L’escabeau de Michèle S.

Le mot « S.K.beau » (= escabeau) est inventé en 1975 par Jacques Lacan[1] pour qualifier l’esthétique de James Joyce. La sublimation, via la question de l’œuvre d’art, y est impliquée.

Le corps

Dans L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), Lacan avait donné une théorie de la sublimation : « Et la formule la plus générale que je vous donne de la sublimation est celle-ci – elle élève un objet […] à la dignité de la Chose »[2]. Cette Chose qui traduit das Ding freudienne est « cette réalité muette […] – à savoir la réalité qui commande, qui ordonne »[3]. La sublimation est une « opération ascensionnelle »[4] – une Aufhebung. Par contre, « S.K.beau » dénude ce réel auquel l’artiste se confronte et que les sublimations possibles voilent : au cœur du Beau toujours ce S.K. hors sens. L’escabeau est modeste – on s’y hisse mais pas bien haut ! Il est plutôt bricolé et relève du tordu et non du droit ou du rond. Ce n’est pas une métaphore mais une différence quant à la structure : « […] le réel du droit, c’est le tordu, […] le tordu l’emporte sur le droit, […] le droit n’est qu’une espèce du tordu »[5].

Le corps des sujets parlants y est engagé. Comment ? « L’S.K.beau c’est ce que conditionne chez l’homme le fait qu’il vit de l’être (= qu’il vide l’être) autant qu’il a – son corps : il ne l’a d’ailleurs qu’à partir de là. »[6]

L’artiste précède le psychanalyste

Le travail photographique de Michèle Sylvander[7] apporte sa contribution à cette interrogation. Ainsi La fautive (1995 – élément n° 17 de la série Rencontres. Photographie polaroid, 54 x 47 cm[8]). Cette petite image, qui ne paye pas de mine, est l’une des réalisations les plus accomplies de cette artiste. Pourquoi ? M. Sylvander se présente de face, pensive et immobile. Ses yeux fixent l’objectif. Le cadrage inclut la tête maquillée, les épaules, le buste jusqu’au-dessous des seins. Elle est seulement vêtue d’une chemise blanche large, le col relevé, largement ouverte. L’artiste a disposé sur sa poitrine (les seins sont cachés ; la naissance du sein gauche visible) des poils nombreux et épais qui donnent l’aspect d’une poitrine d’homme. L’image fait donc coexister une femme avec une poitrine d’homme ou un homme avec un visage de femme. À se planter devant la photographie, impossible de trancher – homme ou femme ? Le titre, Fautive, indique une réponse. La faute de cet homme est d’être une femme. L’identité féminine est une faute par rapport à l’identité masculine. La force de cette image est que le titre en est l’interprétation. Être une femme relève de la faute. Serait affirmé ceci : il n’y a qu’un seul sexe – celui qui fait un homme. Il n’y a pas de deuxième sexe. La femme est une faute ! L’image ni ne dit ni ne montre plus. Elle est une affirmation simple exposée dans l’évidence. Elle interprète de façon critique en laissant ouverte cette question : Qu’est-ce qu’une femme si elle ne se réduit plus à être la faute d’un homme ? Telle est sa force. Le dernier mot sera à l’artiste : « […] je pense m’éloigner totalement des codes utilisés pour parler de sexe »[9]. Cet éloignement fait non pas la limite de cette œuvre photographique, mais sa grandeur puisqu’elle déconstruit les limites homme/femme fondées par les signifiants du patriarcat phallique.

[1] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Seuil, 2001, p. 565.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, 1986, p. 133.

[3] Ibid., p. 68.

[4] Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille », Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Seuil, 2005, p. 209.

[5] Ibid.

[6] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, op. cit. .

[7] Michèle Sylvander (née en 1944) vit et travaille à Marseille. Se reporter au site : documentsdartistes.org

[8] Michèle Sylvander, catalogue d’exposition, MAC-Galeries contemporaines des musées de Marseille, 2003, p. 51.

[9] « Face à face (en miroir) – Conversation sur les images de Michèle Sylvander », ibid., p. 7.




Positive attitude

J’ai décidé d’être heureux,

Parce que c’est bon pour la santé.

Voltaire

Soyez optimiste ! Le bonheur pour tous définit l’orientation tendance du sujet contemporain[1], de Pharrell Williams[2] le monsieur happy des tubes anti-morosité[3] aux réseaux très en vogue de la « positive thérapie ». Doit-on y voir une classification marketing (le bonheur ça rapporte) ou une émergence d’un réseau illustrant une Autre satisfaction ?

Le mot « optimisme » (du latin « optimus », le meilleur) a été forgé au milieu du XVIIIe siècle avec Leibniz pour qui les hommes vivaient dans le meilleur des mondes possibles. Il fallait alors se tourner vers l’avenir : le progrès devenait irréversible et prévisible.

La ligue des optimistes[4]Untitled1

Créée il y a huit ans en Belgique par un ancien avocat d’affaires, elle a pour but de créer un nouvel État, l’Optimistan : un pays métaphorique dont les optimistes seraient les citoyens. Il a une chorale où le bonheur se chante, des filières voient le jour un peu partout dans le monde. Une structure internationale, des conférences, une lettre hebdomadaire, des parapluies, pin’s et parfums font l’éloge du label ! L’optimisme glisse sur la vague de la morosité ambiante. À l’image d’un club sportif, la ligue des optimistes est très active dans son soutien au discours capitaliste.

Optimiser la jouissanceUntitled2

Jacques Lacan nous éclaire sur les modalités de satisfaction actuelles : l’Autre satisfaction. « Tous les besoins de l’être parlant sont contaminés par le fait d’être impliqués dans une autre satisfaction » et « la jouissance dont dépend cette autre satisfaction [est] celle qui se supporte du langage »[5]. Ainsi, puisque la satisfaction dépend de la réponse de l’Autre, elle est liée aux signifiants de la réponse en tant que signes d’amour. L’optimisme y trouverait là sa place et ses signifiants : bonheur et plaisir optimal !

Faute de pouvoir jouir du rapport sexuel qui n’existe pas, l’être parlant jouit des universels. Jacques-Alain Miller indique que le lien social peut faire fonction de tampon[6]. L’Autre satisfaction est celle de la communication, c’est une jouissance communautaire qui permet de se situer les uns par rapport aux autres… Au mieux il s’agirait d’optimiser cette jouissance.

Le lien à la communauté de ces optimistes engagés leur permet de trouver un « style de relations » où les codes identificatoires ont leur importance. Façon nouvelle d’être représenté pour l’Autre : « Optimistes ! Positivez, tout va bien ! » Ou encore « Positifs, Il faut optimiser! »

Le 5HTT : le bonheur est une affaire de longueur …

Face à l’injonction de l’optimisme pour tous, morale et désir sont ravalés par la science au rang du « 5HTT »[7]. Dans un article de Sylvie Déthiollaz (docteur en biologie moléculaire), publié dans la revue « Prolune », l’auteur pose la question : « 5HTT : et si le bonheur était affaire de longueur ? »[8] Une étude menée par une équipe de chercheurs du King’s College de Londres démontre que ce gène confère une aptitude à faire face aux aléas de la vie, proportionnellement à sa longueur. La clé du bien être serait génétique, occultant toute question subjective liée au fait d’être « fatigué, déprimé, pessimiste »[9]. Le bonheur qui se mesure, peut être appuyé sur un dosage médicamenteux. Le bonheur se prescrit…

Dans la même logique, la chaîne de confiserie espagnole Happy Pills a enrichi l’univers des bonbons gélifiés en vrac en puisant dans trois univers : la pharmacie, la drogue et l’art contemporain. Les bonbons curatifs détournent les codes pharmaceutiques. Le client devient prescripteur de ses pilules du bonheur. Les commerces, lieux de pharmacies gourmandes, empruntent également leurs codes à l’univers de la drogue. Le produit se vend au gramme près. Sous couvert d’humour, le client est encouragé à transgresser pour un brin d’optimisme et un bonheur assuré. À confondre une santé qui s’achète avec la promesse du bonheur, le mot d’ordre est bien : jouis !

Untitled3

La qualité de vie où bonheur, satisfaction, optimisme trouvent à se loger, apparaît comme un maître mot d’une nécessaire « conversation permanente » autour d’un impossible à collectiviser, comme l’a indiqué Éric Laurent[10].

À déjouer ces propagandes imaginaires, la psychanalyse délie des lendemains qui chantent, leur préférant les inventions singulières du sujet. Une prescription sur mesure qui ne se vend pas en pharmacie.

[1] Happy Show, La Gaîté lyrique, 3 bis, rue Papin, Paris 3e, 28 novembre 2013 – 9 mars 2014. www.gaite-lyrique.net

[2] Ghosn J., « Pharrell Williams, rendez-vous avec Mr. Happy », Obsession n° 17, avril 2014.

[3] Get lucky, avec Daft Punk, Blured lines avec Robin Thicke.

[4] Site « La ligue des Optimistes », fr.optimistan.org/, www.liguedesoptimistes.be

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 49.

[6] Miller, J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 14 janvier 1988.

[7] 5HTT est une protéine qui influence la capacité à gérer les difficultés. Le promoteur du gène 5HTT existe en deux versions (courte ou longue). La version longue permet une production plus élevée de la protéine.

[8] Déthiollaz S., Revue Prolune n° 10 (protéines à la une), « 5HTT, et si le bonheur était une affaire de longueur ? », septembre 2003.

[9] Hariri A. R. et al., « Serotonin Transporter Genetic Variation and the Response of the Human Amygdala », Science 297 : 400-4003 (2002) PMID : 12130784.

[10] Cité par Monique Amirault, site de l’École de la Cause freudienne, in Chroniques Lacaniennes, « La clé du bien être, un bain de jouvence », 2009.

Enregistrer




Ce que Mme U. venait traiter au CPCT

Veuillez vous connecter pour accéder à cet article.




GENET d’Hervé Castanet

GENET [1]

d’Hervé Castanet 

Hervé Castanet nous a habitués à une production aussi régulière que variée, mais un nouvel ouvrage est toujours un événement pour ce qui touche aux domaines de l’art et de la psychanalyse.

Jean Genet (1910-1986) est un auteur incontournable de la littérature du xxe siècle, romancier, poète, essayiste, homme de théâtre, auteur scandaleux tant par son œuvre que par sa vie. Sa mort, il y a trente ans, n’a pas éteint la polémique. Il demeure, actuellement, l’un des auteurs de théâtre les plus joués en France et dans le monde entier.

H. Castanet, en psychanalyste, lit Genet après Lacan[2] et Jacques-Alain Miller[3]; il en a tiré une thèse forte qu’il a exposée dans ses ouvrages antérieurs[4] et qui le distingue dans son commentaire d’une certaine tradition de la psychanalyse dite appliquée : « La psychanalyse impliquée, dit-il, oblige à une rigoureuse politique des conséquences – soit que les artifices des semblants et les constructions de simulacres ne peuvent faire l’économie d’un réel à l’œuvre. » Il précise que ce réel est cause : « mots, images, concepts en sont des traitements […] le savoir de l’artiste touche précisément à ce réel de la cause. […] Récupérer l’objet par son art, tel est, précisément, le travail de l’artiste » [5]. Freud l’appelait « sublimation », Lacan[6], à propos de Joyce, l’appelle « escabeau », en raison de son caractère d’opération ascensionnelle, comme l’Aufhebung hégélienne.

Genet, l’enfant abandonné à la naissance par ses géniteurs, recueilli par l’Assistance publique et élevé dans une famille nourricière des plus « normale » de la région du Morvan, très tôt délinquant, fugueur, voleur, condamné, homosexuel proclamé à une époque où il fallait le taire, écrit – c’est surprenant pour un homme qui n’eut à l’école que le certificat d’études primaires et fut, dans sa prime jeunesse une petite frappe – dans une langue parfaite. D’essais en romans, il a bâti la légende d’une vie héroïque où il a connu successivement les fastes de la célébrité, fréquentant les plus grands écrivains de son temps, et l’errance comme l’opprobre des proscrits.

Genet ne s’est jamais laissé enfermer par les critiques dans une identité certaine : avec art, il détruisait et démentait ensuite ce qu’il avait montré et, lecteur comme spectateur, chacun ne pouvait qu’y mettre du sien pour parer à ce qu’il transmettait de son inquiétante et dérangeante étrangeté. « Apporter la pagaille chez moi même », dit il, « et au-delà », ajoute H. Castanet. Comment un artiste peut-il rendre compte de la contradiction logique que porte la vie, sinon en la montrant !

H. Castanet insiste sur l’expérience subjective de 1953 – la rencontre de Genet avec un personnage de « petit vieux » sale et répugnant dans un wagon de train de troisième classe – pour en montrer les conséquences subjectives dans l’après coup : comment, dans cette rencontre d’un réel, Jean Genet a trouvé une révélation de ce qu’il était, a découvert ce qui le contraignit à de sérieux changements, et dans son écriture et dans ce qui fixait son identité érotique.

La fidélité de son écriture à cette expérience de la vie, celle de la jouissance qui l’habite, est la marque scandaleuse de cet auteur ! Il découvrit la solitude, celle de l’être au monde, fût-il au milieu de tous, cette « royauté secrète », dit H. Castanet[7] et « l’incommunicabilité profonde, […] connaissance obscure de son inattaquable singularité ». Une bien « inhumaine condition » !

Au théâtre, avec sa grande pièce Les paravents donnée sur scène en 1966, il suscita, nous dit H. Castanet, un énorme scandale d’opinion pour cause d’offense aux bonnes mœurs du temps. Comme un envers de la vie contemporaine, il expose ce qui n’a pas de sens : la jouissance des corps des personnages et des acteurs dans des scènes obscènes, grossières, où les morts, parce qu’ils sont vivants chez les vivants, continuent à parler. Ce rebut, ce déchet, ce « petit tas d’ordure », d’une impossible figuration – envers de l’idéal –, fait exister les sujets à partir de leur jouissance solipsiste, aussi indicible que politiquement incorrecte, en se passant de l’Autre de la langue, de ses codes et convenances du beau et du bien.

C’est pour le sujet Genet, comme pour chacun, cet indicible, un point d’inflexion dans sa langue, l’objet qui le cause.

[1] Castanet H., Rouvière Y.(illustrations), Genet, Paris, Max Milo Éditions, collection Comprendre-Essai graphique, 2015.

[2] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 192.

[3] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour au xxie siècle, Collection Huysmans, Paris, 2014, p. 306.

[4] Castanet H., La sublimation. L’artiste et le psychanalyste, Economica-Anthropos, Paris, 2014, et « S.K. beau », Éditions de la Différence, Paris, 2011.

[5] Ibid., p. 6.

[6] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, op. cit., p.565-566, cité par J.-A. Miller, « Notice de fil en aiguille », in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 208.

[7] Castanet H., Rouvière Y., Genet, op. cit., p. 57.