« Un heureux événement »

Loin d’être un documentaire, ce film est remarquable, non pour ses qualités cinématographiques, mais pour son partipris : témoigner avec justesse du procès de subjectivation d’une grossesse et d’un accouchement par une femme singulière[1]. Ce qu’il réussit avec finesse, justesse et drôlerie.

En effet, nombre de documentaires réalisés sur ce thème ont adopté un point de vue d’observateur, rarement, comme dans cette comédie de Rémi Bezançon, un point de vue intime.

Enfanter n’est pas naturel

Le film montre que la maternité peut être à la fois éprouvante et satisfaisante pour une femme, mais qu’elle n’a rien de naturel. Le naturel en ce domaine relève de l’imagerie d’Épinal, soit, de la croyance. Les avancées scientifiques en matière de procréation et de gestation le démontrent. On a ainsi récemment entendu vanter la greffe d’un utérus dans la perspective de pallier les difficultés de gestation, ou encore de la possibilité qui pourrait être offerte aux femmes qui travaillent pour Google et Apple de congeler leurs embryons afin de ne pas perturber leur carrière en ayant un enfant à un moment inopportun.

Dans nos contrées, la contraception, l’IVG, les modes diversifiés de procréation, toutes les inventions de la médecine scientifique, font de la maternité un choix. Cette possibilité de choix d’avoir ou non un enfant ruine à elle seule l’idée d’un processus naturel.

Une femme peut aspirer à enfanter sans éprouver la nécessité de passer par un homme. Une femme peut désirer un enfant et vouloir l’élever en compagnie d’une autre femme. Une femme peut aussi bien ne pas éprouver du tout cette aspiration à l’enfantement. Cependant que des hommes, alors même qu’ils n’enfantent pas peuvent être tentés par l’expérience parentale. Dès lors que procréation, gestation, relations sexuelles ne sont plus indissociables, toutes les combinaisons deviennent envisageables.

Dans ce film où la procréation est réalisée de la façon la plus classique, une femme, un homme, un coït, de l’amour, on s’aperçoit que tomber enceinte selon la formule consacrée et devenir mère ne sont pas des prérequis et nécessitent au contraire une élaboration, des ajustements.

« Vous avez un corps, d’où procède votre imaginaire. Vous êtes surgi de cette chose fabuleuse, totalement impossible, qui est la lignée génératrice, vous êtes né de deux germes qui n’avaient aucune raison de se conjuguer, si ce n’est cette sorte de loufoquerie qu’on est convenu d’appeler amour. Ils font l’amour – au nom de quoi, grand dieu ? [2]»

Ici c’est l’homme qui demande à sa femme de lui donner un enfant : « J’ai envie d’un enfant de toi » dit-il, elle lui répond « Fais-le moi ». On y reconnaît ce que Lacan nomme la métaphore de l’amour où chacun donne à l’autre ce qu’il n’a pas. Mais l’amour ne suffit pas, le désir est requis d’entrer dans le jeu. « […] le sujet comme l’Autre, pour chacun des partenaires de la relation, ne peuvent se suffire d’être sujets du besoin, ni objets de l’amour, mais qu’ils doivent tenir lieu de cause du désir [3]».

L’instinct maternel n’existe pas

On vérifie également dans ce film que l’instinct maternel n’existe pas, pas de fibre maternelle réflexe. On peut entendre au début de la grossesse que les bébés y sont qualifiés de chiants par Josiane Balasko, la mère de Barbara, l’héroïne.

Dans le règne animal c’est plus simple, un code écrit d’avance surdétermine les actions à accomplir, pour se nourrir, pour se reproduire, pour s’occuper de sa progéniture etc. Pour nous tout est modifié du fait que nous parlons, que nous devons demander pour obtenir. C’est le temps de la grossesse qui permet ou non à une femme de s’habituer à la nouveauté surprenante qui modifie son corps et va bouleverser sa vie après la naissance.

S’habituer à sa grossesse

Le film décline avec finesse et humour ce que l’on peut appeler le parcours subjectif d’une femme enceinte, de la découverte de la grossesse jusqu’à l’accouchement.

Elle dit « J’ai pensé à ces neuf mois, neuf mois pour rêver de notre bébé, le sentir bouger, lui parler, le caresser, j’ai le vertige, neuf mois de bonheur total. » Au plan suivant elle vomit dans les toilettes. Le chemin ne se révèle pas aussi idyllique que prévu.

Elle dit un peu plus tard « J’avais peur – j’étais habitée par un autre – un étranger qui modifiait mon corps… Un être qui me commandait de l’intérieur. C’est lui qui me réveillait tous les matins, lui qui me faisait oublier mes préceptes végétariens. » Un « parasite[4] » dans son corps de femme, selon le mot de Lacan. La subjectivité maternelle et la féminité se distinguent ici nettement et corroborent le fait qu’une femme se construit subjectivement à partir d’un n’avoir pas, alors que la mère est celle qui a. Autrement dit, plus elle a, moins elle est, trait caractéristique de la position féminine abondamment commenté par J.-A.Miller.

Elle est d’abord touchée dans son corps, dans son corps comme organisme qu’elle ressent comme dérangé par un événement de corps, un réel dont elle ne sait rien. Au départ, elle ne se le représente pas. Elle s’affronte, de ce fait aux limites qui lui sont imposées de l’intérieur par la grossesse. Sa féminité qui procède pour une part de l’illimité a d’abord maille à partir avec ces limites.

Son corps se modifie et le regard entre en jeu. Son image dans le miroir est touchée. Le regard de l’Autre qui entérine la nouvelle forme est requis qui détermine son rapport à un « être belle », c’est-à-dire à sa valeur phallique. Son narcissisme en souffre. « C’est justement là que j’ai rencontré le phénomène le plus fabuleux [dit Lacan] qui se réalise de ceci, que l’homme […] aime son image comme ce qui lui est le plus prochain, c’est-à-dire son corps. Simplement, son corps, il n’en a strictement aucune idée. Il croit que c’est moi. Chacun croit que c’est soi. C’est un trou. Et puis au dehors, il y a l’image. Et avec cette image, il fait le monde. [5]»

Barbara dira un peu plus tard : « je suis trop grosse il faut que je fasse un régime ». Elle est mise en demeure de réaménager temporairement sa mascarade, soit la façon dont elle se donne à voir avec les signes de sa féminité.

Les hormones !

Puis, vient, pour Barbara, un renversement : sa grossesse devient un enchantement la transformant en petit volcan. À partir du quatrième mois, elle dit s’être enfin sentie épanouie : elle ne pensait plus qu’à l’amour, ses hormones étaient en folie, comme si elle avait enfin atteint le sommet de sa féminité. Elle retrouve une liberté dans la jouissance de son corps sur le versant du plaisir là où auparavant, les symptômes de sa grossesse accentuaient le versant déplaisir. C’est précisément à ce moment-là que son compagnon se trouve empêché « Je ne peux pas, ça bloque » dit-il.

Une particularité de l’hystérie

Dans ce film, elle exemplifie également la difficulté, voire le refus de s’inscrire dans un cadre pour le sujet hystérique. La scène amusante de préparation à l’accouchement la montre quittant la scène. Elle dit : « je refuse de respirer comme une chienne », « de rejoindre le troupeau ». En somme, de faire, comme les autres, ce qu’on lui demande de faire dans ce type de dispositif. Elle affirme « ne pas être qu’une matrice ».

Dans ce fil, on peut lire le début de la grossesse comme un refus du corps qui glisse alors sur la pente de la réalité, qui est moins habillé par l’image, et sa mascarade s’en trouve fragilisée.

Les mots de l’accouchement

La crudité des mots de Barbara à propos de l’accouchement rend compte de la violence de cet événement où une femme côtoie la mort et la vie, le sang, le déchet, la douleur qui précèdent l’instant de la rencontre avec l’enfant. Il apparaît alors en chair et en os et change de statut, d’imaginaire il devient réel.

Elle dit « les jambes écartées, le sexe béant et dégoulinant de sang ». Elle dit « je ne suis que spasmes et convulsions, pourquoi ma mère ne m’a rien dit ? ». Elle dit aussi « Dans un accouchement c’est ça, on vous déchire à l’intérieur et on vous recoud ». La grossesse et l’accouchement provoquent chez Barbara, une dépréciation de son image, ce dont elle souffre.

Elle glissera un certain temps sur la pente de la désexualisation, de la déféminisation. Elle dira « Tellement de gens m’avaient touchée. Tout était désacralisé. Un sexe n’avait plus rien de sexuel. Un endroit de passage décousu, cousu, mais jamais vraiment cicatrisé ».

Enfin le rapport de Barbara à son enfant, à l’allaitement, à la séparation d’avec son compagnon, ou encore à elle-même, la porte à déclarer « J’ai pas le droit d’être malheureuse. Je suis devenue maman ce serait indécent non ? Avoir un bébé c’est la plus belle chose au monde non ? C’est de la théorie tout ça. »

[1] Film de 2011, réalisé par Rémi Bezançon avec Louise Bourgoin, Pio Marmai.

[2] Lacan J., Le phénomène lacanien, texte établi par J.-A. Miller, Nice, Section clinique de Nice, 2011, p. 23.

[3] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 691.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 143.

[5] Lacan J., Le phénomène lacanien, op.cit.