Numéro 163

Événements, Hebdo Blog 155

La boite à outils du charlatan

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Visuel : Sigalit Landau

Il m’a été demandé de vous parler du retrait du Royaume Uni de l’Union européenne et de ce qu’il peut nous enseigner sur les stratégies, politiquement agressives, utilisées par les militants (souvent d’extrême droite)[1].

Ces commentaires sont plutôt le produit d’une réflexion professionnelle que d’une recherche scientifique. Après tout, je suis un avocat constitutionnel européen, j’utilise les cadres et les méthodologies de la recherche en matière de droit. Mon expérience récente du brexit m’a peut-être fourni quelques éclairages utiles pour comprendre les tendances générales et les implications qui ont alimenté la situation britannique ou en ont émergé.

Il est important de reconnaître que la campagne pour le brexit a consisté en une « alliance contre-nature » de personnes qui n’ont d’habitude que peu de choses en commun. Ce fut principalement l’aile droite de racistes déclarés et de néofascistes, quelques insulaires purs et durs « Little Englanders » (expression appliquée à une branche du parti libéral opposée à l’expansion de l’empire britannique au 19ème siècle, qui souhaitait que « l’Angleterre » ne s’étende pas plus loin que les frontières du Royaume-Uni) qui souhaitaient revenir à l’époque victorienne, des néolibéraux qui considèrent l’Europe comme une conspiration socialiste cherchant à torpiller la globalisation capitaliste. Il y avait aussi un contingent de gauche, significatif même s’ils étaient en plus petit nombre, qui voyaient l’Europe comme une conspiration capitaliste cherchant à torpiller l’internationale socialiste (ignorant le fait contradictoire qu’ils appartenaient tous au mouvement plus large du brexit qui disait exactement l’inverse)

Indépendamment de leur orientation politique de base, ces tribus disparates se sont ralliées autour de la cause commune du brexit. Mais pas seulement : ils ont également utilisé des stratégies de campagne très semblables qui peuvent être classées en 4 grandes catégories.

1) Raconter des mensonges.

Et pas des petits mensonges. Les gens comprennent les petits mensonges. Ils ont raconté des gros mensonges et certains font mouche car « ça ne peut sûrement pas être tout à fait faux ». Par exemple :

–  Le Royaume Uni a vendu sa souveraineté au super-état fédéral de l’UE – souvent traduit par un pourcentage de lois anglaises imposées par les eurocrates non élus de Bruxelles.

– La libre circulation des populations fait du tort à l’économie du Royaume Uni et aux services publics.

– L’entrée imminente de la Turquie dans l’UE signifie que des millions de migrants turcs vont déferler sur le Royaume Uni.

– L’union Européenne veut former une armée unique pour contrôler directement l’armée anglaise.

Voilà quelques uns des principaux mensonges qui ont dominé la campagne publique pour le brexit. Sous la table, spécialement dans les réseaux sociaux, d’autres mensonges, bien plus incroyables furent disséminés systématiquement (l’UE cause délibérément les famines en Afrique, par exemple).

2) Vendre des mythes.

Par exemple :

– Tout le monde sait, comme le bus du brexit l’a proclamé, que les 350 millions de £ envoyées chaque semaine à Bruxelles (en soi un mensonge), pourraient, à la place, financer le service des soins de santé britannique.

– Le Royaume Uni a eu toutes les cartes en mains dans la négociation du retrait ; l’UE était tellement faible et désespérée qu’elle aurait capitulé face à toute demande de l’Angleterre ; ce furent les négociations les plus faciles de toute l’histoire de l’homme. Nous savons tous ce qu’est devenu ce mythe.

– Le Royaume Uni émergera sur la scène mondiale comme puissance majeure dans le commerce internationale, avec un agenda d’accords commerciaux remplis avant septembre 2018 au plus tard. Le taux actuel de remplissage est de 0.

 3) Une réponse délictuelle à toute opposition

Toute opposition au brexit, à sa victoire ou à son agenda doit être attaquée sauvagement. Là aussi, les stratégies se répétaient inlassablement.

– Délit personnel simple/intimidation qui va des grossièretés aux menaces de mort, invariablement aggravés par des critiques de genre, de race et d’orientation sexuelle.

– Dénonciation d’« anti-démocratie » : toute contestation sur la façon dont les militants du brexit auraient interprété les résultats du referendum de 2016 fait de vous un individu subversif dangereux qui cherche à détruire « la volonté du peuple ».

– Allégation de corruption : toute personne critiquant le brexit est motivée par la recherche de droits et de gains financiers personnels.

– Allégation d’incompétence : Les militants du brexit peuvent se prononcer sur n’importe quel sujet, avec une totale infaillibilité, contestant les points de vue des « soi-disant » experts, même s’ils manquent eux-mêmes de la moindre compétence, qualification ou expérience pertinente.

4) Rejeter la responsabilité sur des boucs émissaires.

Bien sûr, dès que leurs mensonges et mythes ont commencé à rencontrer la froide réalité du monde, les militants du brexit n’ont pas admis facilement qu’ils s’étaient trompés et qu’ils devaient des excuses. Ils ont plutôt remplacé les anciens mensonges et mythes par des nouveaux, reprochant aux autres la situation qu’ils avaient créée.

Vers l’extérieur : tout était de la faute de ces voyous de Bruxelles dont l’intention était de punir les pauvres petits britanniques qui avaient osé déclarer leur indépendance face à la machine tyrannique européenne.

Vers l’intérieur : les traitres et les saboteurs de l’élite de l’« establishment » travaillent à torpiller ce qui aurait pu être, sans eux, une sortie glorieuse. En effet, aucune institution du Royaume Uni, publique ou privée, n’est indemne des attaques des militants du brexit à la recherche de boucs émissaires pour justifier l’échec de la réalisation concrète de leurs propres mythes : le Parlement, le service civil national, la Cour Suprême, la Banque d’Angleterre, les gouvernements délégués d’Ecosse, de Galles, d’Irlande du Nord, la BBC, les fédérations de l’industries, du commerce, les universités…

Tant d’effort de stratégie : des mensonges, des mythes, des délits, des boucs émissaires ! La question clé est la suivante : À quel point la somme de ces stratégies est-elle bien supérieure à l’addition de chacune prise en particulier ? Sont-elles simplement une façon de réaliser le brexit à tout prix, au nom d’une vaste alliance de militants anti-UE, qui autrement auraient eu très peu de chose en commun ? Ou est-ce quelque chose de plus systématique, quelque chose de plus profond qui serait à l’œuvre ici ?

Je propose 4 points de réflexion à discuter :

1) Indépendamment de la motivation ou de l’issue, il n’y a aucun doute sur l’impact préjudiciable des stratégies des militants du retrait :

– Elles ont créé un état de méfiance et de cynisme envers la plupart des institutions de la démocratie libérale ;

– Elles minent l’idée des faits vérifiables objectivement, encourageant les gens à substituer un système de croyances subjectives à la recherche scientifique, l’objectivité et l’analyse.

2) À ce sujet, il ne fait aucun doute que les nouvelles technologies digitales et les réseaux sociaux jouent un rôle important. Mais cela ouvre sur un autre débat d’importance : les réseaux sociaux donnent-ils voix, relayent-ils des tendances qui ont toujours existé, ou bien la technologie crée-t-elle de façon proactive, façonne-t-elle ces sentiments de cynisme et ces croyances subjectives ? Quelle serait la meilleure façon d’utiliser le pouvoir positif de la technologie pour contrôler l’augmentation et l’influence des « fake news » ?

3) Même si ses défenseurs soutenaient des points de vue différents, pas de doute qu’une partie significative et bruyante des militants a toujours considéré le brexit non comme une fin en soi mais surtout comme un moyen de promouvoir leurs propres objectifs politiques ultérieurs (même mal définis et confus), une espèce de révolution politique, économique, sociale et culturelle au Royaume Uni. Il existe une corrélation déprimante entre bon nombre des principes des militants du brexit et d’autres idéologies politiquement et socialement régressives : le déni des changements climatiques, la peine capitale, une législation contre l’emploi et l’égalité, l’opposition à l’Etat social, des politiques économiques néolibérales. Elles renvoient toutes à une affinité naturelle avec le droit américain le plus dur.

4) Le brexit n’a pas donné soutient aux mouvements antirationnels, non égalitaires et politiquement agressifs seulement aux Royaume Uni, mais ailleurs aussi. Aux Amériques, partout hors d’Europe, le brexit a inspiré nationalistes et populistes, charlatans et démagogues. C’est ce qui peut arriver à mentir très fort, à jouer avec la peur des gens, à offrir des ennemis plutôt que des solutions. Vous aussi vous y arriveriez !

Bien sûr les anglais sont trop particuliers que pour avoir succombé aux forces du populisme lui-même : cela n’arrive qu’aux étrangers ! Mais Le fait est là ! Le brexit est une des plus grandes victoires, jamais égalée, de l’autoritarisme néolibéral actuellement en marche à travers le monde développé et constituant la plus grave menace pour les institutions et les valeurs de la démocratie socio-libérale de marché depuis 1945.

[1] Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1er décembre 2018 à Bruxelles.

Traduction : Colette Richard

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