Quels sont les enjeux d’une publication numérique telle que L’Hebdo-Blog à l’heure où tout ce qui se publie sur internet est à portée d’un clic ?
Déclinaisons
Comment peut-on lire ce jeu de mots de Lacan p’oublier ? Dans l’« Acte de Fondation » du 21 juin 1964, Lacan propose de faire encore un effort de publication dans son École afin de promouvoir, non pas davantage de publications mais une « censure critique de tout ce qu’offrent en ce champ [freudien] les publications1 ». Nous retrouvons ensuite chez Lacan, entre 1967 et 1973, une effervescence de néologismes autour de la poubellication qui font référence à sa préoccupation quant à ce que l’effort de publier veut dire en psychanalyse : poubellicant, poubellication, pobellicatoire, poubelliquer, poublication, poublier, p’oublier, t’oublier. Il joue de l’homophonie avec poubelle – voyant dans « toute conjonction non concertée d’écrit, l’aspect de la poubelle2 ». P’oublier fait partie de cette constellation de néologismes qu’il introduit, indiquant par là même l’exigence et la dévalorisation du fait de publier. P’oublier sans oublier la distinction entre la fonction de la parole et celle de l’écrit en psychanalyse. Poubelliquer pour mieux marquer la séparation du discours analytique du discours universitaire et de celui de la science. Mais en psychanalyse la poublication ne va pas sans un reste, déchet ou rature, poubelle, qui livre à l’écrit – différent de la publication – un rapport étroit à l’objet a.
Pas-à-lire
Lacan publie le recueil des Écrits en 1966 sans viser « un succès de librairie3 », mais en signalant que « c’était la poubellication4 ». Il considérait ses Écrits difficiles à lire, mais ce n’était pas pour cette raison qu’il avançait : « un écrit à mon sens est fait pour ne pas se lire ». Il introduit le statut de l’écrit comme pas-à-lire à travers l’écriture de Joyce, l’intraduisible. Dans le Séminaire XX, en 1973, il fera entrer cet écrit dans une logique modale et temporelle en relation au réel et à l’impossible de l’existence du rapport sexuel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.
Lacan a mis longtemps à faire paraître ses Séminaires, c’est dire combien il tenait à préserver l’essence de la psychanalyse. Le Séminaire XI fut le premier à être publié en 1973. Il y écrivit sa « Postface » le 1er janvier. Bien qu’il l’ait qualifiée aussi de poubellication, il l’a précisément publiée pour ne pas oublier, « p’oublie[r] ce que je dis5 », dans la reconquête freudienne de l’expérience psychanalytique.
Boussole du réel
Dans cette « Postface », Lacan considère que le Séminaire XI « n’est donc pas un écrit6 », pointant par là ce qui peut se lire du dire. Il s’agit dans ce livre d’une transcription7, ainsi que le mentionne Jacques-Alain Miller, qui en a établi le texte. Sa version définitive résulte d’une partie perdue, jetée à la poubelle, pour obtenir un texte lisible qui, par sa ponctuation, décidera du sens. Objet perdu, cause du désir, mais aussi objet déchet, palea, que Lacan aura articulé en introduisant la boussole du réel.
Publier à l’adresse de l’École, c’est compter sur la « censure critique » et l’interprétation. Au-delà, notre hebdomadaire s’adresse à un public étendu et accru. Il engage le discours psychanalytique vers ses conséquences, qui visent une rencontre avec la découverte de l’inconscient. Chacun y écrit avec style et avec la boussole de l’orientation lacanienne qui implique un tri, un déchet, poubelle ou reste, en relation à l’objet cause de désir, petit a.
Marga Auré
[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 231.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 15 décembre 1965, inédit.
[3] Lacan J., « La psychanalyse. Raison d’un échec », Autres écrits, op. cit., p. 344.
[4] Lacan, Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 219.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 252.
[6] Ibid., p. 251.
[7] Ibid., p. 249.



