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Hebdo Blog 92, Orientation

Witz, interprétation et jouissance : P. Naveau dévoile les perspectives de son enseignement

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L’Hebdo-Blog : Votre enseignement, au local de l’ECF, vise à suivre le fil qui concerne le nouage entre l’inconscient et la pulsion. Prendre comme point de départ le Séminaire V, celui du Lacan structuraliste, de l’Autre comme lieu du signifiant, des jeux de la métaphore et de la métonymie, cela signifie-t-il que la jouissance et la notion d’un reste non traité par le signifiant sont déjà contenues en germe dès cette période de l’enseignement de Lacan ?

Pierre Naveau : Comme l’a souligné J.-A. Miller dans sa conférence de Rio de 2016, Lacan, au début de son enseignement, a séparé la technique de déchiffrage de l’inconscient et la théorie des pulsions1. Dans cette même conférence, J.-A. Miller met l’accent sur « une ponctuation essentielle » relative au dernier enseignement de Lacan. En évoquant « le mystère du corps parlant »2, Lacan indique, selon J.-A. Miller, que « l’inconscient et le corps parlant sont un seul et même réel ». Le fait que l’homme parle avec son corps implique que « la parole, en retour, affecte le corps sous la forme de phénomènes de résonances et d’échos ». À cet égard, avance J.-A. Miller, « il y a équivalence entre inconscient et pulsion pour autant que ces deux termes ont une commune origine – l’effet de la parole dans le corps ». « L’inconscient dont il s’agit dès lors, a-t-il ajouté, n’est pas un inconscient de pure logique, mais un inconscient de pure jouissance. » Ce mouvement, ainsi mis en lumière par J.-A. Miller, qui va d’une séparation entre inconscient et pulsion vers leur équivalence, me sert de référence, de point d’appui, de boussole. C’est pourquoi, j’ai annoncé, lors de la première soirée, que je partirai des premiers textes de Freud sur les formations de l’inconscient et du Séminaire V en ayant comme objectif d’aller au cœur même de l’articulation signifiante afin d’y surprendre la jouissance qui est en jeu. L’interprétation du rêve de la belle bouchère montre ainsi que c’est la jouissance de la privation qui l’emporte dans la partie à trois qui se joue alors. Il est, en fait, proposé de relire le Séminaire V à la lumière des Séminaires XX, XXI, XXII, XXIII et XXIV.

H. B. : En quoi le Witz freudien, comme dans cette histoire amusante du mendiant qui s’offre du saumon à la mayonnaise, peut-il nous instruire sur la façon dont les formations de l’inconscient donnent, au-delà de la logique du signifiant, une indication précieuse à propos d’« un mode de jouir de l’inconscient » ?

P. N. : Le bienfaiteur, qui a donné de l’argent au mendiant, lui reproche d’utiliser cet argent pour s’offrir du saumon à la mayonnaise. Il s’étonne que le mendiant ait pensé à s’offrir ce mets. Quand on se trouve dans une situation comme la sienne, on ne s’accorde pas une telle dépense ! Une jouissance ne se fait-elle pas entendre dans l’immédiate réplique du mendiant : « Quand je n’ai pas d’argent, je ne peux pas manger du saumon à la mayonnaise et, quand j’en ai, je ne dois pas en manger. Quand dois-je manger du saumon à la mayonnaise ? » ? La jouissance ne vient-elle pas de la manière dont la réplique fait naître le malentendu ? Il y a, ici, une sorte de plaisir à ne pas s’entendre sur les mots qu’on emploie. À la fin de son commentaire, Freud fait remarquer que la position du mendiant implique que es gibt nichts Höheres als den Genuss, qu’il n’y a rien qui soit au-dessus de la jouissance. Le terme de « jouissance » (Genuss) est donc venu sous la plume de Freud lui-même. Une préférence est alors donnée, note-t-il, à la jouissance immédiate, dans la mesure où, précise-t-il, nul ne sait de quoi sera fait le lendemain. Il est clair que la jouissance dont il s’agit dans ce cas est à l’opposé de celle qui est en cause dans le rêve de la belle bouchère. La jouissance, qui refuse le renoncement, passe outre, est la jouissance de la gourmandise.

H. B. : Votre travail tourne autour de l’articulation entre l’interprétation comme déchiffrage et l’interprétation comme visant la jouissance. Pensez-vous que l’interprétation a changé au XXIe siècle ? À cet égard, le psychanalyste lacanien est-il encore un passionné du déchiffrage, alors même que, dans le dernier enseignement de Lacan, pour le dire vite, c’est le hors-sens de la jouissance Une qui a la primauté ?

Le terme de « déchiffrage » est également utilisé par Lacan dans son dernier enseignement. Le déchiffrage de la jouissance peut d’ailleurs être entendu comme indiquant, à la fois, que la jouissance se déchiffre et que l’on jouit du déchiffrage. Dans « Télévision », Lacan soutient que « ce que Freud articule comme processus primaire dans l’inconscient, ce n’est pas quelque chose qui se chiffre, mais qui se déchiffre (…) – la jouissance elle-même ». Un peu plus loin dans « Télévision », il parle de « la vertu du gay sçavoir » en affirmant qu’« elle consiste non pas à comprendre, à piquer dans le sens, mais à le raser d’aussi près qu’il se peut sans qu’il fasse glu pour cette vertu ». Il ajoute que cette vertu consiste alors à « jouir du déchiffrage ». Dans son « Introduction à l’édition allemande des Écrits », Lacan précise que « le travail est reconnu, à l’inconscient, du chiffrage – soit ce que défait le déchiffrage ». Deux pages plus loin, il revient là-dessus en disant que « l’inconscient est un savoir qu’il s’agit de déchiffrer puisqu’il consiste dans un chiffrage ». Cette phrase doit se lire dans le sens où elle indique que, pour le psychanalyste, il s’agit, par conséquent, de déchiffrer la jouissance qui s’est chiffrée dans l’articulation signifiante et qui, par là-même, lui donne chair. Dans sa conférence de Paris de 2014, J.-A. Miller a ainsi pu dire que l’on est passé de « l’interprétation dont le sens est la vérité » à « l’interprétation dont le sens est la jouissance ». L’accent s’est donc déplacé de la vérité à la jouissance. Il convient de remarquer, à cet égard, que l’usage des termes de « chiffrage » et de « déchiffrage » suppose que ce dont il est question dans la jouissance, ce soit une écriture. L’on se situe alors au point de croisement entre le signifiant qui s’entend et la lettre qui se lit. Le symptôme, par exemple, est quelque chose qui, en tant que mode jouir de l’inconscient, se lit.

À l’occasion de l’étude que je propose des formations de l’inconscient, je m’efforce ainsi de saisir ce qui constitue, dans l’articulation signifiante, la jouissance à déchiffrer.

1 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Seuil, 1966, p. 261.

2 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, 1972, p. 118.

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