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Une affaire de corps

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« Le réel, (…), c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de l’inconscient. »[1] La phrase a été ressassée un peu partout mais sans que soit pour autant résorbé le mystère qu’elle met en relief. Comment entendre cela ? Qu’est-ce que le mystère ? Ici, le mystère assimile le corps et l’inconscient : le « mystère du corps parlant » est aussi bien le « mystère de l’inconscient ». Eh bien, ce mystère est celui qui est immanent à l’opacité du réel en cause – aussi bien du réel au cœur de l’inconscient lacanien qu’au cœur du corps vivant. J.-A. Miller le dit clairement dans son texte introductif au Congrès de Rio – « L’inconscient et le corps parlant »[2]. Ce n’est pas même le mystère phallique au cœur du symbolique, jadis évoqué par le Lacan des années cinquante. Ici, le réel est un mystère de par sa dimension hors-sens, impensable, irréductiblement hors de portée du symbolique. Autrement dit, le réel qui noyaute votre inconscient est aussi bien celui qui agite votre corps : c’est le même réel insaisissable et c’est donc le même mystère. Au fond, c’est ce qui reste définitivement obscur quand on a tout compris, c’est-à-dire quand on n’a jamais tout compris.

Que savons-nous de ce réel mystérieux ? Finalement peu de chose. Le dernier Lacan nous dit simplement qu’il s’agit avant tout d’une « ex-sistence »[3], un terme tiré de la topologie borroméenne. Autrement dit, il est sans loi qui puisse l’expliciter. Ce n’est pas un ordre architecturé : aucun mathème ne nous en donne la clé, dit Miller dans son texte. Quant à la logique – que Lacan tenait pour « science du réel » – elle a trouvé une limite à son usage, limite à partir de laquelle Lacan a dû passer à autre chose : à la topologie qui, elle, montre des places et des liens de nouage, là où la démonstration logique finit par échouer.

Quel est ce corps dit « parlant » ? Deux remarques du dernier enseignement de Lacan nous aident à nous repérer dans cette « biologie lacanienne ». Première remarque : dans le Séminaire de 1973, il y apparaît qu’il y a un corps qui devient vivant pour une simple et unique raison : parce qu’il « se jouit »[4]. Et de plus, il « se jouit » à partir du signifiant. Deuxième remarque, plus ardue : dans un texte de 1975, « Joyce le symptôme », on peut lire ceci qui m’a intrigué, pour ne pas dire laissé perplexe : LOM, « LOM de base »[5], comme s’exprime Lacan, a un corps. Ce n’est pas le corps du sujet, mais celui de l’être parlant que Lacan appelle aussi « parlêtre ». Ce corps du parlêtre, précise-t-il, est quelque chose qui se sent, avant même de se démontrer ou de se montrer. C’est un « senti » perçu sans qu’on puisse avoir l’idée de ce que l’on sent. Éric Laurent appelle cela une « pure esthésie corporelle »[6]. Ça, c’est nouveau ! Pourquoi et comment « LOM de base » aurait-il un corps qui, en première instance, est quelque chose qui se sent sans autre forme de process, avant tout mode d’acquisition, avant toute possibilité d’appropriation subjective ? En somme, il se réduirait à un pur ressenti sans aucune représentation.

Pourquoi une telle émergence ? Réponse un peu savante de Lacan, branché sur la topologie : le parlêtre a un corps « du fait qu’il appartient en même temps à trois (…) ordres »[7]. Trois ordres : il s’agit du ternaire RSI – réel, symbolique, imaginaire. Autrement dit, le premier nouage de ces trois registres chez le petit d’homme, corrélatif de son immersion dans un univers de langage, fait de lui un parlêtre. En prime – et de façon immanente à ce nouage – apparait le « corps parlant » comme modalité première du « se sentir vivant », du « se jouir », cela sous l’effet du signifiant – pas davantage.

Donc rien à voir avec le corps du miroir ! Rien à voir avec le corps bien rangé parmi les signifiants !

D’où provient l’attribution d’un tel corps « primitif » qui « se jouit » via le signifiant ? La réponse a été donnée par J.-A. Miller dans son précédent cours en date, « L’Être et l’Un »[8]. Beaucoup ici la connaissent, en quoi je serai bref : Dans notre monde langagier, les mots de la lalangue la plus primitive – qu’elle soit maternelle ou pas – pleuvent comme des météores sur le petit d’homme. Mais ce n’est évidemment pas les mots du registre symbolique architecturé qui déversent là un déluge. Il s’agit d’un réel de la langue, de la matérialité des mots – de la motérialité, comme dit Lacan –  qui traverse le soma alors même que la langue n’a pas encore pris la forme d’une chaîne signifiante articulée. Du choc des mots sur le soma de « LOM de base », il résulte une trace traumatique nommée « jouissance » : une jouissance qui n’a rien à voir avec le plaisir. Rien de très agréable, en somme ! Ainsi advient le « corps parlant », première occurrence du corps vivant – vivant parce que corps jouissant. Nous voyons que s’il est qualifié de « parlant » c’est parce qu’il s’exprime (ou plutôt parce qu’il se signale) mais il le fait par des manifestations de jouissance. Au fond, la genèse d’un tel corps met notre débilité mentale à rude épreuve : elle résulte d’une articulation entre l’organisme et la parole qui percute celui-ci. Ce big bang inaugural accouche du « corps parlant ». Nous touchons là à la quintessence du fameux « mystère » évoqué par Lacan. C’est un grand mystère en effet, parce que, de cette union quelque peu violente entre corps et parole, surgit le vivant, sous la forme éprouvée d’une jouissance réelle.

Qui est là pour sentir cette substance jouissante ? Eh bien justement, il n’y a personne : aucun sujet de pensée constitué, si ce n’est le « parlêtre » acéphale qui se superpose à ce « corps parlant ». Formulons la question autrement : si ce corps parle (puisqu’il est dit « parlant »), à qui parle-t-il ? Eh bien, à personne ! Affirmer qu’il « se jouit », cela revient à dire qu’il « se sent » – Éric Laurent parlait d’un « ça se sent »[9], en écho au syntagme de Lacan dans sa conférence sur Joyce[10] – ce qui revient à dire que ce corps « se parle » à lui-même. On peut donc résumer : il « se » jouit, il « se » sent, il « se » parle. Le réel de cette affaire est que la mystérieuse alchimie quasi autistique de la parole et du corps parlant, nous rend « vivant ». C’est le contraire du corps spéculaire ou du corps symbolique, infiltrés par la mortification. Bien entendu, ce vivant n’est pas celui du biologiste. Ce n’est même pas le sentiment de la vie, octroyé au sujet par le rapport intime qu’il entretient (dans le meilleur des cas) avec le signifiant phallique, véritable restaurateur de vie. Non, rien de tout cela ! Le corps est plutôt affecté, pour ne pas dire affligé, par le vivant : il n’y a rien de très savoureux dans l’impact de la lalangue sur le corps.

Comment cela marche-t-il concrètement dans la clinique ? De façon générale, la jouissance première se fait entendre dans les cures sous la forme d’affects ou d’événements de corps qui n’ont rien de la félicité. Tel AE témoigne de larmes incoercibles et incompréhensibles qui ont accompagné la fin de sa cure. L’analyste lui répond que « les larmes ont leur mystère ». Nous y sommes : les larmes sont l’écho d’une jouissance douloureuse affectant le corps parlant ! Plus exactement, elles sont « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire »[11] – selon une formulation précise de Lacan dans le Séminaire XXIII sur Le sinthome. Autrement dit, certains dires ou certains affects apparus dans une analyse en cours, n’ont pas pour origine une pensée refoulée qui agiterait l’inconscient du sujet : ils viennent directement d’une jouissance acéphale qui agite le corps du parlêtre. En somme, pour reprendre une expression amusante de Laurent, le parlêtre analysant ne parle pas avec son « jus de cervelle »[12], il parle plutôt – et « sans le savoir », précise Lacan –  à partir de ses tripes ou de ses pieds. Bref, il parle à partir du corps comme expérience première de jouissance. Quant au savoir inconscient, celui que vous élucubrez en tant que sujet dans une cure analytique, il existe bien sûr, mais il n’est qu’une greffe d’après-coup. Éric Laurent a formulé cela clairement dans Lacan Quotidien n° 576 : « Le parlant du corps, dit-il, c’est la façon dont le corps ne cesse de faire irruption par des significations personnelles, des significations de jouissance que nous donnons au langage qui nous traverse. »[13] Bref, l’événement de jouissance du corps « parlant » peut impacter et parasiter notre façon de parler, notamment lors d’une cure analytique. Et la signification de jouissance qui fait alors irruption ne peut pas se résorber dans une quête de sens. Le réel en jeu dans ce parasitage est hors-sens, hors représentation. Au mieux, ce réel se nomme. C’est déjà beaucoup ! C’est même fondamental dans une analyse. D’où l’insistance de Lacan sur la nomination. Au fond, nommer cette jouissance, c’est donner un nom singulier à un phénomène clinique ressenti dans le corps. Et cela vaut pour tout analysant : que vous soyez autiste, artiste, névrosé confirmé, psychotique, enfant, jeune fille en fleur, que sais-je encore ?, cela nous concerne tous. La mise en jeu de ce corps concerne de façon égalitaire tous les êtres parlants. J.-A. Miller en a déduit, je le cite, une « égalité clinique fondamentale entre les parlêtres »[14]. Alors que, entre les sujets, il n’y a pas d’égalité clinique fondamentale !

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p 118.

[2] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, Paris, Navarin, octobre 2014, pp. 104-114.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 36.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 26.

[5] Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.

[6] Laurent E., « Parler lalangue du corps », Études lacaniennes, Séminaire ECF 2014-2015, inédit, (disponible à l’écoute sur internet: Radio-Lacan: http://www.radiolacan.com/fr/topic/583/3)

[7] Lacan J., « Joyce le symptôme », op.cit., p. 565.

[8] Miller J-A., « l’Être et l’Un » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, inédit.

[9] Laurent E., L’envers de la biopolitique : une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin/Le champ freudien, 2016, p 59.

[10] Lacan J., « Joyce le symptôme », op. cit., p. 565.

[11] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, op.cit., p 17.

[12] Laurent E., « Parler lalangue du corps », Études lacaniennes, Séminaire ECF 2014-2015, inédit, (disponible à l’écoute sur internet: Radio-Lacan: http://www.radiolacan.com/fr/topic/583/3)

[13] https://www.lacanquotidien.fr/blog/2016/04/lacan-quotidien-n-576/

[14] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, op. cit., p. 113.

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