En 2021, lors de la clôture des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie, Emmanuel Macron annonçait sans ambiguïté son plan d’action : investir massivement dans les neurosciences et l’intelligence artificielle pour une meilleure compréhension du cerveau1. Telle est la réponse politique au malaise dans la civilisation.
L’ambition scientifique
La psychiatrie de précision se présente comme la grande innovation dans le champ de la santé mentale au XXIᵉ siècle. L’absorption massive de données biologiques, génétiques, d’imageries cérébrales, accumulées dans d’immenses stocks de données, est confiée à l’IA afin d’en faire sourdre de nouveaux diagnostics, prétendument plus personnalisés, d’où découleraient des traitements ciblés. Le Dr Laurent Boyer, impliqué dans le projet de la fondation FondaMental nous informe qu’il s’agit d’« identifier des profils homogènes au sein de troubles très hétérogènes2 » à partir donc de calculs de probabilité complexes assurés par l’IA. Le particulier est dissous dans les calculs de la machine. Ainsi se dessine l’avenir de la santé mentale, ordonnée à la logique classificatoire et prédictive du calcul. L’IA est aussi annoncée comme un futur partenaire de soin. Une application pour la prévention et la gestion des crises suicidaires est déjà sur le marché (cf. l’application Emma). C’est encore par pur calcul de probabilité que le chatbot combine des signifiants en chaînes signifiantes qui font réponse au sujet. Jacques-Alain Miller nous indique : « « Si Lacan situe la science dans la séparation et non l’aliénation […] c’est qu’il s’agit de la séparation de l’objet d’avec la chaîne signifiante3 ». La science rejette l’hétérogénéité du signifiant et de l’objet a.
L’objet incalculable
L’être parlant a un rapport d’extimité à l’objet ce qui s’entend chaque fois qu’un sujet adresse sa souffrance qu’il situe comme étrangère à lui-même, comme parasite, comme empêchement, comme impossible à supporter. Le désordre provoqué par l’extimité ne relève pas d’une causalité biologique. L’objet peut être caché dans le fantasme et être aux commandes d’une satisfaction inconsciente sur l’Autre scène. Il y est alors présent comme plus-de-jouir tout en indiquant le trou qu’il colmate. Il peut, dans d’autres cas, se déchaîner dans le réel et apparaître comme regard ou voix lorsque le sujet se trouve démuni dans ses possibilités de réponse face au surgissement du trou. Se rendre attentif au rapport du sujet à l’objet est aussi indispensable que précieux pour s’orienter dans la clinique. Qu’est-ce qu’un chatbot aurait pu dire au Président Schreber au moment où cette pensée, apparaissant comme Autre à lui-même : « ce doit être une chose singulièrement belle que d’être une femme en train de subir l’accouplement4 », le précipite dans le gouffre qui s’est ouvert ? Le délire comme tentative de guérison y est la voie qui s’invente pour parer aux effets forclusifs.
Le symptôme du sujet relève d’un nouage qui serre l’objet par une invention unique, un savoir y faire avec l’extimité qui le constitue, une modalité d’organisation du trou qui lui est singulière. Le cerveau, objet agalmatique, prend la place de l’Autre de l’Autre dans l’idéologie qui s’impose avec force et fracas dans le champ de la santé mentale. L’efficace des bonnes coupures5 nous enseigne, par l’expérience analytique, que l’objet a ne se précise pas par le savoir, il se contourne et se serre au plus près de ce qui le cause, un S1 tout seul.
Camille Gérard
1. Macron E., Clôture des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie par le Président Emmanuel Macron, 28 septembre 2021, disponible en ligne.
2. Boyer L., « La médecine de précision en psychiatrie ne se limite pas à la recherche fondamentale et aux innovations cliniques ; elle doit aussi être transposable et diffusée dans le cadre clinique quotidien, en plaçant le patient au cœur de cette démarche », Fondation FondaMental, Grande interview, 22 mars 2024, disponible en ligne.
3. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris 8, cours du 13 novembre 1985, inédit.
4. Schreber D. P., Mémoire d’un névropathe (1903), Paris, Seuil, 1975, p. 63-64.
5. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ Freudien, 2025, p. 157.

