Les portes de l’École sont désormais grande ouvertes ! Une interview de P. Bosquin-Caroz

L’Hebdo-Blog : Comment voyez-vous cette proposition de l’ECF : faire connaître la vitalité des la psychanalyse lacanienne par des enseignements ouverts à tous ceux qui en ont la curiosité ?

Patricia Bosquin-Caroz : Comme Christiane Alberti l’avait rappelé dans un communiqué annonçant une nouvelle modalité d’enseignement à l’ECF, celle-ci s’inscrit comme point de capiton de la création du Champ freudien par Jacques-Alain Miller après 37 ans. Année Zéro donc. On recommence avec comme nouvelle perspective annoncée lors de son premier séminaire du 24 juin 2017, l’affirmation de l’École dans sa mission d’enseignement.
A la dernière AG de l’ECF J.-A. Miller en rappelait le motif : la psychanalyse est rejetée de la psychologie clinique, chassée de l’université, repoussée progressivement à l’extérieur. « Les beaux jours sont finis ». L’initiative de multiplier les enseignements à l’ECF se fait sur fond de ce constat. Il s’agit aujourd’hui plus que jamais d’en tirer les conséquences et de ne plus parier sur les circuits officiels. La psychanalyse est chassée par la porte mais elle revient par la fenêtre !
Elle n’a pas dit son dernier mot et portée par des corps désirants de plus en plus nombreux elle a encore du souffle.
Ainsi chaque soir de la semaine et tout au long de l’année un enseignement est tenu par un ou plusieurs enseignants et ouvert à tous ceux qui veulent s’enseigner des psychanalystes.
Les portes de l’École sont désormais grande ouvertes !

HB : Qu’est-ce qui, selon vous, fait le nouveau de ce mode d’enseignement par rapport à ceux qui sont déjà  pratiqués dans notre champ  ?

P. B-C : C’est un enseignement qui se veut différent de l’enseignement universitaire et de celui dispensé dans les sections cliniques d’UFORCA. L’enseignement dispensé dans UFORCA  a une affinité avec le discours universitaire. Dans le prologue de Guitrancourt, J.-A. Miller précise que la psychanalyse entre en contact avec l’université par l’enseignement du mathème qui doit être démonstratif et est pour tous à la différence par exemple de l’enseignement de la passe « encore chargé de la particularité du sujet ». Ceux qui y assistent sont appelés participants et non étudiants ce qui indique qu’ils devront s’y impliquer. Leur travail sera guidé et évalué. Il s’agit d’un lieu de formation à la clinique psychanalytique suppléant « aux carences d’une psychiatrie qui laisse de côté sa riche tradition classique pour suivre les progrès de la chimie » et aujourd’hui de la neurobiologie. Toutefois, celle-ci n’autorise pas celui qui s’y engage à l’exercice de la psychanalyse. Nous savons qu’aucun diplôme ne pourrait la garantir, le psychanalyste étant avant tout le produit de l’expérience de sa propre analyse.
L’enseignement dispensé à l’École est d’une autre nature que la formation clinique, car il s’agit pour l’enseignant d’enseigner à partir de l’ expérience de sa pratique analytique. D’où la variété des intitulés s’enracinant dans la pratique et la forte implication de chaque enseignant. Il diffère également de l’enseignement de l’AE qui s’effectue à partir de l’expérience de sa propre analyse menée jusqu’à son terme.
A la différence aussi de l’enseignement dispensé dans les sections cliniques, ou dans un séminaire (par ex. de l’ACF) il n’est pas nécessairement attendu du public ou des collègues qui y assistent un travail effectif.
Par contre celui qui le donne cet enseignement s’y engage corps et âme ce qui vérifie, comme Lacan l’a fait valoir, que l’enseignant est avant tout l’enseigné.
Ce qui est nouveau également c’est l’effet one shot, tous les soirs, à la différence des cours ou séminaires mensuels. Un grand coup en effet, mais aussi une pluralisation des enseignements, une variété des thèmes abordés en fonction du désir de l’enseignant ou de la particularité de son expérience pratique.
Pour assister à l’un d’eux, je dirais que cela relance le désir de s’enseigner voire d’enseigner.
« Le savoir psychanalytique à ciel ouvert ! Ce sera notre slogan ». (C. Alberti)

Bien dit !




« Je ne suis pas un poète, mais un poème. »

« Je ne suis pas un poète, mais un poème. »[1]

Il est des jouissances qui se passent de mots, alors que le sujet jouit en parlant (Lacan devant son auditoire à son Séminaire) : jouis-sens et hors sens. Nous sommes confrontés à cela à « parADOxes »[2]. La jouissance concerne aussi l’objet ; l’objet du fantasme dans les consultations, l’objet de l’impasse dans les analyses de pratiques, l’objet fabriqué dans les ateliers (Chemin de Vie et d’écriture)[3]. Si la jouissance insiste, c’est que la parole ne suffit pas à réduire la pulsion, le langage ne dit pas tout ; il existe un trou, un vide dans le savoir où se loge le sujet en construction. Tout comme la vérité a structure de fiction, « vérité menteuse »[4] dira Lacan, et se fera varité ; variétés des symptômes que nous accueillons.

Pourtant le premier Lacan écrira que la jouissance est interdite à quiconque parle, que le mot est le meurtre de la Chose. Wittgenstein disait « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »[5] Faute éthique dont il était épris. Lui a échappé qu’il y avait le bien-dire du patient, le rendre compte en intelligence du praticien et le savoir-faire des “atelières”. Deux temps trois mouvements !

L’ambivalence n’est qu’apparente entre le dire et le corps : le signifiant se prétend premier (s’inscrire dans l’Autre comme trésor des signifiants, du langage) et la séparation concerne l’objet (l’Autre comme corps). Il y a donc un passage à Autre chose, par exemple de l’énoncé à l’énonciation, du sujet à l’objet et vice-versa. L’énoncé surgit du moi ordinaire, le dit de la vie quotidienne. Un CV n’est pas Chemin de vie. Un cartel clinique n’est pas qu’analyse de pratiques, une consultation n’est pas que thérapeutique (retour à un état antérieur). L’énonciation concerne le sujet de l’inconscient, celui qui échappe, qui parasite le moi. Derrida en a dit de belles choses dans sa querelle avec J. R. Searle.[6] L’exemple paradigmatique est celui d’un patient de Freud : « J’ai rêvé d’une femme, ce n’est pas ma mère. » « Donc, c’est votre mère », dit Freud. Ce cas donnera à Freud le concept de la dénégation[7]. Cette dénégation, comme l’intentionnalité, ne sont pas sans lien avec la Fabrique[8] ; cette dernière démonte, détricote, déconstruit tout en laissant place au savoir insu. L’interprétation freudienne est juste, mais elle rate la jouissance en jeu. La dénégation peut être le socle d’une fabrication, au même titre que le « senti-ment » et l’intention performative. Lacan reprendra le cas de Freud, comme celui de Kris sur les « cervelles fraîches » : je pompe et copie, suis-je imposteur ? Comment être original, produire de l’inédit ? Questions récurrentes dans notre pratique. Quand dire, c’est faire – titre du livre de J. L. Austin[9], père du performatif – nous interroge quant aux pouvoirs de la parole.

Lacan visera plutôt la pulsion, le réel : ce qui insiste et persiste, là où ça vivote ! Nous, nous faisons avec ce réel indicible, nous fabriquons dans nos actions diverses un objet pas sans sujet. Un objet de jouissance pulse au cœur du sujet et qui lui est à la fois extime, Autre à soi-même, – « Je est un Autre »[10], écrivait Rimbaud – le sujet n’est pas sui generis. Il n’est pas, comme sujet, sans Autre. Donc, un problème demeure quant à l’Autre que nous pouvons incarner, devant/face à l’Un de la jouissance autistique du sujet. Là, il peut y avoir un hiatus. Comment s’en débrouiller ? Voilà la question qui nous occupe.

S’agirait-il de fabriquer un Bildungsroman analytique ? À parADOxes, s’inscrit parfois une création subjective éphémère – nomination transitoire de jouissance – dans le traitement, se produit un écrit qui s’apparente à l’Art Brut, au montage cinématographique dans les ateliers, se profilent des pistes de travail dans les analyses de pratiques. L’orientation lacanienne demeure notre boussole. Ce qui cloche est respecté et est mis au travail, au cas par cas.

Relisons Goethe, Joyce, Woolf, Rousseau et bien d’autres auteurs qui ont bousculé la règle commune, qui ont fabriqué leur langue. Comment se sont-ils débrouillés avec l’Autre quand ils incarnaient l’Un chacun(e) à leur façon ? « C’est aussi que ce lambeau de discours, faute d’avoir pu le proférer par la gorge, chacun de nous est condamné, pour en tracer la ligne fatale, à s’en faire l’alphabet vivant. »[11] Vivant est le désir de l’analyste, de l’atelière ; il s’agit de vivifier le sujet aux prises avec la pulsion de mort, de l’Un-tout-seul ! De l’Un à l’Autre, se fabrique un truc qui échappe à la norme, d’une incomparable singularité. De la mortification du corps par la langue se produit un objet de jouissance. Alors, d’une présence incarnée qui accompagne le sujet, s’ébauche un lien dans un lieu qui s’appelle parADOxes ! C’est notre pari !

[1] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI » in Autres écrits, Seuil, 2001, p. 572

[2] parADOxes, Un lieu et d’un lien pour les adolescents de 11 à 25 ans, association parisienne membre de la FIPA.

[3] Des ateliers d’écriture individuels, Ateliers Chemin de Vie, sont proposés à certains adolescents.

[4] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI » in Autres écrits, Seuil, 2001, p. 573.

[5] Wittgenstein L., Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, 1961, p. 107.

[6] Derrida J., Limited Inc, Galilée, 1990.

[7] Freud S., Résultats, idées, problèmes 2, PUF, 1985.

[8] Intitulé de la journée d’étude proposée par parADOxes à la Maison de la Poésie le 7 décembre 2017 http://paradoxes-paris.org/fabriquer-la-journee/

[9] Austin J.L., Quand dire, c’est faire, Seuil, 1970.

[10] « Lettres de la vie littéraire d’A. Rimbaud », Gallimard, 1990, p. 39.

[11] Lacan J., Ecrits, Seuil, 1966, p. 446.




Forum Zadig à Vienne : fabriquer un bord et éviter la forclusion

Le 9 septembre dernier s’est tenu le premier Forum Zadig en langue allemande. Quelle autre ville que celle qui a vu naître, puis disparaître la psychanalyse, aurait pu accueillir un tel événement ? Vienne, capitale de l’Autriche, où, un peu plus de 70 ans après la fin du régime national-socialiste, un candidat du parti d’extrême-droite (FPÖ) a failli être élu président de la République en décembre dernier.

Les membres du Viennese Psychoanalytique Seminar (VPS) ont organisé ce forum, qui a réuni une vingtaine d’invités issus de la vie politique, culturelle et artistique viennoise. La salle, pouvant accueillir 350 personnes, était pleine et ceci jusqu’à une heure avancée de la soirée, comme Gil Caroz l’a si bien souligné dans son texte « Echos du 1ier Forum Zadig-Wien »[1].

L’auditoire semblait d’emblée partager l’idée que  La peur de l’étranger, titre du forum, était le signe d’un malaise dans nos sociétés occidentales et que, à ce titre, il devrait être traité. Le sous-titre « Ségrégation ou discours » faisait, pour certains, résonner le souvenir de la persécution des juifs avec le rejet des migrants à l’heure actuelle. Gil Caroz en conclut que l’Autriche, n’ayant commencé son travail d’élaboration (Vergangenheitsbewältigung), pour assumer sa responsabilité dans les crimes commis au nom du nazisme, que tardivement, vit toujours avec les « spectres de la nazification ». Ceci est surement vrai, mais on voit bien que dans son pays voisin, l’Allemagne, à laquelle on ne reproche pas sa réticence à faire face à sa responsabilité historique, l’extrême-droite a fait son retour au Bundestag, le Parlement allemand.

Lacan disait qu’il fallait trois générations pour produire la forclusion. Apparemment, nous y sommes. Les derniers témoins vivants de l’époque commencent à disparaître et le souvenir des horreurs de la deuxième guerre mondiale et de la shoah ne fait plus suffisamment limite. Il s’agit, donc, d’agir, à travers des paroles incarnées, en faisant circuler les discours, dans l’espoir que le discours analytique parvienne, sinon à subvertir les autres, du moins à arrêter le tournage en rond des discours prédominants dans notre monde actuel.

Tout au long de la soirée, les échanges furent riches et les interventions, bien que très différents d’une table à l’autre, cohabitaient dans le plus grand respect de la particularité de chaque Un.

Gil Caroz et Lilia Mahjoub animaient les différentes tables de discussion et ponctuaient les interventions en apportant le point de vue psychanalytique sur les questions abordées (l’identité, la peur, la haine, etc.) La tâche était ambitieuse, tant le discours analytique reste marginal dans les pays de langue allemande. Et, en même temps, la tâche était nécessaire, car ce qui émergeait d’un certain nombre de prises de parole ce soir-là, était la croyance en un Autre méchant (les hommes et femmes politiques, les marchés financiers, les migrants) responsables du moment de crise que traverse notre civilisation.

Il incombait donc aux psychanalystes d’interroger, avec tact et diplomatie, cette logique hégelienne du maître et de l’esclave et d’éclairer le débat par l’apport de quelques concepts psychanalytiques. Ainsi, le rapport imaginaire à l’autre avec ses effets d’agressivité et de rejet, la haine de sa propre jouissance et la responsabilité qui en incombe au parlêtre ont pu être abordés.

Le public semblait accueillir cet éclairage de la psychanalyse, nouveau pour lui, avec intérêt, et les nombreuses réactions des intervenants et du public, qui affluent depuis ce soir-là, démontrent qu’un intérêt réel d’interroger les causes de notre malaise existe aujourd’hui à Vienne. Un début semble fait…

[1] Caroz G., Lacan Quotidien n°739, édition du 19 septembre 2017.




Diffusion des J47 en IDF : une expérience enseignante.

La réunion pour l’orientation de la Diffusion des J47 en l’Ile de France eut lieu un jour de fête, celle de la musique. A se mettre ainsi au travail à plusieurs, et mesurer le champ d’extension que cette diffusion allait couvrir sur l’ensemble de la région, ce fut d’abord l’expérience d’une force de frappe du désir surprenante !
En effet, si pour diffuser, il s’agit de cibler le plus largement possible en touchant bien sûr les diverses institutions psychiatriques, et plus largement médico-sociales, avec ce thème « Apprendre : désir ou dressage ? », ce sont aussi les personnels des lycées, collèges, écoles, écoles spécialisées, les associations de parents, les orthophonistes, éducateurs… qui se trouvent concernés.
Comment alors faire entendre ce que le discours analytique peut apporter, lorsque les ondes de nos secteurs et de l’espace public sont saturées des neurosciences, de l’éducation thérapeutique, des tutoriels qui délivrent sur internet la bonne méthode pour tout apprendre, tout seul, tout de suite afin de réussir et être performant ? Comment favoriser l’heureuse rencontre avec la psychanalyse d’orientation lacanienne sur un thème au carrefour de différentes pratiques dominées quant à elles par un discours qui, le plus souvent, forclos le sujet, sa causalité psychique et son consentement1?
Diffuser pour ces Journées invite donc celui et celle qui y participe à s’orienter de son désir et de ce qui l’arrime au discours analytique ; encore faut-il engager les mots pour le dire, et les bien dire. La trouvaille pour ce faire : les lettres ciblées pour chaque champ, chacune visant au plus près de ce qui peut concerner la pratique à laquelle elle s’adresse.
Mais justement, comment, ensuite, faire en sorte que ces lettres, et le matériel d’information des J47 envoyé aux diverses institutions, suscitent le désir d’en savoir plus ? C’est là qu’il s’agit d’engager aussi sa parole par-delà l’écrit, au gré des occasions à saisir. Ainsi côté éducateur spécialisé, une ancienne collègue, que je sollicitais pour diffuser dans son CMP, s’étonnait que le thème ne concerne pas seulement les enfants, invitant alors à évoquer les Gribouille que nous sommes tous, en tant qu’êtres parlants ayant à faire avec la vie et ses embrouilles. Avec certains enseignants de lycée suite à la diffusion dans les casiers de la lettre ciblée à leur intention, la discussion plutôt théorique d’emblée s’est déportée de la ponctuation dans la formulation du thème – Pourquoi l’absence de point d’interrogation ? Et pourquoi pas de deux points ? Ou des points de suspension ? – à l’équivocité de la formulation, pour finalement ouvrir, à partir de l’expérience du jour, à celle du désir de l’enseignant, un des axes des simultanées.
Ce sont donc les enjeux politiques et éthiques de cette diffusion qui en ont fait pour moi une expérience enseignante. Diffuser en ce sens, ce n’est pas seulement cliquer, même quelques milliers de courriels. Diffuser pour les J47, c’est soutenir une parole qui à la fois s’origine, et très particulièrement avec ce thème, de l’éthique de la pratique analytique, tout en s’inscrivant dans la cité en se portant au dehors de son champ, et pour inviter à une rencontre. Politique dans sa finalité, cette diffusion ne peut alors manquer d’être stratégique dans ses moyens : mais par-delà le pour tous, elle implique nécessairement de multiplier les liens au un par un, actant ainsi de l’impossible qui travaille le mouvement de toute expérience de transmission. C’est en ce sens que l’enjeu reste de bout en bout éthique.




Frederik Hesseldahl : la vague miroir.

Frederik Hesseldahl est un artiste contemporain dont les recherches influencées par l’épure de la forme que constitue le design dans les arts graphiques et visuels de la société danoise, participent à faire sortir l’œuvre d’art des musées, pour l’exposer à l’extérieur au milieu du paysage urbain tout en l’adaptant aux contraintes de l’environnement. L’exposition est temporaire, conçue pour divertir le passant dont elle détourne le regard puisque l’œuvre s’étire sur une palissade derrière laquelle ont lieu des travaux de voiries.

Les palissades masquent la pollution visuelle, poussières et gravats, tandis que l’œuvre adresse au passant un message de tempérance par rapport à l’obstacle qui exige d’emprunter une conduite de détour pendant la durée des travaux. Elle remplit une fonction dans le lien social qui est celle comme l’indique Lacan, de provoquer une incitation au renoncement pulsionnel en apaisant les affects agressifs suscités par l’empêchement.

Diplômé de l’Académie Royale des Beaux-arts du Danemark, architecte de formation, F. Hesseldahl a disposé au centre de Copenhague, une œuvre intitulée Mirror Wave (La vague miroir). Des plaques de miroir sont assemblées selon un algorithme de faces convexes et concaves sur lesquelles l’artiste a ajouté des flaques de peinture. Ces giclées inertes d’opacité colorée contrastent avec le mouvement fluide du reflet animé des images de la ville dont la mouvance évolutive donne à la vague son effet de matière liquide.

Dans les points de courbure de la lumière, tout objet s’étire, se bombe, se tord, se dédouble, dans une constance de la déformation par rapport à la réalité de l’image sur un miroir plan. Cet art de la cinétique sublime les ressources de l’imaginaire en deçà du stade du miroir. Ici, pas de visiteur mais un citoyen visité par l’image qui s’impose comme réalité évanescente.

Sur une autre palissade, se détache sur fond de vert écologique, des lettres de miroir qui composent dans leur découpe la phrase suivante : You Look Great. « Tu es beau », « chic », « grand » : chaque Un peut puiser le signifié sous lequel l’artiste trouve à flatter son public en l’invitant à entrer dans la jouissance de la comédie narcissique. Se peindre dans le tableau en se croyant le maître beau, selon la formule de J-A. Miller, est une façon de monter sur son petit escabeau, le temps d’un joke. Elle permet d’oublier que la composition de l’artiste est préalablement déterminée par l’esthétique du camouflage qui vient planquer le désordre de la pulsion anale au sein d’une culture qui véhicule le signifiant maître de la propreté.

Son talent consiste à transformer le réel des nuisances de la contrainte urbaine par un dispositif de création qui vient illusoirement nettoyer l’impureté qui flotte derrière les palissades, mais aussi celle qui du corps ne s’attrape d’aucun reflet et gît peut-être au cœur de la fixité des flaques de peinture, dans l’objet déchet. L’adoration du résidu est ce que l’artiste récupère pour témoigner avec Lacan que […] Les déchets viennent peut-être de l’intérieur, mais la caractéristique de l’homme est qu’il ne sait que faire de ses déchets. La civilisation, c’est le déchet, cloaca maxima. Les déchets sont la seule chose qui témoigne que nous ayons un intérieur.[1]

[1]  Lacan J., “Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines”, Massachussetts Institue of Technology, 2 décembre 1975, Scilicet, 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 61.




« Quand manque le signifiant du transfert »

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Let’s dance !

« C’est quoi cette histoire d’ours ? » Voilà ce que j’entends ces derniers temps, et qui témoigne de la réussite de l’affiche des 47e Journées de l’École de la Cause Freudienne, parvenant à faire suffisamment énigme pour donner ainsi à chacun envie d’en savoir plus.

Qu’il le nomme apéritif, before, meeting de campagne, cérémonie du thé, bande-annonce ou préliminaires, l’être parlant a su inventer de quoi transformer l’angoissante attente en réjouissance autre, avant l’heure. Les Journées de l’École elles aussi savent l’importance de faire monter la température, et parmi d’autres initiatives, le Journal des Journées vise, entre autres, à ce teasing.

Cet année, c’est un Malappris qui arrivera dans vos boites mails chaque semaine. N’ayez pas trop peur de ce « mal éduqué, grossier, goujat », comme peut le dépeindre le Larousse, il ne doit ses mauvaises manières qu’à être, comme chacun, fils du langage. Il est en ce sens Malappris de ne pas savoir à l’avance ce qu’apprendre pourrait vouloir dire. Ainsi, se fera-t-il chambre d’écho de ce que l’énigmatique titre de ces 47e fera résonner pour chacun des auteurs. La série de ses numéros proposera non pas « les Journées avant les Journées », mais une exploration de ce qui « fait danser les ours », de ce qui agite le parlêtre dans son rapport au savoir, au un par un.

Certaines rubriques du Journal étaient attendues : Écoles, Enfances, autant de royaumes des apprentissages. D’autre invitent à des détours, à être saisi autrement par le thème : La première fois, Les initiatrices, Savoirs Lunaires, Erotiques. Peut-être prendra-t-on Freud au sérieux, et découvrira-t-on que tout de l’apprentissage ne serait pas mathématiques et conjugaisons ?

En coulisses, l’équipe du blog s’active : nous sommes passés sans transition de la rediabolisation en express du Front National à d’autres enjeux :  débattre des couleurs du futur logo, solliciter les responsables de rubrique pour que les auteurs rentrent dans la danse, corriger et éditer les textes, partir à la pêche aux illustrations, composer les premiers bouquets … Les boites mails débordent, les Iphones vibrent tant et plus, les Macbooks surchauffent : ça y est nous y sommes, nous voilà once again ours dansants ! Dansants oui, mais sur les braises de notre désir, les seules valables.

Laurent Dupont avait malicieusement laissé à David Bowie le soin de conclure les Journées sur l’Objet Regard, celles qui avaient eu lieu. Après Ashes to ashes, il restait donc bien des braises sous les cendres. Alors, Let’s Dance !




« L’inconscient, c’est la politique »

Cette thèse, qui serait abrupte, absurde, qu’on se permet d’écarter d’un revers de main… je suis parti à Milan, énervé par cette désinvolture à l’endroit de cette formule qui, elle, est plus modeste que la première(1) puisqu’elle propose une définition de l’inconscient. C’est ainsi, chez Lacan, et c’est beaucoup plus raisonnable. L’inconscient, on sait si peu ce que c’est, il est si peu représentable que c’est invraisemblable et très risqué de définir quoi que ce soit à partir de l’inconscient : au contraire, c’est toujours lui, l’inconscient, qui est à définir, parce qu’on ne sait pas ce que c’est. Aussi n’est-il jamais chez Lacan, le definiens, mais toujours le definiendum. Prenons la formule « l’inconscient est structuré comme un langage ». C’est une thèse qui suppose que l’on dispose de la définition du langage et en effet Lacan utilise celle que Saussure et Jakobson ont produite. Sans doute n’y-a-t-il pas le « comme » dans l’énoncé que je commente aujourd’hui, alors, ce qu’on doit se demander, c’est comment définir la politique, si bien qu’il y a un sens à dire que l’inconscient c’est la politique.

Ce qui m’a amusé c’est qu’après être tombé sur ce commentaire irritant j’ai ouvert un second livre récent La démocratie contre elle-même, d’un politologue, qui, sans doute, a lu Lacan, Marcel Gauchet, et je suis tombé sur une définition de la politique : « C’est en cela que consiste spécifiquement la politique : elle est le lieu d’une fracture de la vérité ». Belle définition, à la fois infiltrée de lacanisme et peut-être, en-deçà, d’une certain merleau-pontysme, « fracture » est un mot qu’aime cet auteur et l’on trouve aussi chez lui, dans un ouvrage de 1992, l’expression de « fracture sociale », reprise en 1996 et tombée sous les yeux d’une figure de la politique française, que ce signifiant a portée assez loin…
Au départ, c’est un politologue plutôt lacanoïde qui définit la politique comme un champ structuré par S de grand A barré, où le sujet fait, dans la douleur, l’expérience que la vérité n’est pas une, que la vérité n’existe pas, et que la vérité est divisée. Et c’est une définition de la politique qui a toute sa virulence dans le moment que nous vivons, moment qui est tout de même dans l’ensemble un moment « post-totalitaire » – je mets des guillemets – dans lequel nous sommes entrés depuis 1989 avec la chute du Mur de Berlin, à laquelle tout le monde n’a pas applaudi, d’ailleurs.
Je ne valide pas nécessairement cette catégorie, le totalitarisme, qui a servi à une propagande politique pendant le vingtième siècle. Le totalitarisme a été un bel espoir, il a enchanté les masses du vingtième siècle, ce dont nous autres, qui sommes du vingt-et-unième, avons presque perdu le souvenir. Il était l’espoir de résorber la division de la vérité, d’instaurer le règne de l’Un en politique, conformément au modèle de la Massenpsychologie. Au niveau de cette aspiration à la concorde, l’harmonie, la réconciliation, le totalitarisme est impeccable, tels que ses termes résonnent dans le discours du Président Schreber.

Alors, le triomphe de la démocratie, qui a le vent en poupe dans l’esprit du temps, au moins dans une bonne partie du globe, – évidemment le cas chinois est un peu à part, on me signale l’apparition, là-bas, d’une nouvelle pathologie, les morts par excès de travail, dans un espace où le mot « syndicat » serait une idée neuve – ne génère pas le même enthousiasme et même il se mesure à un effet dépressif ; il le comporte, dans la mesure où il implique un consentement à la division de la vérité, division qui prend la forme objective des partis politiques engagés dans une contradiction insoluble, puisque la vérité est vouée à être divisée.
Ce que M. Gauchet dit avec un lyrisme digne de Merleau-Ponty : « Dorénavant nous savons que nous sommes voués à rencontrer l’autre sous le signe d’une opposition sans violence mais aussi sans retour ni remède. Je trouverai toujours en face de moi non pas un ennemi qui veut ma mort mais un contradicteur. Il y a quelque chose de métaphysiquement terrifiant dans cette rencontre pacifiée » – j’aime bien ce lien entre terreur et pacification – la guerre se gagne, dit-il, alors qu’on n’en a jamais fini avec cette confrontation.
D’où l’idée paradoxale que la pacification de l’espace public va de pair avec une douleur privée, intime, subjective, et que, dans le même temps où l’on célèbre les vertus du pluralisme, de la tolérance et du relativisme, on fait l’expérience d’une vérité, je cite, « qui ne s’offre que dans le déchirement ». Il restera à reconsidérer néanmoins l’abord qui est fait ici de la politique comme une affaire de toi ou moi.
La définition de l’inconscient par la politique va donc très profondément dans l’enseignement de Lacan. « L’inconscient, c’est la politique » est un développement de « l’inconscient, c’est le discours de l’Autre ». Ce lien à l’Autre, intrinsèque à l’inconscient, est ce qui anime depuis son départ l’enseignement de Lacan. C’est la même chose quand on précise que l’Autre est divisé et qu’il n’existe pas comme Un.
« L ‘inconscient, c’est la politique » radicalise la définition du Witz, du mot d’esprit comme processus social qui trouve sa reconnaissance et sa satisfaction dans l’Autre, en tant que communauté unifiée dans l’instant de rire.

(…) L’inconscient est politique

L’analyse freudienne du Witz justifie Lacan d’articuler le sujet de l’inconscient à un Autre, et de qualifier l’inconscient comme transindividuel. On peut passer de « l’inconscient est transindividuel » à « l’inconscient est politique » dès lors qu’il apparaît que cet Autre est divisé, qu’il n’existe pas comme Un.
De ce fait, « l’inconscient, c’est la politique » ne dit pas du tout la même chose que « la politique c’est l’inconscient ». « La politique c’est l’inconscient » est une réduction, et quand Lacan formalise le discours du maître, il dit en même temps que c’est le discours de l’inconscient, et ce faisant il amène une clé à de nombreux textes de Freud. Tandis que « l’inconscient c’est la politique » est le contraire d’une réduction, c’est une amplification, c’est le transport de l’inconscient hors de la sphère solipsiste pour le mettre dans la Cité, le faire dépendre de « L’histoire », de la discorde du discours universel à chaque moment de la série qui s’en effectue.

 Extrait d’ « Intuitions milanaises », publié dans Mental n°11. Texte qui reprend le cours de Jacques-Alain Miller du 15 mai 2002, « L’orientation lacanienne », Département de psychanalyse, Université Paris VIII.

1 Thèse énoncée p. 11 : « La politique c’est l’inconscient ».




« Comment ça ? » Bertrand Meslet, le collecteur de mots

Pour L’Hebdo-Blog, M. Annequin et N. Jan ont rencontré Bertrand Meslet, pour la sortie de son second ouvrage « Comment ça ? », recueil des textes et paroles des personnes en soin des « Marronniers » (unité de psychiatrie – Centre Hospitalier Guillaume Régnier).

En créant un espace, un temps avec chaque patient, Bertrand a fait le pari que la poésie peut jaillir dans n’importe quel lieu, même et peut-être plus encore, dans une unité de psychiatrie.

Cet ouvrage vise autant à lever la discrimination qui peut exister sur la folie qu’à la faire connaître telle qu’elle est : c’est-à-dire angoissante quelque fois mais aussi joyeuse, ironique, pleine d’esprit et poétique pour peu qu’on aille à la rencontre de chacun.

Ce livre est aussi un moyen de donner la parole à ceux que nous n’entendons jamais dans la Cité. C’est aussi une manière de leur signifier que leur parole a une valeur.

Hebdo-Blog: Comment est né l’idée de ce recueil ?

Bertrand Meslet : Ce livre « C’est quoi ? » a commencé quand je travaillais à la MAS1 du Placis Vert. La cadre de santé m’a demandé si je voulais rejoindre l’équipe d’animation et ce que je voudrais mettre en place comme atelier. J’avais décidé de reprendre l’atelier d’une collègue qui faisait faire des cartes postale personnalisées par les gens pour les envoyer aux familles. Et, la cadre m’a titillé vraiment en me demandant ce que j’aime dans la vie ?  Et je lui ai répondu : “ la poésie”. C’est comme ça que l’ on a ouvert un atelier. Au début, j’avais trois patients, j’ai commencé à noter des mots mais je ne savais pas comment faire et le docteur Castille, psychiatre, m’avait dit : “ tu sais l’atelier que tu veux mettre en place, tu as des idées, une organisation personnelle mais quand tu vas être dans l’atelier tu vas vite te rendre compte que ce n’est pas vraiment toi qui dirige l’atelier. Ce sont les patients qui vont t’amener à un chemin précis, c’est leur chemin que tu vas emprunter, et c’est ensemble que vous allez faire l’atelier”.

Madeleine, une des premières patientes, m’avait dit : “moi j’aimerais bien parler d’amour, de toute façon il n’y a que l’amour sur terre qui compte, le reste c’est du pipeau“ et je lui avais demandé : “mais c’est quoi l’amour ? ”, et elle m’avait fait des réponses que j’avais trouvé très fortes, très profondes, très belles que j’avais noté. Et, je me suis dit : « c’est quoi ? », je vais répéter « c’est quoi » à chaque atelier  et j’en ai fait 170 sujets différents en 5 ans. Et il faut du temps, beaucoup de temps.

H-B : Ce n’est pas un livre que vous avez fait seul. Vous le dites parce que vous le faites avec les patients, mais aussi dans la rencontre avec les collègues. D’abord la cadre qui vous donne un coup de pouce puis la phrase du médecin : « ils t’emmèneront sur leur chemins ». Donc, vous suivez leur chemin et quelque choses se créé.

B.M : Je n’aime pas que l’on dise « mon livre » j’aime bien que l’on dise « notre livre ». C’est vraiment un livre collectif. La phrase du psychiatre, c’était vraiment un très bon conseil. Il m’a suggéré de demander : « c’est quoi un psychiatre ? ».  Ensuite, je lisais les premiers ateliers au médecin généraliste et puis on discutait. Au départ, c’est moi qui venait le voir et après, c’est lui qui venait me demander si j’avais une petite perle ! Et puis, mes collègues étaient friands de ça. Au déjeuner, tous mes collègues me demandaient : « c’était quoi le sujet aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’elle a dit untelle ? »

« Je suis guéri de l’alphabet ! » Faouzi M.

H-B : C’est un objet qui doit circuler après. Vous vous le concevez, vous le faites à plusieurs.

B.M. : Après il faut qu’il vive. Il y a deux troupes de théâtre qui jouent « C’est quoi ? ». Et une association de liseurs est venue lire des textes au pub2 de la MAS. D’habitude, quand on réunit autant de patients dans le pub, il y a énormément de bruit et Ce soir-là, il n’y avait pas de bruit. À un moment on se dit aussi, «  tu vois, la chaise est cassée, le bout de bar il a même été bouffé par quelqu’un ». On entend des gens négatifs qui disent « ils cassent tout ». Les mots, les petits entremets, les petites perles, je les avais plastifiés pour pas qu’on les déchire parce qu’on m’avait dit de faire attention. Et puis je les avais mis haut. Mais on ne pouvait pas les lire. Et, je me suis dit, c’est bon j’arrête de plastifier, je les mets à hauteur de lecture. Deux ans plus tard, il n’y en avait pas un d’arraché. Donc ce n’est pas vrai tout ça, il y a du respect en fait.

H-B : Est-ce que vous avez eu des retours de l’effet que cela a eu sur les patients, de savoir qu’ils ont été publiés ?

B.M. : Non, je n’ai pas de retour de cela. C’est comme si le voyage était fini. C’est pendant que ça se passe, mais après c’est fini. Mais il y a un truc positif : il a fallu au moins trois ans d’atelier, pour que je découvre qu’au Pub, alors que tout le monde le fréquentait, les gens qui faisaient partie de l’atelier, c’est comme si ils faisaient partie de la même famille, puisqu’aujourd’hui ils se serrent la main. Et ça, c’est un détail – enfin c’est un détail… mais sinon, ils ne se disent pas bonjour.

« Je ne sais pas si c’est les stigmates du christ ou bien un poil dans la main qui me pousse ? » Alexis P.

H-B : ça les a fait se rencontrer entre eux ?

B.M. : Ah oui. Se dire bonjour. C’est déjà çà. Parce que ça m’avait choqué qu’ils ne se disent pas bonjour. Ça fait 15 ans qu’ils sont dans le même établissement, ils se croisent tout le temps, mais ils ne se connaissent pas. Mais dans l’atelier ils causaient entre eux. Ils se parlaient d’autres choses aussi. Des trucs que je ne notais pas forcement. Il ne faut pas tout noter non plus.

H-B : Comment vous faites alors ?

B.M. : La façon dont on note les choses, c’est difficile. Je crois qu’il faut connaître la poésie. Aussi bien la poésie « lettriste », disons, que la poésie surréaliste. Comparé à un délire, ça peut être aussi surréaliste, et les mots peuvent être jolis mais tu sens, dans la façon dont sortent les mots, quand ce n’est plus poétique du tout. C’est quelqu’un qui est mal. Je note quelques petites phrases, qui ne font pas de mal, j’allais dire.

H-B : Les phrases qui ne font pas de mal ? Il y en a qui pourraient faire du mal ?

B.M. : Oui je fais attention. Et surtout, si quelqu’un me dit « ça tu ne notes pas », alors je barre et c’est terminé. La ponctuation, c’est important aussi. C’est leur ponctuation, ce n’est pas la mienne. D’ailleurs, là il n’y en a pas : chacun avait son rythme, c’était saccadé, je ne savais pas comment faire. Je n’allais pas inventer une ponctuation, une nouvelle écriture. Je me suis dit, je n’en mets pas. Chacun lis avec son rythme à lui, son tempo.

« Les amis ne se cultivent pas tout seul ! » Angèle G.

H-B : Comment avez-vous procédé pour collecter les mots de chacun ?

B.M. : Au départ, je ne savais pas comment faire. Et c’est le psychiatre qui m’avait dit « tu devrais consigner ces mots-là de ton côté, tu devrais les garder ». Parce que, quand ça arrive dans la chambre de quelqu’un, même si les mots sont précieux, on en fait des cocottes en papier ou des avions, et puis il n’y aura plus de trace de çà.

H-B : Vous les rendiez précieux les mots ?

B.M. : Oui je crois. J’avais mon cartable et je sortais le cahier de chacun. Ils retrouvaient chaque fois leur cahier, et ils le regardaient tout le temps. Sur 21 patients, il y avait une seule qui avait la faculté d’écrire. Et un autre qui avait la faculté, pas d’écrire aussitôt – il fallait que je consigne pour lui – mais après, je donnais mon écriture, et lui tenait à recopier pour que ça soit son écriture à lui. Et tous les autres ne savaient pas écrire. Mais sur les 19 autres, je pense qu’il y en avait au moins 15 qui inventaient leur écriture : des vagues, des trucs complètement surréalistes. Et ils y tenaient vraiment.

Un jour, je suis sorti avec un patient, c’était sur un de ses sujets, l’architecture à l’hôpital. « Mais tu as remarqué comme le plancher, ça peut être le plafond des fois ? » « euh oui des fois… Mais comment ça ? » «Parce que t’as vu, y a des vagues aux plafonds. Mais à quoi elles servent les vagues au plafond ? » Je me dis, des vagues au plafond, bon… et puis je lui dis « viens me les montrer ! ».

Et puis on va dans le couloir, et c’est vrai, il y a des vagues au plafond. Mais j’ai failli douter. Ça aussi c’est important : je ne doute pas. Je ne doute pas de leur parole. Dès fois je trouve ça complètement fou, mais ça a beau être fou, c’est vrai. Je reçois ça en tant que vérité.

H-B :  Comment ça ?, c’est le titre du livre. Tous les titres de vos livres sont interrogatifs. Vous considérez que c’est vrai ce que le patient te dit, mais vous ne comprenez pas trop vite non plus !

B.M. : C’est vrai. Je fouille un peu mais pas trop. Je cherche toujours davantage, c’est ma façon de faire. Et il y a aussi une autre façon de faire : on peut obtenir plus de mots des gens en faisant mine de pas trop s’impliquer non plus : mine de rien. Parce qu’il y a des moments où je sens bien qu’être trop concentré sur la conversation qu’on a, ça n’avance plus. Alors je fais mine de regarder par la fenêtre et c’est l’autre qui me fait « attends, je suis en train de te dire quelque chose ! ».

H-B : Chez chaque patient que vous rencontrez, vous essayez de débusquer le poète en chacun ?

B.M. : Ha oui, la poésie elle est partout. Mais faut un peu aller la dénicher.

H-B : Vous êtes un dénicheur de poésie.

B.M. : Après, je dirais, je ne suis pas un intellectuel. Je ne voudrais pas qu’on dise de moi que je suis un intellectuel.

H-B : La poésie ce n’est pas un truc d’intellectuel ?

B. M. : Ah non ! Tu lis Rimbaud, tu rencontres des patients du Placis Vert. Des Rimbaud, il y en a partout.

« Nous ne sommes pas si fous… la preuve, c’est qu’on a fait un livre ! » Bruno L.

Contacts pour se procurer l’ouvrage :

Association TVS : jean-luc.chevalier2@wanadoo.fr

Au CSTC (association Suzy Rousset) : cstc@ch-guillaumeregnier.fr

Association L’Hermine, pôle G04 : jj.martinez@ch-guillaumeregnier.fr

Et, auprès de l’imprimeur : Henry des Abbayes – 33, rue nationale – 35300 Fougères.

1 Maison d’Accueil Spécialisée

2 Café crée pour les patients à l’intérieur de la MAS




Urgence

Lacan appelle urgence la modalité temporelle qui répond à l’advenue ou à l’insertion d’un traumatisme. Il écarte que le situation analytique soit faite d’une rencontre et il désigne ce qu’on appelle la demande de l’analysant en puissance comme la requête d’une urgence. Ce mot d’urgence est, pour Lacan, comme le nom de ce qui apparaît de ce qui met en mouvement la requête de l’analysant en puissance.

Ce mot d’urgence vient aussi quand Lacan évoque la question de la formation analytique dans des termes qui datent d’avant sa « proposition », dans « Du sujet enfin en question »(1). Ne prenons pas comme de hasard que nous retrouvions, à la fin de ce texte consacré à la notion de la psychanalyse didactique comme condition de la formation – Lacan opérant des remaniements sur sa conception -, encore l’évocation de l’urgence. « Au moins maintenant pouvons-nous nous contenter de ce que tant qu’une trace durera de ce que nous avons instauré » – c’est au moment où il boucle ses Ecrits-, « Il y aura du psychanalyste à répondre à certaines urgences subjectives, si les qualifier de l’article défini était trop dire, ou bien encore trop désirer. »(2) Je laisse ce point de côté qu’il ne dit pas des psychanalystes, mais du psychanalyste, pour accentuer que le mot urgence, là des urgences subjectives, vient comme le colophon de ce texte, valider qu’il s’agit bien de la fonction psychanalytique, et qu’elle a rapport essentiellement, avant le début de l’analyse, avec l’urgence, c’est-à-dire avec l’émergence de ce qui fait trou comme traumatisme.

Cette urgence est aussi célébrée par Lacan dans son rapport de Rome, qui donne le relief que ce terme a pour Lacan, et qu’il ne faut pas laisser perdre. Nous ne le laissons pas perdre puisque nous créons aujourd’hui des dispositifs très insérés dans la société, même de façon minimale, pour traiter l’urgence. Ces centres d’urgence sont à prendre avec la dignité que Lacan apporte à ce terme(3). Il nous fait miroiter ce terme dans son rapport de Rome : « rien de créé qui n’apparaisse dans l’urgence, rien dans l’urgence qui n’engendre son dépassement dans la parole »(4). Nous en avons l’illustration ici, puisque cette urgence, avec laquelle il faut faire la paire, est précisément ce qui sollicite, chez le requérant, chez celui qui fait la requête, en lui, pour lui, le dépassement dans la parole, qui est aussi, dans la perspective, développée ici, le ratage de la vérité menteuse.

Il y a encore ce petit rajout par Lacan : « Mais rien aussi qui n’y devienne contingent »(5). Voilà un terme déjà plus technique, qu’il nous faudra un peu articuler dans la suite de nos entretiens. C’est déjà marquer, comme Lacan s’y est employé d’une façon logicienne, ce qu’il y a d’inéliminable dans la fonction de la hâte, l’urgence étant en quelque sorte la version déjà thérapeutique de la hâte. Il y a là, dans tout ce qui touche à la vérité, toujours une précipitation logique, et il suffit d’ajouter que c’est la précipitation aussi bien dans le mensonge que peut véhiculer la vérité à quoi l’on s’est rendu attentif. Cela demande certainement une stratégie de la vérité qui est, comme l’évoque Lacan dans d’Un Autre à l’autre, « l’essence de la thérapeutique »(6), et qui du point ou Lacan nous conduit, ne demande seulement à y ajouter qu’elle doit faire sa place au mensonge qu’elle comporte.

Pour un peu secouer la chose, pour la montrer palpitante, je vais vous lancer dans le rapport que je voudrais établir, et vous renvoyer au commentaire de Lacan de l’hallucination de l’homme aux loups, telle qu’il la situe au début de son enseignement, en connexion avec ce que j’ai dessiné, à partir d’une lecture minutieuse, de la place du réel. On lit souvent ce texte en rapport avec la « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose »(7). Ce texte qui porte sur ce qui, se trouvant coupé de toute manifestation symbolique, réapparaît, dit soigneusement Lacan, « erratiquement »(8). Ces manifestations erratiques de ce qui est coupé de la symbolisation, et qui seront, dans « L’espace d’un lapsus » (9), mises en valeur dans la psychose – un texte qui vient à la fin du Séminaire sur Joyce –, sont déjà la figuration de ce que Lacan a appelé le réel sans loi, c’est-à-dire un réel disjoint du symbolique, et qui le surmonte.

Ces considérations débouchent, comme c’est explicite dans ce dernier texte de Lacan, sur le déplacement qu’il a fait subir à cette épreuve cruciale qu’il a appelé la passe. Il y a un malaise dans la passe, dans les institutions qui ont, les premières, voulu mettre en œuvre cette épreuve. C’est – depuis le sinthome de Lacan – à partir d’un réel que ce malaise dans la passe peut être à la fois situé et surmonté.

Extrait de « L’inconscient réel », Quarto n° 88-89, pp 9-10

1 Lacan J., « Du sujet enfin en en question » (1966), Ecrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 229-236.

2 Ibid, p. 236.

3 J.-A. Miller parle des CPCT créés par l’Ecole de la Cause Freudienne et autres écoles de l’Association Mondiale de Psychanalyse.

4 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (Rapport du Congrès de Rome tenu à l’istituto di Psicologia della Universita di Roma les 26 et 27 septembre 1953), Ecrits, op. cit, p. 24.

5 Ibid.,

6 Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-1969), Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2006, p. 19.

7 Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1957-1958), Ecrits, op. cit., p. 531-583.

8 Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud » (1954), Ecrits, op. cit., pp. 385 et suivantes.

9 J.-A. Miller appellera maintenant et dans la suite du premier trimestre de son cours 2006-2007, « La préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » : « L’espace d’un lapsus » ou « L’es d’un laps ».