Ségrégation ou séparation

« Ségrégation » vient du latin, segregatio « séparation », dérivé de segregar, « séparer du troupeau », définie par le Littré comme « l’action par laquelle on met à part, on sépare d’un tout, d’une masse »*. L’étymologie et la définition qui en découlent renvoient à la notion de séparation. Mais peut-on associer si facilement ces deux termes ? La notion de ségrégation n’est pas particulièrement un concept psychanalytique, contrairement à celle de séparation. La ségrégation, dans sa définition même suppose un troupeau, un agrégat. Elle ne peut se produire qu’à partir de la constitution initiale d’un groupe alors que la séparation, au sens psychanalytique du terme, concerne le sujet.

La question qui m’a orientée pour ce travail fut la suivante : les formes de ségrégation actuelles viseraient-elles ce qui a de plus singulier en chacun de nous, autrement dit seraient-elles le rejet voire parfois la haine de ce qui nous sépare de façon irréductible de l’autre mais aussi de nous‑même ?

À la source de la fraternité, la ségrégation

Lacan introduit d’abord la ségrégation comme origine de tout discours, inhérente aux lois du langage lui-même. En reprenant Ferdinand de Saussure, il met en évidence que le langage est une structure essentiellement différentielle qui façonne la réalité humaine. Le langage préétabli dans lequel le sujet va entrer se définit suivant un ordre symbolique, désigné par Lacan par le Nom‑du‑Père. Celui-ci, construit à partir d’oppositions signifiantes, produit des différenciations, des catégorisations, avec son lot d’interdits et de prescriptions qui permettent un certain ordonnancement du monde. Lacan, dans Le Séminaire XVII, avance cette thèse essentielle de la ségrégation comme origine de la fraternité : « Tout ce qui existe est fondé sur la ségrégation, et au premier temps la fraternité. Aucune autre fraternité ne se conçoit même, n’a le moindre fondement, le moindre fondement scientifique, si ce n’est parce qu’on est isolé ensemble, isolé du reste. »[1] Cette thèse découle de l’interprétation par Lacan du mythe de Totem et Tabou. « Le vieux papa les avait toutes pour lui, ce qui est déjà fabuleux – pourquoi les aurait-il toutes pour lui ? – alors qu’il y a d’autres gars tout de même, qui eux aussi peuvent peut-être avoir leur petite idée. On le tue le vieux papa. […] Pour avoir tué le vieux, le vieil orang, […] ils se découvrent frères. Enfin ? Cela peut vous donner quelque idée sur ce qu’il en est de la fraternité »[2]. Ainsi pour Lacan, une des conséquences du meurtre du père est que les hommes se reconnaissent comme frères. La fraternité dont il nous parle n’est donc pas une affaire de consanguinité mais bien plutôt un effet de discours, une nomination. Si la ségrégation est de structure, aucune chance donc de la faire disparaître chez les êtres parlants que nous sommes.

La ségrégation au temps du discours de la science

Au cours de l’année 1967, à plusieurs reprises, Lacan prophétise « une extension de plus en plus dure des processus de ségrégation »[3] en lien avec la remise en question de toutes les structures sociales par la science et de l’universalisation qu’elle y introduit. Si tout discours est ségrégatif, tous les discours ne produisent pas le même type de ségrégation. Lacan s’arrêtera particulièrement sur les formes de ségrégation qui découlent du discours de la science, car celui-ci transforme considérablement notre monde en produisant un sujet nouveau, universalisable « qui n’a pas de sexe, d’âge, de nom, ni d’appartenance religieuse ou de nationalité »[4]. Ce qui est démontré par la science vaut pour tous. Ainsi attrapé, le discours de la science est profondément déségrégatif. Mais alors comment entendre que pour Lacan cette homogénéisation des êtres humains entre eux n’est qu’une illusion et produit, au contraire, des ségrégations qui se multiplient à l’infini ?

« Le mode universel semble ne pas avoir de limite alors qu’il en a […]. Le mode universel a ses limites dans ce qui est strictement particulier. Il a ses limites dans ce qui est ni universel, ni universalisable, et que nous pouvons appeler, avec Lacan, le mode de jouissance »[5]. Ce mode universel, nous dit Jacques-Alain Miller, n’empêche pas que l’on se gêne. Ce qui nous gêne et qui peut engendrer à l’occasion de la haine, c’est bien la façon particulière dont l’Autre jouit.

Nous pouvons constater quotidiennement qu’il ne suffit pas de dire que l’Autre est pareil pour que ce soit opérant. Malgré les avancées scientifiques, nous continuons à nous gêner, à être gêné par ce que l’Autre a de plus particulier, son mode de jouissance. Et nous pouvons même rajouter que plus la particularité de l’Autre est rejetée, plus elle tend à se revendiquer de façon radicale.

La particularité ne se laisse pas ravaler ainsi. On voit aujourd’hui émerger une prolifération de petits groupes, de petits clans qui se fondent à partir d’identifications issues d’un mode de jouissance particulier. Dans le domaine de la sexualité notamment, de nombreuses communautés se créent à partir d’une identification à un mode de jouissance sexuelle (gay, lesbien, bears, leather, butch, fem, etc.).

Par exemple, la communauté bear (ou communauté de l’ours) apparue dans les années soixante-dix, est une subdivision de la communauté gay. Des hommes se sont rassemblés en réaction à une tendance lourde imposant une allure et une culture de plus en plus formatées, et excluant de fait les homosexuels ne répondant pas aux codes établis. On perçoit par cet exemple ce double mouvement d’une déségrégation qui entraîne une nouvelle forme de ségrégation. La revendication pour que soit reconnue un mode de jouissance non reconnu jusque-là est d’abord effectivement déségrégative mais elle entraîne dans le même mouvement une nouvelle ségrégation, une ségrégation de ceux qui ne rentre pas dans ce groupe. Plus les revendications identificatoires se multiplient, plus la ségrégation se pluralise. On voit ici le sans limite de ce processus.

La séparation, une alternative à la ségrégation ?

Mais alors que dit la psychanalyse face à cet intraitable de la ségrégation ?

Le discours de la science n’a pas réponse à tout, il bute lorsqu’il s’agit de répondre aux paradoxes de la jouissance et c’est bien à cet endroit-là que la psychanalyse a sa place. L’universel de la psychanalyse n’est pas le même que l’universel promu par le discours de la science. Face à l’Homme universel du discours de la science, la psychanalyse promeut l’universalité du sujet, c’est‑à-dire un universel du singulier.

La question cruciale de notre époque, que Lacan posait déjà en 1967 porte sur la séparation des hommes entre eux. « Comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace, non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial demeurent séparées ?[6] ». La déségrégation radicale que produit le discours de la science « désépare » les sujets entre eux, si nous pouvons utiliser ce néologisme ou pour le dire autrement avec les mots d’Alice Delarue « rien dans l’absolu ne sépare les sujets de la science entre eux »[7]. Nous pourrions donc avancer avec Lacan que c’est faute d’une certaine séparation que les processus de ségrégation se multiplient.

La praxis analytique vise quant à elle à l’extraction de l’objet, à ce que le sujet analysant puisse apercevoir cette séparation radicale d’avec l’autre mais aussi et surtout avec une partie de lui-même afin qu’il bricole à partir de cette expérience subjective singulière une réponse qui fasse lien social.

* Texte issu du Séminaire de Toulouse « Accueillir la différence », organisé par l’ACF Midi-Pyrénées en 2018-2019.

[1]Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 132.

[2] Ibid., p. 131.

[3]Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967. Première version », Ornicar ?, Analytica, vol. 8, 1978.

[4] Gault J.-L, « La naissance de la science : une lecture de « La science et la vérité » », La cause du désir, n° 84, Paris, Navarin, mai 2013, p. 62

[5] Miller J.-A, « L’orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre de l’université Paris VIII, leçon du 27 novembre 1985

[6] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 1981, p. 363.

[7] Delarue A., « Pluralisation des ségrégations », L’Hebdo Blog, n° 176.