inconscient et le corps parlant », J.-A. Miller nous invite ainsi à repenser à nouveaux frais la pratique analytique aujourd’hui à partir de la considération du parlêtre et d’en examiner les incidences sur l’interprétation. Dès lors, nous dit-il, « l’interprétation n’est pas un fragment de construction portant sur un élément isolé du refoulement, comme le voulait Freud. Elle n’est pas l’élucubration d’un savoir. Elle n’est pas non plus un effet de vérité aussitôt absorbé par la succession des mensonges. L’interprétation est un dire qui vise le corps parlant et pour y produire un événement, pour passer dans les tripes, disait Lacan, cela ne s’anticipe pas, mais se vérifie après coup, car l’effet de jouissance est incalculable. Tout ce que l’analyse peut faire, c’est s’accorder à la pulsation du corps parlant pour s’insinuer dans le symptôme. Quand on analyse l’inconscient, le sens de l’interprétation, c’est la vérité. Quand on analyse le parlêtre, le corps parlant, le sens de l’interprétation, c’est la jouissance. Ce déplacement de la vérité à la jouissance donne la mesure de ce que devient la pratique analytique à l’ère du parlêtre. »[2]

L’interprétation analytique du parlêtre produit des événements de corps et fait des vagues, au-delà du dispositif analytique lui-même. Elle produit un nouveau lien social et en cela elle a une valeur politique de transmission.

L’invention du cartel par Lacan, qui sera aussi à l’honneur lors de « Question d’École », est à entendre dans cette perspective : un dispositif qui constitue en soi un nouage à plusieurs pour la production singulière d’un savoir propre à chacun. Chaque Un y fait ainsi usage de son sinthome pour prendre langue. Serait-ce un exemple, parmi d’autres, où le plus intime de l’expérience trouve à s’élever à la dimension du collectif ?

[1] Dupont L., Argument de « Question d’École 2020 : ‘‘Puissance de la parole. Clinique de l’École’’ », 1er février 2020, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[2] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 114.




Puissance de la parole. Clinique de l’École

L’Hebdo-Blog : « Clinique de l’École », est le sous-titre de la journée. C’est équivoque n’est-ce pas ?

Laurent Dupont : « Question d’École » contient déjà cette équivoque, qui questionne qui ? Et quoi ? C’est devenu un rendez-vous incontournable pour tous ceux qui veulent savoir comment l’ECF questionne, le monde, le maître, la clinique, mais aussi comment l’École est questionnée par « la subjectivité de son époque »[1]… Pour ce questionnement nous nous appuyons sur l’enseignement de Freud, de Lacan, et sur l’orientation lacanienne dispensée par Jacques-Alain Miller. Le titre « Puissance de la parole » a une portée clinique. Les prises de parole, d’Adèle Haenel, de Vanessa Springora, de Christine Angot, beaucoup d’autres aussi, Paul B. Preciado aux J49 par exemple, montrent que la démonstration n’est plus à faire, ce sont, d’une certaine manière des enfants de la psychanalyse, ils croient en la parole, en sa puissance. Que l’on soit d’accord ou pas. D’ailleurs beaucoup de ceux qui essaient de porter cette parole ont fait une analyse. Alors, le sous-titre fait résonner la dimension d’interprétation que contient la parole, interpréter le temps présent, se faire interpréter par ces paroles qui se prennent et se lancent à dire en un témoignage. Une École aussi vivante que la nôtre ne peut laisser passer cette chance.

L’H.-B. : Le titre dit « puissance de la parole » et non « pouvoir de la parole ». Quelle nuance à votre avis ?

L.D. : « puissance de la parole » est une citation du cours de J.-A. Miller de 2011 [2], c’est une bascule. C’est le point ultime de l’effet de sens, de vérité. Parole qui a un effet « créationniste »[3] dit J.-A. Miller. Effet de transformation, il y a un avant et un après pour le sujet, c’est le côté révélation à soi-même de l’analyse freudienne, levée du refoulé. Mais cette puissance de la parole s’oppose à l’humilité devant la jouissance, cela implique pour l’analyste de « se faire humble ». Là, c’est la lecture du sinthome, le silence de la lecture. C’est le corps en tant que marqué, tracé par la rencontre initiale, traumatique avec le signifiant tout seul. Bascule donc, que devient l’interprétation à ce moment pour qu’elle puisse mener le sujet vers la reconnaissance de ce qui ne se transforme pas, de ce qui se répète sans cesse, de ce qui ne peut que se constater ? Les témoignages des AE peuvent rendre compte à la fois de ce qui a fait effet de transformation, de révélation à eux-mêmes, mais aussi de ces moments où le sens est lâché et quelque chose se dévoile, peut se ça-voir.

L’H.-B. : L’analyste ne se situe pas du côté de l’élucubration, il opère comme un « rhéteur »[4] c’est-à-dire quelqu’un qui sait y faire avec l’art oratoire. En quoi cette nuance concerne-t-elle la puissance de la parole ?

L.D. : Cela concerne au plus près l’interprétation. N’oublions jamais que l’interprétation est du côté de l’analysant, c’est lui qui, dans l’après-coup, fera entendre l’effet de vérité obtenu ou pas. La question n’est pas de se dire qu’il ne faut plus avoir recours à cet exercice de parole sur fond de silence ou de rareté. Il ne s’agit pas de dire qu’un mode d’interprétation serait supérieur aux autres, à ce titre le dernier Lacan n’annule pas les autres Lacan. Il faut souvent en passer par une longue analyse au nom du sens, de la vérité, de l’élaboration pour entrevoir ce qui est là, au-delà de l’être.

L’H.-B. : Surprise côté analysant, humilité côté analyste. Quelles distinctions opère cette répartition ?

L.D. : Il est intéressant de constater que la surprise précède l’effet de vérité. C’est un peu comme l’analyse d’un rêve, le rêve nous surprend, il arrive crypté et dans l’analyse il peut y avoir un effet de vérité. Et, en même temps ou quelques années plus tard, le même rêve livre un autre aspect dans l’interprétation que l’on en donne, il est détaché du sens mais témoigne de quelque chose de singulier, indice du réel, propose J.-A. Miller. Le mot même d’effet, celui également de surprise, laissent entendre que le corps n’est pas absent dès le départ. Ce corps que l’on amène en analyse n’est pas sans effet dès le départ, mais c’est la fin qui témoigne de ce « c’est ça » du corps.

L’H.-B. : Il y a un fil tendu entre l’analyse et le contrôle. Ce fil s’allonge, se raccourcit, voire s’enroule à différents moments, en fonction de l’éprouvé de l’indice du réel dans sa cure. Que dire de ce fil parfois très visible parfois imperceptible ?

L.D. : Le contrôle et l’analyse, ce n’est pas la même chose. Mais il peut y avoir des effets d’analyse dans le contrôle et des effets d’enseignements dans l’analyse. C’est un peu une bande de Moebius. En fait, Lacan a vraiment démontré que l’analyste n’est pas un notable de sa pratique. Toujours en devenir, dit J.-A. Miller [5]. Le plus grand danger pour la psychanalyse serait de se croire analyste, de se prendre pour un analyste. Le contrôle, l’analyse, le cartel également dans sa valeur de transformation du savoir exposé, sont autant de moyens de ne pas s’endormir. Parfois il faut une parole puissante pour nous réveiller, ce peut être aussi un cri, un silence, un bougé de l’analyste, du contrôleur, du plus-un… Il n’y a aucune équivalence entre analyse, contrôle ou cartel, le but est de nous empêcher de nous endormir, et de nous permettre d’avoir une pratique vivante.
« Question d’École » a toujours eu ce rôle également, aiguillon visant à nous maintenir toujours sur la brèche de notre désir singulier.

[1] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321.

[2]Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul » enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 mai 2011, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 15 novembre 1977, inédit.

[5] Cf. Miller J.-A., « Présentation du thème des Journées de l’ECF 2009 : comment on devient psychanalyste à l’orée du XXIème siècle », La Lettre mensuelle, n°279, juin 2009, p. 4.




Au-delà de l’ontologie

« Interpréter, le mot ici défaille, et il faudrait lui en substituer un autre comme cerner, constater »[1]. Cette proposition de Jacques-Alain Miller nous invite à considérer les limites du concept d’interprétation dès lors que l’expérience analytique vise le réel de la jouissance.

Mettant en valeur le chamboulement introduit par Lacan dans son dernier enseignement, y compris dans son expérience même d’analyste, il constate s’être éloigné d’une pratique de l’interprétation visant le sujet barré, non substantiel et par là conçu comme relevant du manque-à-être. Dans cette visée, l’interprétation se règle sur le désir pour le faire « venir à l’être »[2]. D’où le pouvoir créationniste de la parole de l’analyste.

Or la problématique de l’être s’avère inappropriée dès lors qu’il est question de viser non plus seulement l’insistance de l’être fugitif du désir mais la permanence inamovible de la jouissance. Cette butée, nous indique J.-A. Miller, conduira Lacan à extraire la psychanalyse du registre ontologique, déplaçant du coup l’opération de l’analyste d’une parole donatrice de sens vers la prise en compte du signifiant disjoint des effets de signifié. Visant le signifiant hors sens, Lacan retranchera la question du sens et des fictions de l’être : ce que condense sa jaculation « Y a d’l’Un ».

J.-A. Miller indique que ce renoncement à l’ontologie conduit Lacan vers la catégorie du trou, qui n’est pas sans rapport avec le manque-à-être, elle déplace pourtant l’accent de l’ontologique vers l’ex-sistence de la jouissance de l’Un, qui affecte le corps.

Dans ce registre, signale-t-il, l’analyste ne peut se prévaloir du pouvoir créationniste de la parole sur le versant du sens. Il est convoqué à opérer dans une dimension où le terme d’interprétation défaille. Et c’est pourquoi il se demande s’il ne faudrait pas lui substituer un autre terme, tel que cerner ou constater. Cela étant dit, il avoue ne pas être satisfait de ce vocabulaire, précisant qu’il voudrait « parvenir à trouver le vocabulaire qui dirait mieux ce dont il s’agit pour l’analyste, au regard de ce terme de jouissance qui outrepasse l’ontologie »[3].

À ce propos, tant les AE qui témoigneront à « Question d’École » de leur expérience analysante que les AME qui s’exprimeront à propos des enseignements tirés de la pratique du contrôle, nous donneront l’occasion de mettre au travail cette question cruciale mise en avant par J.-A. Miller.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 mai 2011, inédit.

[2] Ibid., cours du 23 mars 2011.

[3] Ibid., cours du 11 mai 2011.




La vérité : s’en servir pour savoir s’en passer ?

Le programme de « Question d’École » porte directement sur ce que l’on désignait jadis comme « la technique analytique ». Chacun est appelé à dire, comme Jacques-Alain Miller s’y est lui-même avancé, sur quoi il règle sa position en tant qu’analyste, et comment la clinique du désir c’est-à-dire la clinique du signifiant comporte un au-delà dès que nous pénétrons dans la zone de la clinique de la jouissance et en particulier de la satisfaction signant la fin d’une analyse. Cela n’a plus rien à voir avec des règles techniques mais avec le désir particularisé de l’analyste.

Pour qui limiterait sa conduite de la cure analytique à ce que J.-A. Miller note comme une clinique « réglée sur le désir »[1] se pose la question de la fin. Il la qualifie de clinique « créationniste »[2] car elle vise la division du sujet et invite l’analysant, à partir du manque-à-être, à faire émerger des signifiants qui s’enchaînent selon les lois de la métaphore et de la métonymie et ceci sans horizon de fin.

Cela vaut même pour la séance courte, celle qui opère par la coupure et qui est la méthode interprétative la plus propre à susciter l’équivoque. Nous en constatons les effets dans les propos des analysants qui relisent souvent leur séance à partir de l’effet produit par la coupure opérée par l’analyste. C’est une manière de faire qui fait rupture dans le sens et introduit une ponctuation. Cette méthode, inaugurée par Lacan, n’est pas la méthode freudienne qui reposait sur une indication donnée par l’analyste sur le refoulement qui avait été levé, et produisait des fictions généralisables comme par exemple le complexe d’Œdipe. Il s’agit plutôt d’une méthode d’analyse textuelle du symptôme. J.-A. Miller qualifie cette méthode de « créationniste » conformément aux indications précises que donne Lacan dans le texte « La logique du fantasme »[3]. En effet, même dans la coupure qu’il choisit d’opérer, l’analyste, en visant le désir, s’appuie sur son propre désir et surajoute sa lecture à celle de l’analysant. Lacan indique dans ce texte que cette « refente » du sujet l’amène à prendre dans le fantasme « le leurre de sa vérité même »[4].

C’est ce leurre que dans la proposition de 1967[5], Lacan espère que ses analysants pourront faire vaciller voire traverser… mais en vain. Ce qui le conduira à élaborer la clinique de la jouissance.

Je relève dans les « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines » de Lacan deux éléments qui montrent à quel point il reconnaissait les « pouvoirs de la parole »[6] quand l’expression est entendue dans l’acception de la période « structuraliste »[7]. Ce sont des indications qui limitent l’enthousiasme interprétatif par le signifiant y compris par la coupure.

L’une est très connue : « Une analyse n’a pas à être poussée trop loin. Quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez. »[8] L’autre concerne la pratique avec les névrosés : « Parfois nous leur donnons le sentiment qu’ils sont normaux […]. C’est le point où nous avons à être très prudents. Certains d’entre eux ont réellement la vocation de pousser les choses à leur limite »[9].

Dans cette proposition pour « Question d’École » le titre choisi n’est pas, comme pour un congrès passé de l’Association Mondiale de Psychanalyse, « les pouvoirs de la parole »[10] mais la puissance de la parole. Raréfaction de la parole de l’analyste, cernage plutôt qu’interprétation de la jouissance, telles sont les indications de J.-A. Miller. La question se pose pour l’analyste quand il ne s’agit plus de soutirer à l’inconscient transférentiel un savoir qui s’avère vain mais de réconcilier un sujet analysant avec sa jouissance Une et l’inconscient réel. Il faudrait alors que l’analyste du parlêtre à qui il a affaire soit « nettoyé » de son contre-transfert, de son amour de la vérité qui a pourtant soutenu son propre transfert et de l’excès de son souci thérapeutique. Certains virages entre la passion de la vérité et la réconciliation avec la jouissance sont dangereux et pourtant de nombreux Analyste de l’École témoignent d’y avoir été accompagnés de la bonne façon.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 mai 2011, inédit.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., « La logique du fantasme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 324.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, op. cit., p. 243-259.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », op. cit.

[7] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Massachusetts Institute of Technology. 2 décembre 1975 », Scilicet, n°6-7, 1975, p. 53-63.

[8] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Yale University, Kanzer Seminar. 24 novembre 1975 », Scilicet, n°6-7, op. cit., p. 15.

[9] Ibid.

[10] Collectif, Les Pouvoirs de la parole. Textes réunis par l’Association Mondiale de Psychanalyse, Paris, Seuil, 1996.




L’inconscient-escroc

Il paraît que revenir sans cesse aux textes de Freud serait devenu un pêché. Revenons-y donc.

Il est précieux de constater que dès L’Interprétation du rêve – livre canonique quant à l’inconscient et son interprétation en psychanalyse – Freud nous met en garde contre ledit inconscient. Le rêve, comme formation de l’inconscient, en est certes la « voie royale », mais c’est aussitôt pour indiquer que ce rêve est un « escroc »[1]. L’inconscient trompe. C’est même, dans ses formations, sa finalité : déformer un désir réprimé, censuré, pour le rendre méconnaissable, de façon à ce qu’il puisse trouver à se dire, mais déguisé, trompant ainsi tout en la satisfaisant la censure du Moi et de ses idéaux quant à ce désir non assumé et « sacrifié au refoulement »[2].

L’inconscient est donc au service d’un n’en-rien-vouloir-savoir, tout affairé à rendre soft un réel d’une satisfaction autre qui ne cesse de venir frapper, encore et encore, à la porte. C’est ce qui permet à Freud de dire que le rêve, comme paradigme des formations de l’inconscient, est au service d’un désir de dormir. D’où encore cette remarque qu’il n’existe pas de rêves anodins, et que ceux que l’analysant présente ainsi, ou qui lui apparaissent comme tels, sont en fait les plus « coriaces » et les plus « malins » dans leur déguisement. Nous nous permettons de passer un peu vite dans ce bref texte sur la distinction, fondamentale, entre désir et jouissance. Mais fort de le savoir, nous nous le permettons.

Quels sont les moyens dont use l’inconscient à ces fins ? Freud est clair : l’association, la connexion « déplacée » et « aléatoire » – entendons contingente, « nécessaire » mais « aléatoire »[3] – entre un désir, que l’on peut maintenant traduire par une satisfaction, et un signifiant, une représentation qui n’y est attachée que, et par, sa consonance sémantique et langagière. Voilà comment une satisfaction, une pulsion, trouve à se satisfaire par déplacement et déformation via une signification détournée.

Nous retrouvons donc, dès le premier Freud, cette connexion entre une dimension signifiante et une dimension pulsionnelle, deux dimensions nouées et pourtant hétérogènes. La dimension signifiante trompe, bien qu’elle puisse conduire à la vérité – ce qui fait, autre remarque de Freud, qu’une interprétation peut en cacher une autre, et qu’un désir interprété peut conduire à un désir autre encore. Fuite du sens. La dimension pulsionnelle, elle, insiste. Elle use de la dimension « plurivoque »[4] du sens pour poursuivre son but inlassable et insatiable – se satisfaire. Sans doute se dégage-t-il ici à la fois une orientation de la cure et deux modalités d’action distinctes.

L’orientation : par la puissance de la parole, défaire, diffracter, désolidifier cette connexion entre le signifiant et la dimension pulsionnelle. Les modalités d’action, à suivre les indications de Jacques-Alain Miller reprises dans l’argument de notre prochaine journée « Question d’École » : interpréter la dimension signifiante, avec sa dimension de « vérité menteuse »[5], et « cerner »[6], « isoler »[7] et « constater »[8] la satisfaction pulsionnelle qui s’y est attachée et qui, elle, ne s’altère pas. Isoler les choses ici théoriquement conduit à la nécessité pour une école de psychanalyse de devoir essayer de les comprendre et les travailler. C’est ce que devrait permettre notre prochaine journée.

Peut-être y trouverons-nous témoignage, dans des cures menées à leur terme, que ces deux champs hétérogènes peuvent trouver à être touchés, dans une dimension biface, par une même opération « interprétative ».

[1] Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010, p. 284.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 217.

[4] Ibid., p. 259.

[5] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 mai 2011, inédit.

[7] Ibid., cours du 4 mai 2011.

[8] Ibid., cours du 11 mai 2011.




Papicha, ou la révolte contre le refus du féminin

Alger, dans les années 1990, Papicha veut devenir styliste. Alors qu’elle passe un moment avec sa mère et sa sœur journaliste qui l’encourage à persévérer dans ses créations, cette-dernière est tuée par balle. Papicha, qui signifie pour la réalisatrice Mounia Meddour « une jeune fille jolie, coquetteextravertie, émancipée, (…) symbole de toutes les Papicha du monde[1]» est décidée à organiser un défilé de mode de femmes afin de présenter son art. Celui-ci consiste à imaginer, à créer et à coudre, avec l’aide précieuse de sa mère, des robes pour mettre en valeur le corps d’une femme avec un haïk, une étoffe blanche, traditionnelle, symbolique qui est portée en fonction du statut de la femme : célibataire, mariée, qui ne veut pas se montrer ou qui ne veut pas parler. À une robe, il y a la nécessité d’ajouter pour que chacune soit distinguée, l’épilation des jambes, des sourcils, les bijoux, le maquillage dont le rouge à lèvres. Le corps est alors dévoilé, le haïk est conçu de sorte que la capuche tombe pendant le défilé, tel un symbole phallique pour se vêtir de semblants agalmatiques, mettant chaque une dans une position de pas-toute, version unique et incomparable qui vient se loger à la place vide de La femme ; à contrario des islamistes extrémistes dont le voile sombre couvre le visage.

Dans un contexte politique oppressant de guerre civile où les attentats sont fréquents, c’est, entravée, empêchée, violentée par des extrémistes représentées en brigades islamistes féminines, par des hommes dont le vendeur de tissus, par son petit copain qui est prêt à lui offrir la France pour une éventuelle émancipation, par un passant qui lui crache aux pieds, elle résiste au « refus du féminin. [2]» Freud nous propose cette formule en posant ce refus sous les aspects de la privation et de la castration. Pour Lacan, ce refus s’incarne dans une logique singulière de la jouissance, la femme a affaire à une jouissance énigmatique. C’est devant ce refus de la féminité que la réalisatrice se révolte à travers Papicha incarnée par la formidable Lyna Khoudri, qui ne cède pas sur son désir. À travers son personnage, qui, jusqu’au bout de son projet de défilé, veut faire valoir comment elle voile cette béance de la féminité, et témoigne de l’éprouvé de cette jouissance Autre.

Comment rester une femme désirante dans un pays qui ne le veut pas ? M. Meddour a eu affaire à cela jusqu’en 1994, date à laquelle elle arrive en France. L’écriture de ce film vient « rendre hommage aux femmes qui résistent actuellement en Algérie. C’est un soutien pour elles aussi. » Nous proposons que l’écriture a une fonction de solution « du côté de l’être » qui « consiste […] à métaboliser le trou, […] se fabriquer un être avec le rien. »[3] Et aussi de supporter le réel auquel elle a été confrontée : « le scénario est comme un thriller avec des moments de joie, d’humeur et aussi des moments dramatiques. C’était ça l’Algérie en 1990, on allait en boite de nuit le soir et le lendemain il y avait des distributions de voiles gratuits dans le bus. On ne regardait pas les informations, on comptait le nombre de morts. [4]» Ce scénario est aussi une réponse à l’impossible à dire : « des français nous ont reprochés de ne pas avoir évité ou d’avoir cautionné le coup d’état et l’arrêt du processus électoral. Or, on a essayé d’expliquer ce que c’était d’entendre “on va voiler les femmes et les laisser à la maison avec une pension”. On a essayé de leur demander de se mettre à notre place mais ils n’arrivaient pas à se mettre à notre place.[5]» Et pour cause, chacun est seul face à sa jouissance et se confronte seul à son propre réel.

Ayant connaissance des travaux de Albert Jacquart auquel elle a consacré un documentaire, la cinéaste le cite au cours d’une scène de cours de français à l’Université : « Vivre n’est pas lutter contre les autres. » Avec l’éthique de la psychanalyse lacanienne, donc orientée par le réel, nous soutenons la singularité de chacun, nous tentons de maintenir le sujet à distance de son manque. Ceci malgré les communautés identitaires qui se glissent encore aujourd’hui, et qui ont probablement menées la censure du film en Algérie en dépit de l’accord et des financements du ministre de la culture en place. Gageons le pari d’une ouverture sur la féminité pour les prochains Oscars.

[1] Wachthausen J.-C., « “Papicha” : être une jeune femme dans l’Algérie des années 90 », Le Point, 15 octobre 2019, disponible sur internet.

[2]          Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985, p. 266.

[3]          Miller J.-A., « Des semblants dans la relation entre les sexes », La Cause freudienne, n°36, mai 1997, p. 9.

[4]          Meddour M., « Signes des temps : Algérie : comment raconter la décennie noire ? », 20 octobre 2019, publication en ligne (www.franceculture.fr).

[5]          Ibid.




Samuele ou la jouissance de l’Autre

Fuocoammare, le film de Gianfranco Rosi, ressemble à s’y méprendre à un documentaire, un film dont la visée serait de présenter « des faits authentiques, non élaborés pour l’occasion »[1]. Il s’ouvre sur une impressionnante scène de nuit : la mer est sombre, un bateau de guerre en patrouille adresse à l’obscurité une question angoissée : « quelle est votre position ? ».

Désert des Tartares

À une encablure de là se trouve l’île sicilienne de Lampedusa. Ses habitants poursuivent leur rythme séculaire sur ce caillou battu par les vents, plus proche de la Libye que de l’Europe. Des chansons d’amour désuètes, distillées par un DJ démodé, sont dédicacées par des dames à leur mari parti en mer. Les rues sont vides.

Aucun enfant, hormis Samuele et son camarade de jeu, pour rompre cette lenteur immuable. Jeune philosophe anxieux, Samuele interroge ses aînés sur le peu qu’ils ont vu du monde dans un silence où s’entend le tic-tac des horloges. Les hommes qui l’entourent sont, ou ont été, des marins. Samuele souffre du mal de mer et doit s’en aguerrir. Dans une scène de classe innocente, il ânonne péniblement en anglais, la langue de l’Autre, un texte sur Christophe Colomb.

Samuele est aussi un enfant qui joue à la guerre, contre des ennemis lointains et invisibles sur qui il décharge un fusil imaginaire. Avec un lance-pierre fait de branches, il chasse les oiseaux dans le fouillis des arbres tordus de l’île et mutile des cactus à tête d’étranger. Puis il les répare avec de gros bouts de chatterton noir.

Ainsi planté, le décor de Fuocoammare a des relents du Désert des Tartares[2] ou de High Noon[3], à l’instant suspendu de l’arrivée de l’Autre, le tueur ou la horde sauvage. Rosi semble filmer une Europe assoupie et vieillissante, inquiète de ce que la Méditerranée n’est plus une frontière infranchissable.

Syllogisme de l’identité

 Or l’Autre n’est-il pas celui qui nous définit d’abord ?

Lorsque Jacques Lacan s’interroge en 1966 sur ce qui fait collectivité, il précise « qu’elle se définit comme un groupe formé par les relations réciproques d’un nombre défini d’individus, au contraire de la généralité, qui se définit comme une classe comprenant abstraitement un nombre indéfini d’individus »[4]. La collectivité, c’est « nous », la civilisation. La généralité, c’est l’Autre, le barbare.

É. Laurent, dans un texte éclairant [5], examine une logique du lien social telle que Lacan la déploie depuis Le temps logique jusqu’à Télévision, et qui s’éloigne de la Massenpsychologie freudienne. Son temps logique, écrit É. Laurent, « aboutit à proposer pour toute formation humaine trois temps selon lesquels s’articulent le sujet et l’Autre social :

1° Un homme sait ce qui n’est pas un homme

2° Les hommes se reconnaissent entre eux pour être des hommes

3° Je m’affirme être un homme, de peur d’être convaincu par les hommes de n’être pas un homme. »[6]

Cette formule lacanienne présente le syllogisme de l’identification où Samuele est pris. Dans la naïveté de son jeu, Samuele sait ce qui n’est pas un homme, ce qui sort de l’horizon et qui, à l’occasion, prend l’aspect d’un cactus. Les hommes, dans son île de Lampedusa, se reconnaissent entre eux pour être des marins. S’il veut être un homme, Samuele doit avoir le pied marin.

« Tout ensemble humain comporte en son fond une jouissance égarée, un non savoir fondamental sur la jouissance qui correspondrait à une identification », poursuit É. Laurent. Cette jouissance, insue du nous, rejaillit du côté de l’Autre qui vient nous la révéler. Notre bruit et notre odeur.

La horde sauvage

Lorsque, bien plus tard, Rosi filme le sauvetage de plusieurs embarcations venues de Lybie, il filme  une généralité massive et compacte. La caméra s’attarde sur des corps meurtris, épuisés, des regards perdus, des cadavres. Des corps innombrables dans leur dimension de jouissance. Le spectateur assiste à l’extraction un par un de ces hommes, ces femmes, ces enfants, de ces vaisseaux de la mort, dans un ballet hallucinant de complexité technique et administrative, clinique et prophylactique. Soignés et nourris, mais aussi comptés, examinés et photographiés, les rescapés se retrouvent enfin ensemble dans leur premier camp européen, réunis pour mieux se séparer au gré de leur pays d’origine, leur langue, leur histoire.

On assiste au travail de transformation de la généralité en collectivité. C’est la première étape par laquelle ces « eux » deviendront peut-être des « nous ». On peut lui trouver un caractère froid et procédurier, il n’en est pas moins inévitable et humain.

Du moins tant que la présence du Dr Bartolo lui donne ce sens. Ce médecin, attentif aux angoisses de Samuele l’est autant pour une femme enceinte sauvée du naufrage. Patiemment il examine un à un les vivants, un par un il donne aux morts une sépulture.

C’est lui qui fait le trait d’union du film de Rosi, lui donne ses traits humains. Les images de Fuocoammare, dans la banalité d’une forme documentaire, décrivent comment l’Europe assimile, dès son contact avec elle, la jouissance de l’Autre.

[1] Définition du Petit Robert.

[2] Roman de Dino Buzzati, publié en italien en 1940.

[3] Western américain de Fred Zinnemann, sorti en 1952. Traduction française : Le train sifflera trois fois.

[4] Lacan J., « Le temps logique », Écrits, Paris, Seuil, p. 212.

[5] Laurent É., « Racisme 2.0 », Lacan quotidien, n°371, http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2014/01/LQ-371.pdf

[6] Ibid.




Le phénomène migratoire

Les termes de Jacques-Alain Miller dans sa conférence de Madrid : « Faire exister la psychanalyse dans le champ politique »[1] ont été la boussole de rencontres et de travaux ces dernières années. Dans un texte préparatoire au Forum de Rome, Antonio Di Ciaccia insistait sur la nécessité « d’une propédeutique pour limiter et assimiler l’étranger qui est en chacun de nous » mais aussi « pour limiter et assimiler l’étranger qui demande à être intégré dans une communauté »[2]. Cette nécessité venait, dans le texte d’A. Di Ciaccia, juste après la constatation que l’étranger chez soi divise. Il divise les pays européens entre eux. Il divise à l’intérieur de chaque pays ainsi que chaque niveau social et chaque groupement politique. Et il divise chacun de nous.

À ce titre, la question de l’exil est centrale ; non seulement parce qu’elle concerne des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, dont beaucoup perdent la vie pendant le voyage et dans les camps de rétention mais aussi parce qu’elle est étroitement liée à notre intime et notre parcours analytique. C’est autour de ce nœud – l’exil vécu par des populations de plus en plus nombreuses et l’exil propre à chaque parlêtre – qu’un cartel [3] s’est organisé pour faire vivre en région l’impulsion donnée par J.-A. Miller avec la Movida Zadig et faire résonner l’aphorisme de Lacan « L’inconscient, c’est la politique » [4]. Notre désir de travail est mobilisé pour faire connaitre des expériences qui produisent des effets inattendus [5] ainsi que le travail d’artistes, non que ces expériences et productions se revendiquent d’un idéal mais bien plutôt qu’elles animent celles et ceux qui sont concernés, bien souvent de manière contingente. Combien de psychologues, psychiatres, en institutions ou en cabinet, entendent des parcours de vie marqués par un exil forcé. Le cas par cas est de mise et ce qui est présenté comme une massification du phénomène aujourd’hui ne nous conduit pas à penser un discours prêt-à-porter sur le « sujet migrant ». Bien plutôt, nous orienter des boussoles du trauma, du réel, pour entendre, quand il nous est possible de le faire, des sujets qui au-delà des papiers et de conditions de vie décentes, prennent la parole sur ce qui s’est passé pour eux.

Un premier événement a eu lieu le 19 septembre dernier au cinéma la Pléiade à Cachan, avec la présence d’Anaëlle Lebovits-Quenehen comme extime de la soirée autour de la projection du film « Fuocoamarre – Par-delà Lampedusa »[6]. Des collègues ont choisi d’en attraper quelques traits qui ont pris la forme de deux articles [7].

Pourquoi ce film ? Il montre et voile l’horreur du parcours en mer des migrants, il est poétique et politique au sens où il dénonce et montre l’engagement de cette île mais il n’est pas du côté de la morale. Il n’y a pas de binaire entre ceux qui se préoccupent des migrants et ceux qui seraient totalement indifférents voire haineux.

Gianfranco Rosi, le réalisateur, fait le choix de montrer un enfant, avec sa vie d’enfant, qui construit des lances pierres pour tirer sur les oiseaux, les plantes, qu’il répare ensuite. Cet enfant incarne d’une certaine manière notre position de vivre à côté des migrants. La force du film de Rosi est de ne pas se faire croiser cet enfant et les migrants. Il montre aussi la vie d’un médecin, Pietro Bartolo, occupé à sauver celles et ceux qui arrivent déshydratés, blessés, brûlés. Il s’occupe également des morts. Seuls le médecin et l’enfant se croiseront car Samuele a besoin de corriger son œil « paresseux ». L’œil « actif » de Samuele est celui qui vise, dans ses jeux, les oiseaux, les plantes. La métaphore de l’œil à corriger nous amène à la pulsion scopique, à ce que l’on ne peut, ne veut voir. L’objet regard est au premier plan. L’objet regard, c’est aussi celui de Gianfranco Rosi, il a posé sa caméra et n’a posé aucune question. Son film ne reprend pas d’interview avec des habitants ou des migrants. Il montre ce moment particulier du trajet des exilés entre deux terres, au milieu de la mer. On ne sait rien d’eux au un par un, certains viennent de Lybie, d’autres de Somalie ou d’ailleurs, mais il n’y a pas de récit singulier. On ne sait pas non plus ce qui leur arrive ensuite. Juste ce moment, celui d’avoir échappé de peu à la mort après les exactions dans leur pays, les camps de rétention avant de rejoindre l’Europe et après de longues semaines en mer. Ce sont des rescapés. À leur fragilité, dans ce passage délicat, répond une certaine fragilité aussi des habitants de l’île. Leur quotidien, cadencé au rythme de la mer dans ce qu’elle leur donne et leur reprend (leurs marins notamment) apparait comme silencieux, sans passion. C’est en tout cas, le parti pris de Gianfranco Rosi de nous montrer l’île sous cet angle.

Dans la conversation qui a suivi, Anaëlle Lebovits-Quenehen a fait entendre que le discours psychanalytique reste subversif, qu’il est un discours non rivé à la haine. Pour autant, de la haine, l’analyste peut en dire quelque chose. La question de l’arrivée des migrants et de leur devenir touche un point de réel, au sens du réel comme insupportable mais aussi du réel comme impossible. Que l’on s’affirme haineux ou hospitaliers, il y a un impossible pour traiter cette question. Pointer avec délicatesse la « face obscure » de l’amour du prochain était cruciale. Sur la question de la haine, nous restons occupés pour en saisir les arêtes et les ressorts. D’autres événements auront lieu dans les mois à venir, pour attraper par différents bouts, comment les migrations et la question de l’exil, concernent en plein – et en creux – le discours analytique.

[1] Miller J.-A., « Conférence de Madrid », Lacan Quotidien, n°700. http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2017/05/LQ-700-5.pdf

[2] Di Ciaccia A., « L’étranger. Inquiétude subjective et malaise social dans le phénomène de l’immigration en Europe ». Intervention faite pour l’ouverture du Forum Européen de Psychanalyse qui a eu lieu à Rome le 24 février 2018 et publiée dans la Revue Mental, n°38, « Étranger(s) », EFP, novembre 2018.

[3] Xavier Gommichon, membre de l’ECF, délégué régional de l’ACF IdF est le plus-un du cartel « Figures de l’étranger » avec Anne-Marie Landivaux, comme porteuse du projet et avec Laurence Maman, Véronique Outrebon, Elise Clément, Vanessa Wrobleski Berlie, Emmanuelle Chaminand Edelstein, toutes membres de l’ACF IdF.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 10 mai 1967, Inédit.

[5] Notamment l’expérience de Riace, village de Calabre où des migrants depuis 20 ans reconstruisent un village déserté avant leur arrivée avec l’aide du maire du village. Il a été arrêté en octobre 2018 et accusé d’aide à l’immigration clandestine.

[6] « Fuocoamarre – Par-delà Lampedusa », réalisé par Gianfranco Rosi, 2016.

[7] Landivaux A.-M., « Pietro Bartolo et Gianfranco Rosi : deux désirs décidés à la porte de l’Europe » et

Gommichon X., « Samuele ou la jouissance de l’Autre », L’Hebdo-Blog n°188