Nos livres

Lorsque l’enfant questionne, d’Hélène Deltombe

Le commentaire fort vif de Carolina Koretzky du bel ouvrage d'Hélène Deltombe met en valeur ce qui de son titre fait ressource dans la cure qu'un psychanalyste conduit pour un enfant en souffrance : le moment où ce qui fait question, pour son entourage ou pour lui-même, peut se décliner en une énigme. Car l'énigme, et l'appui pris par Freud sur la légende d'Œdipe nous le rappelle, constitue réellement la façon dont le sujet est mis à l'épreuve de soutenir la question de son désir, en y mettant du sien.

C'est précisément ce point que vise le psychanalyste en son interprétation. La 3e Journée de l'Institut psychanalytique de l'Enfant le 21 mars mettra à son étude les diverses facettes et les diverses façons de l'interprétation.

Daniel Roy, directeur de la Journée.

Lorsque l’enfant questionne[1] est le titre du dernier ouvrage d’Hélène Deltombe. En 2010, H. Deltombe abordait déjà la clinique psychanalytique avec les adolescents dans son ouvrage Les enjeux de l’adolescence. Sur le plan épistémique, Lorsque l’enfant questionne est un livre qui a la grande qualité, d’un côté, de nous faire entendre le plus intime de chaque cas clinique présenté – ne sont jamais absents les méandres et les détours parfois compliqués d’une cure d’enfant – et, de l’autre, de poser les bases théoriques de la pratique analytique. H. Deltombe réussit à montrer clairement la puissance de l’appareil conceptuel de Freud et de Lacan pour aborder les problématiques cruciales que la clinique avec les enfants nous pose. Ainsi, elle permet au lecteur de toucher de près la manière dont ces concepts répondent à une pratique très concrète. H. Deltombe partage avec le lecteur son expérience d’analyste avec les enfants. J’utilise ici le terme d’expérience non pas dans le sens d’avoir de l’expérience (méfiance !), mais dans le sens où nous sommes en permanence – comme le souligne Bruno de Halleux dans sa belle préface – avec Hélène au cœur de son cabinet.

Ce livre, vous l’avez compris, est un livre éminemment clinique : Dylan, Olivier, Yvan, Victor, Sylvain, Florent, Marilyne, Simon, Stefan Zweig, Petit Hans, Hélène Deltombe. J’inclus l’auteur à la fin de la liste, lisez ce livre pour en déceler le mystère !

H. Deltombe ne nous épargne jamais les moments d’impasse dans la cure. Ceci constitue un élément fondamental dans ce que signifie la transmission d’un cas clinique. Transmettre les impasses d’une cure, comme Freud savait si bien le faire, c’est aller à l’encontre de toute idéologie de réussite ou de productivité dans une analyse. Présenter ce qui ne change pas quand tout change, montrer les impasses du transfert, montrer ce qui se répète, inclut la dimension du réel, fondement même de ce qui oriente notre pratique. L’analyste ne travaille pas avec ce qui marche, il travaille avec ce qui ne marche pas, ce qui cloche, ce qui ne trouve pas d’accord. Il travaille avec ce qui ne s’arrête pas de rater. Je pense au cas de Victor qui montre que, comme l’adulte, un enfant peut parler pour en dire le moins possible sur ce qui le taraude et que le dénouement du symptôme advient par l’irruption de l’inconscient, un inconscient qui a moins à voir avec un contenu profond et mystérieux qu’avec ce qui est de l’ordre du non-né, du non-réalisé, qui a donc à voir avec la trouvaille.

Le symptôme de l’enfant – un enfant comme symptôme du couple, un symptôme qui dérange l’Autre parental ou scolaire – est dans tous les cas la porte d’entrée que le psychanalyste emprunte pour faire résonner une vérité inconsciente. Dans son ouvrage, H. Deltombe développe finement le côté « solution » du symptôme de l’enfant. Il n’est ni une erreur ni un déficit, mais une solution, certes coûteuse, mais une solution trouvée. D’où le risque de réduire un symptôme, voire de l’éliminer, sans offrir au sujet l’accompagnement nécessaire pour qu’il trouve une nouvelle solution à son existence. Le cas de Karim est ici exemplaire. Le problème, comme H. Deltombe le souligne si justement, c’est que nous sommes aujourd’hui confrontés à des institutions de soin qui s’emploient « à éradiquer les symptômes sans plus s’attacher à la part de vérité qu’ils recèlent »[2]. J’en profite pour rapporter cette magnifique citation de Jacques Lacan dans le Discours aux Catholiques, que j’ai découverte grâce à ce livre : « décomposer jusqu’à la niaiserie tout dramatisme de la vie humaine »[3]. C’est précisément ce que soutiennent silencieusement certaines des méthodes contemporaines d’annulation du sujet. À l’analyste de permettre à ce dramatisme de se faire entendre.

Comme c’est souvent le cas en psychanalyse, la cause est ce qui se trouve à la fin. La postface du livre concerne la cause du désir de l’analyste. Freud, avec l’interprétation qu’il nous offre de son propre rêve connu sous le nom de « l’injection faite à Irma », a déployé pour nous les fondements névrotiques du désir de l’analyste. Il n’y a pas de désir qui saurait être pur. À l’analyste, dans sa propre cure, de dégager les ressorts de ce désir et d’en faire non pas un obstacle, mais le moteur des cures qu’il mène et oriente. Ce livre l’illustre particulièrement bien : un symptôme de mutisme (revers de toutes ces choses brûlantes à dire) peut devenir un silence où l’enfant pourra enfin poser ses propres questions.

Nous arrivons ainsi au titre de ce livre : Lorsque l’enfant questionne. L’auteure avoue l’avoir trouvé en résonance au livre de Françoise Dolto, Lorsque l’enfant paraît. Mais ici paraît, et la fascination pétrifiante de l’imaginaire avec laquelle ce mot résonne, est remplacé par questionne. Questionner ouvre sur le champ de la parole et du langage, c’est la puissance du signifiant qui est au premier plan. Mais qu’est-ce qui questionne ? L’enfant ? Les parents ? Le symptôme ? L’analyste ? Tout est à décliner, c’est la beauté de la clinique. H. Deltombe l’explicite parfaitement : les problèmes adviennent lorsque l’enfant ne questionne pas. Car l’enfant et la question sont étroitement liés : l’enfant questionne sans relâche le désir de l’Autre, il va l’interroger pour, un jour, ne plus être un assujet[4] et accéder à son désir.

Finissons donc avec cette belle phrase qui signale la portée de notre tâche : « On peut faire le pari que la rencontre avec l’analyste pourrait lui permettre de chercher ce qui se passe d’énigmatique pour lui. Il s’agit d’éléments inconscients, signifiants, qui le font souffrir et dont il n’a pas les clefs pour devenir sujet de son inconscient »[5].

[1] Deltombe H., Lorsque l’enfant questionne, Paris, Éd. Michèle, 2013, p. 97. [2] Deltombe H., ibid., p. 97. [3] Lacan J., Le triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques, Paris, Seuil, 2005, p. 20. [4] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 189. [5] Deltombe H., op. cit., p. 71-72.

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À propos de Mères douloureuses – Questions à Philippe De Georges

Philippe De Georges écrit avec style, toujours syntone à son expérience de psychanalyste. Avec Mères douloureuses[1], il nous convie à suivre le parcours des cures de trois femmes, trois mères, dont chacun des mondes est troué par la douleur. L’enfant symptôme, condensateur de jouissance, renvoie chacune à une « souffrance sans fond »[2] la confrontant singulièrement à sa jouissance féminine et convoquant son rapport à la fonction du père. La figure classique de la Mater Dolorosa se trouve ici transformée. Si La femme n’existe pas, si la mère in-existe, la psychanalyse fait exister un lien de parole donnant sa place au plus inconnu de soi-même. La réflexion de P. De George s’inscrit dans notre actualité la plus cruciale.

L’Hebdo-Blog – Après avoir écrit La pulsion et ses avatars[3] en 2010, puis Par-delà le vrai et le faux[4] en 2013, vous publiez Mères douloureuses. Dans chacun de vos trois ouvrages, vous donnez toute sa portée à la jouissance et à l’éthique de la psychanalyse qui rend le sujet responsable de sa jouissance. En quoi pensez-vous qu’une telle responsabilité éthique face au réel est actuelle ?

Philippe De Georges – Je vous remercie de relever cette constante. Sans doute est-ce depuis que j’écris ma question. A peine entré à l’École, je me souviens d’une conférence faite à Nice par François Leguil. Je lui avais précisément demandé de dire selon lui ce que devient la pulsion à la fin de la cure. Je ne fais jamais que poursuivre ce fil. L’idée directrice est que l’éthique de la psychanalyse n’est pas autre chose que celle du traitement par chacun de sa jouissance, en tenant compte de l’autre. On peut lire tout Freud et tout Lacan avec ce souci, depuis ce que le premier appelle « le complexe du prochain »[5] dans son Esquisse d’une psychologie : soit comment, en partant de sa « détresse originelle»[6] et des plus précoces « expériences de satisfaction »[7], le petit d’homme lie jouissance et présence du prochain.

Tout ce que nous vivons aujourd’hui – Charlie, le terrorisme, l’éducation des filles et la condition féminine, les façons d’aimer, de vivre des relations sexuelles, de procréer, la liberté pour moi et la tolérance de l’autre – pose à nouveaux frais cette question.

L’HB – Dans Mères douloureuses, vous dépliez trois cures de trois mères douloureuses ne cessant de se sacrifier, de valoriser la perte et « la souffrance sans fond »[8] et de conforter l’Idéal du moi. Chez ces trois femmes, l’être féminin est sacrifié au profit de l’Être mère poussé jusqu’à l’impossible. Leur maternité est un Toute-mère pris dans la jouissance féminine. Cette démesure maternelle, en faisant de chacune une mère singulière, re-questionne la fonction paternelle. Au cœur des nouvelles organisations familiales de notre époque, comment pensez-vous que ces « Mères douloureuses » ouvrent de nouvelles pistes pour la psychanalyse au regard de la question : comment être père ?

P. De G.  Comment être père est la question la moins abordée dans ce livre. Ce qui ne veut pas dire bien sûr qu’elle n’y est pas, en filigrane. Il est en effet rédigé à partir de la parole de ces trois analysantes. Même l’enfant-tourment n’est présent dans ces cas que par le biais de ce que disent ces mères et donc comme le signifiant qu’il est pour elles. Mais pour chaque cas, il y a, en arrière-plan et dans les propos de ces femmes, le père qu’elles ont eu et le père qu’ont eu leur enfant. Les pères de ces patientes sont aussi différents entre eux qu’elles le sont elles-mêmes. L’un est un père incestueux qui s’érige (si je puis dire) comme seule source de la loi ; l’autre est un père-la-vertu qui légifère au nom d’un Dieu sans faille ; et le troisième est un père in-signifiant. Ce qu’ils ont en commun est que les sujets que nous entendons, leurs filles, n’ont pas trouvé en eux un repère assez consistant et crédible pour qu’il serve de boussole dans les embrouilles du désir. Leur être-femme s’est trouvé en défaut, pour des raisons et par des circonstances différentes pour chacune d’elle et, devenues mères, la question du père est restée pour elles en souffrance. Chacune a bricolé devant l’enfant à naître, avec des partenaires à vrai dire assez peu conséquents. Elles n’ont pas eu plus de recours pour faire avec leur enfant-tourment qu’elles n’en avaient eu pour faire avec leur être-femme et leur désir d’être mère. Chacun de ces enfants – en s’en tenant à ce qu’en disent leurs mères, puisque nous n’avons pas leur témoignage direct, comme sujets – semble avoir manqué à son tour d’un recours suffisant au père. Au final, on serait tenté de dire : à mère douloureuse, père toxique. Mais le risque est bien sûr celui de toute généralisation. Ce court ouvrage ne propose aucune typologie et tourne le dos à toute illusion universalisante. Il n’y a pas plus de réponse générale à « comment être père » qu’à toute autre question que rencontrent les sujets dans leurs vies.

L’HB  La psychanalyse fait exister un lien de parole capable de toucher « à la détresse et à la dette »[9] et, en donnant sa place au plus inconnu de soi-même, au désir inconscient de chacun, ouvre à la surprise et à l’invention singulière. Ne pensez-vous pas que ces trois mères douloureuses qui ont « le père à l’œil »[10] nous apprennent à donner toute sa portée à la « fraternité discrète »[11] propre à la psychanalyse ?

P. De G. Si c’est le sentiment que la lecture de ce petit volume suscite, j’en suis ravi. C’est en tout cas une idée liée à votre sensibilité personnelle, que je reprends volontiers à mon compte. En même temps, nous savons (et l’adjectif « discrète » qu’utilise Lacan en témoigne) que l’analyste ne fait usage ni de sa compassion éventuelle ni d’un « je veux ton bien » dont on connaît trop les ravages.

Le signifiant de fraternité ne va pas sans mériter qu’on l’interroge. Une certaine tradition nous a appris qu’être frères, c’est aussi le cas d’Abel et de Caïn. Une autre, qui ne nous est pas moins familière, évoque Etéocle et Polynice, puis Romulus et Remus. Il faut donc manier ça avec quelques pincettes… Car près de nous, Sartre n’a pas hésité à parler de fraternité-terreur ! Vous voyez comme, une fois encore, tout cela est actuel. Il y a dans le mot de fraternité un profond ressort d’idéal, comme dans celui de liberté. L’usage des idéaux, leurs contradictions et leurs limites, leur possibilité et leurs effets sont en débat au moins depuis les Lumières.

[1] Georges P. De, Mères douloureuses, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2014. [2] Ibid., p. 88. [3] Georges P. De, La pulsion et ses avatars, Paris, Éd. Michèle, 2010. [4] Georges P. De, Par-delà le vrai et le faux – Vérité, réalité et réel en psychanalyse, Paris, Éd. Michèle, 2013. [5] Freud S., Entwurf / Esquisse I et II, Trad S.Hommel et col, Extrait du bulletin Paléa 6,7,8 p.24.www.lutecium.fr [6] Ibid., p.16. [7] Ibid. [8] Georges P. De, Mères douloureuses, op.cit. [9] Ibid., p. 111. [10] Ibid., p. 113. [11] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 124.

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Question à Dominique Laurent

L’Hebdo-Blog – La filiation moderne est de plus en plus dégagée de l'héritage biologique, grâce aux avancées de la science. L’enfant peut ne partager aucune cellule avec le/les parent/s. Il n’aura alors pas le même patrimoine génétique et, selon les combinatoires diverses et possibles, il n’aura pas été conçu avec le spermatozoïde ou l'ovule du/des parent/s. Le temps où l’embryon et le fœtus ne se logeront plus dans le corps d’une mère porteuse n’est pas loin ; la science fera l’affaire. C’est donc l’acte d’une nomination, d’un dire « tu es ma fille», « tu es mon fils» qui fonderont la lignée de la filiation. En quoi cela est-il nouveau ? La psychanalyse ne nous enseigne-t-elle pas qu’il en a toujours été ainsi ? Ne sommes-nous pas tous des adoptés ? Et pourtant, quelles différences et particularités pouvons-nous cerner entre une nomination de filiation faite dans le cadre d’une adoption traditionnelle et les nouvelles formes de procréations médicalement assistées ? Comment pour un sujet le passage du désir d’enfant à l’acte (langagier et donc symbolique) de faire d’un enfant son fils ou sa fille opère-t-il ?

Dominique Laurent – La famille paternaliste a rêvé d’un lien social qui soit naturel, l’idéologie darwinienne faisant se recouvrir la filiation avec la génétique. En France désormais, le droit seul articule la famille. Peu importe la situation juridique du couple, c’est l’enfant qui fait la famille.

Le droit engendre une fiction familiale, au delà des circonstances de la naissance qui se trouvent aujourd’hui complexifiées avec les PMA. De la famille homoparentale, en passant par le couple homosexuel jusqu’à la fiction familiale hétérosexuelle développée, l’enfant oblige ses parents. L’adoption participe de cette perspective.

Nos systèmes modernes de parenté entièrement constitués par les fictions juridiques définissent les nouveaux cadres de notre réalité. L’interprétation de ces fictions est le grand enjeu de nos tribus modernes au sens lévi-straussien. Cet enjeu, nous en avons un témoignage avec les débats houleux sur les PMA. Celles-ci mettent en évidence la pluralité des pères et des mères sur le plan biologique, éducatif et juridique. La question de l’adoption trouve ici de nouveaux développements avec les couples homosexuels. Le père ou la mère des gamètes, le père ou la mère éducateurs, le père ou la mère aimés, le père ou la mère aimants, le père ou la mère adoptants, participent d’une pluralisation de la famille qui n’est plus exclusive du modèle traditionnel.

La psychanalyse n’est ni l’instrument d’un conservatisme social ni une procédure de souscription à tous les montages aberrants qu’un désir égaré puisse fomenter. Pour autant elle a la charge de lire et d’interpréter « le malaise dans la civilisation », autrement dit ses nouveaux symptômes. Cette pluralisation, Lacan l’avait anticipée avec la fameuse pluralisation des Noms-du-père. Mais dès la mise au point du, il a introduit un opérateur qui relève d’un fait de langage et permet à l’enfant de se situer comme vivant et sexué. Cet opérateur permet de mettre une inter-diction entre la mère et l’enfant. Cet opérateur met un frein sur la jouissance, il ne laisse pas seule la mère avec son enfant dans la solitude de son fantasme.

Le fantasme qui lie la mère à l’enfant, objet séparé de son corps, peut s’inscrire en effet dans un lien qui n’admet aucune médiation qui lui serait extérieure. Ce Nom-du-père n’est pas à confondre avec le père géniteur ou le partenaire sexuel. Les opérateurs coutumiers qu’a décrits Claude Levi Strauss dans les sociétés matrilinéaires mobilisent à leur façon une instance symbolique pour réguler la relation mère enfant qui peut aussi se révéler insuffisante.

Les fictions juridiques contemporaines s’inscrivent dans la même perspective. Avec la pluralisation des Noms-du-père, Lacan a donné un outil conceptuel qui permet d’aborder pour chaque sujet la façon dont des signifiants-maîtres nouent désir et interdit, autrement dit une façon de traiter la jouissance avec, et au-delà de, l’étalon phallique. Il a ajouté que pour chacun, le seul signifiant-maître qui l’intéresse vraiment est son symptôme. D’où le Nom-du-père comme symptôme.

À l’heure de la pluralisation de la famille appareillée à la science et dans un contexte mondialisé, la lecture des nouveaux symptômes est ce qui soutient l’effort du sujet pour trouver sa place de réponse du réel au milieu de la jungle des fictions et du vide juridiques bousculés par les techniques de procréation, paysage de notre civilisation.

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Un hommage à la psychanalyse

L’EFFET DIVAN[1]

Éloge de la psychanalyse à l’usage de ceux qui veulent déployer leurs ailes

de Valérie Blanco

Voici un livre réjouissant, à mettre entre toutes les mains hésitantes, dubitatives, voire même réfractaires à « déployer leurs ailes », comme le dit si joliment Valérie Blanco.

Faire valoir le trajet d’une analyse, ses effets toujours singuliers, mais aussi ses tours et détours, n’est pas facile ; le transmettre au néophyte et susciter le courage d’oser le pas l’est encore moins ! C’est la tâche ardue que s’est donnée V. Blanco dans cet éloge de la psychanalyse.

Avec une très grande exigence de simplicité, elle explique, dans un premier temps, ce que ne sont pas la psychanalyse et l’analyste – manière de tordre d’emblée le cou aux idées reçues –, pour ensuite démontrer comment ils opèrent pour qu’un changement se produise chez l’analysant.

L’auteur déplie, chemin faisant, les notions psychanalytiques et certains concepts lacaniens complexes nécessaires à la compréhension, tels que l’inconscient, le symptôme, la jouissance, la castration, le réel, l’imaginaire et le symbolique, le grand Autre, l’objet a, le corps, le signifiant-maître, le Nom-du-Père, le fantasme, le désir, la névrose et la psychose.

Ce parcours, étayé de nombreuses paroles d’analysants et d’analystes, dont celles de l’auteur, est un formidable hommage à une psychanalyse lacanienne bien vivante.

[1] Blanco V., L’EFFET DIVAN. Éloge de la psychanalyse à l’usage de ceux qui veulent déployer leurs ailes, Paris, L’Harmattan, 2014.

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«Du fameux déni de grossesse», question à Francesca Biagi-Chai

L’Hebdo-Blog – L’actualité semble indiquer que le dit déni de grossesse est plus fréquent qu’il ne l’a été.  Est-ce une réalité selon vous?  Le délitement des discours, la réification de l’enfant comme objet par les techniques et le marché n’ouvrent-ils pas la voie à une plus grande fragilité subjective chez certaines femmes ? Le déni de grossesse peut-il apparaître alors comme le retour dans le réel de ce que forclos le discours capitaliste ?

Francesca Biagi-Chai – Le dit déni de grossesse nous renvoie à un phénomène de corps. Indexé du signe négatif, tout comme l’hallucination négative, il ne relève pas moins du réel forclos du symbolique. Le phénomène de corps que l’on peut identifier comme un événement de corps négatif, à savoir la disparition des sensations propres à faire signifier la maternité, portées depuis toujours par le discours commun, de fait, efface celui-ci et introduit à la dimension de l’étrangeté.

En tant que non-effet il est de tout temps et le cas de la jeune Catherine Ozanne que l’on a pendue sur la place du marché de Meulan le démontre. Elle n’a pas eu d’enfant puisqu’elle ne l’a pas senti, elle ne l’a pas tué puisqu’il n’a pas crié, elle l’a simplement amené sans vie dans la rivière. Donc, il s’agit moins, dans notre actualité, de fréquence que de ce qui rend de manière générale les symptômes visibles, ce qui les dénude, contrairement à ce qui les habillait dans un tissu social capable de les intégrer, de leur faire une place. Le terme « déni de grossesse » nomme et fait exister la possibilité d’une non-reconnaissance de la maternité, dans une non-connaissance du corps propre en tant que corps féminin, susceptible de l’accueillir. Mais cette nomination reste ambigüe et laisse planer l’idée d’un refus et non d’un réel qui s’impose, un réel qu’il conviendrait de situer à sa place, là où il se substitue à l’objet a quand celui-ci n’est pas comme tel découpé par l’érotique du corps. Au XXIe siècle, les symptômes sont identifiés, mais abandonnés au réel sans loi, livrés au hors-discours, ou récupérés dans un discours médicalisé, autrement dit, dans un discours qui les compte sans les faire compter.

C’est aussi ce que l’on peut dire de chacun dans le discours capitaliste. Le signifiant-maître traverse le sujet annulé, y substituant son propre savoir, ou plus exactement sa volonté et conduisant le sujet à produire des objets qui ne sont plus en rapport avec lui. Le corps peut dans ce cas occuper lui-même la place du produit. Les performances de l’extrême, automutilations, tatouages, qui sont autant de tentatives pour que le sujet se le réapproprie, en témoignent. Notre époque va vers une destitution de la parole dans sa fonction transcendantale et fondatrice, elle devient l’instrument du discours du capitalisme, accompagnée par le chant des scientistes. La fréquence des symptômes du corps apparait donc plus importante puisque l’autre de la science tente de se le réapproprier. Le corps libidinal écrase le désir sur la jouissance de l’Un, sur une jouissance autonome. Alors l’interprétation est ouverte à tous les sens, à tous les possibles, autant dire à aucun et le réel apparait dans sa crudité. La réification de l’enfant, dont vous me parlez, n’a d’égal que celle du sujet hypermoderne auquel la femme, hélas, ne semble pas s’excepter, ce qui va de pair avec le monde de l’Un. La critique que nous faisons de l’usage plaqué du dit déni de grossesse ouvre sur une perspective, une ligne de fuite qui fait place au singulier, c’est-à-dire à un au-delà de la structure, dans le rapport de chacune au signifiant de la maternité comme au corps propre. Le discours capitaliste n’appelle-t-il pas le règne de l’enfant généralisé ? Celui de l’analyste restaure le féminin, ici, la prise en compte de la jouissance propre à chacun, comme avenir de l’homme.

* Biagi-Chai F., « Du fameux déni de grossesse », Être Mère, Des femmes psychanalystes parlent de la maternité, sous la direction de Christiane Alberti, Navarin, Le Champ freudien, p. 171.

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Les Mille et Un mots

L’Hebdo-Blog a souhaité entrer dans le cœur du bel ouvrage collectif dirigé et introduit par Christiane Alberti : ÊTRE MÈRE – Des femmes psychanalystes parlent de la maternité[1]. Plusieurs d’entre nous se sont adressés aux auteures pour leur poser une question. À l’instar du sultan Shahryar, comment ne pas en demander encore, et encore, à Shéhérazade, pour connaître la fin de l’histoire des mères, toujours recommencées ?

[1] ÊTRE MÈRE – Des femmes psychanalystes parlent de la maternité, sous la direction de Christiane Alberti, Paris, Navarin – Le Champ freudien, novembre 2014.

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« Maternité Blues » : question à Esthela Solano-Suarez

L’Hebdo-Blog – Vous soulignez dans votre texte l’importance d’un « ravissement ravageant » qui peut affecter l’être mère post-moderne. Ces deux termes sont employés par Jacques Lacan pour désigner chez certaines femmes les effets que produit chez elles la rencontre amoureuse avec un homme. Or, pour vous, ces deux effets ravissement et ravage peuvent se conjuguer dans un « ravissement ravageant » chez une femme, non dans la rencontre avec un homme mais chez une mère à la naissance de son enfant. Comment expliquez-vous que ces mêmes effets que vous rassemblez dans une unique notion, le « ravissement ravageant », surgissent chez une femme quand, du fait d’être mère, elle est confrontée, non pas à un homme dont elle tombe amoureuse, mais à son propre enfant ?

Esthela Solano-Suarez – Mon propos a été d’étudier les phénomènes qui se font jour pendant la grossesse ou après l’accouchement, lesquels mettent en évidence une souffrance illimitée, une perte de repères aussi bien que l’impossibilité d’en parler, entre autres. N’est-il pas étonnant que l’arrivée « d’un heureux événement » provoque chez certaines femmes une telle expérience d’indicible douleur ?

Pour ne pas tomber dans les travers des catégories universelles concernant la maternité, je me suis proposé de suivre à la lettre les témoignages des femmes, en analyse ou pas, se risquant à dire ou à écrire pour rendre compte d’une expérience intérieure aussi incompréhensible que bouleversante. Une par une, elles démontrent que la maternité ne répond à aucun critère soumis à des lois biologiques ou instinctuelles. Elles témoignent que l’amour maternel n’est pas programmé, que la rencontre avec l’enfant et la réponse à ses sollicitations sont sans loi, puisque sans « mode d’emploi », soumises aux aléas de la contingence. Dans ce sens, elles indiquent qu’aucune ne possède un savoir là-dessus, que, si elles arrivent à un savoir-y-faire, cela ne les assure pour autant d’aucune permanence ; elles peuvent réussir à se débrouiller avec l’un de ces enfants et pas avec un autre, donc, à elles de s’inventer, à chaque fois, une modalité singulière « d’être mère », et cela pour chaque enfant.

Elles expriment, dès lors, que l’expérience de maternité chez les femmes  parlêtres joue sa partie avec le réel.

J’ai découvert alors, à mon grand étonnement, qu’elles faisaient un effort pour dire une expérience de jouissance faisant venir au premier plan le rapport au corps propre. Selon de nombreux témoignages, la consistance imaginaire du corps peut se trouver mise à mal après l’accouchement, faisant place à des phénomènes de dissolution de l’unité de l’image, voire du moi. Dans certains cas, les plus aigus, l’accouchement est vécu comme produisant un effet de trou réel, d’où l’insupportable mise à nu du corps comme sac troué. Bref, le corps devient le siège d’une série de phénomènes de corps. Affecté, le corps se jouit d’une douleur qui se conjugue dans un se douloir sans limites. Elles se disent alors expulsées, en dehors d’elles-mêmes, absentes, aspirées par un vide, par un trou. En conséquence, elles cherchent des noms pour qualifier ces états, en dehors des catégories psychiatriques conventionnelles.

À partir de ces témoignages où s’exprime un véritable effort pour dire tout, en déplorant de ne pas trouver les mots adéquats pour mieux cerner ce mystère, j’ai entendu dire une expérience de ravissement et aussi de ravage, puisque englouties et déportées d’elles-mêmes, ces femmes qui se trouvent aux prises avec une jouissance folle, énigmatique, sans limites, souffrent de ce qui vient faire objection à « l’être mère », décerné par le langage. Cette jouissance réelle, elle ex-siste à l’élucubration de savoir propre au langage et aux formations de l’inconscient.

Elles pâtissent du réel en jeu dans l’expérience de maternité. Réel du corps parlant [1] –recouvert par la fiction de la Mater Gloriosa – en tant que réel du sexuel, réel de l’inconscient, qui fait des parlêtres des désabonnés du programme instinctuel.

Lacan, qui en mettant à jour le propre de la jouissance féminine, nous a permis de concevoir qu’elle répond à une logique pas toute phallique, nous ouvre la voie pour concevoir une jouissance qui, se dérobant à ce qui de la jouissance de la parole prend le sens du sexuel, relève du hors sens. C’est la source du reproche que la fille adresse à la mère, attendant de celle-ci « comme femme plus de substance que de son père »[2] ; d’où le ravage.

L’enfant partenaire convoque l’appel de l’amour. Heureux le cas où il va incarner le sublime de la maternité « à son croisement avec le narcissisme »[3] de la mère. C’est le cas de l’enfant escabeau faisant briller chez la mère le Bien, le Vrai et le Beau[4] de son être.

Dans les cas étudiés, l’enfant présentifie, par contre, la rencontre avec le signifiant qui manque dans l’Autre, place d’où il se vocifère que La mère, tout comme La femme, n’existe pas. En revanche, la jouissance hors sens, elle, ex-siste, faisant une femme, dans la rencontre avec un homme, partenaire de sa solitude.

[1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, Paris, Navarin Editeur, n° 88, p. 113. [2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465. [3] Miller J.-A., op.cit., p. 110. [4] Ibid., p. 111.

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« Maman solo » : questions à Rose-Paule Vinciguerra

L’Hebdo-Blog Pourquoi ce titre « Maman solo » ?

Rose-Paule Vinciguerra  C’est le titre qui m’a été proposé au départ et je pensais le remplacer par celui de Mère célibataire mais je me suis rendu compte que cette formulation était juridique et que le syntagme «  maman solo », issu des réseaux sociaux, rendait mieux compte de ce qu’était la vie de ces mères. Car ces femmes ne sont pas sans partenaire, qu’il soit ou non le père de l’enfant mais c’est dans le rapport à l’enfant qu’elles se sentent ou se veulent seules.

L’H-B – Tu fais valoir la séparation entre les formes juridiques et socio-économiques des mères célibataires et la position d’une maman solo, dans le rapport de celle-ci à sa propre castration. Et tu dis qu’une femme mariée peut être en position de maman solo. C’est une proposition inattendue.

R.-P. V. – Oui, cela aussi m’est apparu après-coup comme une évidence. Le père dont la parole ne compte pas ou le père réduit à payer ne viennent parfois en rien donner sens au rapport d’une femme mariée à l’enfant qui, plus-de-jouir dans son fantasme, la comble et l’angoisse. Malgré le maintien des apparences, celle-ci est seule avec sa jouissance. Et l’enfant se retrouve fétichisé ou décevant, fermant la question que la féminité pose à sa mère.

LH-B – Pourquoi La femme, si elle existait, serait-elle la mère, comme tu le dis page 97 ?

R.-P. V. – Qu’est-ce qui permettrait de supposer La femme ? C’est qu’elle soit, comme Dieu, à l’origine de toute création et même « pondeuse », comme le dit Lacan. Il y a bien le mythe d’Ève mais au fond, ajoute-t-il, « il n’y a que des pondeuses particulières ». Ainsi, la lignée des mères est-elle innombrable et une femme qui engendre est-elle, à cet égard, toujours « entre ».

L’H-B – Tu dis à la fin qu’une mère célibataire n’a ni plus ni moins de chances que les autres d’être « symptraumatique » pour son enfant. Cela va contre les slogans des mouvements d’opinion qui déferlent dans les rues. Comment justifier cela ?

R.-P. V. – La famille conjugale n’a jamais épargné la névrose aux enfants. À cet égard, l’absence physique d’un père peut être moins nocive pour un enfant qu’un père paranoïaque qui veut partager l’enfant en deux comme la fausse mère du jugement de Salomon ou à l’inverse un père dont le désir pour l’enfant est anonyme. Aujourd’hui, c’est autour de l’enfant objet de jouissance, que se noue le réel des familles. Et c’est une nomination dont un père n’incarne qu’un cas particulier de façon de faire, qui permet à un enfant d’être « adopté » et de ne pas être pris dans un « nommé à » par la mère toute seule.

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