L’époque contemporaine, marquée par l’évincement de l’Autre et l’offre de branchement direct sur les objets plus-de-jouir, se spécifie par l’apparition de nouveaux symptômes chez les jeunes d’aujourd’hui, devenus enjeux majeurs de santé publique : crise suicidaire, dépressions, décrochage scolaire, etc. La période de l’adolescence, corrélative de l’irruption du sexuel, ouvre une faille dans l’aménagement fantasmatique du sujet et provoque un désordre dans ce qui organisait et scénarisait les circuits de la pulsion. Qu’est-ce que ces nouveaux symptômes nous indiquent du destin de la pulsion à l’ère de l’Autre qui n’existe pas ?
L’appel de la pulsion
Dans le Séminaire XI1, Lacan nous éclaire sur le montage que constitue la pulsion. À partir de l’exemple du trajet de l’arc réflexe, il pose la question de ce que pourrait être le destin du sensorium qui ne trouverait pas à se décharger par le motorium. Ce serait, dit-il, « l’image de quelque chose qui, d’un courant arrêté fait refluer l’énergie sous la forme d’une lampe qui s’allume, mais pour qui ? La dimension du tiers est essentielle dans cette prétendue régression2 ».
Lacan laisse entendre la distinction entre l’activité réflexe – qui serait de l’ordre de l’instinct, de l’automatisme –, et la pulsion qui comporte une dimension d’appel à l’Autre. Le montage de la pulsion est le raccord entre le manque du sujet et le manque dans l’Autre, à l’intersection entre l’Un et l’Autre.
Le jouir et le dire de la pulsion
Lorsque se produit l’évanouissement de l’Autre ou la perte d’un appui imaginaire qui précèdent la plupart du temps le décrochage des adolescents ; la pulsion, disjointe de son arrimage au symbolique et à l’imaginaire, ne circule plus que dans le registre réel, ce qui isole le parlêtre.
Prenons l’exemple d’une jeune fille, âgée de douze ans, qui s’est adressée à un analyste pour une phobie scolaire survenue après une rupture amicale. Confrontée à l’absence de son amie, les coupures réelles sur son corps étaient devenues son seul médicament. La scarification peut se lire comme « une insertion sur le corps propre, du départ et de la fin de la pulsion3 », sans détours par l’Autre.
Sans Autre, c’est donc le statut autoérotique de la pulsion qui l’emporte, le jouir sur le dire. Sous transfert, cette jeune fille a retrouvé, grâce à la parole et à la présence de l’analyste, un appui sur l’Autre. Elle s’est coupé les cheveux et a adopté un style vestimentaire féminin à la mode. La coupure mise au service de l’image s’est déplacée du registre réel au registre imaginaire, produisant un nouveau tracé de la pulsion qui a permis un retour au collège.
L’analyste, semblant d’objet a
Une certaine fragilité du nouage se rencontre à l’adolescence où le trou du sexuel appelle à des remaniements de l’identité sexuée. Marquée par le rejet du non-rapport sexuel, notre époque fait la promotion d’un partenaire unique : l’objet plus-de-jouir. La jouissance de l’Un-tout seul qui en découle se reflète dans les symptômes si prégnants chez les adolescents aujourd’hui. La psychanalyse, orientée par l’objet a comme vide qui redouble le trou du sexuel, opère d’une tout autre manière. L’analyste qui incarne le semblant d’objet a répond à l’appel de la pulsion. Il se fait ainsi le support d’un nouveau montage de la pulsion qui, par sa prise dans l’Autre, est au fondement du lien social.
Camille Gérard
[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.- A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 154.
[2] Ibid., p. 141.
[3] Ibid., p. 167.




