Enfants du numérique ?

Les adolescents d’aujourd’hui ont cette caractéristique importante d’être des digital natives, des « enfants du numérique ». Ils ont leur premier téléphone portable en France en moyenne à treize ans. On les qualifie volontiers de « multitâches » – ils écoutent de la musique tout en téléphonant et en chattant sur messagerie instantanée. Mais on dénonce aussi chez eux un style consumériste, leur zapping frénétique – la lecture sur internet produirait un type de lecture « sautillante » et superficielle, de page en page, interdisant la lecture des chefs d’œuvre.

On craint leur attrait pour les causes folles des extrémismes de tout poil et leur corrélat de profonde suspicion envers les discours établis – je pense aux théories du complot qui fourmillent sur internet et auxquelles beaucoup d’ados sont très sensibles. Cette suspicion portée sur les savoirs établis tient à ce que l’idée que le savoir est du semblant, que toute vérité est menteuse, a fait son chemin dans nos sociétés hypermodernes, comme le notait Jacques-Alain Miller dès 2005 dans sa conférence à Comandatuba[1]. Plus récemment, pour introduire le prochain congrès de l’AMP sur le corps parlant, il en disait ceci : « La mutation majeure qui a touché l’ordre symbolique au XXIème siècle, c’est qu’il est désormais très largement conçu comme une articulation de semblants. Les catégories traditionnelles organisant l’existence passent au rang de simples constructions sociales, vouées à la déconstruction. Ce n’est pas seulement que les semblants vacillent, mais ils sont reconnus comme des semblants. [Mais] tout n’est pas semblant, il y a un réel. »[2] Et c’est au titre de ce que la jouissance tient au réel que prospère parfois chez les adolescents l’intérêt pour les extrémismes.

On dénonce encore le mode addictif par lequel ils se laissent prendre par ces lathouses produites par le capitalisme conjoint aux technosciences. Ce terme de lathouse a été inventé par Lacan pour désigner les objets de consommation[3], ces objets a en toc, dont le foisonnement est fait pour causer notre désir et bluffer notre jouissance. Ce néologisme évoque la ventouse, ce qui aspire, et Lacan l’a construit à partir des mots grecs lethé, l’oubli, et ousia, la substance, l’être chez Aristote – indiquant tout à la fois l’effet de capture de ces objets qui visent à combler le manque à jouir, et leur échec concomitant, puisque celui-ci est de structure, nous vouant dès lors à la répétition de ce même mouvement.

Le thème « Sexe et ados sur internet »[4] comprend un certain nombre d’écueils importants à repérer, car deux des termes de l’intitulé restent flous, mal définis, et de ce fait peu maniables : adolescent et internet. De plus, ce sont deux phénomènes liés au malaise, voire à l’impasse de notre civilisation, ce qui accentue la difficulté à les appréhender, mais peut-être n’y sont-ils pas liés tout à fait de la même façon. Disons en première approximation qu’on a une question-symptôme, celle des adolescents, et un canal privilégié pour l’expression de leur mode de jouir, les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication).

L’adolescence problématique

D’abord, l’adolescent. Dans son texte d’orientation pour la 4ème Journée d’étude de l’Institut de l’Enfant qui aura lieu le 18 mars 2017, J.-A. Miller rappelle que l’adolescence est une construction, « un artifice signifiant »[5]. J.-A. Miller reprend la thèse d’un psychologue américain, Robert Epstein, selon lequel « nous créons l’expérience adolescente d’aujourd’hui en empêchant les adolescents […] d’être ou d’agir comme des adultes. » En effet, auparavant « dans l’histoire de l’humanité, les ados étaient bien davantage considérés comme des adultes. Ils vivaient avec des adultes et ils pouvaient les prendre comme “modèle” […]. Alors que maintenant, nous faisons vivre les ados entre eux, isolés des adultes et dans une culture qui leur est propre, où ils se prennent les uns les autres pour modèle. […] De fait, il n’est pas sûr que l’adolescence ait existé avant le XXème siècle »[6]. Dans cette perspective, on peut considérer l’adolescence comme une construction symptomatique, comme un des produits de l’impasse de notre civilisation en tant que le Nom-du-Père y défaille aujourd’hui dans sa fonction de régulation de la jouissance. Lacan en avait attrapé l’idée dès 1936 dans « Les complexes familiaux »[7] et J.-A. Miller fait de ce déclin le motif de notre « déboussolage »[8] contemporain. Mais comme le rappelait Laure Naveau, « qui, aujourd’hui, est le plus déboussolé ? Eux, les adolescents […], ou nous, les psychanalystes, parents, éducateurs ? »[9]

Un changement de paradigme

Sur l’insuffisance du père, il y aurait beaucoup à dire. Est-elle historique, ou structurale ? Pour reprendre des termes linguistiques, est-elle diachronique ou synchronique ? Il y a une citation exemplaire de Platon (IVème siècle avant J. C.) pour illustrer la pertinence de cette question : « Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. »[10] Récemment, J.-A. Miller opposait à la tradition judéo-chrétienne du père celle de l’islam qui reste « intouché par les mutations de l’ordre symbolique en Occident », non « intimidé par le discours de la science ». Il le réfère au fait qu’Allah n’est pas une figure du père, mais le « Un absolu, sans dialectique et sans compromis »[11]. Or, l’islam n’apparaît pas du tout déboussolé : « l’islam dit ce qu’il faut faire pour être une femme, pour être un homme, pour être un père, pour être une mère digne de ce nom, là où les curés, les rabbins, ne parlons pas des professeurs laïques, vacillent […]. L’islam est spécialement adéquat à donner une forme sociale au non-rapport sexuel. Il prescrit une stricte séparation des sexes […]. Il fait du non-rapport un impératif qui proscrit les relations sexuelles hors mariage et d’une façon beaucoup plus absolue que dans les familles qui sont élevées en référence à d’autres discours où tout est laxiste aujourd’hui »[12].

La façon de répondre à cette question du déclin du père comme logique ou chronologique, c’est donc de repérer le Nom-du-Père comme un semblant, parmi d’autres possibles pour organiser la structure. Mais ce qui fonde cette structure et qui est notre boussole à nous, c’est l’impossibilité de faire rapport entre les sexes. Dès lors, le Nom-du-Père peut apparaître comme historiquement déterminé, on peut éventuellement en repérer des apparitions cycliques dans l’histoire, avec des fluctuations dans sa forme et dans son opérativité.

Alors, est-ce que l’introduction d’Internet dans notre vie ne pourrait pas avoir eu cet effet-là ? Ce qui m’y a fait penser est encore de Platon, dans Phèdre, au cours d’un dialogue sur l’apparition de l’écriture dans l’histoire humaine. L’écriture y est critiquée comme facteur d’affaiblissement de la mémoire, qui était le mode précédent d’organisation du savoir : « cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu’ils feront acte de remémoration. […] ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu d’enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science ; […] ils se croiront compétents ; insupportables en outre dans leur commerce, parce qu’ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d’être des savants »[13].

Internet : médium du corps parlant

Pour autant, ces filtrages sont tout d’abord internes au sujet. Certes, la structure même d’internet témoigne de l’illimité : on va de site en site, potentiellement à l’infini, là où le livre, par exemple, contient a priori un savoir fini. Mais ce n’est qu’en apparence, car pour saisir ce savoir, il faudra souvent faire appel à d’autres livres, et potentiellement à l’ensemble du savoir humain si son objet est particulièrement ardu, et touche au réel. C’est l’effet que fait par exemple la pensée de Lacan : c’est une entreprise sans fin que de l’appréhender, et c’est une expérience en tant que telle si on la prend au sérieux, où pour extraire un savoir, il faudra en mobiliser beaucoup d’autres, qui seront toujours choisis en fonction du point d’impossible du lecteur, de son point de réel à lui, c’est-à-dire de ce qui n’a pas de réponse a priori pour lui et mobilise autour de lui tout le savoir.

Ce qui va s’attraper d’un savoir et faire du même coup limite, car on aura compris telle chose et pas telle autre, on se le sera approprié, c’est un point nodal entre le désir et la jouissance qui fait ainsi limite : il y faut le désir sous la forme minimale de l’énigme, d’une question, qui mobilise donc la structure signifiante et il y faut la jouissance sous la forme de la répétition, c’est-à-dire de la trace primordiale du signifiant, de la frappe du signifiant sur le corps. Lacan fait référence à l’invention de l’imprimerie, pour spécifier le signifiant comme pouvant être inscrit et traitant de la différence entre une mémoire qui serait organique, et celle qui intéresse la psychanalyse : « L’inscription nous ramenant à la mémoire est une objection à réfuter. La mémoire qui nous intéresse, nous analystes, est à distinguer d’une mémoire organique, […] car l’organisme ne reconnaît pas le même qui se renouvelle en tant que différent. La mémoire organique « même-orise ». Notre mémoire est autre chose : elle intervient en fonction du trait unaire, marquant la fois unique, et a pour support l’inscription. Entre le stimulus et la réponse, l’inscription, le printing, doit être rappelée en termes d’imprimerie gutenbergienne »[14]. Certes, un certain courant de pensée[15] impute précisément aux adolescents un rapport au savoir superficiel, calqué sur leur mode de lecture sur internet de page en page. Mais si l’on reprend Lacan, il s’agit moins de lecture que d’écriture quand le désir y est mêlé. Or les ados vont sur internet, s’en servent, précisément parce quelque chose de leur désir y est intéressé – nonobstant la part de jouissance (et laquelle ?) également en jeu.

Un autre dispositif de limite que la pratique d’internet est susceptible de produire est celui de la honte[16]. C’est sans doute une limite davantage en phase avec l’ère du corps parlant, qui s’oppose à la culpabilité qui exerce l’interdit. L’accès à toutes sortes d’images pornographiques ou horribles rendu possible par internet peut donner lieu à une mauvaise rencontre dont les conséquences cliniques sont à évaluer au cas par cas. Cependant pour certains, le surgissement de la honte va faire limite après-coup à la jouissance scopique en jeu.

Peut-être connaissez-vous cette vidéo qui montre une toute jeune enfant, ne parlant pas encore, qui tient une revue et qui, au lieu d’en tourner les pages, fait ce geste si caractéristique de balayage du doigt sur une tablette tactile pour passer à un autre écran, très surprise que cela ne fonctionne pas[17]. On y repère quelque chose à attraper de la façon dont le medium imprime le corps, de l’incorporation du signifiant dont il est l’instrument.

Internet pourrait bien être le média adéquat au parlêtre, en tant qu’affine à ce qui s’opère dans le corps parlant. Ainsi, J.-A. Miller tend à rapporter la prolongation du temps de l’adolescence qui est caractéristique de notre époque « à l’incidence du monde virtuel qui se traduit par une singulière extension de l’univers des possibles, des mondes possibles. D’ailleurs, l’objet actuel est un objet customisé, un objet à options multiples, qui réclame donc toujours un benchmarking, c’est-à-dire un étalonnage pour savoir ce qui est mieux. […] Cette multiplication de l’élément du possible peut se traduire par un atermoiement infini […]. Il y a là en effet une remise à plus tard possible ».  D’une certaine façon, poursuit-il, « l’adolescence elle-même est une procrastination ». Plus loin, J.-A. Miller repère une autre incidence du virtuel : alors qu’il fallait auparavant en passer par la médiation des adultes pour accéder au savoir qu’ils étaient supposés détenir, et donc définir « une stratégie avec le désir de l’Autre », le savoir « est désormais disponible automatiquement sur simple demande formulée à la machine. Le savoir est dans la poche, il n’est plus l’objet de l’Autre ». Cela conduit à une « autoérotique du savoir » dont il s’agirait de tirer toutes les implications.

Si on en étudie précisément la structure et le fonctionnement, ainsi que les usages pluriels qu’en font les adolescents, internet pourrait être le médium propre à définir les termes d’une « linguisterie » dont nous avons besoin pour saisir les symptômes contemporains comme les trouvailles et les inventions des adolescents.

[1] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, 2005, p. 12.

[2] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant. Présentation du thème du Xe congrès de l’AMP à Rio en 2016 », Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle, Paris, Rue Huysmans, 2015, p. 33.

[3] Cf. Lacan J., le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 189.

[4] Ce travail exposé en conférence à Reims le 19 mars 2016 est une élaboration préliminaire à un travail plus vaste entrepris en cartel.

[5] Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Paris, Navarin éditeur, 2015, p. 192. Cf. http://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2015/04/en_direction_de_ladolescence-J_A-Miller-ie.pdf.

[6] Idem.

[7] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 60-61.

[8] Miller J.-A., « Une fantaisie »,op.cit., p. 10.

[9] Cf. Naveau L., « Addictifs ou inventifs ? », Accès à la psychanalyse, n°7.

[10] Platon, La République, VIII, 562b-563e.

[11] Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », op. cit.

[12] Idem.

[13] Platon, Phèdre, Paris, Flammarion, 1992, p. 178. Cité par McLuhan M., La Galaxie Gutenberg. La genèse de l’homme typographique, Montréal, éditions HMH, coll. Constantes, 1967, p. 42-43.

[14] Lacan J., Le Séminaire, « L’identification », leçon du 16 mai 1962, inédit.

[15] Voir par exemple les travaux sur la lecture de Thierry Baccino.

[16] Traité partiellement dans un article sur la honte, cf. « What the fuck !? », Le Diable probablement, n° 8, Paris, Verdier, 2010.

[17] Cf. http://www.congresamp2014.com/fr/Trozos-de-real_Textos.php?file=Broken-Book_Florencia-Fernandez-Coria-Shanahan.html.




Pourquoi partent-ils ?

La plupart des jeunes qui partent faire le djihad sont sans repères. L’islam, ce discours religieux qui n’a pas été touché par le déclin du Nom-du-Père, peut leur fournir une boussole en disant ce qu’il y a lieu de faire en tant qu’homme, en tant que femme… Mais Daesh s’écarte de l’islam. Daesh ne s’appuie pas que sur un Autre qui tienne encore le coup, Daesh tire sa puissance du Un.

Le Un, c’est Allah, le Dieu Un qui n’a rien à voir avec Dieu le père comme l’énonce la sourate dite du Culte Pur : « Dis : Lui Dieu Un. Dieu de la plénitude. N’engendre pas. N’est pas engendré. Nul n’est égal à lui. »

Le Un, c’est la volonté du dieu Un qui exige l’élimination de toute jouissance autre, c’est le commandement énoncé par Dieu, surmoi féroce pouvant venir en lieu et place de l’idéal du moi. Le discours djihadiste s’appuie plus sur les hadits du prophète qui sont des injonctions explicites fermant la voie aux interprétations que sur le Coran. Par exemple, « L’envoyé d’Allah dit : Qui que vous trouvez qui agit à la manière des gens de Loth, tuez l’actif et le passif ». Peut-on considérer ce type d’injonction comme un S1 tout seul ? Or, moins le signifiant est articulé en discours qui localise la jouissance et l’apaise, plus il produit de la jouissance et pousse au passage à l’acte. Est-ce l’effet obtenu, quand le terroriste avant son acte, récite en boucle une sourate ?

Le Un, c’est aussi l’espace sans limite d’internet. Les vidéos de scènes de décapitation ont accéléré le recrutement de jeunes par identification au bourreau. Cette identification satisfait directement la pulsion. Elle fait un, alliance avec la pulsion agressive.

Le Un, c’est aussi le groupe de pairs. Il s’organise dans les cités autour d’un prêcheur et sort ces jeunes de leur isolement. Le triomphe de l’image amène ces sujets, là où ils ne savent pas ou plus ce qu’ils sont, à être agis par un « j’en suis » avec pour conséquence une docilité mortifiante au groupe qui pense et décide pour eux.

Le ressort de ces groupes est la haine, la haine du mode de jouir de l’Autre, en l’occurrence celui de l’occident qui s’ordonne du plus-de-jouir (foot, terrasses, musique). La haine indique la voie où le sujet va se réaliser pleinement dans une certitude quant à son être, héros, martyre. Evitant la division, cette certitude de l’être fait un et conduit invariablement à la mort puisqu’elle est négation de la jouissance vivante, de cette part d’impossible qui fait que l’identité de notre être est toujours incertaine.

Le groupe en tant que Un, fraternisant dans la haine, se rapproche de ce qu’Antoni Vicens[1] a appelé communauté de jouissance à propos de l’académie militaire de Tolède où ont séjourné en tant que cadets, les futurs généraux qui ont suivi Franco. Des pratiques violentes, des sévices entre cadets, ont inscrit dans leurs corps un véritable lien de sang, constituant ceux qui ont fait cette expérience comme des maîtres de jouissance. Censés dominer la mort et préparés à la déshumanisation, les cadets étaient accueillis avec ce discours : « Chevaliers légionnaires ! Vous êtes venus ici pour vivre une nouvelle vie pour laquelle vous devez payer avec la mort. Qui êtes-vous ? Les fiancés de la mort ! Vive la mort ! ».

Identique à celui de l’académie et conforme au slogan repris par les nazis, « Mieux vaut une fin horrible qu’une horreur sans fin », le discours des recruteurs de Daesh promet de passer du statut de rebut de la société occidentale à celui de rédempteur de l’oumna, de se faire un nom dans la mort avec en prime la jouissance non écornée du paradis. Cette proposition, reposant sur une alliance entre idéaux et au-delà du principe de plaisir, peut, à l’instar du sinthome, faire Un et venir, pour certains jeunes, capitonner une jouissance dérégulée.

[1] Vicens A., « Guerre, dictature et régime de jouissance dans le franquisme », in La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, Paris, Berg international, 2015.




Pas de don pour Dora mais des cadeaux

La relecture par Lacan du cas Dora1 démontre selon nous toute sa puissance, à partir des mathèmes de la relation homme femme formulés dans « Remarques sur le rapport de Daniel Lagache »2. Pour l’homme, la femme est en place de Φ (a) ; pour la femme, l’homme est en place de Ⱥ (ɸ).

Point de départ, la « désunion » du père et de la mère de Dora, selon le terme de Freud. Si les deux fonctions P(ère) et M (ère) rendent efficiente la métaphore paternelle, la relation homme-femme est, elle, déficitaire3. Pour Lacan l’impuissance du père est centrale. Impuissance, rappelons-le, liée aux nombreuses maladies organiques (ce n’est pas une impuissance d’abord mentale)4.

La position virile ɸ /- ɸ est donc ici déficitaire. De facto le père est détourné de toute femme, combien même idéale, par ses maladies qui le ramènent incessamment à son corps. Sa propre femme, la mère de Dora est depuis longtemps déchue de cette place. Autre donnée : la position de demande d’amour de Dora. C’est une demande d’amour au père, mais qui ne trouve pas d’issue, et qui semblerait n’en devoir trouver jamais aucune, puisqu’a priori, il n’y a aucune place pour cet idéal féminin Φ chez lui.

Ainsi Dora, laissée pour compte de sa demande d’amour, se trouve en position d’objet a, ne pouvant recevoir du père le don de ce qu’il n’a pas (Ⱥ), don qui seul ouvrirait la voie à la jeune fille, dans le futur, vers une position phallique, Φ, pour un homme.

Or, miracle, la mise est sauvée pour elle, ceci du fait de l’intérêt porté par son père pour Mme K, qui se révèle donc être la respiration subjective de Dora. La valeur agalmatique de la femme Φ, via une femme, existe donc bien pour son père. Et tout espoir est permis pour Dora de se voir un jour elle-même l’occuper. Ainsi l’existence de Ⱥ, le père de l’amour, ne se trouve pas, dans son essentialité, remise en cause. La demande d’amour de Dora peut conserver sa flèche.

Surgit cette question : qu’est-ce que Mme K a de plus qu’elle? Ce qui prolonge et transforme sa demande d’amour au père, en une interrogation sur le désir du père. Pour le savoir, elle encourage la relation de son père avec Mme K, favorise leurs rencontres, et garde les enfants du couple Mme K / Mr K. Le père de Dora, lui, se montre prodigue en cadeaux pour Mme K, sans omettre sa fille dans le circuit de ses largesses. Ainsi Dora s’imagine-t-elle participer à l’aura dont bénéficie Mme K auprès de son père.

La position de Mme K comme valeur féminine Φ se voit redoublée par ce que Dora lui suppose de relation sexuée avec son mari, Mr K, qui lui même courtise Dora. Il avait bien essayé, il y a quelques années, de l’embrasser sur la bouche5. Elle en avait gardé, à cette époque, un certain dégoût. Aujourd’hui, Dora pensant que Mme K est en position d’agalma (Φ) de Mr K, cela rejaillirait sur elle. Et c’est en place d’idéal féminin que Mr K s’intéresserait à Dora. Mais, au détour d’une promenade, il laisse tomber cette phrase fatale : «  Ma femme n’est rien pour moi ». Une gifle percutante est la réponse qu’il reçoit. Car Dora se voit alors ravalée au rang d’objet d’échange. Elle réalise que Mr K ne s’intéresse pas tant à elle comme Φ, figure de la femme idéalisée, que comme objet de désir et de jouissance, ce qui la fait déchoir en a. Son père l’a donc simplement échangée contre Mme K. Elle redevient la laissée pour compte de sa demande d’amour au père. Et ce seront alors ces lettres de suicide que découvriront ses parents et qui les amèneront à l’adresser en consultation chez Freud.

1 Freud S., « Le cas Dora », Cinq psychanalyses, Paris, Puf, 1984.

2 Lacan J., « Remarques sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.683 ; « La signification du phallus », Écrits, p.694 & p.695.

3 Miller J-A, « Los padres dans la cure », Quarto, N°63.

4 Freud S., op. cit, p. 11-14.

5 Ibid., p. 18.




Nouvelles formes de jouissance à l’adolescence

De nouveaux modes de jouir  

Les adolescents contemporains présentent bien souvent des addictions que Marie-Hélène Brousse appelle « le nom de symptôme de la jouissance[1] » : la drogue, l’alcool, les objets technologiques. Ils branchent leurs corps pubères sur leurs tablettes et s’appareillent à leurs Smartphones. L’objet gadget, consommable, jetable, a envahi la scène de leur monde au détriment de l’idéal sans lequel ces sujets apparaissent parfois « désorientés.[2] »

Dans  La Troisième, Lacan fait de l’objet gadget un nouveau symptôme. Il affirme : « nous n’arriverons pas vraiment à faire que le gadget ne soit pas un symptôme. Il l’est pour l’instant, tout à fait évidemment. [3] »

Prendre appui sur son symptôme

Le symptôme induit un comportement addictif, court-circuitant la relation à l’autre. Il s’agit d’accompagner l’adolescent, afin qu’il prenne appui sur son symptôme pour réinventer sa place dans l’Autre et dans le monde, avec comme boussole l’objet gadget.

J.-A. Miller dans L’inconscient et le corps parlant[4] écrit : « le corps parlant jouit », mais « une jouissance […] se répartit aussi sur les objets a ».

La connexion permanente sur internet le débranche de l’Autre familial. Des nos jours, l’adolescent regarde les selfies, les belfies et les foodselfies publiés par ses pairs sur Instagram. L’instant de voir est ainsi intimement lié à la pulsion orale.

Nouveaux symptômes et lien social

Dans son texte, En direction de l’adolescence[5], Jacques-Alain Miller souligne que « c’est sur les adolescents que se font sentir avec le plus d’intensité les effets de l’ordre symbolique en mutation […] à savoir la déchéance du patriarcat. » Ce n’est pas tant de la disparition du Nom-du-Père dont il s’agit que de son « affaissement ». Celui-ci n’est pas sans conséquence sur les symptômes des adolescents.

Jacques-Alain Miller indique en effet que « la socialisation du sujet peut se faire sur le mode symptomatique. » Il fait référence à Hélène Deltombe qui articule les nouveaux symptômes des jeunes au lien social : phénomènes de masse, voire épidémies (alcoolisme, toxicomanie, anorexie-boulimie, délinquance ou encore suicides en série d’adolescents).

Pour Hélène Deltombe : « L’adolescence […] constitue une classe d’âge où chacun cherche ses repères de préférence auprès de ses semblables et non en prenant appui sur une hiérarchie. Aussi les identifications se développent non par identification à un trait du père, mais plutôt sous forme d’épidémies[6] ».

« 17 Filles[7]», un film inspiré d’un fait divers américain, met en scène un phénomène de contagion chez de jeunes lycéennes. Camille, la première des filles à être enceinte accidentellement, invite ses copines à faire un enfant comme elle. « 17 Filles » dévoile et révèle alors que le rapport au corps est au premier plan dans la clinique de l’adolescence.

Ces adolescentes veulent rompre avec les idéaux parentaux soixante-huitards, et remettent en cause l’éducation et les valeurs transmises par la famille. L’utopie collective qui les réunit est ainsi de changer le monde. Avoir un enfant est le moyen qu’elles trouvent pour y parvenir.

Elles se raccrochent à la norme de leur groupe, à savoir être enceinte. Elles ont l’illusion de partager un idéal. La maternité prend ainsi la forme d’une identité commune au détriment d’un processus de subjectivation. La question du désir d’enfant et de leur position dans l’existence reste forclose : elles attendent des solutions de leurs semblables.

Lorsque Camille perd son enfant en fin de grossesse dans un accident de voiture, elle passe à l’acte en disparaissant. Sa sortie de scène a pour effet de défaire le lien qui unissait les filles du groupe qu’elle fédérait. Les spectateurs assistent ainsi, lors du dénouement du film, au délitement de leur utopie collective de changer le monde, et d’un idéal de vie commune, partageable.

[1] Brousse M.-H., « L’Expérience des addicts  ou le surmoi dans tous ses états », La Cause du désir, no 88,

octobre 2014, p. 6.

[2] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, no 26, juin 2011, p. 49-58.

[3] Lacan J., « La troisième », La Cause freudienne, no 79, octobre 2011, p. 32.

[4] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour, au XXIe siècle, Paris, École de la Cause freudienne, coll. rue Huysmans, 2014,

[5]Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Intervention de clôture à la 3e Journée de l’Institut de l’Enfant, 2015.

[6] Deltombe H., Les enjeux de l’adolescence, éditions Michèle, Paris, 2010.

[7] « 17 filles », comédie dramatique de Delphine et Muriel Coulin, 2011.

 




Identité et trauma à Paris 8

« Identité et trauma ». Tel est le titre sous lequel s’est tenue la journée du département de psychanalyse de Paris 8 le 9 janvier dernier. Ce thème proposé par Clotilde Leguil invite à croiser deux concepts dont l’un est à coup sûr psychanalytique – le trauma – tandis que l’autre est plus flou. L’identité a été à ce point à la mode dans les sciences sociales qu’on aurait pu la croire usée jusqu’à la corde, mais elle est increvable. Ces deux signifiants, identité et trauma ont donc cela de commun qu’ils sont tous deux des signifiants-maîtres de notre époque. Les attentats, depuis celui de 1995, en France, par leur retentissement, ont entraîné une réponse de l’Etat : de la reconnaissance des victimes à la mise en place des cellules d’urgence destinées à leur prise en charge. Didier Cremniter, qui dirige l’une de ces unités (la CUMP) était présent et a pu faire état de la clinique spécifique de l’urgence à laquelle il travaille.

Le pullulement des désastres, des événements disruptifs venant traumatiser les civils et frappant au hasard, ont eu ce pouvoir de consolider une identité spécifique : celle de la victime. Si Richard Rechtman indique la nécessité absolue de la reconnaissance de ce statut et l’apaisement qu’il procure, Guy Briole a pu quant à lui mettre en évidence, à partir d’exemples cliniques d’une grande finesse, comment cette identité d’emprunt, « factice », pouvait aussi être, dans un second temps, source d’embrouilles pour le sujet. Ce dernier, au détour de l’analyse, pourra ainsi faire en sens inverse le chemin qui le mènera de ces signifiants de l’époque, d’un moment, à ses propres signifiants et, de là, à son « identité la plus assurée » : son symptôme, pour reprendre la proposition de Jacques-Alain Miller[1]. Comme Clotilde Leguil le rappelait dans son texte introductif[2], s’il y a une identité qui vaut en psychanalyse, c’est celle du je. D’un je auquel le symptôme vient donner sa tonalité, son style à nul autre pareil. C’est donc à rebours du discours dominant qui favorise ces identités factices, que la psychanalyse s’invente et s’éprouve.

Ce discours du maître si avide de faire entrer le sujet dans une case – la case T1 / « T’es un », comme Marie-Hélène Brousse l’illustrait l’an passé dans son séminaire à l’ECF[3], avec cette équivoque tirée d’une cure – propose ainsi une multiplicité d’identités, qui ne sont, en définitive, que « de papier », souligne encore Marie-Hélène Brousse. Papier à jeter, mais papier qui colle à la peau, qui sépare et ségrégue, comme l’a montré Eric Laurent en déployant la logique des récentes élections américaines, et la promotion de l’idéal du blanc, revisité par Donald Trump. Il en déduit que la politique des identités, défendue par Hilary Clinton, a « rencontré un trauma », au profit donc d’un retour de l’identité comme Une. De manière concomitante, une politique de « l’imprévisible et du chaos » émerge, avec « autorisation à une jouissance mauvaise ».

Cette société qui vend de l’identité prêt-à-porter, fondée sur l’universel facile dégagé par Jean-Claude Milner, est aussi celle qui produit une nouvelle forme de trauma. François Ansermet a ainsi mis en évidence l’émergence du « trauma de prédiction » auquel la science donne naissance dès lors qu’elle anticipe la maladie d’un sujet. Retournement du temps, angoisse redoublée d’un demain qui rime avec la disparition, ce trauma d’un type nouveau, qui enterre la vie et la fait passer au passé en un tour de main, témoigne aussi des mutations de l’identité dans le discours du maître, une identité éclatée, bousculée, dans laquelle le sujet se perd, et où la psychanalyse peut lui frayer un chemin, pour se retrouver, au présent.

[1] Miller J.-A., « Le symptôme : savoir, sens et réel », Le symptôme-charlatan, textes réunis par la fondation du champ freudien, Champ freudien, Seuil, 1998, p. 55.

[2] Ce texte est paru dans le n°619 de Lacan Quotidien.

[3] Séminaire tenu l’an dernier sous le titre Identity Politics. Cet exemple est pris de son premier cours.




L’École, sur la brèche

En se plaçant du point de vue de la politique, ce qui m’a frappé, c’est l’importance d’une telle journée. Que ce soit en intension, avec la passe, ou, en extension, avec la garantie.

La passe comme telle n’intéresse que le Discours Analytique. Le titre d’AE ne vaut que pour l’École. Certes, l’École de la Cause freudienne a été reconnue d’utilité publique. Mais, comme l’a souligné Jacques-Alain Miller, la psychanalyse n’est pas reconnue par le Discours du Maître et ne cherche pas à se faire reconnaître par lui. Toutefois, la psychanalyse conserve un lien avec le Discours du Maître par le biais de la garantie et du titre d’AME.

L’École refuse, a pu dire J.-A. Miller, de se soumettre. Mais il ne faut pas confondre, a-t-il précisé, insoumission et subversion. C’est par une force de subversion que la psychanalyse est en effet animée. J’ai trouvé éclairante cette mise au point que J.-A. Miller a faite par rapport à la relation entre le Discours analytique et le Discours du Maître. Cet éclairage a permis d’entendre de la bonne façon ce qu’Éric Laurent a fait remarquer à propos de ce qu’est devenue la situation de la clinique, notamment dans le champ de la psychiatrie.

Il est en effet utile de se faire une idée claire – ce qui n’est pas chose facile – au sujet de la manière dont le Discours du Maître intervient dans le domaine de la maladie mentale. Un Conseil national de la santé mentale, présidé par le sociologue Alain Ehrenberg qui a écrit un livre sur la dépression intitulé La fatigue d’être soi (c’est tout dire !), a été créé en 2016. Ce Conseil national, il convient de le noter, est en relation avec l’Observatoire sur le suicide, le Comité de pilotage qui se consacre à la psychiatrie et le Comité de suivi du plan autisme. Ainsi un réseau maladie mentale-suicide-psychiatrie-autisme a-t-il été constitué.

S’agissant de l’autisme, É. Laurent a mis en relief le désaccord qui a opposé la député PS du Loir-et-Cher Denys Robiliard (avocat) et le député LR Daniel Fasquelle (professeur de droit). La tentative de coup de force, effectuée par le député Fasquelle et visant à « interdire » et à « condamner » le recours à la psychanalyse pour le traitement de l’autisme, a provoqué, a pu dire J.-A. Miller, un traumatisme dans notre champ.

Un certain nombre de remarques très simples, très immédiates, qui ont été faites au cours de la Journée, ont retenu mon attention.

Christiane Alberti – une opposition apparaît entre le Discours de l’Analyste et le Discours du Maître. Dans le premier, c’est d’interprétation qu’il s’agit. Dans le second, c’est d’action dont il est question.

Parce qu’elle va à contre-courant, la psychanalyse peut ainsi être caractérisée par le fait qu’elle dérange.

Dès lors qu’une discipline semble ne pas se plier à la raison selon la Science, elle tombe, aux yeux du Discours du Maître, sous les coups du soupçon et du dénigrement.

Serge Cottet – La psychanalyse résiste. J.-A. Miller a repris cette remarque de S. Cottet : Elle est populaire en France. Le transfert est rétif à l’évaluation.

Philippe de Georges – L’enjeu qui est celui de la garantie est essentiellement à situer dans le fait que les psychanalystes se trouvent soutenus, dans leur pratique, par le contrôle. Le terme de soutien est à souligner.

Philippe La Sagna – L’articulation entre le lieu et le lien par le contrôle met en relation le transfert qui, en effet, fait lien à l’intérieur de l’analyse et le lieu que la psychanalyse occupe à l’extérieur de l’analyse elle-même.

Marie-Hélène Brousse – Le mot réalisme est un mot-clé de la politique lacanienne. La Science (au singulier) est à distinguer des sciences (au pluriel). Lascience (écrite en un seul mot) est devenue l’Impératif qui vise à la domination des sciences par la statistique, en tout cas, par le chiffre, par ce qui se compte.

Éric Zuliani – La question, qui ne manque pas d’inquiéter, se pose : Si la résolution Fasquelle avait été mieux informée, mieux argumentée, mieux rédigée, serait-elle passée ?

Bref, l’École est sur la brèche.




Le spectre de la paralysie générale, un inédit de Roger Wartel

Roger Wartel excellait à réunir, en un même lieu, des collègues psychiatres, psychologues, psychanalystes lacaniens, mais pas seulement, pour débattre autour d’un thème toujours choisi avec le plus grand soin — la faute, la violence, la causalité, etc. Il savait aussi interpeller et susciter des réactions vives quand cela s’avérait nécessaire comme en 1993 où il proposait ce titre provocateur : « À quoi servent les psychiatres ? ». C’était le rendez-vous de printemps auquel, pendant de nombreuses années, il nous conviait dans la magnifique Abbaye de Fontevraud.
Lors de la Journée organisée au Val-de-Grâce en septembre 2005 et qui avait pour titre Le jeune Lacan nous avions relu très attentivement les premiers travaux de Jacques Lacan. Pour la plupart ce sont des communications faites dans des Sociétés savantes avec ses maîtres, neurologues ou psychiatres, de 1919 à 1933. Si leur rédaction relève d’une écriture convenue de la clinique on y trouve néanmoins une volonté de nous faire présent le malade par sa parole. Ces quelques impuretés de la clinique, à peine perceptibles, dégageaient déjà un sujet de la massivité de la causalité organique.(1) Cette pensée qui perce au début du XXe siècle garde toute sa pertinence aujourd’hui.
Roger Wartel était un invité prioritaire à ce Colloque pour sa fidélité à Lacan, sa vivacité à trouver le point clé d’un article, son goût pour ces travaux écrits aux intersections des disciplines et aussi pour son intérêt pour le fait psychique dans les armées. Je lui avais proposé d’écrire sur les interventions de Lacan à la Société de psychiatrie et de centrer son propos sur ce qui dominait alors la médecine comme la neuropsychiatrie, la dimension lésionnelle dont les séquelles de l’hérédo-syphilis. Il avait, dans cette courte intervention, non seulement cerné le contexte neuro-anatomique de l’époque — localiser la maladie mentale dans la boîte crânienne — mais aussi rappelé les subtilités du traité de Dupré qui, en 1914, séparait les affections neurologiques des pathologies de l’imagination.(2) C’est alors que Roger Wartel met très subtilement en tension cette interpellation de Dupré aux psychiatres de son temps avec les propos tenus dans la même Revue, L’Encéphale, en 2005 « Les schizophrénies ne seraient-elles pas préfrontales? ». Il trouve avec une pointe de dérision « émouvante cette fidélité au scientisme ». Il fait alors un retour à 1929, pour nous indiquer que l’approche scientiste du début du siècle fut le point de rupture qui conduisit un groupe de jeunes psychiatres orientés par la psychanalyse, dont Louis Mâle et Jacques Lacan, à créer autour d’Henry Ey le Groupe de l’Évolution psychiatrique. Il nous montre comment cette disjonction, neurologie/psychiatrie, est toujours remise en question et que Lacan est revenu à plusieurs reprises sur cette nécessité de rappeler la non congruence des deux disciplines. Il note que 1972 fut la date de la première agrégation de psychiatrie, celles de neurologie « ancien régime »  furent regroupées sous le non surprenant de « Concours balai » à l’instar de ces voitures qui récupèrent le retardataires, hors course. En mettant en évidence ce signifiant, Roger Wartel nous fait à la fois un clin d’œil et il souligne que le coup de balai peut avoir l’effet inverse: le scientisme étant tenace, beaucoup plus que les psychiatres, eux peu résistants aux chants des sirènes de cette science qui « voudrait faire du cerveau le carrefour cérébral, le défilé obligé du fait psychiatrique » comme l’écrit Lacan.
Nous devons faire tout notre profit de cette lecture(3) qui anticipait ce qu’est aujourd’hui la psychiatrie  avec le retour des théories localisatrices et ses conséquences dans l’usage du scalpel et des électrodes. Roger Wartel ne s’était pas trompé, pas davantage non plus sur le retour de cette affection que l’on croyait d’un autre âge, la syphilis. Il savait saisir tout ce qui du réel faisait retour et que la science mettait à profit pour reprendre son hégémonie sur la psychiatrie; pas sans la complicité des psychiatres eux-mêmes. Il n’a cessé de le dire et de lutter contre ce retour insidieux. La psychanalyse est une des réponses à cette régression et c’est ce que Roger Wartel a toujours soutenu.

Guy Briole

Le spectre de la paralysie générale

Le spectre de la paralysie générale [PG] est un terme bien venu. Il s’agit, historiquement, d’une méningo-encéphalite-syphilitique tertiaire que certains ont appelé syphilo-psychose. Elle fut, au siècle dernier, un véritable fléau et a été mise en place en 1822 par Bayle. Pourquoi la dit-on « générale » ? Sans doute parce que le germe responsable, le tréponème, ni virus, ni bactérie, est capable de tout dans tous les organes si on lui laisse le temps. Pour la PG, il faut des décennies. Jadis, le spectre était dénoncé à la tribune de la Chambre des députés sous cette interpellation d’un homme politique de la IIIe République : « Nos soldats s’alcoolisent devant le comptoir. Ils se syphilisent derrière ! »
Qu’en est-il aujourd’hui ? On pourrait croire qu’il n’est plus question de syphilis. Voilà bien que le spectre est là, parce que le tréponème fait concubinage avec le sida. Il est un germe opportuniste qui profite, comme le bacille de Koch, de l’immuno-dépression. Aussi, là où le sida s’étale, Afrique, Amérique du Sud, tourisme sexuel, la vérole, la grande vérole, revient jusqu’à chez nous. Il s’agit d’un problème de santé publique, car il faudra réapprendre pour enseigner la clinique élémentaire de la PG. Ainsi, nous faudra-t-il regarder attentivement les pupilles, apprécier une discrète ataxie, explorer la dysarthrie(4). Il faudra aussi assurer la main qui pratique la ponction lombaire et apprendre à lire les résultats de tests sérologiques plus fins que le Bordet-Wassermann. Les thérapeutiques sont heureusement plus modernes que la malaria-thérapie. La PG n’est pas éradiquée, pas plus que les fornications hasardeuses !
Notre problème, aujourd’hui, porte sur trois brèves communications, datées des années 1929-1930. Elles sont signées de Lacan, qui, à cette époque, n’est pas encore docteur en médecine, ni chef de clinique. Qu’a-t-il écrit de ces textes ? En 1933, dans Exposé général de nos travaux scientifiques, il précise qu’il publia « selon l’orientation que nous donnaient nos maîtres (…) mettre en évidence les conditions organiques déterminantes dans un certain nombre de syndromes mentaux ».(5)
Ainsi, peut-on supposer que ce n’est pas Lacan qui eut écrit de sa plume, en 1929, « (…) l’état paranoïde, symptomatique de la paralysie générale ». Lacan est, en effet, à cette époque, cosignataire d’un texte avec Georges Heuyer, lequel nous est connu pour la part prise dans l’émergence de la psychiatrie infanto-juvénile.(6) Il n’était cependant pas très favorable à la psychanalyse et vous savez qu’il eut cette remarque délicate à l’égard de la thèse de Lacan : « Une hirondelle ne fait pas le printemps ! ».
Les communications, assez brèves, se font sous l’égide de la Société de psychiatrie de Paris dont les réunions pluriannuelles sont publiées dans la revue l’Encéphale. Cette revue, toujours présente en 2005, est farouchement positiviste, et même scientiste au sens péjoratif.
Quel est le contexte ? Dans ce début du XXe siècle, la neurologie est la discipline médicale aristocratique. Elle est le triomphe, l’apothéose de l’anatomoclinique, puisque l’on parvenait à rapporter en un site neuro-anatomique une manifestation clinique périphérique. Charcot avait affirmé, à juste titre, « Somme toute, l’œuvre de la neurologie est achevée », ce que Monsieur et Madame Déjérine confirmaient par leur traité de 1913. Au fond, on retrouvait, avec la PG, l’ambition de Bayle, à savoir l’autopsie, que pudiquement on appelait « rendez-vous chez Morgagni »(7) expliquait les symptômes mentaux.
Or, il fallait que la maladie mentale, si imprécise, entrât dans une catégorie raisonnable dont nous avions le prototype anatomique par l’ouverture de la boîte crânienne des PG. Il fallait que la maladie mentale rentrât dans l’encéphale pour être maîtrisable, en référence à l’instance suprême du Savoir neurologique. Il était, là, une certitude qu’un pontage fut à portée de scalpel.
En effet, la PG se manifestait :
– par l’hébétude, la stupidité, la perte de l’initiative, l’incurie, ce qui évoquait l’inhibition mélancolique ;
– par la turbulence des activités incohérentes, désordonnées, la perte de la pudeur, ce qui évoquait la manie, en fait ici moriatique, démentielle ;
– par les délires qui allaient entretenir un vaste débat entre les hallucinations, les hallucinoses, ainsi que le reprendra historiquement Henri Ey dans son Traité des hallucinations. Détenait-on la preuve de l’origine anatomo-infectieuse du délire ? Pour certains, l’évidence était là, d’autant que la malaria-thérapie semblait révéler des psychoses hallucinatoires chroniques, type Gilbert et Ballet.
Il est intéressant de remarquer que Dupré, en 1914, dans son traité Pathologie de l’imagination, met en garde contre la simplicité de cette anatomo-clinique. Il traite, de façon disproportionnée, de la paralysie de la PG. Sa description est une merveille du genre, mais elle ne fait qu’introduire à une séparation radicale entre les apparences de délire de la PG et les vrais délires. Il dénonce « l’insuffisance des méthodes anatomiques », signale le caractère « colossal » du délire du paralytique général. En fait, pour lui, il ne s’agit pas de délire mais de démence frontale. Retenons de Dupré – 1914 :
– nous avons appris à penser anatomiquement (il fait ici allusion à la PG) ;
– nous avons appris à penser physiologiquement ;
– nous devons désormais apprendre à penser psychologiquement.
Croyez-vous que l’affaire soit close ? Pas du tout. En 2005, la même revue L’Encéphale, tenait des propos étonnants et nous proposait : « Les schizophrénies ne seraient-elles pas préfrontales ? ». C’est émouvant cette fidélité au scientisme, cette imperméabilité, cet oubli de lecture de Dupré ! Ajoutons que la société savante, qui s’intitulait Société de psychiatrie de Paris, a été relevée et publiée dans l’Encéphale sous le titre Association française de psychiatrie biologique. De l’autopsie nous nous sommes avancés jusqu’à la synapse, au chromosome, aux neurotransmetteurs.
Faisons retour à 1929. L’excès et la butée – le terme est ambigu – de la Société de psychiatrie conduisent à lui faire pièce. C’est aussitôt la fondation du Groupe de l’Evolution psychiatrique qui se constitue autour d’Henri Ey, Laforgue, Male, Rouart, Lacan. Ce dernier restera fidèle à l’Evolution psychiatrique tout au long de sa vie. Il participera à des colloques, à Bonneval entre autres. D’où viendra, en 1946, Propos sur la causalité psychique, article publié dans les Écrits.
L’affaire n’est pas close, puisque Henri Ey, en 1948, dans son Etude n° 3, parle de cette période de la fondation de l’Evolution, rappelant sa nécessité en raison « du ravage, de l’aveuglement passionné » de ceux qui faisaient du mécaniscisme et de l’organicisme leurs certitudes. Il fallait « arracher la psychiatrie aux tenailles du mécanicisme ». Poursuivons encore, avec Lacan, en 1969, qui publie un texte bref sous le titre “D’une réforme dans son trou”.(8) Il y est question de la disjonction de la neurologie classique et historique d’avec la psychiatrie. Nous nous trouvons, là, après la publication du Livre blanc de la psychiatrie, animée par l’Evolution, peu de temps avant les événements de 1968. A ce propos de la « disjonction du neurologue de la psychiatrie », Lacan rappelle « la haute tenue scientifique du neurologue ». Mais ce n’est pas pour autant qu’il faille faire du cerveau « le carrefour cérébral, défilé obligé du fait psychiatrique »(9). Il ajoute, fermement : « Nulle formation n’est plus impropre que celle du neurologue à la saisie du fait psychiatrique »(10). Il faudra attendre 1972 pour que soit instaurée la première agrégation de psychiatrie qui, à la vérité, récupérait cette discipline dans le cadre de la médecine. Les dernières agrégations de neurologie, ancien régime, datent de 1965 sous le titre de « Concours balai » !

Roger Wartel

1 Briole G., « Le jeune Lacan, tel qu’en lui-même », in : Lacan au miroir des sorcières, La Cause freudienne, 2011, n° 79, p. 98-105.

2 Dupré E., Pathologie de l’Imagination et de l’Émotivité, Paris, Payot, 1925 ; 504 p.

3 Les textes de cette Journée n’ayant pas été publiés, il s’agit donc d’un inédit.

4 Pour ce diagnostic on enseignait en médecine qu’il fallait demander au patient de prononcer cette série cocasse de mots : trente-troisième régiment d’artillerie territoriale !

5 Lacan J., « Exposé général de nos travaux scientifiques », dans De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité suivi de Premiers écrits sur la paranoïa, Paris, Seuil, 1975.

6 Paralysie générale avec syndrome d’automatisme mental, en collaboration avec M. Heuyer. Séance du 20 juin 1929, in l’Encéphale, 1929, t. II, p. 802-803.

7 Giovanni Battista Morgagni, est un anatomo-pathologiste italien du XVIII siècle. Il est une référence de l’étude post mortem du cerveau avec ses quelques 800 autopsies.

8 Lacan J., D’une réforme dans son trou. Article écrit le 3 février 1969 pour le journal Le Monde mais qui ne fut pas publié. Cf. archives ECF.

9 Ibid.

10 Ibid.




« Inconscient et pulsion, les résonances de la parole », retour sur le cours de P. Naveau

Les fêtes de fin d’année s’achèvent… 2017 commence… avec de nouvelles énigmes à déchiffrer ! Si vous voulez prendre un peu d’avance et découvrir, par exemple, pourquoi l’on fait des cadeaux à une femme, précipitez-vous pour écouter les enseignements de Pierre Naveau à l’ECF, disponible sur Radio Lacan, « Inconscient et pulsion, les résonances de la parole ». Pourquoi fait-on un cadeau à une femme que l’on aime et que l’on désire ?… Vous y découvrirez que le seul fait qu’il s’agisse du cadeau d’un bijou évoque le sexuel.

Pierre Naveau, en s’appuyant sur la lecture éclairée du cours de Jacques-Alain Miller, répond à cette question en ces termes : « Faire un cadeau à une femme, cela la vise en tant qu’elle manque de ce qu’on lui donne. C’est à une femme en tant que castrée que s’adresse donc ce cadeau. » Mais il y a aussi bien d’autres raisons sans doute d’offrir des cadeaux à une femme…. « Ce peut être pour suppléer à une impuissance – comme c’est le cas du père de Dora qui attise la jalousie de sa fille en offrant des bijoux à Mme K. Ou ce peut être une manière de lui rendre hommage …. »

Dans tous les cas, que ce soient des bijoux ou des paroles, il est difficile de donner… la pulsion de rétention est toujours à l’œuvre et se cache derrière la générosité. Il est toujours plus facile de ne rien donner que de donner ce que l’on n’a pas…. « Car toujours je donne ce que je ne veux pas donner, je donne sur le fond de ce que je ne veux pas donner », c’est aussi bien ce qui fait le prix de ce que je donne – paroles ou cadeaux. « Il y a un « je ne veux pas donner » qui est oublié » et qui est pourtant fondamental. « La générosité trouve son fondement dans l’égoïsme. »

Pierre Naveau souligne que Lacan, tout au long de son enseignement, ne perd jamais de vue la corde de la pulsion qui est en jeu… « Quel est le destin de la pulsion ? » C’est avec cette corde solide qu’il aborde ces questions : « Que sait un homme ? » Un homme croit savoir ce que veut l’Autre – mais il ignore que ce qui passionne une femme c’est le pas tout, ou le peu, ou le rien. C’est là-dessus que l’homme trébuche, est intrigué, dérouté. » Et qu’est ce qui fait le prix d’un homme pour une femme ? Si c’est son organe, ne serait-ce pas pour qu’une autre l’en prive ? Ce serait là l’envers de la jalousie, souligne Pierre Naveau, que Lacan nomme, dans son séminaire XVII, jouissance de la privation. Et « que veut une femme ? ». C’est en dépliant avec précision et clarté le rêve de la belle bouchère, analysé par Freud, Lacan et Jacques-Alain Miller, que Pierre Naveau parcourt pour nous les différentes étapes de la réalisation de désir, côté féminin.

Vous les découvrirez en écoutant le premier épisode de l’enseignement de Pierre Naveau, qui prend pour point de départ le séminaire V. Où se situe l’écart entre ce qu’elle demande et ce qu’elle désire ? Pourquoi avoir envie de ce dont elle ne veut pas ?

Quel que soit le trajet pulsionnel, propre à chaque une, qui va du désir à la demande, il y a un réel incontournable : « les chaînes signifiantes sont branchées sur le corps et sont faites de substance jouissante. » C’est de cette substance jouissante que s’originent nos symptômes…




Actualité du graphe du désir 

En 1964, Jacques Alain-Miller, introduisait le concept de suture1, nommant « le rapport du sujet à la chaîne de son discours », pour l’opération menée par le philosophe, le linguiste, le logicien, figures éminentes du débat que menait alors Jacques Lacan avec le champ du savoir : « Il importe que vous soyez persuadés que le logicien, comme le linguiste, à son niveau, suture. Et, tout autant, qui dit “je”. »2

Ce n’est cependant pas là, à cette époque, une indication restrictive. La figure du psychologue, tout autant pouvait déjà intégrer la série.

Mais, concernant le philosophe, c’est « par la détermination du champ de son exercice comme “édifice universel” » que s’instaurait cette suture. A cela, reprenant ce concept de suture quelques années plus tard, Jacques Lacan y opposait le discours analytique. « Il s’agit au contraire dans le discours analytique de donner sa présence pleine à la fonction du sujet, en retournant le mouvement de réduction qui habite le discours logique, pour nous centrer perpétuellement sur ce qui est faille. »3 Dans ce chapitre, intitulé « Topologie de l’Autre », Lacan rappelle son graphe du désir pour expliciter cette « présence pleine ».

Aujourd’hui, comme nous le rappelle abruptement le débat et notre combat autour de l’autisme, la fonction de la suture trouve son renforcement dans l’opération de la psychologie du comportement et de l’intelligence émotionnelle arcboutée sur les théories scientifiques neuronales, au point que la parole puisse être considérée comme un « comportement » 4.

Pourquoi une confrontation aussi conflictuelle aujourd’hui, conflit qui implique, au-delà, un enjeu de société ? C’est que la psychologie comportementale a trouvé un allié de taille dans la bureaucratie, séduite par les théories managériales du moi, convergentes et compatibles avec celles-ci, aimantées par les gains de productivité qu’offre une standardisation de l’offre en matière de santé. Les bureaucrates se chargent de soutenir, légifération à l’appui si besoin est, la fonction universalisante qui manquait à cette psychologie dite scientifique.

Comme le reprend à sa manière une sociologue dans un rappel historique « La psychologie transforme (ra) radicalement l’image du “moi”, grâce à un idéal de santé mentale et de bien-être qui va gagner tous les champs de la société : l’économie (avec les théories du management), l’éducation (les modèles pédagogiques), la vie privée (les conseillers conjugaux), la prison (les programmes de réhabilitation), la publicité, le marketing et les médias (les émissions-débats), et même les conflits internationaux, pour les traumatismes liés aux guerres et aux génocides. La psychologie intégrée au marché propose des thérapies au monde entier en faisant de l’individu autonome, de la santé mentale et de l’épanouissement des objectifs à atteindre et des objets de consommation. Pour vendre ce nouveau produit — le “moi positif et performant —, la psychologie utilise des normes d’appréciation et de mesure de l’individu et de ses émotions. »5

Aussi la question de la « parole pleine » et celle du sujet déborde-t-elle amplement aujourd’hui l’espace du lieu de consultation privé ou public où elle restait jusqu’alors confinée, mais dont le traitement était laissé à l’initiative du praticien. L’opposition, la réticence, la répugnance, la répulsion des tenants de l’alliage : psychologie-science-bureaucratie porte électivement sur ce qui engage tout le déploiement de la parole, c’est-à-dire l’intention de dire, soit le vecteur d’intentionnalité du graphe 6:

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Le point de départ du graphe, est « l’intention de signification » comme le relève Jacques-Alain Miller dans les propos de Lacan. Cette intention de signification est initiale : « Cet appareil ne fonctionne pas une seconde si fait défaut cette intention initiale de signification. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que l’énergie de départ, si je puis dire, nécessaire au fonctionnement, à l’animation de ce graphe, est fournie par un vouloir dire »7.

Les effets de la politique telle que souhaiteraient la déployer nos bureaucrates de la santé asservis aux principes économiques, auraient pour conséquence de décevoir, de confisquer, d’interdire ce vouloir dire au principe de toute parole – portée par un désir, toujours singulier – de contraindre l’énergie du vouloir dire, de dévitaliser l’animation de la parole, en la considérant comme un comportement. C’est pourquoi nous pensons que le graphe du désir, qui est le graphe de la parole nous donne la cartographie des enjeux d’aujourd’hui.

Le vouloir dire, l’intention de signification, ne deviennent un enjeu politique que parce qu’au cœur de l’idéologie managériale, à vocation universalisante, qui a gagné les sphères administratives, telle la Haute Autorité en Santé, réside la volonté de déposséder le sujet citoyen au profit d’une communication asymétrique qui se passe de son assentiment.

1 Miller J.-A., “La suture”, Un début dans la vie, Paris, Gallimard, 2002.

2 Ibid., p. 99.

3 Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 48

4 “Qu’est ce que l’A.B.A” ( Applied Behavior Analysis- Analyse Appliquée du Comportement ), ” Le comportement verbal est systématiquement travaillé. Dans un premier temps on cherche à développer le langage sous la forme de demande. L’enfant obtient alors ce qu’il demande comme renforçateur. L’expression du langage est basée sur les motivations de l’enfant. Ensuite, on enseigne le commentaire, l’obtention d’informations puis l’aspect structurel du langage. Le développement de comportements « pivots »,  attention conjointe, imitation, coopération, traitement d’information multimodale permet d’aborder des apprentissages plus complexes.”

http://www.abaautisme.org/index.php?option=com_content&view=category&id=3&layout=blog&Itemid=3

5 Illouz E., ” La fabrique de l’âme standard”, Le monde diplomatique, Paris, Novembre 2011.

6 Lacan J, Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 515.

7 Miller J.-A., “La fuite du sens”, L’orientation lacanienne, séance du 31 janvier 1996, inédit.




Des choses qui ne se font pas

« Lituraterre » signe le démariage de Lacan avec la conception communément admise de l’écriture comme dépôt de petites lettres sur une page. Il y proclame que l’écriture se loge au cœur même de la parole. Dans le même temps que l’on parle, se mobilise l’instance de la lettre, l’effet de l’écrit. Quelque chose s’écrit dans la parole, se précipite, se jouit.

C’est ce lien entre jouissance et écriture qu’Éric Laurent, invité à Bruxelles le 15 octobre dernier par l’ACF-Belgique à répondre à huit questions [1] autour de son livre incontournable, L’envers de la biopolitique, est venu tisser de manière magistrale.

Pas un mot en effet que quelqu’un emploie qui ne soit gauchi par le fait qu’il le prononce[2]. Le sens tourne autour d’une rupture, d’une brisure fondamentale, ça s’y sense.

Ce sens s’ancre en un point dans une logique temporelle. Cela s’éprouve tout spécialement dans la séance analytique où se croisent présent, passé et futur, noués par un point de capiton. De cette actualisation surgit une illusion particulière, celle d’un c’était écrit. Le sujet croit rattraper, réécrire les chapitres perdus de son histoire. Mais Lacan fera valoir que livre du sujet n’est pas déjà là, qu’il s’écrit au moment même où il parle, comme dans le rêve.

Subvertissant le mode freudien du dépôt des traces dans l’inconscient mémoire, il s’avancera résolument vers un inconscient qui n’est plus constitué que de trous serrés par des nœuds, substituant à l’illusion du c’était écrit, une nouvelle écriture qui prend appui sur cette structure de réversion temporelle.

Du fait que l’on ignore ce qui est écrit, que l’on s’avance sans la garantie du système de traces, ne subsistent que les équivoques dans la langue, nécessitant toujours une nouvelle lecture. L’écriture devient l’opération même qui permet de traverser le sens et de faire qu’après n’est plus comme avant.

De ce mouvement, l’interprétation ne sort à coup sûr pas indemne.

Que l’analyste fasse reson dans le corps suppose un usage de la résonance qui va au-delà de celui de « Fonction et champ de la parole et du langage ». Ce n’est plus un S2 équivoque qui permet de lire le S1 à nouveaux frais, mais plutôt la mise au jour d’une passion du parlêtre, soit S barré complété de l’objet petit a, sur le mode de l’équivoque. Il s’agit de surjouer, de remettre une couche sur le souvenir pour faire mouche à partir de l’objet petit a comme surprise, et manier ainsi une écriture qui est « désimpression », une écriture qui fait surgir la rupture toujours possible.

L’analyste n’a pas à faire de son corps n’importe quoi, il doit « pouvoir incarner à un moment donné, un effet de présence de l’Autre du langage qui ne soit pas convenu, qui ne soit pas réductible à ce qui est attendu ».

Pour arriver à faire des choses « qui ne se font pas » et qui néanmoins opèrent « dans une lueur étrange », l’analyste, objet petit a, a à sacrifier beaucoup.

[1] Huit questions très argumentées étaient posées par Guy Poblome, Katty Langelez, Monique Kusnierek, Anne Lysy, Bernard Seynhaeve, Dominique Holvoet et Yves Vanderveken.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne – Choses de finesse, en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 26 novembre 2008, inédit, disponible sur le site de l’Ecole de la Cause freudienne : www.causefreudienne.net.