Numero 157

A la une, Hebdo Blog 155

Des discours qui tuent

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Visuel : Sigalit Landau

Le maître de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande. À la lumière de cet adage de Jacques Lacan, tâchons du moins de ne pas être trois guerres en retard, et de regarder en face ce qui se dessine, c’est-à-dire ce qui est à l’œuvre aujourd’hui [1]. À quel maître aurons-nous affaire demain ? Sommes-nous disposés à nous en accommoder ?

Notre siècle, écrivait récemment Marc Weizmann, est la décharge à ciel ouvert de celui qui précède. Le fascisme, le communisme, le colonialisme, le capitalisme, la mondialisation nous ont précipité dans un chaudron, où le sommeil de la raison engendre des monstres : réveil des nationalismes, islamisme radical, illibéralisme, empire de la post-vérité.

Là encore, Jacques Lacan nous éclaire en nous invitant à lire en termes d’épidémie ces faits historiques et les discours qui les conditionnent.  Les déceptions diverses engendrées par les promesses de la démocratie ont ouvert la porte à des discours qu’il ne suffit pas de qualifier de populistes pour en être quitte. Il ne s’agit plus d’en voir les signes, mais les effets, qui se répandent comme une traînée de poudre, à la faveur d’un discrédit généralisé de la politique.

En l’espace de 10 ans, selon une étude récente de la revue Politis, la poussée de l’électorat d’extrême droite en Europe est de 36%. Cette épidémie n’a pourtant rien de spontané. Elle ne naît pas comme un phénomène naturel tels les raz de marées, les ouragans ou les éruptions volcaniques. Des incendiaires parfaitement identifiables l’attisent, sans même plus s’en cacher, enivrés par une jouissance mauvaise.

Car plus s’instaure le chaos, plus pressant est l’appel au maître.

Better to reign in hell than serve in paradise : j’ai cité là un vers du Paradise lost du poète anglais John Milton. Mieux vaut régner en enfer que servir au paradis. C’est la devise du nommé Steve Bannon. Ce dangereux personnage, auprès de qui Donald Trump aux États-Unis, Dutertre aux Philippines, Bolsonaro au Brésil ont pris des leçons, mais aussi Farage au Royaume-Uni, Salvini en Italie ou Wilders aux Pays-Bas, entend à présent mener en Europe sa croisade en vue de l’Apocalypse. Un temps, membre du Conseil de Sécurité Nationale des USA, il en est sorti après quelques mois, officiellement suite à un différend avec Trump, mais il est plus probable qu’il en fut exfiltré, ou s’en est exfiltré pour ne pas être mêlé de trop près à l’affaire des ingérences russes dans la campagne électorale américaine.

Après avoir activement œuvré au Brexit à travers le site de données manipulées de Cambridge Analytica, Bannon s’est beaucoup promené à travers le continent. Et il n’est pas indifférent, dans la perspective des élections européennes de mai 2019, qu’il ait choisi d’installer à Bruxelles le siège de son mouvement, qui s’appelle The Movement précisément. Il en a confié les clés à quelqu’un qu’on a, à tort, guère pris au sérieux jusqu’ici, qui s’appelle Michael Modriikammen. Le grand quotidien anglais The Guardian ne s’y est pas trompé. Prêtons-lui désormais plus d’attention. Trump, Dutertre, Bolsonaro, aussi on les a longtemps considérés comme des clowns.

Le projet de Steve Bannon est clair : soutenir partout en Europe la droite radicale, l’organiser logistiquement et financièrement, en conseiller les meneurs, leur donner accès aux data utiles, les assister dans le choix des candidats et la conduite de leur campagne. Si un certain nombre de dispositions législatives veillent dans la plupart des pays européens à interdire de tels soutiens étrangers, en particulier financièrement, il n’aura cependant aucun mal à contourner ces obstacles via des fondations ou des prête-noms, et cela avec un art consommé de la manipulation des réseaux sociaux sur la toile, qui a fait ses preuves.

Son projet de déstabilisation des démocraties européennes converge naturellement avec celui tout aussi médité de Vladimir Poutine. Il est vraisemblable que dès à présent, ils œuvrent, sinon directement en commun à la réalisation de cet objectif, du moins indirectement, par des intermédiaires en coulisse. Chacun convaincu de se servir de l’autre sans doute. Rien d’étonnant à voir un des géopoliticiens belges au petit pied qui servent la soupe à Modrikammen, intervenir plus souvent qu’à son tour sur les ondes de Radio Russia.

N’imaginons surtout pas que je ne sais quel cordon sanitaire nous protège encore sérieusement de l’épidémie. Elle peut aussi prendre des masques.  Les dérives de plus en plus nombreuses des partis de droite traditionnelle sont régulièrement le résultat d’un entrisme digne de la tradition trotskiste. Il y a de nombreuses raisons de penser que tel est le cas avec le Mouvement (tiens, le mouvement…) Réformateur en Belgique. À l’insu ou non de certains de ses dirigeants, on a de plus en plus de peine à le croire. Ce n’est pas Vincent Engel qui me contredira.

Michel Foucault avait en matière de politique une thèse précieuse : il n’y a pas d’idéologie cachée, tout est toujours dit par les acteurs eux-mêmes. Il y a eu à cet égard un moment de vérité étonnant qui vérifie ce point de vue essentiel. En tournée, voici quelques semaines dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, estomaqué sans doute par ce qu’il avait pu y entendre de leurs dirigeants, Emmanuel Macron, comme un journaliste l’interrogeait sur la montée de l’extrême droite, lâcha ces mots : « Mais ils ont déjà gagné ! »

Non, il n’y a pas d’idéologie cachée. Seulement des discours dont on peut ne rien vouloir savoir. Mais n’oublions pas ce mot de Mussolini : pour plumer une poule, enlevez-lui les plumes une par une, elle ne s’avisera de rien.

[1] Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1er décembre 2018 à Bruxelles.

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