Nuict, des nuicts la plus tenebreuse,
Jamais la lampe lumineuse,
Ne te vaincra de sa clarté :
Puisque pour empescher sa flamme,
Tu mesles la nuict de mon ame
Avecque ton obscurité.
Henry Humbert (1592-1635), poète lorrain.
Dès 1933, Lacan s’était intéressé aux questions de style dans un rapprochement opéré entre création artistique et psychiatrie. À partir de l’expérience vécue dans la psychose, il invite à porter notre attention sur les idées et les créations plastiques et poétiques de l’aliéné. Aussi remarque-t-il une tendance du sujet dans son délire à des fantasmes d’itération, de retour du même de façon périodique, d’éléments invariants dans des répétitions cycliques. Il y a tout lieu pour le clinicien de voir dans ces « intuitions [une parenté avec les] processus très constants de la création poétique » et « l’une des conditions de la typification, créatrice du style »1.
Dans la préface à ses Écrits, trente-trois ans plus tard, Lacan remet l’ouvrage sur le métier et avance, contre Buffon, que c’est « l’objet qui répond à la question sur le style2 ». Cet objet à jamais perdu, dit aussi objet a, est celui autour duquel la pulsion gravite et devant lequel le sujet s’efface. L’objet devient ainsi la condition du style où il se confond.
C’est à ce titre qu’il y a lieu, pour l’œuvre de Georges de La Tour, d’élever métaphoriquement la flamme, sous le trait d’une bougie, d’une lampe ou d’une mèche, pour le faire miroiter. Souvent dissimulée, parfois hors champ, la flamme offre, dans le tableau, un relief aux sujets qu’elle illumine en clair-obscur.
L’actuelle exposition au musée Jacquemart-André consacrée à l’œuvre de Georges de La Tour3 permet d’interroger la question du style appliquée à l’artiste. Homme résolument de son temps, traversé par l’héritage du Caravage, l’incomparable peinture ténébriste de de La Tour s’est départie de son maître. La dignité des êtres et des objets s’expose dans un équilibre subtil de la composition et du jeu virtuose du chiaroscuro qui aimante le regardeur. Cette science des compositions dont le relief trahit, entre ombre et lumière, une profonde et pourtant familière humanité des sujets qu’elle représente, singularise tout autant le style de l’artiste.
À l’instar de Georges de La Tour, la photographe Lucie Pastureau interroge le sujet dans sa corporéité. À l’occasion d’une résidence dans un service de soins pour adolescents, elle avait déclaré : « Il n’y a pas d’ombre à l’hôpital.4 » Au-delà de la question optique qui se pose à l’artiste, il y a lieu d’accueillir la phrase sibylline comme une interprétation. Elle indique que l’offre médicale n’a d’autre champ d’exploration que les corps limités à leur stricte matérialité. La lumière objective de la science dénie la pulsionnalité du sujet et refuse l’objet qui la cause. Il s’agit d’accueillir un Homme dans sa nudité translucide, Peter Pan sans son ombre. En cela, le problème du style est une question éminemment contemporaine et politique. L’éthique qu’elle recèle concerne tout autant l’artiste que le psychanalyste et le sujet qu’il rencontre.
Guillaume Darchy
1. Lacan J., « Le problème du style et la conception psychiatrique des formes paranoïaques de l’expérience », Premiers écrits, Paris, Seuil & Le champ freudien, 2023, p. 90.
2. Lacan J., « Ouverture de ce recueil », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 10.
3. « Georges de La Tour. Entre ombre et lumière », Paris, Musée Jacquemart-André, jusqu’au 22 février 2026.
4. Pastureau L., Luminescences, Paris, Hartpon, 2021.

