Nous n’en pouvons plus du père !

 

Nous n’en pouvons plus du père ! [1]

Jacques-Alain Miller lit [2] Une semaine de vacances.

Une semaine de vacances [3] montre que nous n’en pouvons plus du père. Je l’ai lu comme un apologue pour aujourd’hui, un apologue de notre ras-le-bol du père. Il nous fait comprendre pourquoi il nous faut sortir du règne du père. Le père, cette plaie, a fait son temps, est obsolète. Le père incestueux est un personnage bien connu en littérature, mais il s’agit d’autre chose ici : c’est le roman du père en tant que l’impossible à supporter. À ce titre, il est réel, un effet de sens paradoxalement réel. « Elle » (puisque dans ce roman les protagonistes sont désignés par les seuls pronoms « il » et « elle ») gravite autour de ce réel, elle est entièrement tournée vers lui. Le tournesol est héliotrope, elle est montrée comme paternotrope, jusqu’à l’éclipse du père à la fin du roman. C’est le roman de ce que Lacan appelait la père-version – la pente, le tropisme vers le père.

Le père, comment s’en débarrasser ? Est-il possible de s’en défaire ? C’est la question de Lacan, constante. Son point de départ a été le Nom-du-Père, mis en fonction, du Séminaire III au Séminaire IV, pour rendre compte des psychoses, névroses et perversions, mais non pas de ce qui serait le normal. Dès le Séminaire VI, il est sensible que le concept de désir déplace les lignes de l’Œdipe. Ce Séminaire qui date d’un demi-siècle, Le désir et son interprétation [4], est contemporain d’Une semaine de vacances.

Le désir n’a rien à voir avec l’instinct, guide de vie infaillible, qui va droit au but, qui conduit le sujet vers l’objet dont il a besoin, celui qui convient à sa vie et à la survie de l’espèce. Même si l’on cherche son partenaire dans la réalité commune, l’objet du désir se situe dans le fantasme de chacun. Le Séminaire cherche à expliciter la dimension du fantasme : à ce niveau-là, il y a entre le sujet et l’objet un ou bien / ou bien. Au niveau de ce que l’on a appelé la connaissance, les deux, sujet et objet, sont adaptés l’un à l’autre, il y a coaptation, coïncidence, voire fusion intuitive des deux. Dans le fantasme, en revanche, il n’y a pas cet accord, mais une défaillance spécifique du sujet devant l’objet de sa fascination, un certain couper le souffle. Lacan parle de fading du sujet, du moment où celui-ci ne peut pas se nommer. C’est représenté dans le roman par le fait que les personnes ne sont pas nommées, restent anonymes, et que la qualité de père et celle de fille ne sont exprimées que de la façon la plus fugitive. Il y a seulement la fameuse « différence des sexes ».

Il y a dans le Séminaire une phrase qui dit : « La pudeur est, […] la forme royale de ce qui se monnaie dans les symptômes en honte et en dégoût. » [5] Entendons que la pudeur est la barrière qui nous arrête quand nous sommes sur le chemin du réel. Une semaine de vacances va au-delà de la barrière de la pudeur, et s’avance dans la zone où c’est habituellement le symptôme qui opère, par la honte et par le dégoût.

Là, on rencontre un père, le Il du roman, qui hait le désir : ce qui l’occupe, c’est la jouissance. On le mesure à ce qui provoque son éclipse à la fin : Elle lui raconte un rêve, soit un message de désir à décrypter, et aussitôt l’humeur de Il change : il est outré, vexé, furieux, il se tait, il boude. Le désir, sous la forme du rêve, vient gâcher la fixité de sa jouissance. Fixité que supporte la répétition, dont Camille Laurens explore par ailleurs les pouvoirs. Ici, la jouissance revient comme une mélopée insistante. Le clivage entre désir et jouissance est rendu palpable, la jouissance étant une boussole infaillible, à la différence du désir.

Le père manifeste sa volonté de transmettre un idéal, il joue au surmoi. Les limites de la pudeur sont franchies, et en même temps elles sont restituées sous une forme dérisoire au niveau du vocabulaire – le père fait la leçon du bien dire tout en faisant celle de la perversion.

Nous sommes en phase de sortie de l’âge du père. S’il y a un livre qui m’en a donné le sentiment de la façon la plus vive, c’est Une semaine de vacances. Il est l’emblème de ce que nous sommes en train de vivre. Freud sauve le père, alors que selon Lacan le père est à interpréter en termes de perversion. On voit bien dans le Séminaire VI que l’Œdipe n’est pas du tout la solution unique du désir : c’en est sa forme normalisée, et sa prison. L’Œdipe est pathogène.

Une semaine de vacances réactualise cette avancée du Séminaire de Lacan. Le désir d’Elle s’émancipe à la faveur du mutisme et de la colère du père. Elle se retrouve à la fin du roman dans une gare, où le seul élément familier, heimlich, est son sac de voyage. Le texte s’achève sur ces phrases : « Elle le regarde. Et elle lui parle » [6]. Le sac de voyage vient à la place du père, comme un objet a. C’est là maintenant où se trouve son adresse, là où se loge le sujet supposé savoir. C’est son sac de voyage qui lui interprétera son rêve.

Jacques-Alain Miller

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[1] Texte précédemment paru dans Lacan Quotidien n°317, 26 avril 2013, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr)

[2] Fragments choisis et établis par Christiane Alberti de l’intervention de J.-A. Miller le samedi 20 avril, lors des conversations, lectures et projections animées par Christine Angot au Théâtre Sorano de Toulouse du 18 au 21 avril 2013, disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=cOqlTD3cqGg.

[3] Angot C., Une Semaine de vacances, Paris, Flammarion, 2012.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière & Le Champ freudien Éditeur, 2013.

[5] Ibid., p. 488.

[6] Angot C., Une Semaine de vacances, op. cit., p. 137.