Les J47 se préparent dans les ACF, avec O. Meseguer, C. Maugin…

Hebdo Blog 11, Nos livres

« Maternité Blues » : question à Esthela Solano-Suarez

image_pdfimage_print

L’Hebdo-Blog – Vous soulignez dans votre texte l’importance d’un « ravissement ravageant » qui peut affecter l’être mère post-moderne. Ces deux termes sont employés par Jacques Lacan pour désigner chez certaines femmes les effets que produit chez elles la rencontre amoureuse avec un homme. Or, pour vous, ces deux effets ravissement et ravage peuvent se conjuguer dans un « ravissement ravageant » chez une femme, non dans la rencontre avec un homme mais chez une mère à la naissance de son enfant. Comment expliquez-vous que ces mêmes effets que vous rassemblez dans une unique notion, le « ravissement ravageant », surgissent chez une femme quand, du fait d’être mère, elle est confrontée, non pas à un homme dont elle tombe amoureuse, mais à son propre enfant ?

Esthela Solano-Suarez – Mon propos a été d’étudier les phénomènes qui se font jour pendant la grossesse ou après l’accouchement, lesquels mettent en évidence une souffrance illimitée, une perte de repères aussi bien que l’impossibilité d’en parler, entre autres. N’est-il pas étonnant que l’arrivée « d’un heureux événement » provoque chez certaines femmes une telle expérience d’indicible douleur ?

Pour ne pas tomber dans les travers des catégories universelles concernant la maternité, je me suis proposé de suivre à la lettre les témoignages des femmes, en analyse ou pas, se risquant à dire ou à écrire pour rendre compte d’une expérience intérieure aussi incompréhensible que bouleversante. Une par une, elles démontrent que la maternité ne répond à aucun critère soumis à des lois biologiques ou instinctuelles. Elles témoignent que l’amour maternel n’est pas programmé, que la rencontre avec l’enfant et la réponse à ses sollicitations sont sans loi, puisque sans « mode d’emploi », soumises aux aléas de la contingence. Dans ce sens, elles indiquent qu’aucune ne possède un savoir là-dessus, que, si elles arrivent à un savoir-y-faire, cela ne les assure pour autant d’aucune permanence ; elles peuvent réussir à se débrouiller avec l’un de ces enfants et pas avec un autre, donc, à elles de s’inventer, à chaque fois, une modalité singulière « d’être mère », et cela pour chaque enfant.

Elles expriment, dès lors, que l’expérience de maternité chez les femmes  parlêtres joue sa partie avec le réel.

J’ai découvert alors, à mon grand étonnement, qu’elles faisaient un effort pour dire une expérience de jouissance faisant venir au premier plan le rapport au corps propre. Selon de nombreux témoignages, la consistance imaginaire du corps peut se trouver mise à mal après l’accouchement, faisant place à des phénomènes de dissolution de l’unité de l’image, voire du moi. Dans certains cas, les plus aigus, l’accouchement est vécu comme produisant un effet de trou réel, d’où l’insupportable mise à nu du corps comme sac troué. Bref, le corps devient le siège d’une série de phénomènes de corps. Affecté, le corps se jouit d’une douleur qui se conjugue dans un se douloir sans limites. Elles se disent alors expulsées, en dehors d’elles-mêmes, absentes, aspirées par un vide, par un trou. En conséquence, elles cherchent des noms pour qualifier ces états, en dehors des catégories psychiatriques conventionnelles.

À partir de ces témoignages où s’exprime un véritable effort pour dire tout, en déplorant de ne pas trouver les mots adéquats pour mieux cerner ce mystère, j’ai entendu dire une expérience de ravissement et aussi de ravage, puisque englouties et déportées d’elles-mêmes, ces femmes qui se trouvent aux prises avec une jouissance folle, énigmatique, sans limites, souffrent de ce qui vient faire objection à « l’être mère », décerné par le langage. Cette jouissance réelle, elle ex-siste à l’élucubration de savoir propre au langage et aux formations de l’inconscient.

Elles pâtissent du réel en jeu dans l’expérience de maternité. Réel du corps parlant [1] –recouvert par la fiction de la Mater Gloriosa – en tant que réel du sexuel, réel de l’inconscient, qui fait des parlêtres des désabonnés du programme instinctuel.

Lacan, qui en mettant à jour le propre de la jouissance féminine, nous a permis de concevoir qu’elle répond à une logique pas toute phallique, nous ouvre la voie pour concevoir une jouissance qui, se dérobant à ce qui de la jouissance de la parole prend le sens du sexuel, relève du hors sens. C’est la source du reproche que la fille adresse à la mère, attendant de celle-ci « comme femme plus de substance que de son père »[2] ; d’où le ravage.

L’enfant partenaire convoque l’appel de l’amour. Heureux le cas où il va incarner le sublime de la maternité « à son croisement avec le narcissisme »[3] de la mère. C’est le cas de l’enfant escabeau faisant briller chez la mère le Bien, le Vrai et le Beau[4] de son être.

Dans les cas étudiés, l’enfant présentifie, par contre, la rencontre avec le signifiant qui manque dans l’Autre, place d’où il se vocifère que La mère, tout comme La femme, n’existe pas. En revanche, la jouissance hors sens, elle, ex-siste, faisant une femme, dans la rencontre avec un homme, partenaire de sa solitude.

[1] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, Paris, Navarin Editeur, n° 88, p. 113.

[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.

[3] Miller J.-A., op.cit., p. 110.

[4] Ibid., p. 111.

Recommended