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Événements, Hebdo Blog 53

Identity Politics avec Lacan

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Merci à Agnès Vigué-Camus qui, sur le vif, nous propose ce texte à l’issue de la première Soirée d’enseignement de Marie-Hélène Brousse à l’ECF le mardi 23 novembre : Identity Politics avec Lacan – Lien social et Identification à la lumière du « Y a de l’Un »

 Une focale précise, ajustée à un sujet brûlant prélevé au cœur des universités et médias américains, l’Identity Politics. L’angle de vue proposé par Marie-Hélène Brousse pour ces huit séances d’enseignement est nouveau. L’identité, en effet, contrairement à l’identification, n’est pas un concept psychanalytique. Pourtant, « la résurgence du concept d’identité, en tant qu’elle est liée à la dimension du politique » touche au plus vif de la psychanalyse lacanienne. Pourquoi cette résurgence du concept d’identité noué au politique, donc ? En quoi la pratique et l’expérience analytique peuvent-elles éclairer ce phénomène ? La recherche qui s’ébauche ici s’annonce éclairante pour lire l’époque.

Identité et discours du maître

En suivant ce fil rouge, plusieurs points de repères sont dégagés dans l’enseignement de Lacan et de Jacques-Alain Miller. Lacan est, tout d’abord, convoqué, en tant qu’il opère une coupure radicale avec une approche métaphysique et ontologique de l’être : « Le parlant se croit être […]. Il suffit de se croire pour être en quelque façon… »[1]. L’identité est d’emblée liée à la domination du sujet par le discours : « l’identité a toujours été liée au discours du maître. On pourrait dire qu’elle vient de l’Autre et qu’elle y retourne »[2]. Un fragment de l’expérience analytique d’un sujet analysant rend tangible cette dimension de l’assujettissement. Le texte d’un rêve fait surgir un point d’énigme, une petite case tracée sur une feuille d’impôts nommée « T1 », qui équivoquera avec « T’es un », dont l’analysant fut abreuvé durant son enfance. Ce Witz atteste que « l’Autre du père traditionnel fonctionne par un T’es un référant à des cases signifiantes dans un système classificatoire et ségrégatif selon lequel le Nom-du-Père distribue les sujets »[3]. Lacan, cependant, complexifie le tableau, indiquant que l’ego soutient la structure d’une croyance qui inverse la formule du sujet comme effet de signifiant.

L’Autre a changé

 Ces signifiants homme, femme, mariés, célibataires, fille, fils de… sont autant de « marqueurs d’identité » qui définissent un sujet dans les coordonnées d’un discours. Mais cet Autre corrélatif du Nom-du-Père traditionnel, c’est-à-dire du Nom-du-Père à structure hiérarchique s’est transformé[4]. S’il fonctionne encore en partie aujourd’hui, c’est sans l’hégémonie qui le caractérisait dans le passé. Lacan, durant son Séminaire « Les Noms du Père » indiquait déjà que l’Autre maternel peut se passer du nom et le remplacer par la loi de fer du monde social. Un effritement se produit, non du côté des identifications, mais du côté de l’instance qui frappe une marque.

Sur le versant des identités sexuelles, si les passeports nous classent toujours selon les catégories homme/femme, le travail des Gender studies a fait sauter l’évidence de l’identité sexuelle. La couleur de la peau, autre identité perceptive, vacille aussi, comme le montre l’affaire Rachel Dolezal, une éminente professeur d’études africaine se prétendant noire et dévoilée comme une femme blanche, qui fait valoir la notion « d’identité personnelle » contre celle de race, comme si cette identité en était alors réduite à n’être qu’une catégorie de discours.

Fragiles identités

Au-delà de ces transformations, la mondialisation et les techno-sciences font apparaître un changement dans la domination par le multiple. M.-H. Brousse avance alors une hypothèse stimulante. Au temps des Un-tout-seul, c’est moins un « T’es un » qui s’affirme, venant de l’Autre, qu’un « Je suis ». Une autodéfinition de l’identité émerge qui ne se réfère plus aux éléments qui l’organisaient mais est soutenue par une volonté subjective qui implique que non seulement l’ego est de la partie mais le surmoi aussi.

Si le langage reste à la base de cette volonté, c’est tel qu’il apparaît dans le dernier enseignement de Lacan, comme un essaim de S1 qui n’est plus organisé par l’ordre hiérarchique. Alors que cet ordre mettait en fonction la métaphore et la substitution, ces S1 ne font plus métaphore mais se juxtaposent dans une sorte de relation de voisinage. L’identité est donc fragilisée, à la fois évanouissante et affirmée par un « Je suis » volontaire. Dans le cadre contemporain, les auxiliaires de cette volonté identitaire peuvent relever de la chirurgie, de l’artifice ou de la conversion. M.-H. Brousse précise que cette conversion est d’un autre ordre que la conversion hystérique qui se produit sous l’égide du Nom-du-Père. La toux de Dora était décrite par Freud comme un message symptomatique présentant une face de fixation de jouissance, empruntée au père, sur une zone érogène du corps. La conversion, au temps du Un-tout-seul, s’émancipe de l’identification au père. Liée à « Je suis » volontaire, elle est support d’une identité dont les contours se dessinent selon des modalités variables qui permettent de changer d’identité. Ces identités constitueront sans doute, pendant longtemps, des ensembles fragiles et inconsistants, ce qui pourrait affecter durablement le lien social.

Ce « Je suis » contemporain miroite tout d’abord dans la parole analysante où « je suis un homme », « je suis une femme », sont autant de lignes de faille, de brisures. Des moments de doute qui nous renseignent sur l’intermittence de l’être, dont Lacan avait cherché à rendre compte dans son travail autour du cogito cartésien.

Ces variations s’entendent, ensuite, dans les deux formules de rhétorique courte produites après les attentats de janvier et du 13 novembre 2015. Le premier slogan « Je suis Charlie » était un nom propre. Le slogan du 13 novembre, « Je suis en terrasse », « ne fait pas référence à un nom mais à un mode de jouir utilisé comme repère identitaire ». Ce déplacement est corrélé aux types d’attaques qui ont eu lieu. Si en janvier c’était des signifiants qui étaient visés, en novembre ce sont des mœurs, un style de vie. Le discours change, ce n’est plus le nom qui le garantit aujourd’hui, mais une modalité du lien social en tant qu’elle définit une identité.

[1] Lacan J., Conférence de Louvain, le 13 octobre 1972.

[2] Brousse M.-H., Enseignement du mardi 24 novembre 2015.

[3] Ibid.

[4] Miller J.-A., « Une Fantaisie », Mental n° 15, février 2005.

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