Plus de trente ans séparent deux contributions essentielles de Lacan aux problèmes du style dont il tente de dégager les coordonnées structurantes : la question de l’adresse et la réponse de l’objet.
Du réalisme naïf de l’objet
La référence à l’objet est ce qui oriente déjà le jeune psychiatre affirmant, en 1933, que c’est en progressant dans la compréhension de l’expérience de la folie par la méthode analytique qu’émergera du nouveau quant aux problèmes du style. Une condition : se libérer « du réalisme naïf de l’objet1 ».
Dans sa thèse de médecine, Lacan isole la métonymie à l’œuvre dans le délire paranoïaque, lequel progresse sur fond d’une « identification itérative de l’objet2 » méconnu du sujet lui-même.
« Le style est l’homme même »
Pour Buffon, le style relève de l’effort discursif du sujet pour atteindre à la connaissance du monde et marquer l’histoire. Il est l’apanage des grands hommes et ne tolère ni l’équivoque, ni la poésie, c’est-à-dire qu’il ne réussit qu’à ignorer le sujet de l’inconscient.
Ouvrant ses Écrits à leur parution en 1966, Lacan rapporte cette formule de Buffon à son contexte, soit sa réception à l’Académie française que l’homme de sciences et naturaliste est invité à rejoindre en 1753. Lacan l’utilise pour affirmer que c’est l’adresse qui commande au style, et que sa condition tient à un objet beaucoup moins glorieux, qu’il appelle l’objet a3.
Le résidu d’une vision
Le travail d’Alberto Giacometti éclaire le statut de cet objet : « On peut s’imaginer que le réalisme consiste à copier [mais] vous copiez le résidu d’une vision4 ».
En 1945, il traverse une expérience empreinte d’inquiétante étrangeté : lors d’une séance de cinéma, l’écran et le monde autour de lui deviennent flous ; il ne perçoit plus l’image, ni les spectateurs, seulement des taches mouvantes. La tache, pour Lacan, c’est la présentification de l’objet a au champ de l’Autre dont le surgissement perfore le voile de l’image et commande la fragmentation du champ de la vision.
La sculpture s’impose à l’artiste dans une tentative de recollement imaginaire du champ de la vision. Mais dans son atelier, il fait l’épreuve de l’impossibilité de réaliser sa vision des choses. Il s’épuise au travail devant une réalité qui ne cesse pas de se complexifier, de se distendre, de se fragmenter à mesure qu’il la façonne sous ses doigts. Le forçage en direction de la chose menace l’œuvre de destruction. Elle n’est sauvegardée que d’être donnée à voir sur fond d’un renoncement à établir le rapport inexistant de l’œil et du regard. L’œil, non représenté ou seulement en creux, choit comme un reste impossible à sculpter. Une découpe de l’œil qui évide et localise le regard : « Ça n’est plus pour réaliser la vision que j’ai des choses, mais pour comprendre pourquoi ça rate.5 »
L’art du ratage, n’est-ce pas le propre du circuit de la pulsion ? Dans l’adresse à l’Autre s’opère l’extraction de l’objet sur laquelle s’édifie, par répétition, le style du sujet. Il se modèle du renoncement à la jouissance mortifère de l’Un et marque la part prise du sujet au lien social.
Jessica Tible
1. Lacan J., « Le problème du style et la conception psychiatrique des formes paranoïaques de l’expérience », Premiers écrits, Paris, Seuil & Le champ freudien, 2023, p. 91.
2. Ibid., p. 90.
3. Lacan J., « Ouverture de ce recueil », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 9-10.
4. Giacometti A., Pourquoi je suis sculpteur, Paris, Fondation Giacometti & Hermann, 2016, p. 35.
5. Ibid., p. 51.

