En réponse aux nouvelles offensives contre la psychanalyse, l’ECF a dans la foulée publié de nombreux textes. Si la mobilisation massive dans le milieu psy – toutes approches confondues – est à la hauteur de l’ignominie du contenu liberticide de ces propositions de loi, c’est l’énonciation singulière de chacun qui se fait entendre dans ces écrits. En effet, l’éthique de la psychanalyse porte à conséquence dans la mesure où elle prend en compte « la question de savoir à qui je m’adresse, et d’où ça parle1 ».
Dans son Séminaire de 1965, « L’objet de la psychanalyse », Lacan interroge ce nouage entre écriture et publication en psychanalyse : « Écrire et publier n’est pas la même chose2 ». Il évoque la pente à la poubellication de la publication, dès lors que, dans la publication, s’oublie la fonction de l’écrit, d’où son affirmation qu’« on publie quelque part3 ».
En effet, si la publication constitue un enjeu pour la transmission de la psychanalyse, elle se doit aussi, selon Lacan, d’être une adresse propice à provoquer le travail d’élaboration théorique et clinique des psychanalystes qui s’engagent dans son École.
Écrire en psychanalyse
Tout au long de son enseignement, Lacan s’est attaché à distinguer les différents registres entre parler, écrire et publier. Si la parole se réfère au registre des signifiants, l’écriture, elle, se réfère à la lettre. Plus précisément, l’acte d’écrire met en cause un objet que Lacan nomme d’une lettre : a, que l’écriture tente de serrer. Reprenant la question de l’écrit dans sa « Postface au Séminaire XI », premier Séminaire établi par Jacques-Alain Miller, Lacan distingue deux modes de l’écrit : celui qui n’est « pas-à-lire », ses Écrits, qui renvoie au statut de la lettre affine au réel, au-delà du sens, et celui qui se lit, qui s’interprète en tant que ça parle. Réduire l’écriture à être lue et comprise la voue à la poubellication, tandis que l’écriture comme marque, dans sa référence à la lettre, fait poids.
Publier en psychanalyse
Publier dans le champ psychanalytique est un acte qui porte à conséquence en posant la question de la localisation : « Le lieu de publication n’est jamais neutre ou indifférent – il est localisé4 ». En se constituant comme lieu d’adresse, l’École se doit d’interpréter en retour le d’où ça parle dans ce qui s’écrit. Le discours analytique n’a pas vocation à dominer mais à interpréter. En effet, comme support de diffusion et de transmission du discours psychanalytique, il s’agit dans la publication de faire valoir l’implication du sujet dans l’élaboration des concepts eux-mêmes, en tenant compte du fait qu’au-delà des effets de vérité, il y aura toujours un reste, un manque à savoir inhérent à l’inconscient, avec lequel il s’agit de composer.
Pour Lacan, la publication est poubellication, quand l’effort du bien-dire propre à l’objet de la psychanalyse est dévoyé, et que celle-ci s’écarte du critère de scientificité au profit de la seule recherche du plus-de-jouir que produit le « succès de librairie5 ». La force de frappe de l’Action lacanienne met en lumière que se détourner de l’éthique des conséquences fait consister le savoir, la croyance et l’idéologie, contrairement au double discours des neurosciences dont François Gonon6, neurobiologiste, a démontré qu’elles devaient davantage leur succès à la rhétorique de la promesse qu’à l’argumentation scientifique.
Stéphanie Cahuzac-Morel
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XV, L’Acte psychanalytique, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2024, p. 123.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 15 décembre 1965, inédit.
[3] Ibid.
[4] Castanet H., « On publie quelque part », Quarto, n°140, septembre 2025, p. 21.
[5] Lacan J., « La psychanalyse. Raison d’un échec », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 344.
[6] Cf. Gonon F., Neurosciences un discours néolibéral. Psychiatrie, éducation, inégalités, Paris, Champ Social, 2024.



