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Hebdo Blog 66, Regards

Le couple du dire et de la vérité chez Soderbergh

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Le vecteur Psynéma de l’Envers de Paris[1], en présence de son extime, Francesca Biagi-Chai, a présenté le 18 novembre 2015 à la FEMIS le film Sexe, Mensonges et Vidéo du réalisateur Steven Soderbergh. Près de deux cents personnes étaient présentes à cette soirée. Cet événement était la conclusion d’une riche année de travail du vecteur.

Entre fait de contingence et déterminisme inconscient, ce film, d’une grande rigueur et cohérence interne, montre de manière exemplaire et inattendue la complexité de la rencontre amoureuse et du faire couple. L’histoire pourrait être réduite à celle d’une quadrille amoureuse : un jeune et ambitieux avocat, sa très belle et angoissée épouse, la sœur de celle-ci, pétillante maîtresse de son beau-frère et enfin, Graham, un ancien ami du mari qui réapparaît après neuf années d’absence bouleversant le complexe équilibre amoureux. C’est lui qui introduit l’élément perturbateur, la vidéo : avec sa caméra il traque les dires des femmes qui acceptent de parler de leur intimité sexuelle. Il veut saisir cette vérité : de quoi est fait le jouir de la femme, dans une position imaginaire qui le contraint à chercher l’objet qu’il ne trouve pas. Menteur, c’est l’impuissance sexuelle qui s’impose à lui comme refuge ultime à son rien vouloir en savoir. Il s’avère être un collectionneur de cassettes vidéos de l’objet unique qu’il cherche et qui lui échappe.

Le film de Soderbergh tire sa première inspiration de l’élaboration d’un certain nombre de questions personnelles concernant ses difficultés avec les femmes. Tout comme son héros (Graham) l’auteur dit avoir connu, pendant une période de sa vie, des excès en tout genre, notamment dans la sphère sexuelle, sans pouvoir s’empêcher de le faire… Il décide alors de « partir » pour réfléchir : « J’avais surtout un besoin urgent de comprendre pourquoi j’en était arrivé là dans les rapports avec les femmes [2]» Le film est écrit pendant ce voyage…

Considérer ce film comme un film simplement autobiographique serait inapproprié. C’est une œuvre de fiction mise au service d’un travail de réflexion personnelle. Passer par la fiction pour saisir une vérité : Soderbergh fait entendre que cette décision a un poids fondamental dans l’élaboration de son film. Il s‘éloigne du détail vécu. Il veut saisir la racine de son questionnement et de son mal-être dans un effort d’objectivation de son expérience. C’est ce qui a lieu dans le film, notamment dans sa dernière partie.

Ann a découvert que son mari la trompe avec sa sœur. Elle décide de participer au dispositif de la vidéo mis en place par Graham. C’est une décision qui va changer le cours de sa vie mais également de celui qui la filme. Car Ann ne se limite pas à faire œuvre de témoignage mais vient chercher chez cet homme les raisons de son choix d’être. D’être filmée, elle devient celle qui porte la caméra, objet « fétiche » de Graham, pour lui permettre de questionner son rapport au mensonge qu’il pensait réglé par le choix de l’impuissance. Un équivoque surgit chez Graham : « The way She and I are talking… » Ann attrape ce She et le contraint à s’expliquer. De cet échange verbal aucun des deux ne peut ressortir « indemne ». Ils sont renvoyés tous les deux à leur solitude subjective. C’est sur cette double solitude qu’un nouveau couple peut se constituer. « Le dire ne s’y couple que d’y ex-sister, soit de n’être pas de la dit-mension de la vérité ». [3]

Ainsi la dernière scène du film est en ce sens emblématique : Ann rejoint Graham. Un couple s’est constitué de la rencontre de deux symptômes. La femme dit à l’homme aimé : « Je crois qu’il va pleuvoir… », « Non, il pleut déjà» lui répond-il. On est du côté de l’énonciation, de l’impersonnel. C’est un dire qui vient énoncer l’effet interprétatif opéré moyennant la vidéo. Cette énonciation existe à la vérité[4] et ce « il pleut » est une perle que Soderbergh a trouvée pour mettre un point de capiton à la question de la vérité dans ce beau film.

[1] Les membres du vecteur Psynéma ayant participé à ce travail pour l’année 2015 sont : Karim Bordeau (responsable du vecteur), Maria Luisa Alkorta, Camille Beuvelet, Lucien Dubuisson, Carole Hermann, Elisabetta Milan, Olivier Talayrach, Judith Zabala.

[2] Entretien avec Steven Soderbergh, par Michel Ciment et Hubert Niogret, 1989, revue Positif.

[3]  Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, p. 452, Éditions du Seuil, Paris 2001.

[4]   La Sagna P., Études lacaniennes, séance du 7 janvier 2016, « Quelques tours dans  » l’Étourdit « . Philippe La Sagna fait référence à « Le dire existe au dit », de Jacques Lacan, « L’Étourdit », Autres Écrits, p. 472.

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