Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

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Au-delà du narcissisme, le corps de chair est hors sens

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La consistance désigne en logique un état d’homogénéité, de solidité, et suppose un lien de cohérence « nécessaire » entre les éléments d’un système qui éliminerait les contradictions entre les termes. C’est ce qui fait que Lacan s’interroge sur le point de savoir si le corps de l’humain répond à cette définition. Cette propriété logique n’est jamais assurée pour le corps du parlêtre, jamais garantie pour l’animal humain affligé du langage qui fait intrusion dans le corps de chair par ce que Lacan nommait Lalangue. Jacques-Alain Miller, dans l’introduction de son texte pour le congrès de Rio[1] souligne à quel point Lacan s’est aventuré après le Séminaire XX dans un au-delà de ses catégories antérieures en leur donnant une cohérence accrue.

Examinons par exemple avec lui la théorie freudienne du narcissisme. Lacan l’a très tôt modifiée dans sa relecture de Freud et il n’a cessé de le faire en montrant à quel point elle ne permettait aucunement d’assurer la consistance et l’unité du corps. Ainsi par exemple il s’opposera toujours à la conception freudienne d’un narcissisme primordial et montrera, au contraire, qu’il n’est de narcissisme que secondaire. C’est déjà l’objet de ses travaux sur le stade du miroir, et plus encore de son intervention qui a pour titre « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache[2] » : il s’agit d’arracher la psychanalyse à l’ornière de la psychologie générale.

Lacan, contrairement à Freud, soumet la jubilation du narcissisme qui procure une unité imaginaire du corps à l’autorisation d’un Autre symbolique. Or cet Autre, celui du structuralisme, il saisit très vite qu’il est incomplet et qui plus est inconsistant (c’est ce qui apparaîtra au fil de sa construction du graphe : pour le dire il se sert du mathème S de A barré). Dès lors le corps ne peut plus se concevoir comme une image unifiante qu’un Autre de la Loi octroierait pour toujours. Sans doute de nombreux sujets adorent-ils cette image qui répond, comme l’art d’avant le baroque le croyait fermement, à la beauté de la forme, mais n’est elle pas plutôt pour chacun variable, fluctuante ? La clinique ancienne de la schizophrénie ne cessait d’en faire la preuve et notre miroir nous le dit chaque matin. Pour combien de fois où nous nous trouvons « en forme » et désirable, somme nous dépités de nous voir inégaux à l’image rêvée de nous-mêmes ? On se croit beau mais c’est fluctuant. Le temps et le vieillissement accentuent encore ces effets d’instabilité voire d’inconsistance du corps propre. L’unité du corps propre repose sur une quête vaine de l’Être qui s’appuie sur un Autre qui n’existe pas.

Que veut alors dire Lacan quand il souligne avec véhémence que ce corps nous l’avons et que nous l’adorons? L’image reine du moi n’est pas stable car elle reflète, non pas les sens comme l’imaginaient les philosophes anglais, mais les pulsions dans leur « varité ». En revanche, nous adorons le corps que nous avons (il faudrait ici développer dans un autre texte le côté des hommes et celui des femmes), du fait qu’il est le seul instrument de jouissance à notre disposition, or la jouissance est Une, autistique, non sujette à variation. C’est ce corps qui nous fait jouir et que nous adorons. Il existe et ne pousse pas vers la tentation de l’Être. Alors que le corps parcouru par les signes du lien social répond au sens et produit des symptômes, le corps de chair qui existe est hors sens et, comme tel, Lacan lui attribue le « sinthome » qui ne bouge pas et qui est itératif.

On peut alors se demander quel est le lien entre nos deux corps, celui du sens et celui du hors sens. La construction de Lacan la plus explicite (Jacques-Alain Miller en fait mention dans son introduction ) répond d’abord que c’est l’objet a qui joue ce rôle. Il prend occasionnellement toutes les valeurs de la pulsion mais en son fond il est couleur de vide.
Au delà de ce recours à l’objet a, Lacan, dans son tout dernier enseignement, attirera notre attention sur le fait que le lien se fait parce que le corps de chair est troué par Lalangue, très tôt dans la vie et qu’on retrouvera les échos de ce troumatisme à chaque fois que la sexualité sera en jeu. Lacan y verra la marque sur chaque corps vivant du fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Le corps du sinthome, le corps de chair, le corps existentiel, renvoie toujours à une jouissance autiste et non partageable et c’est cela que nous adorons. Heureusement il y a l’amour, mais c’est une autre histoire, car comme on le sait, il est aveugle, et bien souvent intermittent.

[1]    Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant. Présentation du thème du Xe congrès de l’AMP à Rio en 2016 », Scilicet. Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle, Paris, ECF, coll. Rue Huysmans, 2015.

[2]  Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

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