La psychanalyse gratuite et pour tous ! L’idée a de quoi surprendre quand on pense aux antiennes à propos de la discipline freudienne – ruineuse, sectaire, réservée aux plus riches. Et pourtant, cette idée qui n’a rien de neuf vient de Freud lui-même. La lecture de l’ouvrage de Laura Sokolowsky, Freud et les Berlinois1 nous en dévoile l’enjeu. En 1918 au Congrès de Budapest, dans le contexte de la Grande Guerre, de populations meurtries par les années de conflit et d’une société détruite, Freud préconisa d’édifier des cliniques, ayant à leur tête des médecins psychanalystes qualifiés, où les traitements seraient gratuits2. L’audacieux projet vit le jour en 1920 avec la création de l’Institut psychanalytique de Berlin, dirigé par Max Eitingon, psychanalyste juif, dont la fortune familiale finançait l’entreprise.
L’offre faite aux Berlinois d’un traitement psychanalytique gratuit n’avait pas pour ressort une quelconque charité thérapeutique ou sociétale. En 1920, la psychanalyse faisait encore figure de science nouvelle, et les psychanalystes de pionniers. La question se posait alors à Freud de savoir comment œuvrer à la pérennisation de la psychanalyse. L’Institut psychanalytique de Berlin en sera le fief et fera modèle. Il visait ainsi à former une nouvelle génération d’analystes en même temps qu’à limiter l’expansion de la psychanalyse sauvage.
Cette institution psychanalytique avait non pour essence, mais bien plutôt pour conséquence d’avoir des effets thérapeutiques. La formation proposée aux aspirants psychanalystes de l’Institut reposait sur le triptyque analyse didactique, cours théoriques et stage pratique. La formation théorique dispensée débordait le carcan médical et thérapeutique. Le travail sur l’analyse profane que Freud publia en 1926 fut sans doute décisif à cet égard. L’enseignement des sciences affines émergea à l’Institut, où Universitas litterarum et psychanalyse s’interpénétraient pour faire de l’analyste cultivé un idéal. Malgré cet élan, la policlinique, qui accueillait majoritairement des médecins, prit un virage médical et psychothérapeutique. L’accession des nazis au pouvoir enfonça radicalement le clou. À mesure qu’elle se vida de ses analystes juifs et s’éloigna de son héritage freudien, elle rendit les armes et se prêta progressivement à une récupération politique comme outil de soins psychiques. Le caractère subversif de la psychanalyse y fut abrasé à la fin des années trente.
Si l’Institut de Berlin nous enseigne à bien des points de vue, il nous intéresse particulièrement sur la question des Centres psychanalytiques de consultations et de traitement (CPCT). Ils furent créés en 2003, en réaction à l’amendement Accoyer qui refusait à la psychanalyse toute efficacité thérapeutique. En 2026, à l’heure où les institutions tendent à être pensées comme des lieux d’expertise abstraite et de rééducation, les CPCT inscrits dans la cité deviennent plus que jamais les citadelles de l’action lacanienne. Ils font partie intégrante de la formation des jeunes praticiens. Ceux qui se règlent sur le sérieux de ce que parler veut dire y apprennent à lire les symptômes plutôt qu’à les éradiquer.
Katell Le Scouarnec
1 Sokolowsky L., Freud et les Berlinois. Du congrès de Budapest à l’Institut de Berlin. 1918-1933, Rennes, PUR, 2013.
2 Freud S., La Technique psychanalytique, cité par L. Sokolowsky, in Freud et les Berlinois…, op. cit., p. 14.

